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Les attentats du 13 novembre à Paris : la terreur de l’Etat islamique, l’état d’urgence en France, nos responsabilités – Par Pierre Rousset et François Sabado, membres de la 4e Internationale

Nous relayons un texte trouvé sur le bon site “Mondialisme.org” (http://mondialisme.org/).

Ce texte écrit par deux militants trotskistes, dans la foulée des attentats du 13 novembre, fait preuve de lucidité même si nous ne sommes évidemment pas en accord avec tout.

 

Solidarité avec les victimes !

Les 13 novembre constitue un changement dans la situation politique nationale et internationale. L’Etat islamique (EI, Daesh) a encore frappé ; et plus fort encore. En janvier, les cibles étaient les journalistes de Charlie Hebdo, la police et les juifs. Cette fois-ci, c’est la jeunesse du pays qui est visée. Ils n’ont pas tué n’importe où et n’importe qui : ils se sont attaqué aux jeunes, à la jeunesse sous toutes ses couleurs, quelles que soient ses origines, ses religions (ou absence de religion), ses opinions politiques. Au moins 130 morts, plus de 350 blessés – un millier au bas mot de témoins directs du carnage. Beaucoup d’entre nous ont des proches parmi les victimes et, sinon, nous avons des amis qui en ont. L’onde de choc, l’émotion, est profonde.

L’objectif poursuivi par les commandos de l’Etat islamique ne fait pas mystère : fracturer par la terreur la société. Créer une situation où la guerre des uns contre les autres s’impose ; où la peur dresse d’infranchissables barrières entre les citoyennes et citoyens selon leurs origines, leurs religions, leurs modes de vie, leurs identités – creuser un fossé de sang au sein même de la religion musulmane, forcer les croyants à choisir un camp. Qui n’est pas avec nous jusqu’à l’inhumain est contre nous, et devient une cible « légitime ».

Les attentats de Paris ont été parmi les plus sanglants perpétrés dans le monde par l’État islamique et autre mouvement similaire, qui répondent à la même logique destructrice. Notre solidarité est internationale, elle se tourne en particulier vers celles et ceux qui, en d’autres pays, la combattent au péril de leurs vies : en Syrie et en Irak, au Liban et à Bamako, au Pakistan et en Turquie…. Nous devons avant tout affirmer notre compassion, notre identification, notre fraternisation avec les victimes, avec leurs proches.

En un tel moment, nous continuons bien entendu poursuivre la lutte de classes, à soutenir le combat de toutes et tous les opprimés ; mais au-delà, nous défendons l’humanité contre la barbarie. La dimension humaniste de l’engagement révolutionnaire reste pour nous une boussole. Toute politique progressiste commence par l’indignation, l’émotion. Elle ne se réduit pas, bien entendu, à celles-ci, mais tel est son point de départ. N’opposons pas réfléchir à pleurer ! Ne parlons pas d’une langue de bois, n’écrivons pas d’une plume glacée ! Ici et maintenant, aidons les victimes et leurs proches, participons aux moments de deuil, aux minutes de silence, aux manifestations de solidarité. Nous sommes dans ce mouvement – et c’est de là que nous pouvons expliquer nos positions.
Quel que soit le rôle de l’impérialisme, l’Etat islamique est responsable de ses actes

Les révolutionnaires se doivent de rejeter clairement et nettement la barbarie fondamentaliste. Elle doit être combattue – par nos méthodes, selon notre orientation et non celle de nos gouvernants –, mais elle doit être activement défaite.

Sous le choc des événements, des organisations de gauche, associations et syndicats ont plié devant l’appel à l’union nationale ; d’autres comme en réaction ont tellement souligné les très réelles responsabilités politiques et historiques de l’impérialisme occidental que la dénonciation de l’Etat islamique en est devenue inaudible. Au fil des jours, les prises de position se sont souvent clarifiées. Tant mieux. Mais on lit encore bien des articles jugeant que si les attentats « n’avaient aucune excuse », il fallait avant tout prendre en compte « le contexte » – l’analyse dudit contexte se réduisant pour l’essentiel à l’énumération des méfaits impérialistes, on pourrait en conclure que les mouvements fondamentalistes ne font que réagir à l’action des grandes puissances et que nous devrions en quelque sorte leur accorder des circonstances atténuantes. Il est nécessaire de lever toute ambigüité à ce sujet.

Etrangement, bien des plumes de gauche dénoncent vigoureusement les attentats fondamentalistes, mais se refusent à condamner nommément, explicitement, les mouvements qui les commettent. Plus étrange encore, bien des organisations qui n’hésitent pas à le faire (nommer les coupables, expliciter leur caractère réactionnaire) n’en tirent aucune conséquence pratique. Quand on en arrive aux tâches, le combat contre le terrorisme et contre ces fondamentalismes n’est plus mentionné ; ce qui, soit dit en passant, laisse à nos gouvernants le monopole des réponses spécifiques. Nous sommes généralement d’accord pour nous attaquer aux impérialismes et à leurs guerres, à une mondialisation capitaliste destructrice, aux inégalités et aux discriminations, à l’idéologie du choc des civilisations, aux racismes – dont l’islamophobie –, aux héritages du passé colonial, aux politiques sécuritaires et états d’exception, aux appels à l’union nationale et à la paix sociale… A certaines causes donc et aux conséquences des drames que nous vivons. Mais nous devons aussi combattre l’influence de Daesh (entre autres) dans nos propres sociétés et nous solidariser concrètement avec les résistances populaires dans les pays du Sud déchirés par le fanatisme religieux – un devoir internationaliste s’il en est ! Il y a là un « point aveugle » dans une bonne part de la gauche radicale, même celle qui ne sombre pas dans un « campisme » délétère. C’est pourquoi nous donnons de l’importance à cette question dans notre contribution.

L’Etat islamique et autre mouvement similaire ne se contentent pas de réagir ; ils agissent selon un agenda qui leur est propre. Ce sont des acteurs politiques qui poursuivent des objectifs déterminés. Il fait peu de doute que Daesh soit effectivement responsable des attentats de Paris. Cette organisation a construit un protoÉtat sur un territoire équivalent à celui de la Grande-Bretagne. Elle gère une administration, accumule d’immenses richesses (évaluées à près d’1,8 milliards de dollars), organise la contrebande de pétrole ou de coton. Elle mène des opérations de guerre sur de multiples théâtres d’opérations, a recruté des informaticiens du plus haut niveau… Elle n’est pas une marionnette ! Elle est responsable de ces actes – totalement responsable des attentats qu’elle commet en tant de lieux.

Cette responsabilité propre ne s’efface pas du fait des responsabilités de l’impérialisme, aussi écrasantes soient ces dernières – et depuis longtemps : des accords Sykes-Picot du début du XXe siècle aux interventions actuelles des grandes puissances. On entend souvent dire que sans l’intervention US de 2003 en Irak (qui a déstabilisé la région, disloqué des Etats), Daesh n’existerait pas. Ce n’est vrai qu’en ce qui concerne un enchaînement spécifique qui a conduit à la fondation de l’Etat islamique tel qu’on le connaît. Autrement, c’est faux. L’émergence des forces djihadistes ne découle pas mécaniquement de la seule domination impérialiste, elle est le produit combiné de nombreux facteurs qui vont de la faillite des gauches arabes (et européennes) jusqu’à la volonté des bourgeoisies dans la région d’avoir de nouvelles forces contre-révolutionnaires pour appuyer leurs ambitions régionales ou combattre la montée révolutionnaire au sein du monde arabe. C’est aussi vrai concernant la montée des fondamentalismes religieux en d’autres parties du monde, y compris dans des pays qui n’ont rien connu de comparable à la guerre de 2003, comme l’Inde (extrême droite hindouiste), la Birmanie (extrême droite bouddhiste) ou les Etats-Unis (extrême droite chrétienne – puissante bien avant le 11 septembre, 2001 et fort proche de Bush).


Retour sur le « choc des barbaries »

Il y a une responsabilité impérialiste occidentale, comme au lendemain de la guerre 14-18 (le traité de Versailles) dans la montée du nazisme en Allemagne. Les antifascistes de l’époque n’ont pas manqué de le rappeler systématiquement. Cependant, une fois qu’il a pris son envol, le parti nazi a été dénoncé et combattu en tant que tel. Daesh a pris son envol…

Nous devons continuer à expliquer le contexte, mais l’Etat islamique doit être appréhendé pour ce qu’il est, pas comme la simple ombre portée de l’Occident. L’impérialisme contemporain, les politiques néolibérales, la mondialisation capitaliste, les entreprises de recolonisation, les guerres sans fin déchirent le tissu social d’un nombre croissant de pays, libérant toutes les barbaries. Mais les fondamentalismes religieux sont eux aussi de redoutables agents de la désintégration de sociétés entières. Il n’y a pas en l’occurrence une « barbarie principale » (de l’Occident) qu’il faudrait combattre aujourd’hui et une « barbarie secondaire » (Daesh et consort) dont on ne devrait se préoccuper que dans un avenir indéfini. L’inverse est tout aussi vrai : on ne doit pas fermer les yeux sur la barbarie impérialiste et celle des dictatures « alliées » sous prétexte de combattre la barbarie fondamentaliste. Il n’y a pas de hiérarchie dans l’horreur. On doit défendre activement et sans attendre toutes les victimes de ces barbaries jumelles, qui se nourrissent l’une l’autre, sous peine de faillir à nos devoirs politiques et humanitaires.

