Archives de catégorie : Théories/analyses

5 nouvelles traductions subversives du CATS de Caen (et d’ailleurs).

Salut à tous et à toutes,

 

Le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation de Caen (et d’ailleurs) vous annonce la mise en ligne de 5 nouvelles traductions.

L’ancien site du CATS avait définitivement « planté » il y a déjà longtemps, rendant ses traductions et scans (plus de 190) inaccessibles. Finalement, les camarades du Regroupement Révolutionnaire Caennais ont accepté solidairement d’héberger les travaux du CATS sur une des pages de leur site local.

Toutes les archives, ainsi que ces 5 nouvelles traductions (qui étaient du coup parfois en attente de publication depuis bien longtemps) sont donc désormais visibles et téléchargeables sous forme de fichiers PDF ici : http://rrcaen.neowordpress.fr/cats/

Sur la page du CATS, les archives ont été mises en ligne par ordre chronologique d publication, vous trouverez donc les dernières en date tout en bas de la page !

La diffusion de ces traductions et scans est évidemment libre et vivement encouragée.

La publication de ces 5 nouvelles traductions ne constitue pas une relance des activités du CATS. Faute de temps et d’énergie (il n’y a pas que la traduction dans la vie personnelle comme militante), les activités du CATS vont rester « suspendues » pour encore un bon bout de temps. Il est néanmoins probable qu’elles redémarreront un de ces 4, il reste du bon pain sur la planche…

Merci de faire tourner l’info dans vos réseaux si ça vous parle.

Bonne lecture et bonne lutte.

 Dernières traductions mises en ligne :

L’anarchisme au Brésil : Texte d’Angel Cappelletti sur l’anarchisme dans ce pays des origines jusqu’à la fin des années 1930.

L’anarchisme en Amérique Latine : Texte de luis Vitale, un historien marxiste argentin qui a gardé une vieille sympathie de jeunesse pour l’anarchisme.

Les comités de défense de la CNT : Traduction d’un entretien avec Agustin Guillamon sur les Comités de Défense de la CNT, comment et pourquoi ils furent créés, leur rôle dans l’écrasement du soulèvement fasciste à Barcelone en 1936, leurs transformation en Comités Révolutionnaires de quartier dans la foulée, leur étouffement aussi bien par la contre-révolution que par les instances cénétistes officielles jusqu’à l’agonie de mai 1937.

L’échec historique de l’anarchisme : Texte nord américain du milieu des années 1990, écrit par un anar en rupture de ban, qui développe une critique, teintée d’apports marxistes, des graves vides et insuffisances théoriques et pratiques de l’anarchisme en situation révolutionnaire. Une critique dure mais malheureusement souvent pertinente… d’où sa traduction.

Les femmes dans les grèves communautaires : Texte de Temma Kaplan, historienne US féministe et radicale, sur la participation massive (mais, comme souvent, occultée ou négligée) des femmes prolétaires aux évènements révolutionnaires des années 1917-1922 que ce soit en Russie, en Italie, en Espagne, au Mexique.

L’échec historique de l’anarchisme -une traduction du CATS de Caen

Le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation de Caen (et d’ailleurs), dont les archives sont hébergées sur une des pages du site du RRC (ici :http://rrcaen.neowordpress.fr/cats/) , vient de mettre en ligne 5 nouvelles traductions subversives. Parmi celles-ci un texte nord américain du milieu des années 1990, écrit par un anar en rupture de ban, qui développe une critique, teintée d’apports marxistes, des graves vides et insuffisances théoriques et pratiques de l’anarchisme en situation révolutionnaire. Une critique dure mais malheureusement souvent pertinente… d’où sa traduction.

Vous pouvez télécharger cette traduction en cliquant sur le lien ci-contre : L’échec historique de l’anarchisme

Ou bien le lire ci-dessous :

Texte en anglais trouvé sur le site libertaire anglais « Libcom », ici : https://libcom.org/history/historical-failure-anarchism

La traduction a été réalisée à l’été 2017 par un membre du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation (CATS) de Caen (et d’ailleurs).

Le texte a été féminisé.

D’autres traductions subversives sont en téléchargement libre sur le site des camarades du Regroupement Révolutionnaire Caennais, qui ont solidairement accepté d’héberger les traductions du CATS après que le serveur du collectif ait définitivement planté : http://rrcaen.neowordpress.fr/cats/

L’échec historique de l’anarchisme :

implications pour le futur du projet révolutionnaire

 

Par Christopher Day (1996, Love and Rage Archive[1])

Dans le numéro de printemps de « Workers Solidarity » (journal du Workers Solidarity Movement d’Irlande), il y a un compte-rendu, par Conor McLoughlin, de l’excellent film de Ken Loach sur la révolution Espagnole, Land and Freedom. Le compte-rendu conclut que :

« Les facteurs impliqués dans la défaite de la révolution prendraient en eux-mêmes un article pour les expliquer, allant depuis le pouvoir militaire des fascistes (et de leur aide extérieure) jusqu’aux trahisons par les communistes et les sociaux-démocrates, et cela n’est pas mon objectif ici. Ce qui est important c’est que la révolution sociale ne s’est pas effondrée à cause de quelconques problèmes internes ou de défauts dans la nature humaine. Elle fut défaite sans cela. L’anarchisme n’avait pas échoué. Les anarchistes avaient prouvé que les idées qui semblaient bonnes dans les pages des livres de théorie avaient l’air encore meilleures dans le tableau de la vie ».

Cette citation résume nettement les leçons que la plupart des anarchistes semblent avoir tire de l’histoire du mouvement anarchiste. Elle résume également nettement ce qui ne va pas avec le mouvement anarchiste.

Ce n’est rien d’autre que l’abdication complète d’une des responsabilités les plus basiques des révolutionnaires : soumettre les défaites et échec du mouvement à l’examen critique le plus approfondi.

Au lieu de cela, elle prend une expérience historique qui s’est terminée par une défaite écrasante, fabrique des excuses pour cette défaite et offre les loyales platitudes rassurantes qui, malgré toutes les preuves du contraire, affirment que l’expérience donne raison au vrai et seul chemin de l’anarchisme.

 

Lorsque les anarchistes rencontrent cette sorte de chose dans d’autres idéologies, ils et elles n’échouent jamais à les éreinter. Le Communisme porte-il la responsabilité des monceaux de corps produits par les régimes communistes ? La chrétienté doit-elle être blâmée pour les croisades, l’inquisition et les chasses aux sorcières ? Bien sûr. Nous jugeons les idéologies par leurs résultats pratiques dans la vie des gens et non par leurs promesses en l’air. L’anarchisme en Espagne souleva les espoirs de millions de personnes en une société sans classes et sans État qui pouvait être atteinte dans l’ici et maintenant, les mena aux barricades pour la rendre réelle et échoua de manière abyssale. Le peuple espagnol fut condamné à 40 ans de joug fasciste à cause de cet échec. Et tandis que le mouvement anarchiste du dernier demi-siècle a produit une vaste littérature vantant les succès momentanés dans la création de collectifs de paysan-ne-s et d’ouvrier-e-s, il n’y a eu presque aucun effort sérieux pour analyser comment le mouvement anarchiste contribua à sa propre défaite. Reprocher aux ennemis politiques (fascistes, communistes et sociaux-démocrates) de s’être conduits exactement comme on pouvait l’attendre d’eux ne fait que rendre encore plus confus le sujet. La trahison, après tout, est seulement possible de la part de quelqu’un en qui on croit.

Les responsabilités des révolutionnaires

Cet article n’est pas premièrement à propos de la Révolution Espagnole. Il est plutôt une tentative de poser quelques questions sérieuses et difficiles que l’anarchisme a, d’après moi, évité de manière irresponsable. Il est adressé à celles et ceux qui, au sein du mouvement anarchiste, sont sérieux-ses dans le fait de créer une révolution anti-autoritaire. Il n’est pas adressé à celles et ceux qui ne croient pas qu’une telle révolution est possible. Il n’est pas adressé à celles et ceux dont l’horizon politique ne va pas plus loin qu’établir une « zone autonome temporaire » ou une enclave bohémienne semi-permanente. Il n’est pas non plus adressé à celles et ceux pour qui être un-e révolutionnaire signifie prendre une pose plus militante. Le mouvement anarchiste est rempli de gens qui sont moins intéressés par le renversement de l’ordre social oppresseur existant que par le fait de s’en laver les mains. Ce souci d’assurer le passage de quelques âmes au paradis anarchiste peut aller depuis les efforts pour purifier les habitudes personnelles de certain-e-s jusqu’au refus sectaire de rejoindre tout groupe ou organisation qui montre le moindre signe d’être un produit de cette société.

 

Je crois qu’une énorme quantité de souffrance humaine est la conséquence directe du fait que la majorité de l’humanité n’a pas de contrôle sur les décisions qui affectent sa vie. Je crois que les gens sont capables au final d’exercer ce contrôle sur leurs propres vies. Par conséquent, le renversement révolutionnaire des institutions et relations sociales autoritaires qui se trouvent sur le chemin de la réalisation de ce contrôle est une entreprise nécessaire. Les gens qui sont engagés dans ce projet sont révolutionnaires et, en tant que révolutionnaires, je crois que nous avons certaines responsabilités. Il est nécessaire de parler de trois de ces responsabilités avant d’entrer dans certaines des questions les plus épineuses que cet article tente de poser.

 

Gagner la liberté

La force de l’anarchisme est son insistance morale sur la primauté de la liberté humaine sur l’opportunisme politique. Mais la liberté humaine existe dans un contexte politique. Il n’est pas suffisant, toutefois, de simplement prendre la position la plus intransigeante dans la défense de liberté. Il est nécessaire de gagner réellement en liberté. L’anti-capitalisme ne fait aucun bien aux victimes du capitalisme si vous ne détruisez pas réellement le capitalisme. L’anti-étatisme ne fait aucun bien aux victimes de l’État si vous n’écrasez pas réellement l’État. L’anarchisme a été très bon pour mettre en avant des visions d’une société libre et c’est pour le mieux. Mais c’est pour le pire si nous ne développons pas une stratégie réelle pour concrétiser ces visions. Il ne suffit pas d’avoir raison, il faut gagner.

 

Apprendre du passé

Les gens ont toujours lutté pour la liberté. Le simple et le plus précieux atout du mouvement révolutionnaire est cette expérience. Nous ne sommes pas les premières personnes à être aux prises avec le problème de savoir comment faire la révolution et créer une société libre. Nous avons une obligation de soumettre chaque chapitre de ce combat pour la liberté à l’analyse la plus brûlante dont nous soyons capables. C’est la seule manière dont nous pouvons espérer éviter de répéter les erreurs du passé. L’approche anarchiste de l’histoire, malheureusement, consiste largement à chercher les leçons que nous voulons trouver. Le point de vue sur la Révolution Espagnole critiqué ci-dessus en est un exemple assez typique. Cette approche béate de notre propre histoire (ou d’un quelconque Eden anarchiste préhistorique et imaginaire) est généralement couplée avec un désintérêt complet pour l’histoire des luttes qui ne peuvent être nettement contenues dans nos propres frontières idéologiques (si une quelconque personne peut toutefois les définir). Le résultat est une sorte d’hagiographie : une procession sans fin de martyr-e-s libertaires destiné-e-s à être invoqué-e-s dans les débats politiques. Combien d’anarchistes, une fois qu’ils et elles ont lu un récit anti-autoritaire d’un quelconque épisode historique, vont réellement chercher à lire des récits depuis d’autres perspectives ? Si notre histoire était un train ininterrompu de succès, cette certitude qu’il n’y a rien à apprendre des autres serait un peu plus défendable.

 

Avoir un plan

Finalement les révolutionnaires ont la responsabilité d’avoir un plan plausible pour faire la révolution. Évidemment il n’y a pas assez de révolutionnaires pour faire une révolution en ce moment. Nous pouvons raisonnablement anticiper que le futur amènera des soulèvements d’opposition populaire au système existant. Sans être plus spécifique sur où ces soulèvements pourraient se produire, il semble clair que c’est depuis les rangs de tels soulèvements que le nombre de gens dans le mouvement révolutionnaire pourra être augmenté, menant un jour à une situation révolutionnaire (qui se distingue des crises normales de l’ordre en cours seulement par l’existence d’un mouvement révolutionnaire prêt à pousser les choses plus loin). Les gens qui en ont marre du système existant et qui ont la volonté de s’engager eux-elles mêmes dans son renversement regarderont autour d’eux-elles pour trouver des gens à l’état d’esprit similaires qui ont une idée sur quoi faire.

 

Si nous n’avons pas un plan plausible pour faire la révolution, nous pouvons être sûr-e-s qu’il y aura quelqu’un d’autre pour cela. Il n’y a pas de garanties que les gens à l’esprit révolutionnaire seront spontanément tiré-e-s vers une politique anti-autoritaire.

 

Le plan n’a pas à être un projet exact. Il ne devrait pas être traité comme quelque chose de sacré. Il devrait être soumis à une révision constante à la lumière de l’expérience et du débat. Mais, en dernière instance, il a besoin d’être capable de répondre aux questions qui ont été posées concrètement dans le passé. Nous savons que nous ne serons jamais confronté-e-s à exactement les mêmes circonstances que les révolutions précédentes. Mais nous devrions aussi savoir que certains problèmes sont persistants et que si nous ne pouvons pas dire ce que nous aurions fait dans le passé nous ne devrions pas attendre des gens qu’ils et elles pensent grand-chose de notre aptitude à faire face au futur.

 

Il y a une tendance largement répandue dans le mouvement anarchiste (et dans la gauche en général) à dire que la question de savoir comment nous allons finalement faire la révolution est trop distante et que, par conséquent, elle est trop abstraite pour qu’on s’en occupe maintenant. Du coup, il est affirmé que nous devrions nous focaliser sur des projets pratiques ou des luttes immédiates. Mais les projets pratiques ou les luttes immédiates sur lesquels nous décidons de nous centrer sont précisément ce qui déterminera si nous nous rapprochons un peu plus un jour de faire la révolution. Si nous abdiquons notre responsabilité d’essayer d’ébaucher ce qu’il faudra pour faire finalement la révolution et de diriger notre travail actuel en accord avec cela, nous serons piégé-e-s par une succession sans fin de « projets pratiques et de luttes immédiates », et lorsque nous serons confronté-e-s à une potentielle situation révolutionnaire, nous serons poussé-e-s vers le bas côté par des forces politiques plus préparées (que nous accuserons sans doute de « trahir » la révolution, si elles ne nous exécutent pas tous et toutes). Nous serons emporté-e-s par la marée de l’histoire au lieu d’essayer de mener notre propre trajectoire. Et en laissant cela arriver une nouvelle fois, nous serons celles et ceux qui auront véritablement trahi la révolution.

 

Le net résultat du refus de s’occuper de ce qu’il faudra finalement faire pour réaliser la révolution est que l’anarchisme est devenu une sorte de réformisme sans direction mais militant. Nous construisons plutôt des « contre-institutions » qui ne ressemblent à rien d’autre qu’à des versions « grunge » des services sociaux administrés par différentes églises, ou bien nous nous lançons dans une lutte sociale largement réactive dans laquelle nos actions sont souvent audacieuses mais de laquelle nous ne construisons jamais un quelconque mouvement social suivi (encore moins une organisation révolutionnaire).

 

La pauvreté théorique de l’anarchisme

Rien que sur la base de ces trois responsabilités, l’anarchisme a été un échec. L’anarchisme n’a pas seulement échoué à gagner une liberté durable pour qui que ce soit sur terre, de nombreux-ses anarchistes d’aujourd’hui semblent seulement nominalement engagé-e-s dans ce projet basique. Plus nombreux-euses encore sont celles et ceux qui semblent en priorité intéressé-e-s par concevoir pour eux-elles mêmes, leurs ami-e-s et leurs groupes de musique favoris une zone de liberté personnelle, « autonome » d’une responsabilité morale envers la condition plus large de l’humanité (mais, incidemment, pas du réseau électrique ni de la production de composants électroniques). L’anarchisme a tout simplement refusé d’apprendre de ses échecs historiques, préférant les réécrire en succès. Finalement le mouvement anarchiste offre des gens qui veulent très peu faire la révolution sous la forme d’un plan d’action cohérent. Projets, schémas et raisons de faire des émeutes abondent – mais leur place dans une stratégie cohérente plus large pour enfin renverser l’ordre existant n’est l’hypothèse de personne.

 

L’anarchisme est appauvri sur le plan théorique. Depuis près de 80 ans, à l’exception de l’Ukraine et de l’Espagne, l’anarchisme a joué un rôle marginal dans l’activité révolutionnaire de l’humanité opprimée. L’anarchisme n’a presque rien à voir avec les luttes anticoloniales qui ont défini la politique révolutionnaire au cours de ce siècle. Cette marginalisation est devenue autoreproductrice. Réduit, par des défaites dévastatrices, à critiquer l’autoritarisme des marxistes, des nationalistes et d’autres, l’anarchisme est devenu défini par son rôle d’enquiquineur. Par conséquence, la pensée anarchiste n’a pas eu à s’adapter en réponse aux résultats de sérieux efforts pour mettre nos idées en pratique. Au cours du processus la théorie anarchiste est devenue ossifiée, stérile et anémique. Au lieu d’un débat politique substantiel le mouvement anarchiste a élevé la querelle personnelle à une forme d’art. Lors des rares occasions où des questions substantielles sont abordées, la réponse est invariablement plus concernée par le processus par lequel elles furent abordées ou par une spéculation sur la caractère et la structure de quiconque questionne la sagesse anarchiste reçue que par le contenu politique de ce qui a été dit. C’est un reflet du retrait effectif de l’anarchisme de la lutte révolutionnaire.

 

Les brillantes prédictions de Bakounine sur les conséquences de l’étatisme de Marx ne sont pas devenues la fondation pour un développement d’une pratique anti-étatique mais plutôt un chœur creux de « on vous l’avait bien dit ». Une des conséquences des « succès » marxistes a été qu’il y a eu une plus grande opportunité de voir ses limites. Une des conséquences des maigres et éphémères victoires de l’anarchisme a été que beaucoup de nos idées n’ont pas été soumises au test de la pratique. Une fois que nous sommes capables d’accepter que les bonnes intentions anti-autoritaires ne nous enlèvent pas l’hameçon des conséquences autoritaires de l’incompétence anarchiste, il devient possible d’approcher l’ensemble de l’expérience historique du mouvement révolutionnaire avec un état d’esprit considérablement moins satisfait de soi.

 

Une fois que nous reconnaissons l’échec historique de l’anarchisme (ce qui ne signifie pas répudier notre critique anti-autoritaire d’autres courants ostensiblement révolutionnaires), nous pouvons commencer le travail de reconstruction d’un mouvement libertaire révolutionnaire.

 

L’anarchisme et le mouvement révolutionnaire

Je crois que si nous voulons comprendre le moment dans lequel nous sommes, nous avons besoin de nous comprendre nous-mêmes comme une part d’un projet révolutionnaire de libération humaine bien plus large qui, partout dans le monde, a été défait ou est en retraite. Le mouvement révolutionnaire n’est pas défini par l’adoption d’une idéologie particulière mais plutôt par le mouvement objectif des gens opprimés qui résistent à leur oppression et luttent pour un monde libéré de l’oppression. Au cours du temps ce mouvement a connu bien des péripéties et a, au moins idéologiquement, bifurqué dans nombre de directions. Il a trouvé une expression à travers une variété de formes idéologiques (anarchisme, marxisme, féminisme, nationalisme révolutionnaire, théologie de la libération). À chaque moment de son histoire, le mouvement révolutionnaire a contenu les contradictions de la société autoritaire de laquelle il est constamment en train de renaître. Ainsi, toutes ses expressions théoriques et organisationnelles ont toujours contenu des éléments révolutionnaires et contre-révolutionnaires, des aspects et potentialités à la fois libérateurs et oppressifs, libertaires et autoritaires.

 

En tant qu’anarchistes nous avons eu tendance à diviser la gauche en camps libertaire et autoritaire. Je crois que les termes de cette division identifient correctement l’essence des contradictions qui réapparaissent constamment dans le mouvement révolutionnaire. Mais je pense également qu’il y a eu une tendance générale à établir cette division d’une manière mécanique. Il y a une tendance, par exemple, à voir la scission dans la Première Internationale entre Marx et Bakounine comme posant les termes dans lesquels nous analysons l’ensemble de l’expérience historique intermédaire. En tant qu’héritier-e-s de l’anarchisme de Bakounine, nous soutenons les bonnes œuvres de tous les anarchistes depuis lui et nous dénonçons rituellement les actions de tous les marxistes dans la même période. La conséquence de cela est de nous aveugler nous-mêmes sur les éléments contre-révolutionnaires dans la théorie et la pratique anarchiste et sur les accomplissements légitimes de nombreux-ses marxistes (ou autres courants « autoritaires »). En opposition à cette approche mécanique ou scholastique, je crois que nous devrions regarder l’ensemble de l’expérience du mouvement révolutionnaire dialectiquement. Nous avons besoin d’identifier les aspects de l’anarchisme qui l’handicapent comme alternative révolutionnaire crédible au marxisme. Nous devons nous pencher sur les diverses questions qui distinguent les divers courants au sein du mouvement révolutionnaire. Nous devons regarder ces questions pas simplement dans l’abstrait mais dans les conditions historiques réelles dans lesquelles elles ont surgi et se sont développées. Nous avons besoin de regarder pas seulement les quelques fois où les anarchistes ont joué un rôle significatif dans une situation révolutionnaire mais toutes les révolutions du siècle passé.

 

De nombreux-ses anarchistes, bien sûr, ont eu la volonté de comprendre des épisodes particuliers (les conseils ouvriers dans l’Europe de l’après Première Guerre Mondiale, la Hongrie de 1956, la commune de Shanghai, la France de mai-juin 1968, le Portugal de 1974) dans lesquels les forces explicitement anarchistes n’étaient pas des actrices majeures, comme une part de la tradition libertaire révolutionnaire. Évidemment cela élargit les points de référence historique et c’est tant mieux. Mais la nature éphémère de chacune de ces expériences signifie qu’en blâmant les stalinien-ne-s ou les sociaux-démocrates approprié-e-s pour leurs trahisons, il est possible d’éviter de répondre aux questions les plus dures posées sèchement par ces épisodes auxquels des forces libertaires clairement définies n’ont pas participé.

 

Conditions objectives

C’est pratiquement un dogme anarchiste que chaque situation révolutionnaire ait le potentiel pour devenir une authentique révolution libertaire. Sur la base de cette position, l’échec d’une quelconque situation à se développer dans une telle direction est la conséquence de l’autoritarisme des divers partis et organisations ostensiblement révolutionnaires. La suggestion que les « conditions objectives » auxquelles divers mouvements révolutionnaires ont fait face expliquent les virages qu’ils ont pris est habituellement ridiculisée par les anarchistes comme des excuses pour les crimes de ces forces autoritaires. Et certainement il ne manque pas de cas dans lesquels la suppression du mouvement ouvrier, les exécutions politiques, l’emprisonnement de révolutionnaires dévoué-e-s etc ont été minimisés avec une référence désinvolte aux « conditions objectives ». Mais cela ne signifie pas que les conditions objectives n’ont pas imposé des obstacles insurmontables pour le mouvement révolutionnaire.

 

Les situations révolutionnaires ne se présentent pas à nous seulement après que nous ayons réalisé de parfaites préparations en vue de celles-ci. Elles surviennent soudainement lorsque le vieil ordre est incapable de maintenir sa domination. Il serait irresponsable en de telles situations de ne pas essayer de mener à bien une profonde révolution sociale libertaire. Mais il n’est pas toujours nécessairement ni réellement possible de gagner tout ce qu’on veut. Dans ce cas la révolution sera confrontée au fait de choisir entre différentes sortes de compromis ou demi-mesures afin de « survivre ».

 

La question à laquelle se confrontent les révolutionnaires n’est jamais de savoir si les ouvrier-e-s (ou les paysan-ne-s) sont capables de prendre le contrôle des moyens de production et de réorganiser celle-ci sur des bases démocratiques et libertaires (comme les collectivités ouvrières ou paysannes en Espagne). Ni même s’ils et elles sont capables d’établir dans les villes et les villages des organes d’autogouvernement (comme dans bien des cas de conseils ouvriers). Depuis la Commune de Paris jusqu’à la rébellion zapatiste nous savons que ces choses peuvent être faites.

 

La question est presque toujours plutôt de savoir s’ils et elles peuvent faire ces choses sur une période prolongée et dans des conditions de guerre et de rupture sociale généralisée. Ce sont les conditions les plus probables dans lesquelles les opportunités révolutionnaires se produiront. C’est précisément sous le poids de ces conditions que les limites du mouvement révolutionnaire dans son ensemble se sont révélées.

 

Les anarchistes aiment souvent poser la « révolution sociale » en contraste à la simple « révolution politique ». Dans le but de séparer de réels soulèvements sociaux de simples coups d’État, cette distinction peut être utile. Mais presque toutes les « révolutions politiques » si critiquées intègrent en fait des éléments significatifs de révolution sociale. Plus important, il est impossible d’imaginer une « révolution sociale » dénuée de tous les traits d’une « révolution politique ». Une révolution est une lutte pour le pouvoir et elle est inévitablement une affaire embrouillée. Si nous ne sommes pas préparé-e-s au fait que les futures situations révolutionnaires vont se présenter à nous avec des choix déplaisants alors nous ne sommes pas vraiment intéressé-e-s par le fait de faire la révolution.

 

Le moment d’ajuster les attitudes

Je veux mettre en avant ici plusieurs propositions connectées sur la nature du projet révolutionnaire qui, je crois, défient quelques préjugés anarchistes de base. La première proposition est que, dans un monde caractérisé par de grandes disparités dans le niveau de développement économique comme conséquences de l’impérialisme, il n’a pas été possible de renverser le capitalisme dans la plupart (si ce n’est dans tous) des pays impérialisés. Les révolutions dans ces pays ont été, par nécessité, des révolutions capitalistes (et habituellement capitaliste d’État) qui ont balayé certains traits pré-capitalistes (horriblement oppressifs) de ces sociétés et renégocié les termes de l’exploitation capitaliste.