Les fondamentalismes religieux ont souvent été initialement soutenus par Washington au nom de la lutte contre l’URSS (en Afghanistan, au Pakistan…) avant d’affirmer leur autonomie, voire de se retourner contre leur parrain. Profondément réactionnaires, ces mouvements n’ont rien de progressiste. Il n’y a pas « d’anti-impérialisme réactionnaire » ! Ils veulent imposer un modèle de société à la fois capitaliste et passéiste, totalitaire au sens fort du terme. Bien entendu, la France est frappée en raison de sa politique moyen-orientale ou de son histoire coloniale et post colonial. Mais lorsque Daesh massacre les Yezidis parce qu’ils sont Yezidis, réduit des populations à l’esclavage, vend des femmes, déstabilise le Liban, pousse aux extrêmes les violences interconfessionnelles (notamment à l’encontre des chiites), quel est le rapport avec un supposé anti-impérialisme ?

Tous les mouvements fondamentalistes n’ont pas les mêmes bases, la même stratégie. Certains, comme l’Etat islamique, sont-ils fascistes ? Ils n’entretiennent pas les mêmes rapports (complexes) avec des secteurs des bourgeoisies impérialistes comme en Europe dans les années 30, mais les reproduisent avec des secteurs des bourgeoisies de « puissances régionales » comme au Moyen-Orient l’Iran, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie… Ils attirent la « poussière d’humanité » de sociétés en déliquescence aussi bien que des éléments des « classes moyennes », d’une « petite bourgeoisie » d’un salariat éduqué. Ils usent de la terreur « par en bas » pour imposer leur ordre. Ils déshumanisent l’Autre et en font des boucs émissaires comme hier les nazis des Juifs, Tziganes ou homosexuels. Ils éradiquent toutes formes de démocratie et d’organisations populaires progressistes. L’exaltation religieuse occupe la même fonction que l’exaltation nationale dans l’entre-deux-guerres et leur permet, en sus, de se déployer internationalement. Il serait étrange que les convulsions provoquées par la mondialisation capitaliste ne donnent pas naissance à de nouveaux fascismes, comme il serait étonnant que ces derniers ressemblent trait pour trait à ceux du siècle précédent. Il y a une différence avec les fascismes européens, c’est l’imbrication de cette réaction intégriste totalitaire, de la crise de dislocation d’Etats, et des rapports de domination impérialistes-économiques et militaires qui encadrent la région. La lutte antiterroriste doit être menée par les peuples de la région, et non par une coalition de puissances occidentales. Une nouvelle intervention militaire des puissances impérialistes et de la Russie, appuyée sur chacun de ses flancs, par les pays du golfe et par la dictature syrienne, peut affaiblir Daesh sur le plan militaire, mais elle ne peut que provoquer une réaction de rejet de tous les peuples sunnites de la région.


La crise de société en France

Les attentats du 13 novembre ont été avant tout commis par des Français ou Franco-Belges – la France étant avec la Belgique deux des pays d’où les départs pour la Syrie ont été les plus fournis. Il n’y a pas un profil unique des personnes qui se rallient à l’Etat islamique. Elles peuvent être de familles croyantes, musulmanes laïques ou non musulmanes : les convertis récents, non arabes, sont assez nombreux. De même, elles peuvent être issues de milieux très précarisés ou stables, avoir un passé de délinquant ou pas. Dans certains cas, la « radicalisation » d’un individu est l’aboutissement d’un long processus ; pour d’autres, il s’agit d’un basculement brutal. Comme on pouvait s’y attendre, la plupart des hommes qui ont commis des attentats en France proviennent de milieux particulièrement défavorisés, ont connu la prison et ont été membres de gangs, mais pas tous. Confrontés à cette pluralité des profils, nous ne pouvons nous contenter d’explications simples, uniquement sociologiques (précarisation, racialisation des rapports sociaux…) ou historiques (l’empreinte postcoloniale).

A la différence de radicalisations antérieures de la jeunesse, celle-ci est très minoritaire et ne porte pas les mêmes aspirations humanistes. L’Etat islamique se met lui-même en scène sous son jour le plus cru : « venez couper des têtes avec nous ». L’armée française a massivement torturé, notamment durant la bataille d’Alger, mais le gouvernement et l’état-major niaient farouchement leurs crimes : pas d’appels proclamant « Rejoignez, votre Grande Armée, venez torturer avec nous » ! Daesh affiche explicitement un discours de haine et d’exclusion de l’Autre (à l’instar des plus extrêmes des extrêmes droites). Il n’y a pas d’analogie possible entre les départs actuels en Syrie et la constitution des brigades internationales lors de la guerre civile espagnole – ou la radicalisation des années 60.

Rien de banal dans tout cela ni dans le recours à la terreur de masse. Prétendre que le terrorisme serait l’arme « naturelle » des opprimés dans des guerres « asymétriques », c’est ignorer les leçons des grands combats de libération du siècle passé, des guerres révolutionnaires. Dans les luttes pour leur indépendance ou contre l’impérialisme, en Indochine ou en Amérique latine, les attentats terroristes ont été à l’époque rares et les mouvements concernés ont généralement rapidement compris que le coût politique de telles opérations était trop élevé – et posait bien des problèmes éthiques. En Algérie, le FLN, qui s’était aventuré sur ce terrain a vite fait marche arrière, sous la pression de certains de ses secteurs ou des mouvements de solidarité avec l’indépendance algérienne.

Nous subissons les conséquences ultimes de la « crise du politique », de la désocialisation inhérente à nos sociétés néolibérales et de leur injustice croissante, de la défaite subie par nos générations (les radicaux des années 60-70), de l’incapacité des gauches dans nos pays à offrir une quelconque perspective radicale et à agir au sein des populations précarisées. Nous touchons de ce fait à des domaines que la plupart d’entre nous ne maitrisons pas : la psychosociologie, le rapport entre fragilités identitaires individuelles et déliquescence du tissu social, les quêtes adolescentes. L’Etat islamique offre une armure identitaire et du pouvoir : pouvoir de la représentation, pouvoir des armes, pouvoir sur les femmes, pouvoir de vie et de mort… Bien plus qu’un supposé anti-impérialisme, c’est ce qui fait son attrait.

Ce sont des questions que nous devons intégrer plus que nous ne l’avons fait jusqu’à maintenant ; et dont nous pouvons déjà tirer quelques implications. Le combat antiraciste, aussi important soit-il, ne suffit pas. A l’encontre de l’individualisme néolibéral et son anonymat (qui connaît ses voisins ?) il faut favoriser, reconstituer, les lieux de socialisation, du « vivre ensemble », de la mixité – et réintroduire une réflexion de fond sur l’éthique de l’engagement et de la lutte.

Dans une telle situation, tous les racismes constituent un danger mortel, dont le racisme d’Etat bien entendu, mais pas seulement. Luttons contre ce qui peut alimenter les tensions intercommunautaires, opposer les opprimés les uns aux autres que ce soient le racisme anti-arabe ou la négrophobie, l’antisémitisme ou l’islamophobie, la discrimination des Roms… – et pour cela, nourrissons une culture du vivre ensemble, du respect des droits de toutes et tous.


Nos tâches internationalistes

Les derniers événements (13 novembre, attentats au Sinaï contre l’avion de ligne russe…), ont précipité une évolution des alliances que l’on percevait déjà avant, avec la formation d’une grande coalition : intégration de la Russie, abandon des prétentions à l’autonomie de la France, inquiétudes manifestées jusqu’en Arabie saoudite sur le déploiement de l’Etat islamique… En contrepartie, le régime Assad est conforté alors qu’il est à l’origine de la crise syrienne et coupable des crimes que l’on connaît. Cela suffira-t-il à favoriser un accord temporaire entre puissances régionales appartenant aux dits « blocs » sunnite et chiite ?

Il est encore bien tôt pour mesurer toutes les implications de ce tournant dans la situation internationale. Soulignons pour l’heure les points suivants :

Les compromis entre Occidentaux et la Turquie ou le régime Assad se feront au détriment des forces qui sur le terrain méritent le plus notre soutien : Kurdes, Yezidis, composantes progressistes et non confessionnelles de la résistance au régime. Il faut leur apporter notre solidarité politique et matérielle et exiger qu’ils reçoivent notamment un armement adéquat – ce dont les composantes progressistes de l’ASL n’ont jamais bénéficié (et pourtant, elles résistent !) et ce dont les Kurdes pourraient être privés, en particulier sur le front syrien. Force est de reconnaître que nous n’avons jamais fait en France, en ce domaine, ce que nous aurions dû.