La seconde proposition est que la réalisation d’une société sans classes et sans État à l’intérieur des limites territoriales d’un seul pais (ou tout autre territoire défini) dans un monde d’États-nations est impossible. Les révolutions ainsi confinées à un territoire national deviennent des révolutions nationales ou sont écrasées. Les révolutions nationales peuvent accomplir certaines choses mais pas d’autres. Le remplacement du vieil appareil d’État par un nouvel État ostensiblement révolutionnaire est nécessaire pour sécuriser nombre de ces réalisations mais nous ne devons avoir aucune illusion sur le fait qu’un tel État « dépérisse » de sa propre volonté. Lui aussi devra être écrasé. Une des principales choses que les révolutions nationales donnent aux gens, c’est de l’expérience dans le processus révolutionnaire et une compréhension plus profonde des dynamiques complexes des révolutions.

La troisième proposition (étroitement reliée à la seconde) est qu’une armée régulière ne peut être vaincue que par une autre armée. Les milices ou autres formes d’organisation militaire irrégulières, bien que capables d’une résistance héroïque, s’effondreront finalement avant une armée régulière. L’effondrement d’une armée nationale (presque toujours précipité par une défaite militaire) peut créer une ouverture pour un mouvement révolutionnaire. Mais si ce mouvement ne crée pas sa propre armée, l’ordre ancien reconstituera son armée ou un pouvoir étranger le fera pour lui.

La quatrième proposition est qu’une seule classe a le potentiel pour renverser le capitalisme – la classe ouvrière internationale. Elle doit agir en conjonction avec d’autres classes et mouvements sociaux pour gagner et la participation de ces forces est cruciale pour mener à bien le changement social le plus profond, mais la classe ouvrière organisée en tant que classe révolutionnaire et la seule et unique force sans laquelle le renversement du capitalisme est absolument impossible. Le combat contre le patriarcat et l’oppression raciale/nationale au sein de la classe ouvrière est nécessaire pour atteindre l’unité au sein de la classe.

Le reste de l’article traitera de ces quatre propositions à la lumière de l’histoire des révolutions au 20ème siècle.

Développement inégal

Le capitalisme est un système mondial. Si certains éléments du capitalisme apparurent initialement dans l’isolement relatif de cadres nationaux particuliers, ils se sont seulement rejoints pour former ce que nous reconnaissons comme capitalisme en tant que l’intégration globale sans précédent du commerce qui commença au 15ème siècle avec la conquête européenne des Amériques, la domination des routes commerciales de l’Océan Indien et l’établissement du commerce trans-atlantique d’esclaves et du complexe des plantations. Depuis sa création, le capitalisme a enrichi certains pays et les a rendu capables de révolutionner la production en pillant et soumettant d’autres pays aux besoins économiques des classes dirigeantes des pays à l’origine de l’impérialisme. Initialement, la relation prit la forme d’extraire des richesses de sociétés largement autosuffisantes. Au fil du temps, elle se développa en une relation de dépendance dans laquelle les pays impérialisés n’étaient plus seulement une source de matériaux bruts mais également des marchés cruciaux pour les produits finis. Cette dépendance signifiait la destruction délibérée de l’autosuffisance des pays impérialisés. Plus récemment, certains pays impérialisés sont devenus des centres manufacturiers au sein d’un marché global. La dépendance vis-à-vis des centres impérialistes a cependant été maintenue à travers le contrôle du capital de développement (le FMI et la Banque Mondiale) et la spécialisation de différents types de manufacture dans différents pays.

Les conséquences de ce développement inégal pour le projet d’une révolution anticapitaliste sont énormes. Jusqu’à récemment, l’exploitation de l’essentiel du Tiers-Monde était menée à travers des formes économiques pré-capitalistes (habituellement et peu précisément appelées semi-féodales) connectées et subordonnées au marché mondial capitaliste. Cela signifiait que l’antagonisme entre le capitalisme et les producteurs dans la majorité du monde prenait la forme immédiate d’une distribution inégale de la terre et de relations de surexploitation entre propriétaires terrien-ne-s et métayer-e-s.

La Chine est un bon exemple de cela. Dans d’autres zones, le travail forcé fut utilisé (comme dans beaucoup d’endroits d’Afrique sous le colonialisme) ou bien l’agriculture de plantation existait aux côtés de l’économie paysanne (comme à Cuba). Les formes capitalistes de production constituaient une petite partie de l’économie et impliquaient une encore plus petite fraction de la population. De plus, beaucoup des capitalistes impliqués dans ce petit secteur comprenaient que la structure semi-féodale de la société et la domination de leur pays par les impérialistes étaient une entrave à leurs propres intérêts. Ils étaient des alliés potentiels de tout mouvement paysan cherchant à s’emparer de la terre et à renverser les propriétaires terrien-ne-s.

La révolution chinoise doit être comprise dans ce contexte. C’était très largement une révolution paysanne qui détruisit une système très vieux et très pourri, redistribua la terre et établit l’indépendance économique relative de la Chine vis-à-vis de la domination impérialiste. Ce n’est qu’une fois que ces tâches fondamentales ont été menées à bien qu’il devint alors possible pour le Parti Communiste Chinois de parler de ce qu’il fallait faire du minuscule secteur capitaliste chinois. Les villes avaient été contrôlées par le Kuomintang et la seule région significativement industrialise, la Mandchourie, avait été sous contrôle japonais. Le prolétariat industriel, tel qu’il était, n’avait ni l’expérience ni l’organisation pour prendre les choses en mains. Toute tentative pour le faire aurait nécessité le soutien actif de la paysannerie, puis du Parti Communiste.

Le développement de l’industrie était crucial pour résoudre nombre des problèmes les plus pressants de la Chine. Le manque de transports et de communications signifiait que les régions touchées par la famine étaient difficiles à atteindre avec des secours. Les techniques de production de masse étaient nécessaires pour satisfaire l’énorme demande en instruments agricoles les plus rudimentaires (charrues, charettes) et pour augmenter la productivité agricole de manière suffisante pour briser le cycle constant de la famine. Superficiellement, cela peut ressembler à un argument selon lequel un problème avec des causes socio-structurelles (la famine) avait seulement besoin d’une réponse technologique. Mais les causes socio-structurelles (la structure féodale de la terre et la dépendance vis-à-vis des manufactures étrangères) s’exprimaient significativement dans le bas niveau technologique de la Chine agraire. La terre ne pouvait tout simplement pas alimenter sa population courante d’alors sans une révolution aussi bien sociale que technologique.

Dans ce contexte, la section des capitalistes qui avait épaulé la révolution agraire était cruciale. Ils concentraient une expertise technique et managériale sans laquelle le développement d’une nouvelle industrie aurait été impossible. Les exproprier simplement aurait signifié les mener dans les bras du Kuomintang. Les ouvrier-e-s qui avaient travaillé sous leur direction pouvaient-ils et elles s’emparer du créneau et diriger les entreprises existantes ? Dans une certaine mesure. Mais il faut garder à l’esprit que, dans le sillage d’une guerre civile, de nombreuses entreprises fonctionnaient sporadiquement et que les ouvrier-e-s avec l’expertise technique pour les faire tourner n’étaient pas nécessairement faciles à trouver. Plus important, le prolétariat chinois était difficilement une classe mature ayant une longue expérience de lutte commune informant son auto-activité.

Mais la question n’était pas seulement celle de faire tourner les entreprises existantes, c’était celle d’accroître immédiatement et dramatiquement la base industrielle pour prévenir la famine et, pour cela, l’expérience de la minuscule classe capitaliste était indispensable.

Le temps était essentiel. L’expansion de l’industrie était également nécessaire pour empêcher les masses de paysan-ne-s sans terres qui avaient rempli les villes, du fait de la famine et de la guerre, de retourner vers une campagne qui n’était pas préparée à les absorber. De plus, il y avait une menace significative d’invasion étrangère ou d’une invasion, soutenue par les USA, par le Kuomintang depuis Taiwan. Durant la guerre de Corée, MacArthur menace ouvertement d’envahir la Chine.

En outre, nous devons confronter les capacités politiques limitées de la paysannerie.La paysannerie chinoise pouvait-elle abolir les relations capitalistes (le travail salarié en particulier) et mettre en place un processus non capitaliste de développement pour résoudre ses considérables problèmes ? La paysannerie avait accompli de nombreuses choses. Au niveau du village, elle avait pris le contrôle de l’administration des affaires communales des mains des élites terriennes corrompues et avait mené la dramatique redistribution des terres. En laissant de côté pour le moment le rôle crucial du Parti Communiste dans ces réalisations, nous pouvons noter que ce contrôle paysan de l’administration s’étendit à des degrés plus ou moins élevés jusqu’au niveau cantonal ou même provincial. Mais plus on monte dans la hiérarchie plus on rencontre de dépendance vis-à-vis des cadres du Parti Communiste et de dépendance envers des cadres éduqué-e-s d’origine non paysanne.

Nous pouvons interpréter ce fait de deux manières. D’un côté, c’est une expression de la domination au final du Parti Communiste et de son régime par une relativement faible poignée d’intellectuels issu-e-s de la classe moyenne ou des propriétaires terrien-ne-s. D’un autre côté, c’est le simple reflet du fait que l’écrasante majorité des paysan-ne-s chinois-es étaient illettré-e-s et que les soutiens lettré-e-s de la révolution (qu’ils ou elles soient d’origine non paysanne ou qu’ils ou elles aient appris à lire par le Parti ou l’Armée Populaire de Libération) étaient au Parti. Ces différentes manières de voir le même fait ne sont pas contradictoires. Ensembles elles révèlent le caractère de classe que la révolution chinoise avait et également pourquoi elle ne pouvait probablement pas en avoir une autre.

Le communiste de conseil Anton Pannekoek, dans son article de 1940 « Pourquoi les mouvements révolutionnaires du passé ont échoué », reliait la nature capitaliste inhérentes aux révolutions dans la périphérie aux problèmes de la révolution prolétarienne dans les centres impérialistes. Il argumentait que le sous-développement de la Russie signifiait que la révolution capitaliste là-bas ne pouvait pas être menée à bien par la bourgeoisie mais plutôt par une nouvelle classe capitaliste principalement issue de l’intelligentsia. Cette nouvelle classe capitaliste exploitait le prestige de la révolution prolétarienne contrecarrée en Russie pour dominer le mouvement ouvrier révolutionnaire à l’Ouest et ainsi détourner l’auto-organisation du prolétariat dans les pays capitalistes les plus avancés. C’est un fait par lequel on voit que le développement inégal du capitalisme a eu pour résultat le développement inégal du mouvement révolutionnaire. Pannekoek ne s’intéressait pas au rôle des super-profits impérialistes pour amadouer efficacement au moins un fraction du mouvement ouvrier, mais ce fait doit également informer notre compréhension de pourquoi le 20ème siècle a été caractérisé non par une révolution prolétarienne internationale mais par des révolutions capitalistes nationales basées sur la paysannerie.

C’est seulement dans l’abstraction que la liberté peut être absolue. Dans le monde réel, la liberté est toujours conditionnée par le contexte social dans laquelle elle existe. La liberté ne peut pas être simplement définie en terme d’absence de contraintes mais elle doit aussi se référer au pouvoir de prendre des décisions qui touchent à nos vies. Il est impossible de diriger une société si vous ne comprenez pas comment elle fonctionne. Donc, dans une société de chasseurs-cueilleurs, cette sorte de pouvoir dépend de choses différentes que dans une société industrialisée. Un trait crucial des sociétés de classes est qu’elles dénient aux classes exploitées l’accès aux choses qu’elles auraient besoin de diriger. Mais, parce que les sociétés de classes combinent inévitablement de vieilles et nouvelles méthodes d’exploitation, certaines classes opprimées sont mieux positionnées pour faire le saut révolutionnaire et pour prendre le contrôle de la société.

Au 13ème siècle, le niveau technologique de la société était tel qu’on pouvait peut être imaginer la paysannerie prendre le contrôle de la société dans son ensemble et établir une sorte de communisme agraire. Au 20ème siècle, c’est une impossibilité (quoique Pol Pot lui ait donné le coup de grâce). Le/la paysan-ne est empêtré-e dans un système global de capitalisme, dont les plus profonds rouages sont obscurcis par l’étroitesse du poste d’observation de la vie situé dans un petit village. Par contraste, le/la travailleur-euse urbain-e est exposé-e de milliers de manières aux opérations complexes du système mondial. Le problème, bien sûr, est que, comme conséquence du développement inégal du capitalisme dans le monde, ce sont les conditions de vie des paysan-ne-s et pas celles du prolétariat qui ont alimentées les révolutions majeures de ce siècle. Mais c’est précisément parce que la paysannerie en tant que classe est si pauvrement préparée à administrer une société capitaliste (même une sous-développée) que ces révolutions ont au final amené au pouvoir de nouvelles classes minoritaires.

L’anarchisme dans un seul pays ?

La révolution espagnole et sa suppression ont démontré dans les termes les plus sévères un des problèmes les plus centraux de l’anarchisme. La révolution espagnole ne fut pas seulement le produit de la lutte des classes globale mais aussi celui de ses traits particuliers en Espagne. Une chaîne particulière d’évènements, reflétant le caractère et l’histoire particuliers de l’Espagne, mena au moment où les paysan-ne-s et ouvrier-e-s furent capable de prendre le contrôle des champs, des usines et des ateliers. Toute révolution résulte de l’échec d’un État particulier à un moment particulier. En Espagne, le gouvernement républicain s’effondra dans le sillage de la révolte militaire de Franco. Le pouvoir gisait dans la rue et le mouvement anarchiste, la force la plus puissante parmi les ouvrier-e-s et les paysan-ne-s le prit.