L’intensification des bombardements de la coalition, avec le prix exorbitant payé par les civils, risque de renforcer l’audience de Daesh auprès d’autres composantes islamistes opérant en Syrie. Le résultat net de cette politique serait alors de conforter à la fois le régime Assad et les organisations fondamentalistes (à commencer par l’Etat islamique) ! Pour éviter ce piège, il faut rompre avec la logique des grandes puissances : aidons les forces populaires en Syrie, en Irak à poursuivre leur combat au lieu de vouloir se substituer à elles, voire à les marginaliser plus encore.

Luttons donc contre la politique de guerre de nos gouvernants, mais comprenons aussi la spécificité de ce conflit, bien différent des guerres d’Indochine ou d’Algérie : le retrait des troupes françaises ou américaines signifiait alors la fin des principales ingérences étrangères et créait les conditions d’une victoire. Ce n’est pas le cas aujourd’hui au Moyen-Orient : il resterait la Turquie, l’Iran (et le Hezbollah), l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Algérie, l’Egypte… Dans une géopolitique aussi complexe, il nous faut écouter les mouvements que nous soutenons pour tenir compte de ce dont ils ont besoin matériellement et politiquement. C’est aux peuples de décider pas aux coalitions impérialistes. Mais, et c’est une dimension particulière de cette guerre, les Kurdes comme les démocrates syriens ont demandé et demande une aide sanitaire et militaire, y compris aux gouvernements occidentaux. Il faut la leur donner. Pas de substitution à la décision et à l’autodétermination des forces démocratiques syriennes et kurdes, mais aucune hésitation à les aider et à faire pression sur nos gouvernements pour qu’ils répondent aux appels qu’ils lancent.

Sur le plan international, l’hypocrisie des forces occidentales doit être dénoncée : d’un côté, elles prétendent combattre le terrorisme et de l’autre elles appuient des régimes comme ceux du Qatar, de l’Arabie saoudite ou de la Turquie.

La coalition qui se constitue n’est en rien une alliance « démocratique » contre une menace totalitaire. Outre nos impérialismes « classiques », elle comprend la Russie de Poutine, l’Arabie saoudite dont le régime est très proche du modèle de société prôné par Daesh, le Qatar, la théocratie iranienne, la Turquie d’Erdogan… Quelle que soit la nature de l’Etat islamique, toute analogie avec un « front démocratique antifasciste » est invalide. Nous ne sommes ni avec la coalition, ni avec Daesh, ni avec Assad. Nous sommes pour le droit à l’autodétermination des peuples – dont le peuple palestinien –, contre toutes les barbaries.


Un tournant de la situation nationale

Comme en janvier dernier après le massacre des journalistes de Charlie, la mort du personnel de police, l’attaque de l’Hypercacher1, l’émotion a submergé le pays – ce qui est évidemment parfaitement normal.

Les actes islamophobes se sont multipliés, mais ils sont le fait d’une frange seulement de la population. Les actes de solidarité et de convivialité se sont aussi multipliés : grand sourire dans le métro quand on croise un Magrébin, galanterie ostentatoire (même si désuète) quand on s’efface pour laisser passer une femme voilée, réoccupation des lieux de fêtes et de mixité, rejet des amalgames… Malheureusement, tous ces gestes-là ne sont pas recensés et n’entrent pas dans les statistiques.

Comme en janvier, aussi, les politiques sécuritaires sont plébiscitées, les forces de l’ordre applaudies. Or, plus encore qu’en janvier, le gouvernement saisit l’occasion pour prendre des mesures liberticides. Ce fut hier le cas de la loi sur le renseignement qui donne des pouvoirs exorbitants aux services secrets. C’est maintenant le cas avec l’instauration de l’état d’urgence, son durcissement par le Parlement, l’appel du gouvernement français à ce que l’Union européenne suive avec, notamment, le fichage des passagers prenant l’avion, et l’annonce par François Hollande d’une réforme constitutionnelle.

La France est déjà dotée de deux régimes d’exception, forgés notamment à l’occasion de la guerre d’Algérie : l’état d’urgence (une demi-loi martiale qui libère les forces de l’ordre du contrôle judiciaire et limite les libertés) et l’état de siège (une loi martiale intégrale donnant les pleins pouvoirs à l’armée). Pourquoi cela ne suffit-il pas à nos gouvernants ? Parce que le recours à l’état d’urgence, par exemple, est limité dans le temps et demande un vote parlementaire – qui en l’occurrence fut presque unanimement favorable : elle a été soutenue par la grande majorité des socialistes, des Verts et des députés communistes. La réforme constitutionnelle permettrait au gouvernement (ou au président ?) de prendre plus librement des mesures d’exception – et de faire finalement de l’exception la règle : intervention de l’armée en matière de police, perquisitions arbitraires, détentions « préventives », interdiction des manifestations ou grèves, censure de la presse, etc. Le texte de loi que rédigera Hollande n’est pas encore connue, mais ses intentions sont claires. Le régime deviendra de plus en plus autoritaire, la militarisation de société fera un bond en avant.

Bon nombre de personnes s’inquiètent de ce qui se passerait si Marine Le Pen et le Front national emportaient les élections (un scénario qui ne relève pas de la politique fiction), mais ne se demandent pas ce que les Hollande, Valls, Sarkozy ou autres en feront. Il est donc très important de rappeler ce que les gouvernements « républicains » ont fait par le passé – dont la torture en Algérie et l’adoption d’une loi d’amnistie qui interdit de mettre en accusation ses auteurs (on ne peut que les accuser d’apologie de la torture si, après-coup, il en défendent l’usage), l’oubli médiatique du massacre des Algériens de Paris le 17 octobre 1961 (terrorisme d’Etat s’il en est), le putsch des généraux à Alger, de multiples coups fourrés des services secrets, l’attentat contre le Rainbow Warrior de Greenpeace (un mort, terrorisme d’Etat à nouveau), l’assassinat de dirigeants kanaks, etc. En fait, l’ensemble des lois sécuritaires adoptées ces dernières années et les dispositifs de surveillance mis en place permettront au pouvoir quel qu’il soit de mener une guerre civile rampante quand il le désirera. Enfin, au-delà de la marche au tout sécuritaire, il y a un calcul politique. Hollande et Valls comptent sur l’état d’exception pour utiliser une nouvelle fois l’arsenal bonapartiste et se hisser d’une certaine façon, au-dessus des partis et des institutions. Opération qui vise à neutraliser le bilan catastrophique des gouvernements depuis 2012 et à promettre au Parti socialiste de meilleurs résultats électoraux. Pari des plus hasardeux. Hollande et Valls peuvent jouer la carte sécuritaire, appuyée sur les institutions de la Ve République, mais dans la situation politique actuelle où les vents mauvais vont à droite et à l’extrême droite, ce sont ces forces qui risquent de profiter de cette manœuvre.

Les résistances à la prolongation de l’état d’urgence ont été très faibles dans la gauche parlementaire, mais plus importante à la base (au sein du PCF par exemple, contre le vote de ses représentants) ou dans le mouvement social et syndical : Solidaires, mais aussi la CGT.

Le moment politique présent est lourd de très grands dangers. La démocratie politique a déjà été vidée de son contenu, les assemblées élues n’ayant plus prise sur les principales décisions (qui relève de l’Union, de l’OMC, des traités intergouvernementaux…). Ce sont maintenant les libertés civiques, déjà sous contraintes, qui risquent de devenir une coque vide. Le gouvernement veut pouvoir assigner la société à résidence. Or la population n’en a pas conscience.

L’important est de lier entre eux les terrains de résistance, de manifester notre solidarité avec les victimes du terrorisme, donner les moyens matériels, politiques et militaires de survivre et de vaincre aux peuples qui luttent pour leur liberté, d’aider les forces progressistes et non confessionnelles qui luttent sur le terrain tout à la fois contre l’obscurantisme sanguinaire, terroriste, de Daesh et celui du régime d’Assad qui l’a tant favorisé. C’est arrêter d’engager des guerres et des bombardements, arrêter de soutenir des régimes absolutistes et de promouvoir les injustices sociales et politiques au Moyen-Orient comme ailleurs.

L’état des forces progressistes en France est assez désastreux, mais, en ce moment clé, des points d’appui pour résister existent : dans les sentiments de solidarité partagés au sein de la population, dans la réaction de la jeunesse, dans le refus par bon nombre d’associations et syndicats d’accepter des mesures liberticides, un régime permanent d’exception. De quoi construire un front uni en défense des libertés ici et ailleurs, du vivre ensemble, de la solidarité.

 

Solidarité concrète avec les résistances sociales et féministes en Irak et en Syrie.

Au vu des tueries de Paris, il nous parait nécessaire de rappeler quelques adresses où envoyer un soutien financier aux luttes sociales et féministes en Irak et en Syrie. Nous relayons également ci-dessous la campagne internationale du Secours Rouge en soutien au Bataillon International de Libération, composée de combattants communistes, anarchistes et antifascistes qui combattent en Syrie avec les Kurdes contre l’Etat Islamique.

Ils et elles luttent là bas aussi pour nous. Montrons leur qu’ils et elles ne sont pas seul-e-s…

Les besoins sont énormes :

– Des centaines de milliers de réfugié-e-s chassé-e-s de leurs foyers par les attaques et les massacres des criminels de l’État Islamique et qui manquent de tout : matelas, couvertures et vêtements chauds pour l’hiver, soins médicaux, nourriture, électricité.

 – Des zones assiégées par Daesh et/ou sous blocus du gouvernement turc où manquent les moyens médicaux, les moyens financiers et où la situation alimentaire est parfois précaire.

– De nombreuses zones de combats où les hommes et les femmes des YPG/YPJ affrontent les djihadistes et où les combattant-e-s du Kurdistan syrien ont besoin d’armes et de munitions.

La solidarité politique et morale ne suffira pas ! La solidarité financière est nécessaire !

Voici des moyens concrets pour soutenir la résistance et l’expérience démocratique au Kurdistan syrien :

POUR SOUTENIR LES RÉFUGIÉ-E-S DU KURDISTAN SYRIEN:

Croissant Rouge du Kurdistan : 158 Rue Charles Floquet, 93150 Le Blanc-Mesnil
Coordonnées bancaires pour virement :

SOCIETE GENERALE
Banque: 30003, Guichet: 03947,
Code: 00037263155, Cle: 39
IBAN:FR76 30003 03947 00037263155 39
BIC: SOGEFRPP

POUR SOUTENIR L’EXPÉRIENCE DÉMOCRATIQUE ET LA RÉSISTANCE ARMÉE :

« Les réfugié.e.s ont besoin d’aide ; les miliciennes et les miliciens ont besoin d’armes ; les familles des victimes ont besoin de secours. L’argent que vous enverrez transitera par des circuits sûrs, par l’intermédiaire d’anarchistes de Turquie (DAF), en qui le PYD et les organisations kurdes ont toute confiance. Il finira par alimenter l’action des YPG-YPJ, des maisons du peuple et des communes du Rojava. »

Par virement :  À Société d’Entraide Libertaire
IBAN : FR76 1027 8085 9000 0205 7210 175
BIC : CMCIFR2A

Par chèque : À l’ordre de SEL, mention « Kurdistan » au dos, à envoyer à CESL, BP 121, 25014 Besançon Cedex

POUR SOUTENIR LES RÉFUGIÉ-E-S EN IRAK :

La Fédération Internationale des Réfugiés Irakiens travaille, à Souleymania, au Kurdistan d’Irak, pour soutenir des milliers de réfugié-e-s yézidis, chrétien-ne-s, arabes, kurdes et syrien-ne-s dont les foyers sont attaqués par l’ « État islamique ». De partout, les gens fuient à la recherche d’un refuge.

Par virement bancaire :
Nom du compte : International Federation of Iraqi Refugees (IFIR)
Numéro de compte : 21449591
Banque : HSBC
Sort code : 40-04-07

Ou par paypal :
https://www.paypal.com/cgi-bin/webscr?cmd=_s-xclick&hosted_button_id=GZNN5XXKCHDWQ

Par ailleurs, l’Organisation pour la Liberté des Femmes en Irak assure une protection dans des foyers pour celles qui fuient les violences machistes et les crimes d’honneur. L’OLFI a permis de sauver 200 femmes menacées de mort. Elle apporte aussi soutien et refuge à de jeunes hommes homosexuels. Elle a également mis en place un refuge à Kerbala pour accueillir des veuves et leurs enfants qui fuient les attaques de Daesh.

On peut soutenir cette organisation féministe irakienne par un don sur un compte paypal accessible directement depuis leur site internet en anglais, ici : http://www.owfi.info/

Campagne de Soutien au Bataillon International de Libération au Rojava

Texte d’appel de la campagne

Au coeur du Moyen-Orient, les populations du Rojava (Kurdistan syrien) se sont soulevées depuis deux ans contre les forces réactionnaires qui oppressent la région depuis des décennies. Après avoir libéré le Rojava de l’Etat Islamique, les habitants du Rojava et les nombreux révolutionnaires étrangers qui sont venus les soutenir inquiètent à présent les impérialistes américains et l’OTAN, ainsi que les régimes réactionnaires et fascistes du Moyen-Orient : la Turquie, l’Arabie Saoudite et
l’Iran. Tous à présent interviennent par bombardements ou ingérence, reproduisant les stratégies qui ont abouti à la création des nombreux groupes islamistes comme l’Etat Islamique, al Qaïda ou le front al-Nosra, des golems qui ont échappé au contrôle des pays capitalistes qui les ont façonnés.
Que ce soit par les attentats meurtriers, par les bombardements de civils, par les arrestations massives de militants révolutionnaires, par les attaques permanentes contre les guérillas populaires ou par les marchandages capitalistes, les ennemis du peuple ont bien du mal à arrêter la lutte de libération qu’ont entreprise les populations du Rojava, du Kurdistan et de tout le Moyen-Orient, et particulièrement les femmes armées du Rojava qui sont le pire cauchemar des islamistes.
La Turquie en a décidé autrement. Après s’être entourée de ses alliés habituels et historiques : USA, OTAN, Union Européenne, ONU, social-démocrates et régimes réactionnaires, elle a entrepris une large campagne de répression à travers les territoires kurdes en Turquie, en Irak et en Syrie, avec pour objectif prioritaire de saboter les ambitions révolutionnaires des peuples opprimés du Rojava.
Aidons le Bataillon International de Libération qui regroupe des combattants communistes, anarchistes et antifascistes venus défendre le Rojava dans l’esprit des Brigades Internationales dans l’Espagne de 1936. Apportons leur un soutien politique et matériel en finançant une centaine de pansements hémostatiques. 60% des blessés par balle meurent d’hémorragie en attendant d’être pris en charge : ces pansements stoppent l’hémorragie rapidement et coûtent 40€ l’unité. Participez
à cette récolte en envoyant vos dons au compte BE09 0016 1210 6957 avec la communication ‘Rojava’.
Solidarité Révolutionnaire avec le Rojava !
Soutien à la lutte revolutionnaire des peuples du Rojava et d’ailleurs, contre les islamistes, les USA, l’OTAN et les états réactionnaires !

Combattant(e)s du Bataillon International de libération au Rojava

Combattant(e)s du Bataillon International de libération au Rojava

Groupes participant à la campagne

Secours Rouge
Alternative Libertaire BXL
Sosyalist Kadınlar Birliği
Iranian Youth Committee Belgium
Belçika Göçmenler Kolektifi

A propos des “pansements hémostatiques”

Note : Nous laissons au service médical du Bataillon le choix de la marque et du conditionnement de pansements hémostatiques. Le Celox étant à peu près équivalent à d’autres produits (avec des effets secondaires différents), comme le QuikClot, nous le présentons ici pour donner une idée de ce que désignent les “pansements hémostatiques”.

Le CELOX est un nouveau produit hémostatique d’urgence. Le CELOX peut stopper même les hémorragies potentiellement létales rapidement. Facile à utiliser, très sûr et extrêmement efficace, le CELOX sauve des vies. Mélangé au sang, le Celox forme un gel résistant comme un caillot en moins de 30 secondes. Il agit indépendamment des processus normaux de coagulation de l’organisme. Lors des essais cliniques menés par la Marine US, le Celox a été le seul produit à apporter 100% de survie.
La sécurité du Celox a été testée selon les standards exigeants de classe III du marquage CE. Le Celox est composé de chitosan, catabolisé par le lysozyme, une enzyme humaine, en glucosamine, sucre normalement retrouvé dans l’organisme.
CELOX est indiqué pour toute hémorragie modérée à sévère, les hémorragies artérielles ou veineuses, les plaies superficielles et profondes, les plaies du crâne, de la face et du cou.
L’introduction du Celox dans la plaie stoppe les pertes sanguines grâce à la formation d’un caillot sous forme de gel, par la liaison de Celox sur la surface des érythrocytes.
Les nouvelles versions CELOX Gauze et CELOX Gauze “Z” FOLD combinent l’action des granulés hémostatiques et de la bande pour contrôler la perte de sang qui met directement la vie du patient en danger.

Pansement hémostatique CELOXPansement hémostatique CELOX

 

 

 

 

Rojava: Fantasmes et réalités

Ce texte est tiré du site « SERVET DÜŞMANI » (http://www.servetdusmani.org/rojava-fantasies-and-realities/) où il a été mis en ligne le 1er novembre 2014. Il a été traduit en français en décembre 2014 par une personne du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation de Caen (et d’ailleurs) : http://ablogm.com/cats/. Le texte a été féminisé et il est librement utilisable par tous et toutes.