Je souligne le caractère particulièrement espagnol de la révolution espagnole pour rendre clair le simple fait que tandis que la révolution était capable de compter sur une certaine quantité de solidarité internationale, les conditions qui avaient produit la révolution là-bas ne se trouvaient pas ailleurs et, par conséquent, les perspectives d’extension de la révolution étaient limitées. Le fascisme italien et allemand envoyèrent des troupes, des armes et des avions pour soutenir les armées de Franco. L’Union Soviétique conditionna son soutien à la République à la création et au contrôle d’une armée régulière contre-révolutionnaire. Si le gouvernement républicain ne pouvait pas soumettre la révolution et si les fascistes ne pouvaient la noyer dans le sang, il n’y avait pas de raisons d’espérer que d’autres pouvoirs étrangers n’interviendraient pas. Leurs intérêts à court terme, concernant la récupération du contrôle sur les entreprises expropriées, et leurs intérêts de long terme, concernant la prévention du fait que la révolution devienne un exemple international, signifiaient qu’ils n’auraient pas eu d’autres choix que d’intervenir militairement.

Il y a basiquement deux raisons pour lesquelles il est impossible de créer une société sans classes et sans État à l’intérieur des limites d’un seul pays. La première est économique et la seconde est militaire.

Les raisons économiques sont importantes. Comme exposé plus haut, le capitalisme est un système mondial. Cela signifie qu’aucun pays n’est autosuffisant. Évidemment quelques pays ont plus ou moins de potentiel pour l’autosuffisance mais certains problèmes sont effectivement internationaux. Certains pays, du fait de leur population, ne peuvent simplement pas espérer satisfaire leurs propres besoins alimentaires. C’est le cas de beaucoup des petits pays industrialisés les plus densément peuplés. Certains pays, comme conséquence de leur sous-développement sous le colonialisme, n’ont pas les moyens de produire des biens manufacturés (vêtements, tracteurs etc…) dont ils dépendent. Et pratiquement tous les pays sont en situation de dépendance en ce qui concerne au moins quelques minerais stratégiques qui n’existent tout simplement pas au sein de leurs frontières. Le chrome, par exemple, est nécessaire pour toutes sortes de pièces de machines. Il est largement concentré dans le sud de l’Afrique. De même, la plupart du monde est dépendant du pétrole étranger.

La question ici n’est pas qu’on ne puisse pas imaginer la création d’une économie autosuffisante au sein d’un pays particulier, mais plutôt le fait que les économies dont les révolutionnaires héritent ne sont pas autosuffisantes et que la coupure du commerce international (que ce soit par les forces révolutionnaires ou par des pouvoirs étrangers) aura des conséquences très perturbantes. Celles-ci ont deux faces. Premièrement, les industries qui dépendent de matières étrangères cesseront de fonctionner et les gens n’auront plus accès à des biens qui sont seulement disponibles depuis l’étranger. Deuxièmement, les secteurs économiques qui produisent pour le marché international cesseront également de produire ou produiront des biens pour lesquels il n’y a pas de demandes domestiques.

Ici, la situation de Cuba est intéressante. Beaucoup des problèmes économiques auxquels la révolution cubaine a été confrontée auraient été tout aussi présents si la révolution avait eu un caractère libertaire. L’économie de Cuba était classiquement dépendante. Le sucre et le tourisme amenaient les liquidités avec lesquelles acheter les biens étrangers, incluant la nourriture, les médicaments, les vêtements, le pétrole et les automobiles. Au cours des 37 dernières années, c’est une conséquence scandaleuse des relations développées avec l’Union Soviétique que Cuba n’ait pas transformé son secteur agricole pour devenir autosuffisant alimentairement. Le résultat est que Cuba fait maintenant face au même problème qu’auparavant : comment mener la conversion sans accès au capital étranger ? La technologie impliquée dans la culture, la récolte et la transformation du sucre n’est pas la même que celle impliquée dans la production de riz. Ce n’est pas une question de simplement coucher toute la canne à sucre et de commencer à cultiver des céréales et des légumes. Cela prend du temps pour mettre en place toute une nouvelle forme d’agriculture. Comment les gens vont-ils/elles manger entre-temps ?

Inévitablement la réponse pratique est que cette dépendance vis-à-vis du marché mondial peut seulement être réduite par étapes. Mais aussi longtemps que les gens produisent pour le marché mondial, on ne peut pas dire qu’ils et elles ont écrasé la société de classe – ils et elles continuent à être exploité-e-s par une classe capitaliste internationale. Pour compliquer encore le sujet, le refus de commercer de la part de fractions du marché mondial (comme dans le cas de l’embargo US contre Cuba) fait baisser le prix que les biens inspireront sur le marché mondial. La seule manière de recouvrer ce profit perdu (car il n’y a pas de raison de s’engager dans un commerce international s’il ne génère pas de profits qui peuvent être investis dans le fait de rendre le pays autosuffisant) est d’augmenter le niveau d’exploitation des producteurs-rices. Pire encore, l’appareil administratif du régime révolutionnaire, qu’il soit appelé « État ouvrier » ou « fédération de collectivités libres » est l’entité qui doit mener l’exploitation. Les bonnes intentions sont une faible protection contre la logique du marché mondial. Comment répond l’appareil lorsque les producteurs-rices, entièrement dans l’esprit de la révolution, déclarent qu’ils et elles ne seront pas exploité-e-s et se mettent en grève ?

C’est précisément le dilemme auquel a été confrontée chaque révolution qui a survécu plus d’un an. Pour des étatistes déclaré-e-s comme les marxistes, ce n’est pas vraiment un dilemme. Mais, pour des anarchistes, il est profond. Le second obstacle à la création d’une société sans classes et sans État dans un seul pays est militaire. Des révolutions sociales profondes, mêmes si elles sont contenues dans un seul pays, sont des menaces sérieuses pour l’ordre capitaliste international. Chacune de ces révolutions qui n’a pas été écrasée de manière interne a eu à faire face à un certain degré d’intervention militaire étrangère. Les motivations des pays individuels n’ont même pas à être aussi clairvoyante que le maintien du capitalisme mondial. Il suffit souvent que les révolutions menacent les investissements étrangers pour que des puissances extérieures décident qu’ils doivent être défendus. Même lorsque ce n’est pas le cas, le bouleversement d’une révolution peut sembler être une opportunité en or pour un pouvoir étranger d’établir ou d’élargir son emprise dans un pays.

Il n’y a pas de raisons de supposer que si la révolution russe avait pris un cours différent (si les anarchistes avaient mis leur merdes en commun ou si les soviets avaient été capables de résister à la subordination à la structure du Parti Bolchevique), il n’y aurait pas eu d’invasions par 14 puissances étrangères en soutien aux Blancs durant la guerre civile[2].

Il est impossible de repousser une invasion étrangère sans une force militaire de son propre cru. Faire la guerre, même une guerre de résistance, implique une logique autoritaire certaine. La guerre consiste à tuer des gens et à en envoyer se faire tuer pour que d’autres puissent vivre. Il ne s’agit pas, malheureusement, de tuer principalement des ennemis de classe mais plutôt de tuer d’autres personnes opprimées, souvent des conscrits, qui constituent les armées ennemies. Même si la stratégie repose aussi sur des mutineries et des défections en masse au sein des armées ennemies, il sera encore nécessaire de tuer des gens. La raison en est simple. Les soldats se mutinent ou font défection en nombres significatifs seulement lorsque la menace d’être tué au combat est plausiblement plus grande que la menace d’être exécuté pour insubordination. C’est alors la chose la plus intelligente à faire. Par conséquent, les armées maintiennent en partie leur discipline interne en convainquant leurs troupes qu’être exécuté pour insubordination est une certitude. Pour qu’une armée s’écroule, elle doit faire face à une certaine forme de défaite militaire.

Les anarchistes prétendent parfois que les structures décentralisées, non autoritaires sont, de manière inhérentes, bien plus efficaces que celles qui sont centralisées et autoritaires et que ces principes devraient être appliqués aux opérations militaires. C’est la voie express vers le martyr anarchiste. Si les principes anarchistes peuvent adapter des groupes tournant d’humain-e-s au fait de devenir des machines à tuer, il y a un problème. Mais s’ils ne le peuvent pas, il y a un autre problème. C’est à la seconde situation que nous sommes confronté-e-s : faire la guerre signifie compromettre les principes anti-autoritaires. Dans la mesure où des forces militaires ont comme but la défaite d’autres forces militaires au sein d’un territoire donné, elles agissent pour créer un monopole de la violence organisée – un trait définissant l’État. Est-il possible de créer une authentique structure militaire anti-autoritaire qui corresponde avec la décentralisation relative d’une société libertaire et qui soit capable de défendre cette société contre des menaces militaires externes (ou internes) ? Je vais essayer de répondre à cette question dans la partie suivante.

L’armée révolutionnaire

Le mouvement anarchiste a, de manière basique, deux expériences majeures dans le fait d’essayer d’organiser son pouvoir militaire pour la défense de ses gains révolutionnaires ; en Ukraine et en Espagne.

 

La littérature anarchiste sur l’expérience ukrainienne est considérablement moins étendue que celle sur l’expérience espagnole, mais une paire de points ont de la valeur à ce propos. Alors que l’Armée Révolutionnaire Insurgée d’Ukraine (les makhnovistes) conduisait des collectivisations massives de terres dans les zones sous son contrôle, la paysannerie ukrainienne n’était pas lourdement imprégnée de la pensée anarchiste. Le mouvement makhnoviste se développa comme le résultat de l’accord de Brest-Litovsk par lequel les bolcheviques cédaient l’Ukraine à l’impérialisme autrichien et allemand. Mais, comme le reste du vieil empire russe, l’Ukraine était au beau milieu d’une révolution sociale où la paysannerie s’emparait de la terre. La Confédération Ukrainienne des Organisations Anarchistes (Nabat) voyait dans cette situation une opportunité pour construire, sous direction anarchiste, une force militaire qui puisse pousser en avant la révolution et expulser les impérialistes étrangers. Et c’est précisément ce qu’ils et elles firent avant d’être écrasé-e-s par l’Armée Rouge bolchevique.

 

La paysannerie ukrainienne embrassa l’anarchisme dans la mesure où l’armée anarchiste pouvait protéger ce qu’elle avait gagné dans la révolution. L’Armée Insurgée était une armée de guérilla. Elle opérait dans une région d’environ 250 km de diamètre, peuplée par 7 millions de personnes. En terme d’organisation, elle se tenait à mi-chemin entre les sortes de formations indigènes de « bandits » qui émergeaient systématiquement des paysan-ne-s dans les régions lointaines ou instables et ce que je définirai plus tard comme une armée révolutionnaire mature. Elle n’avait pas la même structure anti-autoritaire élaborée avec laquelle les milices anarchistes commencèrent en Espagne.

 

Une fois que les makhnovistes eurent défait les forces blanches des généraux Denikine et Wrangel, ils furent à leur tour défait par l’Armée Rouge. Le territoire contrôlé par les makhnovistes était hautement instable. Il était sujet à des occupations périodiques par les forces blanches et étrangères. La ténacité de la résistance makhnoviste mena à la désintégration des forces blanches et au retrait des forces étrangères. L’Armée Rouge détruisait et absorbait des forces irrégulières paysannes dans tout l’ancien empire russe. Celles de Makhno s’avérèrent les plus difficiles à vaincre mais, finalement, elles succombèrent également.

 

Les raisons militaires en sont simples. Les forces irrégulières, comme celles de Makhno, peuvent se soutenir elles-mêmes peut être indéfiniment dans des arrière-pays isolés. Mais l’Ukraine n’était pas ce genre de région. L’accord de Brest-Litovsk et l’effondrement social général en Russie créèrent une ouverture momentanée dans laquelle les forces de Makhno s’engouffrèrent. Mais la consolidation du contrôle bolchevique dans le reste de la Russie et la décision des impérialistes d’abandonner l’Ukraine signifia la fermeture de cette fenêtre. Il est important de noter que, malgré tous les slogans anarchistes, le programme des makhnovistes, en pratique, n’était pas si différent de ceux des révolutions paysannes ultérieures (comme la révolution chinoise), c’est-à-dire ; redistribution de la terre, collectivisation plus ou moins volontaire et expulsion des impérialistes (indépendance nationale).

 

S’il y a le moindre doute sur le fait que la révolution ukrainienne était limitée à ce qu’elle pouvait espérer obtenir dans ses propres frontières, les mots du Nabat dans l’appel à la création d’une Armée Insurrectionnelle devraient régler la question :

« 4. Concernant l’attaque extérieure contre la révolution sociale de la part des puissances impérialistes occidentales ou autres, les anarchistes ont toujours compté et continueront à compter non sur l’Armée Rouge régulière, ni même sur une guerre insurrectionnelle mais sur l’effondrement inévitable de l’impérialisme et de ses forces armées à travers le déroulement de la révolution mondiale ».

Il ne devrait pas être nécessaire de noter qu’il n’y avait rien d’inévitable dans l’effondrement de l’impérialisme sur lequel les anarchistes ukrainiens comptaient.

 

La révolution espagnole a eu un caractère quelque peu différent. Presque 70 ans d’éducation et d’agitation anarchistes avaient préparés des fractions significatives de la classe ouvrière et de la paysannerie espagnoles à une révolution libertaire. Lorsque le moment vint en juillet 1936, des millions d’espagnol-e-s avaient à l’esprit ce que la réorganisation anarchiste de leur société allait entraîner. Et ils et elles appliquèrent les mêmes principes libertaires aux formations militaires qui furent créées : les milices.

 

Les milices furent issues de diverses usines, quartiers ou villages et chacune avait une identité distincte en accord avec ses origines. Les milices furent organisées en colonnes qui, à leur tour, élisaient des délégués pour mener à bien quelques unes des fonctions des officiers, mais sans l’autorité automatique dont les officiers disposaient. Les anarchistes n’étaient pas les seul-e-s à organiser des milices. Les travailleurs socialistes de l’UGT, et les divers partis comme le POUM organisaient également des milices. Les milices, au moins initialement, étaient l’image de la décentralisation et de l’absence d’autoritarisme. Et les conséquences militaires furent désastreuses. Les récits anarchistes des opérations des milices surestiment lourdement leurs occasionnelles victoires héroïques et minimisent leurs fréquentes défaites ou les mettent simplement sur le compte du refus par d’autres forces de leurs fournir les armes dont elles avaient besoin. Mais, alors que les milices combattirent certainement courageusement, leur décentralisation et leur manque de discipline furent autant les raisons de leur chute que la « trahison » d’organisations qui n’auraient jamais dû être crues dès le départ.

 

Les anarchistes qui étudient l’Espagne devraient faire attention à ne pas prendre trop au sérieux leur propre propagande. Le manque de discipline interne déboucha sur des actes d’une énorme stupidité d’un point de vue militaire. Les membres des milices abandonnaient régulièrement leurs positions quand ils s’y ennuyaient trop. L’absence de toute sorte de structure de commandement unifié signifiait que toute proposition d’action militaire coordonnée qui impliquait différentes milices, mises à part celles d’autres tendances politiques, devait être discutée, modifiée et approuvée avant de pouvoir être menée à bien. Au cours de ce processus, un temps crucial était souvent gaspillé et des opportunités militaires perdues. Quand des actions coordonnées étaient menées à bien, les plans modifiés furent souvent grandement réduits d’échelle, au point de les rendre souvent sans portée. Les milices refusaient jalousement de partager le matériel entre elles. Des observateurs de toutes opinions notèrent comment les milices de chaque organisation prenaient un certain plaisir aux défaites endurées par les milices des autres organisations.

 

Le fait simple dans ce sujet, c’est qu’une guerre ne peut être gagnée de cette manière. Les milices peuvent jouer un rôle important dans la défense des gains d’une révolution, dans l’organisation d’une guerre irrégulière au sein d’une région circonscrite et dans la suppression de l’activité contre-révolutionnaire au sein de la zone de la révolution. Mais sans une armée régulière qui lui soit propre, la révolution ne peut retenir les avances d’une armée d’invasion.

 

Les raisons en sont simples et sont démontrée par l’histoire entière des conflits militaires. Une armée avec un commandement unifié qui va affronter une force « décentralisée » cherchera à identifier ses unités les plus faibles et concentrera ses premières attaques en fonction de cela. Les forces décentralisées manquant d’un commandement unifié seront incapables de redéployer rapidement des troupes dans la zone faible comme une armée régulière peut le faire. De manière similaire, lorsqu’une offensive coordonnée a besoin d’être menée, certaines troupes seront mises face à un danger considérablement plus grand que d’autres. Dans une structure décentralisée, de telles décisions sont sujettes à des refus par les unités qui vont le plus probablement (ou même assurément) avoir les pertes les plus lourdes. Cela signifie que la structure militaire décentralisée peut seulement déployer ses unités les plus courageuses ou désintéressées dans de telles situations. Il n’est pas difficile de voir comment une telle pratique aboutira à l’affaiblissement rapide de la structure décentralisée tandis qu’elle sacrifie ses meilleures forces ou réserves arrières dans des batailles qui ne peuvent être gagnées. Inversement, les unités les plus hardies d’une force décentralisée vont le plus probablement s’épuiser dans des actes d’auto-sacrifice héroïques mais finalement sans aucun sens.

 

Il y a une raison pour laquelle le monde est dominé par des armées régulières avec des structures de commandement unifié. Ce n’est pas simplement parce que les États du monde trouvent simplement leur forme autoritaire plus agréable malgré leur inefficacité militaire comparée. S’il en était ainsi, les États seraient constamment en train de s’efforcer d’obtenir les bénéfices de la décentralisation dans les questions militaires (comme ils le font parfois dans d’autres domaines où la décentralisation est en fait plus efficace). Mais l’armée demeure l’institution la plus centralisée dans toute société et son autoritarisme le modèle, à l’étalon duquel les institutions moins autoritaires sont jugées.

 

Quelqu’un peut, bien sûr, concevoir une structure militaire fonctionnant parfaitement, dans laquelle la connaissance de la science militaire est si équitablement répandue qu’elle ne commet pas d’erreurs et va à la victoire. Mais, dans le monde réel, de tels plans entrent en friction avec les gens de chair et de sang qui sont supposés les mener à bien. Les guerres ne sont pas gagnées par celles et ceux qui concoctent des plans parfaits mais, plutôt, par celles et ceux dont les plans sont les plus capables d’absorber les conséquences de leur propre imperfection. Dans les questions militaires, une structure de commandement fiable rend possible une réponse la plus rapide aux revers.

 

Si nous sommes prêt-e-s à concéder (comme les anarchistes espagnols le firent au final) que faire la guerre implique de compromettre les principes anti-autoritaires, nous devons regarder précisément quelles mesures ont besoin d’être prises pour prévenir le fait que ces compromis ne délitent l’ensemble du projet révolutionnaire. Il semble qu’il y ait ici un certain nombre de choses basiques : l’élection des officiers, l’élimination des distinctions sociales inutiles entre les officiers et leurs troupes, un engagement à développer les capacités d’encadrement des combattant-e-s du rang au lieu de s’appuyer sur des officiers de l’ancien régime et ainsi de suite. Mais ces choses ne peuvent cacher la nature fondamentalement autoritaire d’une armée : subordination absolue à la structure de commandement, entraînements qui préparent psychologiquement les soldats à prendre des ordres, suspension des droits démocratiques de base au cours de l’engagement militaire et ainsi de suite etc.

 

Reconnaître la nécessité d’une armée ne signifie pas accepter une quelconque vieille armée. Une des questions centrales dans la révolution espagnole fut la tentative d’incorporer les milices au sein d’une nouvelle armée républicaine régulière. L’essentiel de l’élan vers cette militarisation vint du Parti Communiste, qui du fait de ses connections avec l’Union Soviétique, était préparé à dominer le commandement d’une telle armée. Les milices anarchistes et celles du POUM résistèrent à des degrés divers à ce processus. Finalement, la plupart des milices anarchistes furent ou bien incorporées à la nouvelle armée ou bien brisées par celle-ci. Un des groupes qui résista à la militarisation furent les milices du front de Gelsa. Au lieu de rejoindre l’armée, ils retournèrent à Barcelone et constituèrent « Les Amis de Durruti ». Les Amis de Durruti jouèrent un rôle pivot au cours des évènements de mai 1937 à Barcelone, appelant les forces anarchistes à maintenir leurs barricades lorsque la direction de la CNT prêchait la conciliation avec les communistes. Après ces évènements, les Amis de Durruti publièrent un pamphlet, intitulé « Vers une nouvelle révolution », qui analysait la défaite de la révolution espagnole et mettait en avant des propositions pour sa régénération. À la différence des anarchistes d’aujourd’hui qui voient les milices espagnoles comme le modèle de l’organisation militaire anarchiste, les Amis de Durruti les ont vu en action et proposaient, en opposition à la fois à l’armée républicaine et à la dépendance exclusive envers les milices, la création d’une armée révolutionnaire. :

« En ce qui concerne le problème de la guerre, nous soutenons l’idée d’une armée placée sous le contrôle absolu de la classe ouvrière. Les officiers ayant leurs origines dans le système capitaliste ne méritent pas la moindre confiance de notre part. Les désertions ont été nombreuses et la plupart des désastres que nous avons subis peuvent être attribués à d’évidentes trahisons par des officiers. Concernant l’armée, nous en voulons une qui soit révolutionnaire, dirigée exclusivement par des travailleurs ; et si un quelconque officier doit être retenu, ce doit être sous la plus stricte supervision ».

 

Dans cette citation, il y a les habituelles ambiguïtés anarchistes. Les défaites des milices sont le résultat de trahisons, mais la solution est une armée révolutionnaire. Nous voulons les ouvrier-e-s au contrôle mais nous savons que nous aurons besoin de l’expertise d’officiers professionnels. C’est néanmoins une amélioration considérable par rapport à la célébration naïve des milices qui passent pour être la pensée militaire anarchiste aujourd’hui.

 

La question du caractère d’une authentique armée révolutionnaire est importante. Les Amis de Durruti identifient correctement le caractère de classe de l’armée et de son commandement comme étant crucial dans la détermination de son rôle dans la révolution. Jusqu’à maintenant nous avons parlé de l’armée entièrement dans son rôle de défenseuse des gains déjà réalisés par la révolution. L’évidente question suivante est quel rôle une armée révolutionnaire peut elle jouer dans l’élargissement de la zone révolutionnaire, en amenant effectivement la révolution vers de nouvelles régions. Cela aurait certainement été une question si une armée révolutionnaire en Espagne avait été capable de vaincre les forces de Franco et de prendre des territoires qui n’avaient jusqu’alors pas été touchés par la révolution.

 

Historiquement, de nombreuses armées ont démarré avec des objectifs révolutionnaires. Le livre de John Ellis, Armies in revolution, est un précieux traitement de beaucoup de cette expérience du point de vue d’un historien militaire. Ellis affirme que toutes les armées révolutionnaires, depuis la New Model Army d’Oliver Cromwell en passant par l’Armée Rouge Soviétique, étaient des armées au service d’une classe minoritaire. Il soutient les réussites de l’Armée insurrectionnelle de Makhno face aux critiques des bolcheviques. Il ne traite pas la révolution espagnole (peut être parce qu’elle n’offre pas d’exemple d’une authentique armée révolutionnaire). Finalement il désigne l’Armée Populaire de libération en Chine comme le seul exemple d’une armée qui a mené à bien le programme révolutionnaire de classe de la majorité opprimée, c’est-à-dire la redistribution complète de la terre à la paysannerie pauvre. J’ai argumenté plus tôt que la révolution chinoise était au final une révolution capitaliste, et je veux affirmer que l’APL a mené à bien, au moins jusqu’en 1949, un programme qui était cohérent avec l’intérêt commun de la paysannerie et de l’aspirante nouvelle classe capitaliste représentée par les leaders du Parti Communiste. En dépit de ces qualifications, je voudrais affirmer que l’expérience chinoise est encore importante du point de vue d’essayer de développer une stratégie militaire révolutionnaire libertaire.

 

La classe révolutionnaire

Les problèmes posés par l’expérience chinoise sont fondamentalement le produit du sous-développement de la Chine et le fait que la seule classe qui pouvait espérer renverser le capitalisme, le prolétariat, était presque absente du paysage politique chinois. Je me suis référé plus tôt aux problèmes posés par une classe qui s’est développée historiquement sous des conditions pré-capitalistes dominant une économie nationale qui est déjà intégrée au capitalisme mondial. Il y a dans l’anarchisme une certaine tendance à soutenir les révoltes paysannes pour éviter leurs limites inhérentes. Quelle qu’ait été alors la situation, il devrait désormais être clair, tandis que la globalisation du capitalisme s’accélère en dehors du contrôle de tout capital simplement national, que la seule classe qui a un espoir de se mesurer à ce système est la classe ouvrière internationale. La composition du mouvement anarchiste aux USA, très largement issu de la classe moyenne, et l’invocation dogmatique de la classe ouvrière par les sectes marxistes, rendent de nombreux-euses anarchistes réticent-e-s vis-à-vis du fait de prendre une position en faveur d’une orientation vers la classe ouvrière. Au lieu de cela, la classe ouvrière est vue comme un point de référence ou une « identité » parmi beaucoup d’autres, qui prises ensemble vont mener à bien le processus révolutionnaire. Le pluralisme de cette position est une vertu singulière. Mais en traitant les classes économiques de la même manière que nous traitons les identités sexuelles ou ethniques, nous perdons de vue le fait que c’est le capitalisme qui couple les oppressions avec une exploitation générant du profit qui alimente son expansion dynamique et constante vers de nouveaux territoires et de nouvelles aires de nos vies (incluant l’identité sexuelle et ethnique).

L’immigration et les mouvements transnationaux de capital sont de plus en plus en train de faire de la notion abstraite d’un prolétariat international une réalité vécue par des centaines de millions de personnes. L’urbanisation rapide du Tiers Monde signifie de manière accrue que c’est le prolétariat, et non la paysannerie, qui est le mieux positionné dans ces pays pour défier le néo-colonialisme. Le prolétariat ne doit pas être vu comme une entité monolithique représentée par un seul parti (comme le font les divers courants du marxisme) mais plutôt comme un corps contesté dont l’unité est contingente de la liberté de ses différentes parties de se battre pour leurs intérêts au sein de cette même unité. Le combat pour la libération des femmes ou pour la reconnaissance des droits de divers groupes ethniques ne sont plus alors des batailles qui doivent être remises à plus tard, jusqu’à ce que le prolétariat s’empare globalement du pouvoir, mais sont des points précurseurs nécessaires de cette prise du pouvoir et qui clarifient l’orientation révolutionnaire du prolétariat.