La résistance de Kobanê qui a passé ses 45 jours a maintenant causé le fait que l’attention des révolutionnaires du monde entier s’est tournée vers le Rojava. Comme résultat du travail mené par l’Action Révolutionnaire Anarchiste1 des camarades anarchistes de nombreuses parties du monde ont envoyé des messages de solidarité à la résistance de Kobanê2. Cette position internationaliste a sans doute une grande importance pour les gens qui résistent à Kobanê. Toutefois, si nous n’analysons pas ce qui est en train d’arriver dans toute sa vérité et si, au lieu de cela, nous romançons, nos rêves se transformeront rapidement en déception.

En outre, afin de créer l’alternative révolutionnaire mondiale qui est urgemment nécessitée, nous devons avoir la tête froide et être réaliste, et nous devons faire des évaluations correctes. Sur ce point laissez nous mentionner en passant que ces messages de solidarité qui ont été envoyés à l’occasion de la résistance de Kobanê démontrent l’urgence de la tâche de créer une association internationale où les anarchistes révolutionnaires et les communistes libertaires peuvent discuter les questions locales et globales et être en lien solidaire durant les luttes. Nous avons ressenti le manque d’une telle internationale durant les quatre dernières années lorsque de nombreux soulèvements sociaux eurent lieu dans de nombreuses parties du monde – nous avons au moins ressenti ce besoin durant le soulèvement qui eut lieu en juin 2013 en Turquie.

Aujourd’hui, cependant, nous devons discuter du Rojava sans illusions et baser nos analyses sur le bon axe. Il n’est pas très facile pour des personnes d’évaluer les développements qui se produisent au sein du cadre temporel dans lequel elles vivent à partir de ce qu’elles voient en ce moment. Évidemment, des évaluations faites avec l’esprit obscurci par le sentiment d’être acculéEs et désespéréEs rendent encore plus dur pour nous le fait de produire des réponses solides.

Nulle part dans le monde d’aujourd’hui n’existe un mouvement révolutionnaire efficace dans notre sens du terme ou un fort mouvement de classe qui peut être un précurseur d’un tel mouvement. Les luttes qui émergent s’amenuisent soit en étant violemment réprimées ou soit en étant entraînées dans le système. Il semble qu’à cause de cela, juste comme dans le cas d’une importante partie des marxistes et des anarchistes en Turquie, des organisations révolutionnaires et des individus dans diverses parties du monde, sont en train d’attribuer à la structure qui a émergé au Rojava un sens qui est au delà de sa réalité. Avant tout autre chose, il est injuste pour nous de charger le fardeau de notre échec à créer une alternative révolutionnaire dans les endroits où nous vivons et le fait que l’opposition sociale est largement cooptée au sein du système sur les épaules des personnes qui luttent au Rojava. Ce Rojava, où l’économie est dans une large mesure agricole et qui est encerclé par des blocs impérialistes menés d’un coté par la Russie et de l’autre coté par les USA, par des régimes répressifs, réactionnaires et collaborateurs dans la région et par des organisations djihadistes brutales comme l’État Islamique qui ont prospéré dans cet environnement. En ce sens, il est également problématique d’attribuer une mission au Rojava qui est au delà de ce qu’il est ou de ce qu’il peut être ou de blâmer ces gens engagés dans une lutte à la vie à la mort parce qu’ils et elles escomptent du soutien de la part des forces de la Coalition ou qu’ils et elles ne mènent pas « une révolution à notre goût ».

Tout d’abord nous devons identifier le fait que le processus du Rojava a des caractéristiques progressistes telles qu’un important bond en avant dans la direction de la libération des femmes, la tentative de construire une structure laïque, en faveur de la justice sociale, démocratique et pluraliste et le fait que les autres groupes ethniques et religieux aient une part dans l’administration. Toutefois, le fait que la nouvelle structure émergente ne vise pas l’élimination de la propriété privée, c’est à dire l’abolition des classes, que le système tribal demeure et que les leaders tribaux prennent part à l’administration montre que le but n’est pas la suppression des relations de production féodales ou capitalistes mais, au contraire, dans leurs propres mots « la construction d’une nation démocratique ».

Nous devons également nous souvenir que le PYD est une partie de la structure politique dirigée par Abdullah Öcalan depuis 35 ans qui vise à la libération nationale et que toutes les limitations politiques que les mouvements nationalement orientés possèdent s’appliquent aussi au PYD. De plus, l’influence des éléments qui appartiennent à la classe dirigeante à l’intérieur du mouvement kurde est en augmentation constante avec le « processus de solution », spécialement en Turquie.

Sur ce point, il est utile d’examiner le Contrat de la KCK3 qui définit le confédéralisme démocratique qui forme la base du système politique au Rojava4. Quelques points dans l’introduction écrite par Öcalan méritent notre attention :

Ce système prend en compte les différences ethniques, religieuses et de classe sur une base sociale. » (..)

« Trois systèmes de lois s’appliqueront au Kurdistan : la loi de l’UE (Union Européenne), la loi de l’État unitaire, la loi confédérale démocratique. »

En résumé, il est déclaré que la société de classe demeurera et qu’il y aura un système politique fédéral compatible avec le système global et l’État-nation. De concert avec cela, l’article 8 du Contrat, intitulé  » Droits personnels, politiques et libertés » défend la propriété privée et la section C de l’article 10 intitulée « Responsabilités basiques » définit la base constitutionnelle du service militaire obligatoire et déclare « En cas de guerre de légitime défense, en tant qu’exigence de patriotisme, il y a la responsabilité de rejoindre activement la défense du pays natal et des droits et libertés basiques ». Tandis que le Contrat déclare que le but n’est pas le pouvoir politique, nous comprenons également que la destruction de l’appareil d’État n’est pas visée, ce qui signifie que le but est l’autonomie au sein des États-nations existants. Quand le Contrat est vu dans son ensemble, l’objectif qui est présenté n’est pas vu comme allant au delà d’un système démocratique bourgeois qui est appelé confédéralisme démocratique. Pour résumer, tandis que les photos des deux femmes portant un fusil, qui sont souvent répandues dans les réseaux sociaux, l’une prise durant la Guerre Civile Espagnole, l’autre prise au Rojava, correspondent à une similarité dans le sens de femmes combattant pour leurs libertés, il est clair que les personnes combattant l’État Islamique au Rojava n’ont pas, en ce moment précis, les mêmes buts et idéaux que les travailleurs-euses et paysanNEs pauvres qui luttaient au sein de la CNT-FAI afin de renverser à la fois l’État et la propriété privée.

En outre, il y a de sérieuses différences entre les deux processus en terme de conditions d’émergence, de positions de classe de leurs sujets, de lignes politiques de celles et ceux qui conduisent le processus et de force du mouvement révolutionnaire mondial.

Dans cette situation, nous ne devons ni être surpris ou blâmer le PYD s’ils et elles sont même forcés d’abandonner leur position actuelle, de manière à trouver une alliance avec les pouvoirs régionaux et globaux afin de briser le siège de l’État Islamique. Nous ne pouvons attendre des personnes qui luttent à Kobanê qu’elles abolissent l’hégémonie du capitalisme à l’échelle mondiale ou qu’elles résistent longtemps à cette hégémonie. Cette tâche peut seulement être réalisée par un fort mouvement de classe mondial et une alternative révolutionnaire.

Le capitalisme est en crise à un niveau global et les impérialistes, qui sont en train d’essayer de transcender cette crise en exportant la guerre à chaque coin du monde, ont transformé, avec l’aide des politiques des régimes répressifs de la région, la Syrie et l’Irak en un enfer. Du fait des conditions où n’existe pas une alternative révolutionnaire, le soulèvement social qui a émergé en Ukraine contre le gouvernement pro-russe et corrompu a eu pour résultat l’arrivée au pouvoir des forces pro-Union Européenne soutenues par les fascistes et la guerre entre deux camps impérialistes continue. Le racisme et le fascisme se développent rapidement dans les pays européens. En Turquie, les crises politiques se succèdent les unes aux autres et la division ethnique et sectaire de la société s’approfondit. Tandis que dans ces circonstances, le Rojava peut apparaître comme une planche de salut sur laquelle s’appuyer, nous devons considérer qu’au delà du siège militaire de l’État Islamique, le Rojava est également sous le siège politique de forces comme la Turquie, Barzani et l’Armée Syrienne Libre. Aussi longtemps que le Rojava n’est pas soutenu par une alternative révolutionnaire mondiale sur laquelle se reposer, il semble qu’il ne sera pas facile pour le Rojava ne serait-ce que de maintenir sa position actuelle sur le long terme.