 

Conclusion

J’ai cherché dans cet article à faire ressortir quelques uns des échecs du mouvement anarchiste. Je ne suis pas en train d’argumenter ici pour l’abandon d’une orientation générale anti-autoritaire, ni pour une modification des buts finaux de l’anarchisme. J’affirme cependant que la viabilité de ces buts est contingente d’un certain nombre de facteurs et que les anarchistes ont résisté au fait de faire face à ces réalités politiques, avec pour résultat que l’anarchisme a dépéri en tant qu’alternative révolutionnaire crédible face aux idéologies du marxisme et des divers nationalismes qui ont échoué.

Il n’est pas clair pour moi que l’anarchisme, défini par sa pratique historique au cours du siècle passé, offre un cadre adéquat pour reconstruire le projet révolutionnaire sur des fondations libertaires. Il est clair pour moi qu’alors que l’expérience historique du marxisme est inestimable, et qu’alors que le marxisme offre d’importants outils analytiques pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, ce même marxisme en tant que cadre philosophique global a démontré être irrémédiablement autoritaire.

Il y a un besoin criant de développer un nouveau corpus de théorie révolutionnaire qui rompt de manière décisive avec le dogmatisme et la superficialité de l’anarchisme aussi bien qu’avec l’essence autoritaire du marxisme.

Toute nouvelle approche théorique du projet révolutionnaire doit se confronter non seulement aux importantes expériences historiques évoquées dans cet article mais également aux nouvelles conditions auxquelles nous faisons face, en particulier aux nouvelles possibilités de construire des organisations révolutionnaires authentiquement internationales, enracinées dans une classe ouvrière internationale de plus en plus mobile.

 

[1] La fédération Love and Rage/Amor y Rabia était une organisation anarchiste ayant quelques groupes aux USA et au Mexique dans les années 1990. Elle regroupait des gens venus d’horizons politiques divers, y compris des militants en rupture de trotskisme et des anarchistes influencé-e-s par le marxisme hétérodoxe. Plus d’infos ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Love_and_Rage

[2] Référence à la présence en territoire russe, lors de la guerre civile, de troupes françaises, japonaises, américaines, anglaises, australiennes, canadiennes, italiennes, grecques, serbes, roumaines, tchécoslovaques polonaises, estoniennes et chinoises, représentant un total d’environ 250 000 hommes. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Intervention_alli%C3%A9e_pendant_la_guerre_civile_russe (NDT)

Auto-entreprenariat : comment lutter contre le retour du travail à la tâche ?

Repris du site “Le Poing” de Montpellier (http://www.lepoing.net/).

 

Auto-entreprenariat : comment lutter contre le retour du travail à la tâche ?

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Montpellier Poing Info, le 8 novembre 2017 – Dans un contexte global de baisse générale des salaires et de précarisation constante des exploités, le statut d’auto-entrepreneur promet de s’étendre à de plus en plus de secteurs. Vendu comme un statut de travailleur « libre » et comme une alternative pour les millions de chômeurs et autres exploités « sans qualification », ce statut s’apparente plutôt au retour du travail à la tâche. Dans les pays anglo-saxons, certains secteurs ne fonctionnent d’ores et déjà que sur ce réservoir de salariés à bas coût. Sans arrêt-maladie ni congé payé, l’auto-entreprenariat va au-delà de ce qu’imposent les dernières lois travail. Pour comprendre ce phénomène et réfléchir aux luttes à mener contre cette arnaque, une trentaine de personnes se sont réunies jeudi dernier au Barricade, à Montpellier, à l’initiative du collectif Working Class Hérault. Le Poing vous relate le contenu de ce débat introduit par deux camarades marseillais auto-entrepreneurs*. Extraits.

L’auto-entreprenariat est réservé aux secteurs peu rentables

Le trait marquant de l’auto-entreprenariat, c’est qu’il concerne des secteurs qui ne sont pas producteurs d’une grande plus-value. Les capitalistes « d’envergure » refusent d’investir dans ces secteurs peu rentables, et les délèguent bien volontiers à des sous-traitants. Au fond, l’auto-entreprenariat suit la même logique que les délocalisations : le capitaliste garde sous sa mainmise les secteurs rentables – il ne licencie pas les salariés d’une entreprise performante et ne la délocalise pas – mais il externalise la production des secteurs moins rentables, dans le but d’en extraire tout de même quelques miettes. Le capitaliste passe un « contrat » avec un auto-entrepreneur dans les secteurs où il estime que ça ne vaudrait pas le coup d’embaucher un salarié. La condition de ce « contrat », c’est que l’auto-entrepreneur « accepte » de ne pas être payé pour une partie du travail qu’il fait, et c’est ce qui permet au capitaliste de tirer de la plus-value. Le livreur de Deliveroo, par exemple, ne reçoit pas d’argent pour entretenir son vélo ni pour rester devant son application à attendre une course, alors que ce sont pourtant des tâches nécessaires à la réalisation d’une plus-value. En théorie, l’auto-entrepreneur est encore davantage exploité que le salarié car on ne le rémunère qu’à partir du moment où il est rentable, et on lui vole donc une part très importante de sa production.

Un régime peu concerné par la protection sociale

En terme marxiste, on distingue d’une part la production, ce qui produit de la valeur, et d’une autre part la reproduction, c’est-à-dire tous les aspects qui sont nécessaires pour rendre l’exploitation possible, et qui ne sont pas directement rentables : nourrir le travailleur, élever ses enfants et les former, fournir les moyens d’aller au travail, garantir des conditions de santé minimales, etc. Actuellement, le capitalisme délègue à l’État le financement de la reproduction de la force de travail du salarié sous forme de salaire indirect : ce sont les cotisations salariales et patronales, les allocations familiales, la sécurité sociale, etc. Mais l’auto-entrepreneur a beaucoup moins de droits que le salarié, son salaire indirect est extrêmement faible. La logique actuelle du capitalisme, c’est de faire assumer au travailleur la reproduction de sa force de travail, tout en continuant à lui extorquer sa production. C’est toujours la même histoire : avant, on parlait de la socialisation des charges et de la privatisation des profits et désormais, il s’agit carrément d’individualiser les charges.

Déjà un million d’auto-entrepreneurs en France

Au Royaume-Uni, 15% des travailleurs sont des auto-entrepreneurs, ce qui représente plus de 4 millions de personnes(1). En France, on a atteint le million d’auto-entrepreneurs(2). Donc ceux qui prétendent que ce statut est une mode qui passera se trompent lourdement. Il faut aussi prendre en compte les entreprises individuelles : aux États-Unis, 15 millions de personnes n’emploient qu’eux-même(3), le plus souvent à domicile, et en France, la moitié des entreprises sont composées d’une seule personne(4). L’auto-entrepreneuriat à la Deliveroo ou le petit patron qui n’embauche que lui même ne sont pas des capitalistes dans la mesure où ils ne font pas de bénéfice mais dégage juste un salaire, souvent de subsistance. Dans l’auto-entreprenariat de service, par exemple, il n’est pas possible de dépasser 32 600€ de chiffre d’affaires(5), sinon on rentre dans le cadre d’une entreprise classique et vous devez payer les charges normales. Si vous enlevez les 24% de charge qui sont tirées du fait de se salarier soi-même(6), il vous reste seulement 26 000€ déclarables sur l’année, ce qui veut dire que vous ne pouvez pas toucher plus de 2000€ par mois. Ce calcul ne prend pas en compte le travail au noir, et le fait que tous les auto-entrepreneurs ne sont pas les mêmes – 1/3 cumulent une activité salariale à côté(7) –, mais il permet tout de même de mieux cerner la réalité sociale de l’auto-entrepreneur, qui ne peut légalement pas accumuler du capital.

Un moyen pour exacerber la concurrence entre travailleurs

La raréfaction du travail accroît la mise en concurrence entre les travailleurs, et c’est sur ce terreau que les plateformes de type Deliveroo et Uber prolifèrent. La logique, c’est d’exacerber la concurrence entre les travailleurs plutôt que de répartir le travail. En Espagne, Deliveroo utilise les ambassadeurs Deliveroo, qui sont chargés de donner du travail à d’autres livreurs et en échange, ils sont les premiers à recevoir les horaires des plages horaires disponibles sur leurs smartphones, et ils peuvent donc se réserver les plus avantageuses. Le résultat, c’est la création d’un marché noir des heures d’inscriptions aux livraisons Deliveroo : concrètement, des livreurs payent d’autres livreurs pour avoir telle ou telle horaire. Si on va au bout de la démarche, ça donne les mises aux enchères d’emploi, comme cela a déjà lieu en Allemagne(8).

Le retour du travail à la tâche : plus tu es productif, moins tu gagnes

Selon la théorie marxiste, cette mise en concurrence est d’autant plus problématique dans le cadre du travail à la tâche, c’est-à-dire d’un travail qui n’est pas rémunéré par heure, mais par la moyenne du temps de travail nécessaire à la production de telle marchandise ou à la réalisation de tel service. Ce n’est généralement pas le cas pour les auto-entrepreneurs qui travaillent en dehors plateforme de type Uber ou Deliveroo. Admettons, par exemple, que les livreurs de Deliveroo mettent en moyenne une heure pour faire 5 livraisons. L’application va alors calculer la rémunération des livreurs sur cette base là : disons 10€ toutes les 5 livraisons. Le livreur est alors incité à faire davantage de livraisons en un minimum de temps pour gagner plus, et c’est effectivement ce qui va se produire dans un premier temps : le livreur qui aura réussi à faire 10 livraisons en une heure va, dans un premier temps, gagner le double, c’est-à-dire 20€ au lieu de 10€. Le problème, c’est que tous les livreurs vont faire le même calcul, ils vont tous essayer d’être le plus rapide possible, et ils vont donc faire baisser la moyenne du temps de travail nécessaire à une livraison. La moyenne de rémunération par livraison va donc être revue à la baisse par l’application : en l’occurrence, la nouvelle norme ne sera plus de 10€ toutes les 5 livraisons, mais toutes les 10 livraisons. Pour résumer, avec le travail à la tâche, plus tu es productif, moins tu gagnes. Dans la pratique, c’est moins évident, on ne sait pas vraiment selon quels critères les plateformes de type Deliveroo ou Uber décident de baisser une rémunération, ni comment le rapport de force influe dans la définition de cette rémunération. Et les plateformes de type Deliveroo appliquent la théorie du yield management, qui consiste à faire varier les prix des courses en temps réel pour maximiser les profits de la platerforme. L’opacité est donc totale.

Quelles perspectives de luttes ?

Le statut d’auto-entrepreneur oblige à se poser la question des formes des lutte à adopter. À Paris, les livreurs de Deliveroo en lutte disaient : « notre usine, c’est la rue ». Le constat posé par ce slogan, c’est qu’à la différence du salarié, l’auto-entrepreneur, et notamment le livreur Deliveroo, n’a pas de patron auquel se confronter. On retrouve aussi ce problème chez les intérimaires : 1% d’entre eux seulement sont syndicalisés(9). On est forcément moins tenté de se mobiliser pour un travail qu’on ne gardera que quelques semaines, ou quelques jours. Et à quel niveau lutter : au niveau de l’entreprise dans laquelle on travaille, ou au niveau de la boite d’intérim ? Ces problématiques se posent aussi pour les auto-entrepreneurs : doit-on se retourner contre son client, ou contre la plateforme dans le cas d’Uber ou de Deliveroo ? Et comment lutter contre une application sur son smartphone ? Le syndicalisme classique se mobilise très peu pour améliorer les conditions de vie de ces travailleurs précaires, et la multiplication de statuts différents permet justement d’entretenir ce manque de solidarité. Et même quand il y a de la solidarité, la seule action envisagée par les syndicalistes « traditionnelles », c’est la lutte par délégation. L’idée générale, c’est de partir du principe que « font grève ceux qui peuvent faire grève », c’est-à-dire les salariés, et que ce serait donc à eux de se mobiliser pour défendre les plus précaires. Mais ça ne fonctionne pas, on ne peut pas se contenter de dire aux auto-entrepreneurs et aux intérimaires : « vous allez devoir comptez sur les autres ». Surtout que la revendication classique, c’est de réclamer la requalification des travailleurs précaires sous un statut de salarié, mais cette revendication a de moins en moins de sens dans un monde où le salariat décline.

Pour être en phase avec les enjeux actuels, il faut trouver des modes d’organisation et des pratiques qui peuvent être appropriés par les auto-entrepreneurs et d’une manière générale, par les travailleurs qui ne sont pas couverts par le statut syndical. Le sabotage peut être l’une des ces pratiques. On ne parle pas forcément de tout faire sauter, mais de planifier une action collective pour ralentir les cadences, arriver en retard, détériorer les marchandises produites ou les services rendus, etc. À la différence de beaucoup d’autres auto-entrepreneurs, les livreurs de Deliveroo se croisent, se connaissent et ont l’occasion de discuter entre eux. À Londres, Berlin, Paris, Lyon, Turin, Bordeaux, Marseille, Barcelone et dans d’autres villes d’Europe, des livreurs se sont battus pour arracher quelques améliorations : principalement un salaire fixe et une vraie prise en charge par les plateformes des frais matériel (vélo, smartphone, réparations, etc.). À Montpellier aussi, roulons sur ceux qui prétendent nous faire faire rouler pour kedal.

Notes et sources :

*Le Poing n’a pas relaté mot pour mot le contenu des différents intervenants mais s’est permis d’ajouter des informations, et d’en supprimer certaines, dans le but de faciliter la lecture.
(1) « Self-Employment in the UK », Evolution Money, lien.
(2) « 1,1 million d’auto-entrepreneurs en France ! », Les Echos Entrepreneurs, le 28 février 2017, lien.
(3) « Self-employment In The United States », U.S. Bureau of Labor Statistics, mars 2016, lien.
(4) « Définition express du statut de l’Entreprise Individuelle », Legal Start, lien.
(5) « Chiffre d’affaires en auto-entrepreneur : attention au piège ! », Auto Entrepreneurs, lien.
(6) « L’auto-entrepreneur », Régime social des indépendants, page 9, janvier 2013, lien.
(7) « Auto-Entrepreneur et salarié ? », Auto Entrepreneur, lien.
(8) « Des offres d’emploi mises aux enchères », Le Figaro, 17 janvier 2017, lien.
(9) « Quelle syndicalisation des travailleurs de l’intérim ? », Savoir-agir, 2010, lien.

Pour une autonomie féministe : appel à transformer la mixité

Texte trouvé sur “Paris Lutte Infos” (https://paris-luttes.info/). Ce texte, rédigé apparemment par des camarades autonomes parisiennes, au delà de certaines considérations qui sont propres à cette tendance, pose la nécessaire question du sexisme dans le déroulement des assemblées et des manifs. Les problèmes évoqués dépassent largement le milieu autonome et concernent finalement l’ensemble du mouvement social, radical ou pas. Saluons donc leur pavé dans la mare et leur volonté de s’organiser collectivement entre elles pour que leurs voix, idées et ressentis puissent apparaître égalitairement.

 

Pour une autonomie féministe :

appel à transformer la mixité

Ce texte est une forme de compte rendu de nos discussions et a pour objectif d’abord de vous décrire, à vous hommes cis, comment vos comportements, consciemment ou pas, peuvent perpétuer des dynamiques d’oppression et de domination sexiste dans nos milieux militants.

Ce texte a été résumé devant l’AG « Automne Autonome » qui a eu lieu mardi 14 novembre, et nous souhaitions le publier en intégralité ici.

Mardi 8 novembre, nous étions environ 25 à nous réunir en non mixité. Via des expériences différentes et sous des formes diverses, nous avions toutes quelque chose en commun : toutes, nous avons souffert et continuons à souffrir du sexisme et du virilisme présents dans nos milieux militants, celui-ci compris. A cause de cela, certaines d’entre nous ont décidé de plus militer qu’en non mixité et c’est un choix qu’il faut respecter : toutefois, nous souhaitions tenter collectivement de transformer la mixité pour en éradiquer toute forme d’oppression. Notre démarche est donc la suivante : ce texte est une forme de compte rendu de nos discussions et a pour objectif d’abord de vous décrire, à vous hommes cis, comment vos comportements, consciemment ou pas, peuvent perpétuer des dynamiques d’oppression et de domination sexiste. Nous espérons que cela provoquera une prise de conscience chez vous et une remise en question honnête et effective, ainsi qu’un effort de formation personnelle de votre part sur toutes les questions que nous allons évoquer. Dans un second temps, nous voulions aussi exposer les mesures concrètes qu’il nous faut collectivement mettre en place dès maintenant pour effectivement transformer la mixité.

Du sexisme ordinaire en AG

Nous ne voulons plus que les AG soient des espaces dans lesquels le décalage entre le temps de parole des hommes et celui des femmes est si important. Trop souvent, vous nous coupez la parole, chose que vous ne vous permettriez certainement pas face à un autre homme, dont la parole est automatiquement plus légitime. Vous camouflez votre refus de remettre en question votre privilège masculin derrière de pseudo excuses idéologiques : en refusant de mettre en place un tour de parole en AG sous prétexte que ce serait déjà du stalinisme, vous refusez d’investir la prise de parole comme espace de reproduction des oppressions. Car quand il n’y a pas de tour de parole, les personnes qui parlent sont celles qui parlent le plus fort : en l’occurrence, les mecs. Combien de femmes ont levé la main pendant 20mn lors de l’occupation de l’institut de géo sans jamais pouvoir prendre la parole ?

Nous ne voulons plus nous autocensurer en AG. Même en contexte d’AG dans lesquelles la prise de parole est plus apaisée, le problème persiste : à la dernière AG, au bout d’1h30 de débat, on comptabilisait 2mn30 de temps de parole par les femmes. Ce chiffre doit entraîner une remise en question de votre part : presque toutes, nous avons à un moment donné vécu cette situation où nous avions quelque chose à dire, à proposer, ou à demander, et nous n’avons pas osé. Nous voulons pointer du doigt le virilisme omniprésent, qui entraîne une absence totale de bienveillance, un principe pourtant fondamental dans nos espaces : en AG, il s’agit d’être fort, sûr de soi, d’être toujours pertinent ; plus on est viriliste et agressif dans notre prise de parole, plus on est respecté. Plus on fait ou propose des choses dangereuses et risquées, plus on est écouté.e, et une sorte de nécessité absolue de faire ses preuves semble s’être installée, qui rend d’ailleurs l’intégration de nouvelles personnes (homme ou femme) extrêmement difficile et toute massification impossible. Chacun.e doit pouvoir se sentir libre de poser une question, même stupide, de demander un éclaircissement, de parler d’une idée dont iel n’est pas très sûr.e. Nous devons réserver la méfiance, l’animosité et l’agressivité à nos adversaires, aux flics ou aux fachos, et construire des espaces profondément bienveillants entre nous : la camaraderie et la bienveillance sont des formes de résistance politique.

Paternalisme et virilisme : deux têtes d’un même système dans le cortège de tête

Nous ne voulons plus nous autoexclure du cortège de tête à cause de votre virilisme, sexisme ou paternalisme. Plusieurs types d’expériences sont ressorties de nos discussions : certains d’entre vous remettent en cause constamment, consciemment ou non, la légitimité de notre présence dans le cortège de tête. Vous nous faites comprendre par des regards, des gestes, des attitudes, que la place d’une femme n’est pas ici, que l’affrontement et la violence sont des choses réservées aux vrais mecs ; ou bien vous cherchez à nous protéger, car nous sommes visiblement le genre faible. Nous devons bien sûr toutes et tous nous protéger collectivement et être solidaires dans les moments d’affrontement ; mais il y a différentes manières de le faire et nous ne voulons pas de vos gestes paternalistes qui semblent nous dire « là, c’est trop violent pour toi, retournes à la cuisine ». Notre rôle dans le cortège de tête n’est pas celui d’infirmière, c’est un choix pour certaines d’entre nous d’être médics mais il ne nous est pas dû ; nous ne sommes pas là pour vous rassurer ou s’occuper de vos potes blessés ; notre rôle n’est pas de vous protéger car assignées femmes, si nous le faisons c’est par choix et convictions politiques que nous avons choisi d’agir collectivement.
Dans le même temps, cette déconstruction du paternalisme doit aller main dans la main avec la déconstruction du virilisme que vous reproduisez parfois et qui met tout le monde en danger : on en arrive à un climat permanent où le meilleur militant sera celui qui aura cassé le plus de flics et où courage est devenu synonyme de prise de risques – souvent inutiles. Si nous reconnaissons tou.te.s que parfois, la violence est une nécessité politique, nous refusons que certains d’entre vous la glorifient : la violence doit rester une arme politique et ne pas devenir une fin en soi. En effet, en faisant de la peur une honte, en transformant le fait de dire « non, je ne participe pas à cette action car j’ai peur » en une faiblesse, une lâcheté, un manque de courage, non seulement nous reproduisons le virilisme, mais en plus nous nous mettons en danger puisque dire non n’est plus possible ; chacun.e doit être conscient.e des conséquences juridiques, physiques ou morales que peuvent entraîner ses actes, et choisir d’agir en fonction de cela, et pas en fonction du regard des autres. En tant que femmes, nous ressentons d’autant plus fortement cette injonction à faire nos preuves dans le cortège de tête que notre présence dans cet espace est constamment remise en question, comme expliqué auparavant. De plus, nous ne voulons plus reproduire entre nous ces dynamiques de concurrence qui sont propres au capitalisme : l’anticapitalisme passe aussi par le refus de cette mise en concurrence permanente et intégrée.
Enfin, vous devez comprendre que virilisme et paternalisme par rapport à cette question de la violence sont deux têtes du même système, et que nous refusons à la fois vos injonctions à l’usage de violence obligatoire ET votre confiscation de la violence comme un moyen d’action qui serait plus naturellement masculin. Vous devez comprendre qu’en tant que femmes, la violence n’a pas fait irruption dans nos vies avec le cortège de tête, mais que nous la portons dans nos chairs depuis que nous sommes nées, et que nous nous sommes construites avec des rapports à la violence, au corps, à l’espace et à la peur qui sont différents des vôtres, notamment en raison de la menace latente et omniprésente du viol. Nous revendiquons donc à la fois un droit à la peur et au refus libre de tout jugement de valeur, ET un droit à l’usage de violence libre de vos tendances protectrices paternalistes. Nous sommes légitimes dans notre violence, vous y êtes confrontés tous les jours à cette violence du système, étatique. Mais nous, personnes assignées femmes, sans choix, nous subissons la violence patriarcale, sexiste, viriliste ; nous déligitimer des rapports de violence revient à nous déposséder de notre combat.

Culture du viol : agresseurs et violeurs, hors de nos espaces

Nous ne voulons plus être considérées constamment comme de potentielles conquêtes : plusieurs d’entre nous constatent que lorsqu’elles tentent de construire une relation de camaraderie militante avec un mec, certains d’entre vous se placent d’emblée et constamment dans un rapport de séduction, qui n’est pas forcément désiré de notre côté. Il ne s’agit pas de dire que le désir soit à bannir, mais bien que voulons être respectées et prises au sérieux dans notre statut de militantes, considérées comme des camarades avec qui vous allez accomplir quelque chose avant d’être considérées comme une personne avec qui vous voudriez potentiellement avoir des relations sexuelles/amoureuses. Nous ne sommes pas la copine de, l’amante de, nous sommes des militantes féministes qui faisons des choix dans nos vies. De plus, nous avons le droit à choisir d’avoir ou non une vie amoureuse, sexuelle qu’elle soit polyamoureuse, monogame ; aromantique, romantique ; sexuelle comme asexuelle ; Ce sont nos choix, nous n’avons pas besoin de vos jugements ou vos approbations.

Enfin, nous ne voulons plus subir vos agressions sexuelles, votre harcèlement, vos viols. Comment pouvez-vous vous dire antifasciste, antisexistes, parfois même proféministes et nous mettre des mains au cul en manif ? Comment est-ce possible que certains d’entre vous agressent et violent ? Tout le monde le sait et personne n’en parle : il y a bien des cas d’agressions et de viols au sein de nos milieux. Les agresseurs et les violeurs en question continuent à venir en manif, en AG, dans nos espaces militants ; c’est la victime qui s’exclut. C’est le moment où vous êtes en train de penser « c’est scandaleux, mais c’est pas moi, moi je suis pas comme ça » : c’est le moment de vous remettre en question. Vous n’êtes peut être pas un agresseur, mais combien d’agresseurs couvrez-vous ? Vous n’avez peut être jamais violé une femme comme on l’imagine dans les films, au fond d’une ruelle sombre, mais êtes vous sûrs que vous n’avez jamais imposé quelque chose à une femme sans avoir son consentement explicite ? Combien de fois avez-vous minimisé les actes de vos potes ? « Roh, ça va, il était un peu relou ok, mais elle le voulait toute façon ». Nous constatons que la prise de parole de la victime est impossible et que si elle y parvient, cela n’a aucune conséquence : l’agresseur peut continuer à fréquenter nos espaces en toute tranquillité, ses potes minimisent ses actes et le protègent, et une espèce de solidarité masculine se met même parfois en place, car nous savons que certains d’entre vous font circuler entre potes des noms de meufs trop féministes, qui cassent les couilles, « surtout elle faut pas aller la draguer après elle crie à l’agression direct ». Nous dénonçons donc vos viols, vos agressions (et ça commence par la main au cul en manif ou la drague super lourde en soirée de soutien antirep), et nous dénonçons aussi votre silence complice, votre shaming permanent des meufs féministes et votre incapacité à vous former et à vous remettre en question sur ces thématiques.

Toutes ces choses là, depuis le temps de parole en AG jusqu’aux agressions, font partie du même système d’oppression sexiste et ont toutes une conséquence commune : notre autoexclusion de ces espaces militants mixtes. Certaines d’entre nous ne vont plus dans le cortège de tête car masqué.e.s, elles ne peuvent plus reconnaître ceux qu’elles savent être des agresseurs, ou parce qu’elles décident de s’éviter le coût mental et émotionnel que représente le virilisme et le paternalisme cités auparavant. Certaines d’entre nous ne vont plus en AG mixte car elles savent que tel groupe de mecs qui parlent fort et font les gros bras seront présents. Certaines d’entre nous ne fréquentent plus les bars militants ou les soirées en squat car elles savent qu’elles devront faire face à des relous. Preuve ultime de cette dynamique d’autoexclusion : nous étions 25 en AG non mixte, nous sommes 6/25 à être présentes aujourd’hui en AG mixte. Il faut que tout ça change, non seulement parce que vous vous dites antisexistes, mais aussi parce que si ça continue, vous allez finir par vous retrouver tous seuls. Nous avons donc plusieurs propositions concrètes.