Le sentier, pas seulement pour défendre le Rojava physiquement et politiquement mais aussi pour l’emmener plus loin, réside dans la création de terrains basés sur la classe pour l’organisation et la lutte, et reliés à une forte alternative révolutionnaire organisée globalement. La même chose s’applique pour prévenir l’atmosphère de conflit ethnique, religieux et sectaire qui saisit un peu plus chaque jour les peuples de la région et pour empêcher les travailleurs-euses de glisser dans un radicalisme de droite face à la crise du capitalisme à un niveau mondial. La solidarité avec Kobanê, bien qu’importante est insuffisante. Au delà de celle-ci, nous avons besoin de voir qu’il est impératif de discuter de ce qu’il faut faire pour créer un processus révolutionnaire et s’organiser pour cela à un niveau international, partout où nous sommes, pas seulement pour celles et ceux qui résistent à Kobanê mais aussi pour des millions de travailleurs-euses à travers le monde entier.

 Zafer Onat

Notes:

1 DAF en turc, pour Devrimci Anarşist Faaliyet. C’est une des principales organisations anarchiste en Turquie.

2 http://meydangazetesi.org/gundem/2014/10/dunya-anarsistlerinden-kobane-dayanismasi/

3 Le Contrat est lisible en français ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/maxime-azadi/091114/le-contrat-social-de-rojava. Le sigle KCK désigne le « Groupe des Communautés du Kurdistan », un structure politique émanant du PKK, et qui regroupe le PKK de Turquie, le PYD de Syrie, le PJAK d’Iran et le PÇDK d’Irak ainsi qu’un certain nombre d’organisations sociales qui sont plus ou moins liées à ces partis frères. Le KCK est dirigé par une sorte de parlement appelé « Kongra Gelê » ou Congrès du Peuple du Kurdistan.

4 http://tr.wikisource.org/wiki/KCK_S%C3%B6zle%C5%9Fmesi

daf2

décembre 2014:l’expérience démocratique en cours au Kurdistan Syrien

Ce texte est tiré du site en anglais « The Rojava Report : News from the Revolution in Rojava and Wider Kurdistan » (https://rojavareport.wordpress.com/) où Il a été mis en ligne le 22 décembre 2014. Il a été traduit en français en décembre 2014 par une personne du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation de Caen (et d’ailleurs) : http://ablogm.com/cats/

Les noms de lieux ont été repris tels quels pour des raisons de facilité. Le texte a été féminisé et il est librement utilisable par tous et toutes.

Nous l’avons traduit car, directement ou indirectement, il apporte, politiquement, économiquement et socialement, des éléments d’information et de réflexion sur la nature concrète de l’expérience démocratique en cours au Kurdistan Syrien. Or ces d’informations concrètes sont rares, souvent partielles et parfois contradictoires. Et cela devrait nous inciter, en tant que révolutionnaires, à parfois un peu plus de prudence dans nos déclarations et publications, car, sans tomber dans un purisme idéologique facile et méprisant, il ne faudrait pas non plus prendre la réalité pour ce qu’elle n’est pas.

Le Ministre de l’Économie du Canton d’Efrin :

Le Rojava défie les normes

de classe, de genre et de pouvoir.

L’entretien suivant a eu lieu avec le Dr. Amaad Yousef,le Ministre de l’Économie du Canton d’Efrin au Rojava (Kurdistan syrien) et il a été publié dans le journal « Özgür Gündem ». Yılmaz a parlé avec le Dr. Yousef alors qu’il prenait part à une conférence organisée par le Congrès de la Société Démocratique (DTK en kurde) dans la ville de Van le mois dernier. Le sujet de la conférence était « l’économie démocratique ». L’interview a ensuite été traduite en anglais.

-Parlons un peu d’avant la révolution. Quel était le statut des kurdes ? Quelles choses avaient-ils ?

Géographiquement, le Rojava couvre une zone de 18 300 kilomètres carrés. Il est divisé en trois cantons1. Toutefois le Rojava peut supporter une population deux ou trois fois plus grande que celle qui vit là. 60% des pauvres de Syrie étaient des kurdes. Parce qu’ils (le régime des El Assad – NDT) n’autorisaient pas l’ouverture des usines ou le développement de toute forme d’enrichissement dans la région du Rojava. Par exemple, à Efrin, il y avait près de 200 usines de transformation des olives. En dehors de cela, il n’y avait pas le moindre petit atelier. Les kurdes riches vivaient à Damas et Alep et avaient des relations proches avec le régime. Le régime a pris des terres dans certaines régions en utilisant des arabes qu’il a établis dans certaines régions sous le couvert de sa politique de « ceinture arabe »2. Cette politique fut appliquée particulièrement dans le canton du Cizîrê.

– Comme pour Efrin…

La politique du régime était quelque chose comme « laissons les gens avoir des difficultés à survivre, vendre leurs biens et leur propriété et émigrer ». Ils ont laissés les arabes venir et s’établir dans la zone. Du fait de l’embargo en place sur la région, les gens bougeaient vers Damas et Alep. Par exemple, il y avait un endroit à Damas appelé « Zorava ». Comme on le comprend à partir du nom, les kurdes ont construit cette zone avec leur propre travail. C’était un quartier sous l’administration du centre de la ville et une zone pauvre. Avant la révolution, la population kurde à Alep avait atteint un million. Presque tous et toutes vivaient à Şex Meqsut and Eşrefi. Si cette politique avait continué encore 10 ans de plus, les kurdes auraient perdu toute connection avec leur propre géographie.

– Qu’est-ce que les kurdes vivant à Alep et Damas faisaient comme travail ?

Ils et elles travaillaient dans les restaurants, les usines, la construction, c’est-à-dire des emplois que personne ne voulait faire. Des travaux difficiles et dangereux… Tous les « sales » boulots que les arabes ne faisaient pas. 90% vivaient dans la pauvreté.

– Était-ce une politique systématique ?

Le régime a passé une loi en 2008 afin de forcer les kurdes à émigrer. Avec cette loi il était très difficile pour les kurdes de posséder une propriété. En même temps elle rendait beaucoup plus facile pour les arabes le fait d’acheter cette propriété.

– Y avait-il des écoles et des hôpitaux ?

Il y avait des écoles élémentaires et moyennes dans chaque village du canton d’Efrin. Ces écoles étaient construites pour l’assimilation. Vous ne trouviez pas un seul lycée ou école professionnelle qui étaient interdits. L’éducation en langue kurde était interdite. Les routes étaient un peu développées pour la sécurité. À Kobanê il y avait un hôpital et dans le canton du Cizîrê, dans la ville de Qamişo, il y avait un hôpital d’État mais ce n’était pas un hôpital avancé. Les patientEs sérieusement malades étaient transféréEs à Alep ou à Damas. UnE patientE à Efrin ne pouvait être traitéE à Efrin. Il n’y avait rien pour satisfaire les nécessités de la vie. Par exemple, si vous alliez acheter des vêtements pour un mariage, vous deviez aller à Damas ou à Alep.

– Si vous parliez des quelques choses qu’il y avait ?

La chose qui était développée, c’était l’usure. Dans le district de Reco du canton d’Efrin, vous saviez quelle maison appartenait à qui. Vous pouviez regarder une maison et dire que c’était celle d’unE usurierE. Il y avait une tribu arabe appelée les Boben. Le travail principal de cette tribu était l’usure. Ils et elles rendaient les kurdes sans maison et sans propriété. En échange de l’intérêt, ils et elles prenaient leur propriété et les forçaient à émigrer. La chose qui nous faisait le plus de peine avant 2011, c’était l’effondrement de la morale et de la conscience. Cette vie était très difficile pour nous…

– Quelle est la situation en ce qui concerne l’infrastructure ?

Il n’y avait pas d’élections au sein du système municipal en Syrie. Le parti Baath était nommé et choisi comme une formalité. Ceux qui voulaient être nommés distribuaient de l’argent et étaient choisis.

– Pouvez vous expliquer un peu à propos des premiers jours de la révolution ?

Le processus appelé le Printemps Arabe a duré 28 jours en Tunisie. En Égypte, la résistance continua durant 18 jours. En Libye plus de sang fut versé et Kadhafi s’en alla. Au Yémen beaucoup de sang fut versé. En ce qui nous concerne nous comptions sur une période de 3,5 ou 10 mois. Nous nous trompions sur ce sujet, toutefois tous nos autres calculs étaient bons. Si nous avions été du coté de l’opposition en Syrie, pas grand-chose n’aurait changé parce que l’approche de l’opposition envers les kurdes n’était pas différente de celle du régime.

– Quelle fut l’attitude du régime durant ces [premiers] jours ?

Les arabes disaient « Nous vous attendons. Rebellez-vous, nous sommes prêts, renversons le régime ». Nous disions « Non, nous sommes 15% de la Syrie et vous êtes 85% de la Syrie. Que 50% d’entre vous se soulève et 100% d’entre nous se soulèvera ». Ils se sont trouvés être des menteurs. Si nous avions fait comme ils voulaient que nous le fassions, le régime aurait dit « Ceux-là veulent briser la Syrie » et ils auraient organisé tous les arabes contre nous. Et les kurdes au Rojava auraient dû faire face à un génocide. Nous avons réalisé la situation. Nous disions que nous allions mettre en application notre modèle sur une fondation démocratique et sans bain de sang et que notre porte était ouverte à celles et ceux qui voulaient se joindre à nous.

-Quelle est la première tâche que vous ayez entreprise ?

Avec le début de la révolution, passé la première année, nous avions fondé un journal et une chaîne de télé. Nous avons formé une assemblée du peuple. Nous avons jeté dehors les éléments du régime qui étaient parmi nous. Nous avons mis à la porte les organisations et les gens connectés au régime mais nous n’avons pas fait de tort où que ce soit. Il était même interdit de forcer une caisse. Avant la révolution, 450 000 personnes vivaient à Efrin. Après la révolution, la population dépassa 1 million. Près de 200 000 arabes sont venuEs et se sont installéEs.

– Quelle fut votre première tâche en terme d’économie ?

Quand Efrin fut sûre et paisible, le développement du commerce rétablit son pas. Des bâtiments furent construits, des ateliers furent ouverts. De manière à mettre un système en place, un Centre de Développement Économique fut fondé dans le district central de Derik. Des branches s’occupant de choses comme le commerce, l’agriculture, les métiers, l’architecture et qui étaient connectées à ce centre furent ouvertes à Qamişlo, Kobanê et Efrin. Après cela, des associations de métiers et de commerce furent fondées.

– Qu’est ce qui existe maintenant en terme d’usines, d’ateliers etc ?

Il y a maintenant à Efrin 50 fabriques de savon, 20 usines de production d’huile d’olive, 250 fabriques de transformation de l’olive, 70 fabriques de matériaux de construction, 400 ateliers textile, 8 usines de chaussures, 5 usines produisant du nylon, 15 fabriques de marbre. 2 minoteries et 2 hôtels ont été construits. Nous sommes le premier et unique lieu de production de savon en Syrie. Nous travaillons à développer le commerce autour des produits de laiterie, des fruits et des autres produits alimentaires. Nous faisons tout cela dans les villages donc les gens retournent à leurs villages. Une nouvelle fois un barrage fut construit pour fournir de l’eau potable. Nous avons créé une marque « Made in Efrin ». Nous avons interdit la création de toute nouvelle usine d’olive dans une perspective environnementale. Nous avons également interdit les ateliers de fonderie de plomb pour protéger la santé humaine.

– Quelle est la situation concernant les droits personnels et l’organisation ?

Plusieurs organisations de droits civiques ont été fondées. Les ingénieurs, les agriculteurs-rices et les fermierEs ont formé leurs propres unions. Des syndicats ont été créés. Pour la première fois à Efrin, six instituts ont été fondés dans les domaines de la santé, du commerce, de l’agriculture, des sports, du théâtre et de la musique.

– Métiers, emploi…

Avant la révolution, il n’y avait pas de travail en dehors d’une paire de métiers. Maintenant, à Efrin, il n’y a pas de chômage avec une population de plus d’un million. Celui ou celle qui le veut peut avoir un emploi…

– Y a-t-il eu un retour des kurdes qui étaient alléEs à Damas ou à Alep comme travailleurs et travailleuses ?

Oui – tailleurs-euses, serveurs-euses, travailleurs de la construction, docteurs, enseignantEs, toutes sortes de gens sont revenus et ils et elles fournissent maintenant des services à leur propre peuple. Certaines personnes ont émigré en Europe, mais une proportion significative de travailleurs et travailleuses qualifiées sont revenus. La qualité a augmenté. Le retour des kurdes qui faisaient les métiers « les plus sales » et les plus difficiles est devenu fantastique3.

– Quelle est la monnaie et comment circule-t-elle ?

Nous continuons avec la monnaie syrienne. Les intérêts sont interdits et personne ne peut en toucher. Celles et ceux qui le font passent en procès et doivent faire face aux conséquences. Il y a des banques d’État, survivance du régime, mais elles ne travaillent pas. Nous avons travaillé autour des banques et il y a des banques dans tous les cantons. Toutefois, dans les villages, des banques de village doivent être ouvertes. Pour l’instant, les gens épargnent en mettant l’argent sous leurs matelas.

– Et les choses comme les taxes, la douane et les importations…

Nous sommes en train d’étudier le système de taxe de la Région Autonome Basque. Les taxes sont collectées et ces taxes sont distribuées aux ministères en fonction des besoins. Il y a une transparence autour de ces questions. Les citoyenNEs savent où les taxes qu’ils et elles payent sont dépensées. Cependant nous ne pouvons pas encore dire que ce système est entièrement en place.

– Comment faites vous pour vos besoins énergétiques ?

Toute notre électricité provient de l’Armée Syrienne Libre et par conséquent nous ne pouvons pas beaucoup la contrôler. Il y a des groupes électrogènes dans tout le canton et dans chaque village. Ils fournissent au moins 12 heures d’électricité [par jour]. Nous avons commencé un projet pour aménager l’énergie éolienne. Auparavant, l’eau était amenée dans des citernes. Grâce à une coopérative populaire qui a été fondée avec la municipalité, un barrage a été construit et il fournit les besoins en haut.

– Comment déterminez vous votre politique des prix ?

Efrin a subi un « siège » l’hiver dernier. Ces circonstances ont rendu les choses un peu difficiles pour nous. Un sac de farine est monté de 3000 à 6500 livres syriennes. L’administration du canton a pris une décision et a annoncé que tout sac de farine vendu plus 4100 livres syriennes serait confisqué. Après cela nous avons formé un comité et déterminé que la farine produite dans le canton d’Efrin serait suffisante pour nous-mêmes. Nous avons immédiatement commencé à faire travailler deux moulins et stoppé l’exportation de farine. De cette manière le prix de la farine a été ramené à 3500 livres syriennes. En même temps nous mettons en place des routes d’importation pour le commerce, les stocks alimentaires et les produits médicaux4.

– Comment faites vous pour la santé et l’éducation ?

Un hôpital appartenant au canton a été construit. Il y a aussi des hôpitaux privés. Maintenant il y a en moyenne près d’un millier de personnes recevant un traitement chaque jour. Il y a même des gens qui viennent d’Alep. Nous travaillons pour que, dans la période qui vient, nous comblions les déficiences technique et médicales de manière que nous puissions faire de la plus grosse chirurgie comme la chirurgie cardiaque. Il n’y a pas de factures encaissées pour les pauvres en échange des services médicaux. Les factures encaissées auprès de celles et ceux qui ont les moyens couvrent complètement les coûts de l’hôpital. Le système de salaire n’a pas encore été entièrement fixé. Cependant, certaines factures sont également prises en charge par le canton. Les écoles ont été ouvertes dans tous les villages. Maintenant nous avons des préparatifs pour ouvrir une université.

– Le gouvernement turc et quelques autres cercles prétendent que « le Rojava est sous l’oppression du PYD »5. Que dites vous de telles affirmations ?

Celles et ceux qui disent cela sont prisES dans une course de chevaux politique. Celles et ceux qui avancent cela ont des intérêts politiques à ce que ce système ne fonctionne pas. Je suis le Ministre du Commerce et de l’Économie pour le canton mais je ne suis pas un membre du PYD. Nous avons nos amiEs arabes. Nous avons des amiEs de différents peuples et différentes organisations sociales qui travaillent avec nous. Nous ouvrons le chemin pour le commerce.

– Il y en a aussi, dans les mêmes cercles, qui décrivent le système comme étant « celui de la Corèe du Nord ». Est-ce que le capital ou la propriété privée sont interdits ou menacés ?

Le capital privé n’est pas interdit mais il est fait pour s’ajuster à nos idées et à notre système. Nous développons un système autour des coopératives et des communes. Cependant, cela ne prouve pas que nous sommes contre le capital privé. Ils se complèteront l’un l’autre. Nous croyons que quand le système des coopératives est développé le capital privé moral peut être ajouté dans certaines parties de l’économie. La société du Rojava sera rendue meilleure de cette manière et éloignée du système libéral. Dans le système libéral, le gros poisson avale le petit et il n’y a pas de moralité. Dans notyre canton, une Organisation du Commerce et de l’Industrie a été fondée et elle a 7000 membres. Ici il n’y a qu’une seule chose qui est interdite et c’est le capital financier.

– Il est dit que le régime paye les salaires de vos travailleurs et travailleuses. Est-ce vrai ?

Cela n’est pas vrai. Aucun de nos projets n’est financé par le régime. Maintenant, il y a, dans l’ensemble de la Syrie, d’ancienNEs employéEs de l’État qui vont s’adresser au régime en disant « Je suis en poste et je fais mon travail » et qui prennent leur salaire. Cela ne fait aucune différence qu’ils et elles fassent ou pas leur travail, ils et elles disent cela. C’est pareil dans les zones sous le contrôle de l’Armée Syrienne Libre, et c’est également comme cela dans des zones sous le contrôle d’autres pouvoirs. Les gens prenant un salaire du régime font cela dans toute la Syrie.

-Maintenant, quelle est la chose la plus bon marché et la plus chère dans le canton ?

Tout ce qui est produit dans le canton d’Efrin est bon marché. Parce que c’est une zone sûre, les loyers sont chers, cependant nous avons commencé des préparatifs de coopératives de construction et nous allons assurer le droit au logement pour tous et toutes.

– Vous avez expliqué que vous êtes en train d’instituer une « modernité démocratique » au coté de la « modernité capitaliste ». Y a-t-il des contradictions qui sont en train d’émerger ?

Afin de construire le système d’une nation démocratique, il y a besoin d’un peu de temps. Nous ne pouvons pas tout faire en un jour. Afin de créer ce système, nous avançons jour après jour. Nous travaillerons jusqu’à ce que nous y arrivions et nous agirons toujours par rapport à un compas moral. Nous protègerons les droits des pauvres et des sans pouvoir, des coopératives et des communautés contre le riche.

– Où sont les femmes dans ce système que vous avez décrit ?

Je peux confortablement répondre que les femmes sont le cœur de ce système. Il fonctionne avec un système de quota de 40% de femmes. Les femmes ont eu un rôle dans la sphère économique depuis le début. En fait les femmes ont eu un grand rôle dans tous les aspects du processus révolutionnaire et dans la construction de ce système.

– Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez ajouter ?

Je peux dire ceci aux gens du Kurdistan du Nord (c’est-à-dire la partie du Kurdistan située en territoire turc – NDT). Le Rojava est un tube respiratoire pour le Nord. Et le Nord est un tube respiratoire pour le Rojava. Nous devons travailler ensemble de manière à construire ensemble en suivant ce principe et montrer ses développements. Nous devons faire des efforts ensemble afin de construire le système de la nation démocratique.

– De quoi avez-vous le plus besoin ? Avez-vous un appel pour le gouvernement turc ?

Nous avons besoin que le gouvernement turc ouvre la porte de la frontière.

1 Ces 3 cantons sont le long de la frontière avec la Turquie, qui les place sous blocus, et ils sont séparés entre eux par des zones contrôlées par les djihadistes du Front Al-Nosra ou de l’État Islamique ou par des unités de l’Armée Syrienne Libre.

2 Le régime syrien a favorisé, dans les années 60-70, l’installation de populations arabes afin de mettre en minorité les kurdes dans certaines parties du Kurdistan syrien. Cette politique de colonisation intérieure a pris le nom de “ceinture arabe”.

3 Le retour des kurdes vers le canton d’Efrin est loin de tenir uniquement à d’hypothétiques raisons matérielles, économiques ou politiques. La situation économique du canton d’Efrin est précaire et hormis quelques produits de base dont l’auto-production semble suffisante ou en passe de le devenir, tout le reste doit être importé au prix fort par des filières de contrebande. Cette situation a entraîné il y a peu un appel à la solidarité humanitaire internationale de la part de l’administration du canton, particulièrement en ce qui concerne la situation médicale qui est apparemment très dégradée faute de médicaments et de matériels en quantité suffisante. La situation économique, matérielle des populations du canton d’Efrin n’apparaît pas meilleure que celle des quartiers kurdes de Damas et Alep.

La différence semble surtout concerner la situation sécuritaire des populations. À Damas, elles vivent sous la botte répressive du régime El Assad et dans des zones où des combats intermittents se produisent entre le régime et la rébellion syrienne et à Alep les combats n’ont pratiquement pas cessé soit entre la rébellion et le régime soit entre différentes factions de la rébellion (pour la plupart hostiles aux kurdes). Les kurdes y vivaient retranchéEs, au sens militaire du terme, dans leurs quartiers communautaires, subissant suivant les périodes soit les attaques des troupes du régime, soit celles de tel ou tel groupe rebelle, ou alliance fluctuante et réversible de groupes rebelles, plus ou moins islamistes. Plus que des raisons économiques, c’est cette situation qui semble avoir poussé de nombreux-ses kurdes à aller chercher refuge dans le canton d’Efrin, relativement épargné par les combats terrestres, à part ponctuellement sur sa bordure, et qui n’est pas bombardé par l’aviation du régime.

Cette absence de bombardements, cette situation de « ni paix ni guerre » entre le régime et les territoires kurdes constitue d’ailleurs une zone d’ombre. Le régime est parti des territoires kurdes plus qu’il n’en a été chassé et ce départ a fait l’objet de tractations occultes entre le régime et la direction du PYD. En se retirant des territoires kurdes en 2012, le régime a récupéré une force de frappe militaire qu’il a rapidement retourné contre la rébellion et il a créé, aux portes de la Turquie, un territoire autonome kurde, un véritable cauchemar pour le gouvernement turc qui veut la chute du régime mais est toujours confronté, en Turquie même, aux aspirations autonomistes de la partie kurde de sa propre population. Du coup, le gouvernement turc a poussé les factions islamistes présentes en Syrie (qu’il arme, finance et soutient logistiquement en sous-main) à attaquer militairement les territoires kurdes, ce qui a également contribué à soulager militairement le régime El Assad. Les kurdes y ont quant à eux et elles gagné des territoires autonomes, mais fréquemment attaqués militairement, où ils et elles peuvent mener leur expérience démocratique et aussi apparemment l’assurance que le régime ne les bombarderait pas.

En tout état de cause, et non sans raisons, le mouvement kurde a choisi de ne lier son sort qu’à lui-même et pas au régime ni à la rébellion, celle-ci n’a d’ailleurs jamais rien proposé politiquement aux populations kurdes discriminées en terme de reconnaissance sociale et culturelle et en terme d’autonomie politique régionale et les éléments islamistes qui gangrènent la rébellion ont rapidement attaqué unilatéralement les enclaves kurdes, confirmant ainsi les craintes kurdes quant au type de « libération » que la majeure partie de la rébellion leur réservait. NDT.

4 Le canton d’Efrin est en grande partie enclavé par le territoire turc et le gouvernement turc a placé sous blocus les cantons autonomes kurdes. La situation au sud du canton, la partie qui débouche sur le territoire syrien, semble assez mouvante. L’Armée Syrienne Libre (ASL) y est présente, et les relations de celle-ci avec le canton kurde sont parfois conflictuelles. Des forces djihadistes, comme le Front Al-Nosra, très hostiles aux populations kurdes, sont également de plus en plus présentes et elles semblent chercher à chasser progressivement les forces de l’ASL des abords du canton (qu’elles attaqueront tôt ou tard si elles en ont finalement la possibilité géographique). Les routes commerciales dont il est ici question doivent donc vraisemblablement être entendues plus comme d’onéreuses filières de contrebande, ou des échanges limités et de proximité avec les zones proches tenues par l’ASL, que comme de véritables routes commerciales libres et ouvertes. NDT.

5 Le PYD est le principal parti kurde en Syrie et un des principaux déclencheurs de la dite « révolution démocratique » au Kurdistan syrien. C’est un parti frère du PKK du Kurdistan de Turquie. Son fonctionnement semble assez vertical et autoritaire. Ses bases politiques sont socialisantes, laïques, antisexistes et promeuvent la coexistence démocratique et autonome des différentes communautés ethniques, culturelles et religieuses présentes au Kurdistan syrien. Il est très implanté dans l’administration des cantons et il contrôle la direction des YPG (mixtes) et des YPJ (composées uniquement de femmes), les unités militaires chargées de la défense des cantons.

Conférence débat sur la situation en Irak et en Syrie avec Nicolas Dessaux – novembre 2014

1. Tract d’appel:tractappelconference081114

2.Compte-rendu:

Le syndicat SL-Caen (ex-FSE) et Solidarité Irak organisaient vendredi 21 novembre à Caen une conférence sur les luttes sociales et féministes au Moyen-Orient avec Nicolas Dessaux. Après un interview sur radio Bazarnaom, la conférence a réuni entre 40 et 50 personnes. De l’avis général l’intervention de Nicolas Dessaux était très dense, et insistait par exemple sur l’utilité de comprendre les enjeux de la région en termes de genre, l’ « anti-impérialisme » islamiste étant aussi une force de rétablissement du patriarcat. Le PKK, avec ses limites de parti nationaliste paysan, est ainsi défendu sur le terrain militaire par les camarades de l’extrême gauche irakienne face à Daesh parce qu’il fait parti des trop rares forces qui défendent l’égalité hommes-femmes. Le débat qui a suivi s’est prolongé tard, jusqu’à la fermeture réglementaire des locaux. Une collecte de 77 euros a été réalisée.