Nos propositions

1. Formez vous ! : de nombreuses ressources en ligne, des textes, des vidéos. L’excuse « je savais pas », c’est plus possible actuellement dans les milieux militants. Et formez vos potes ! Ne laissez plus passer les comportements relous, même quand c’est « pour rire ». Conférence gesticulée sur le consentement, réalisée par la compagnie Les culottés du bocal. Représentation le 11 décembre à 19h à la grande salle de la bourse du travail de St Denis, contribution libre. De plus, nous souhaitons vous rappeler que si nous avons décidé de vous expliciter nos opinions aujourd’hui et de vous conseiller des ressources de formation, nous ne sommes en aucun cas tenues de le faire, et nous n’avons aucune obligation d’assumer la charge organisationnelle, émotionnelle et mentale de votre formation. Lisez de la théorie, écoutez les femmes de votre entourage, posez des questions à vos amies concernées si vous avez un doute ! On vous distribue une liste de ressources et on les publiera avec ce texte sur paris lutte info. Ne vous taisez plus en cas d’agressions,

2. Tour de parole et tribune : nous souhaitions prendre en charge le tour de parole de cette AG, en nous donnant le droit de faire remonter des femmes avant des hommes si l’on constate une trop grande inégalité dans la distribution de la parole, et d’interrompre une prise de parole qui serait agressive/viriliste/sexiste, etc. Nous souhaitons qu’un tour de parole soit systématiquement mis en place en AG et nous voulons aussi rappeler l’importance de la bienveillance entre nous en AG, l’idée qu’il n’y a pas de question bête. Nous décidons aussi qu’à chaque AG, nous allons chronométrer le temps de parole pris par les mecs/les meufs et annoncer à tou.te.s le résultat en fin d’AG, en espérant que ce résultat s’améliore peu à peu. Nous voulons aussi préciser à l’intention des participant.e.s non mecs cis de l’AG que notre intervention n’est en aucun cas une injonction à prendre la parole qui leur serait adressée, mais bien une tentative de construction d’une ambiance bienveillante dans laquelle ces personnes pourraient, si et quand elles le veulent, prendre la parole sereinement.
Nous rappelons également à chacun qu’il est important de faire attention au temps de son intervention et aux répétitions inutiles, souvent le fait de mec cis (il a été démontré que même si dans une AG le nombre d’intervention mecs/meufs commence à s’équilibrer en chiffres absolu, le déséquilibre en terme de temps est plus difficile à résorber, les mecs parlant en moyenne plus longtemps que les meufs).

3. Nous proposons de réfléchir collectivement aux choses suivantes :

  • En cas de propos sexiste, inventer un signe silencieux pour inviter la personne à reformuler sa phrase ;
  • rappel régulier des temps de paroles ;
  • plusieurs personnes qui prennent les notes ;

4. Enfin, nous voulons rappeler que désormais, nous ne laisserons plus rien passer et construisons une vraie sororité entre nous, notamment contre les agresseurs. Nous avons constitué une liste mail non mixte (inscrivez vous sur la feuille si vous souhaitez la rejoindre) qui nous servira à nous organiser ponctuellement (par ex autre AG non mixte ou éventuellement actions antisexistes) mais aussi à faire circuler entre nous les identités des agresseurs pour nous défendre collectivement. Que chaque personne puisse venir nous voir en personne ou via la liste mail, en son nom ou anonymement, si elle a subi une agression.
Sachez que la parole de la victime/survivante est écoutée, elle primera toujours sur le reste.

Pour conclure, nous espérons que vous saurez comprendre notre démarche pour ce qu’elle est : avant tout la réponse à une urgente nécessité de nous protéger entre nous et de changer les espaces qui ne sont pas safes pour nous, mais aussi la volonté d’aller plus loin collectivement et de devenir meilleurs tou.te.s ensemble, car nous savons tou.te.s que la révolution sera féministe ou ne sera pas !

Liste de ressources pour se former :

Travail : l’enjeu des 7 erreurs

Article repris du site “DDT21” (https://ddt21.noblogs.org/).

 

Travail : l’enjeu des 7 erreurs

La confusion autour de la notion de « travail » est aujourd’hui croissante, et il nous a semblé important d’y revenir sur quelques points.
Une précision : sans nous priver de faire appel à des statistiques, nous ne pensons pas que le problème soit affaire de chiffres. Question et réponse dépendent d’une compréhension théorique. 1 Nous espérons que la réfutation des erreurs relevées ici aidera à comprendre progressivement par la négative ce qu’est le travail, avant que le dernier paragraphe en reprenne positivement la définition.

Erreur n°1 : « Le travail n’est plus central aujourd’hui »

Si un milliard d’êtres humains étaient pris dans une économie mondiale globale après 1945, quatre milliards le sont aujourd’hui et, quelque emploi qu’ils aient ou pas, ils sont entraînés dans l’orbite du travail. Le tiers-monde d’autrefois n’était « tiers » que par rapport aux deux autres, l’un dit capitaliste, l’autre dit socialiste. On parle aujourd’hui de « pays en voie de développement » et, dans une version plus optimiste, de « pays en développement », où les usines se multiplient sans pouvoir salarier tout le monde. 2

C’est le capitalisme comme système total qui crée la notion d’économie informelle, estimée en Inde à 90 % du marché du travail. Le salariat avec un « vrai » contrat concernant une petite minorité de la population mondiale, c’est lui qui fait classer à part l’immense catégorie de ceux et celles des prolétaires forcés de gagner leur vie par un travail informel. Sur un chantier, à Paris comme à Dubaï, au sein de la même entreprise respectable se côtoient des salariés en CDI, des « à statut » et des « sans statut », des précaires et des sans-papiers. Les multinationales qui fabriquent, extraient, transportent et bâtissent ont toutes recours à une main d’œuvre illégale ou hors régulation, y compris au cœur des pays dits développés. 3

La mondialisation est autant celle du travail que celle du capital.

De la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, la « révolution électrique » avait rendu le travail plus productif, transférant les emplois de l’agriculture vers l’industrie et bouleversant les métiers. Vers 1960, aux États-Unis, 60 % des emplois n’existaient pas cinquante ans plus tôt, et 70 % des emplois exercés en 1914-18 avaient alors disparu.

La « révolution numérique », elle, tend à faire effectuer par des machines toutes les tâches répétitives, substituant systématiquement du capital au travail. Entre 1980 et 2007 en France, selon le ministère des Finances, 29 % des suppressions d’emplois industriels sont dues à des gains de productivité, seulement 13 % à des délocalisations, avec transfert d’emplois à revenus moyens dans l’industrie vers des emplois moins payés dans les services, et un double effet : précarisation et paupérisation. Ce qui pour le capital est économie de travail signifie toujours une force destructive pour la vie du prolétaire. L’industrialisation de la première moitié du XIXe siècle s’était traduite à la fois par des ouvertures d’usines ainsi que par une baisse des salaires, une migration forcée vers les villes et un chômage de masse récurrent. Un mécanisme analogue de création-destruction, aux effets dévastateurs, a été lancé à la fin du XXe siècle.

Après la paupérisation des premières décennies du XIXe siècle, il avait fallu des décennies de luttes violentes pour que l’Angleterre, puis les autres pays industrialisés, France, Allemagne, États-Unis, acceptent un compromis social : renoncement au travail le moins cher (limitation du travail des femmes, interdiction de celui des enfants), réglementation de l’embauche, réduction des horaires, droits syndicaux, assurances sociales, retraite, etc. Or, ce compromis avait une limite : si les protections acquises par les prolétaires secouraient le travailleur mis dans l’incapacité de travailler par la maternité, la maladie ou la vieillesse, elles ne lui garantissaient en cas de chômage massif et de longue durée qu’un revenu faible, voire dérisoire. Comme le déclarait en 1944 William Beveridge, pionnier du Welfare State en Angleterre : « Si le plein emploi n’est pas conquis ou conservé, aucune liberté ne sera sauve, car pour beaucoup elle n’aura pas de sens. »

La paupérisation contemporaine des travailleurs signifie-telle que le travail cesserait d’être central ?

La moitié de la population mondiale est devenue urbaine et, contrairement à l’exode rural d’antan qui transformait les paysans en ouvriers, très peu des ruraux déracinés désormais entassés dans les banlieues de Mumbai trouveront un emploi régulier. Cela n’empêche pas l’emprise du travail sur leur vie. L’obligation de se salarier pour vivre pèse sur celui qui n’a pas d’emploi comme sur celui qui a eu « la chance » d’être embauché. Les quartiers populaires de Dakar vivent chaque jour sous la contrainte de la dépense quotidienne : trouver le petit boulot qui apportera l’argent pour acheter à manger d’ici le soir. Une minorité de la population mondiale reçoit un salaire, et une minorité encore plus réduite bénéficie d’un contrat en bonne forme, avec salaire fixé – et dûment versé – et droits du travail relativement respectés : le salariat n’en domine pas moins.  Pour reprendre une formule situationniste, le travail est devenu plus visiblement ce qu’il était déjà essentiellement.

Étrangement, plus les spécialistes comptent de « révolutions industrielles » (ils en sont à la troisième, et certains en annoncent une quatrième), moins ils voient d’industrie, donc moins de travail. 4

Une étude étasunienne portant sur 702 métiers conclut que près de la moitié seront affectés par les effets du traitement automatique de l’information : la fabrication, le transport, bien sûr les tâches d’administration et de gestion, mais aussi l’enseignement, la médecine et le droit. Deux jours ont suffi à une machine pour analyser et trier 570 000 documents juridiques. E-learning et massive open online course permettent à un seul professeur d’enseigner à 100 000 personnes à la fois sur cinq continents. Tout ce qui est « routinisable » sera susceptible d’automatisation, jusqu’à un tiers des services, répète-t-on. 5 Plus prudents, d’autres experts évaluent à 10 % le nombre d’emplois menacés en France, tout en reconnaissant que la moitié des métiers en sortiront peu ou beaucoup transformés, celui de vendeur autant que ceux de mécanicien ou d’infirmier, et que le travail qualifié augmentera aux dépens du peu qualifié. 6

Cela ne signifie pas robotisation intégrale, mais forte baisse des emplois, sans qu’on puisse la chiffrer. Personne ne sait comment se fera en 2050 le transport maritime, ferroviaire ou routier du lieu de production jusqu’au supermarché.

On se gardera quand même du rêve (ou du cauchemar) d’un avenir où la machine rendrait l’être humain obsolète. Trier des dossiers est une chose, plaider dans un prétoire en est une autre. Les drones d’Amazon n’iront pas livrer partout. L’automatisation se heurte à des limites écologiques et financières. 7 Loin d’être léger et économe en énergie, le numérique absorbe 10 % de l’électricité mondiale. Tout considéré, un iPhone consomme autant de ressources qu’un frigo. Le robot n’est ni le diable ni un remède miracle, et un minimum de mémoire historique nous rappelle que la nouveauté surgit rarement là où on l’attend. Dans les années 1970, Philip K. Dick nous imaginait pilotant bientôt des voitures volantes individuelles, mais forcés d’atterrir pour trouver au sol une cabine téléphonique.

Il n’y a pas de déterminisme technique. Le calcul coût/bénéfice sera toujours social : le capitaliste n’automatise que si c’est rentable. Ce n’est pas la technologie qui détermine le niveau d’embauche, c’est l’impératif de productivité, et l’un des critères de rentabilité restera la capacité de maîtriser le travail et de briser ses résistances, voire ses révoltes. Le monde n’est pas régi par des machines, mais par des êtres humains divisés en classes, et un patron ne mécanise que s’il y gagne. Début XXe siècle, au Congo, mines et chemins de fer avaient recours à une « embauche massive de main d’œuvre africaine [pour] une raison simple : la sueur coûtait moins cher que l’essence ». 8  Mais une machine qui coûte plus cher aujourd’hui que la main d’œuvre équivalente, mais qui ne fait pas grève, se révèlera peut-être pour cette raison moins chère demain.

En réalité, ceux qui théorisent une fin du travail ne parlent pas de travail, mais d’emploi et de la mutation de ses formes. Dès ses origines, la société capitaliste, forcée par la concurrence à sans cesse renouveler ses conditions de production, a dû et su s’adapter à sa propre évolution, donc à faire évoluer son traitement du travail. Mais chaque étape a dépendu autant de la réaction du prolétaire à la technologie que de la technique elle-même. 9

Erreur n° 2 : « Le travail ouvrier est en voie de disparition »

On nous décrit un irréversible raz-de-marée dés-industrialisateur. Les usines, il n’y en aurait plus qu’en Asie, en Amérique latine, et maintenant en Afrique, par exemple en Ethiopie, « nouveau Pakistan », grâce à la délocalisation du textile chinois, l’ouvrier étant payé 50 $ mensuels à Addis-Abeba au lieu de 450 à Shanghai. Par contre, Amérique du Nord, Japon et Europe verraient le règne des friches industrielles. « Il suffit de regarder les chiffres ! ! » L’usine Peugeot de Sochaux, un temps la première de France par le nombre de salariés (40 000 en 1979), avec la plus forte concentration d’Ouvriers Professionnels, n’employait que 12 200 personnes en 2011. Aux Etats-Unis, 87 000 sidérurgistes produisaient en 2015 3 % d’acier de plus que près de 400 00 en 1980. 10 En France, selon l’INSEE, pour une population active passée de 21,5 à 26,3 millions entre 1970 et 2011, les salariés de « l’industrie » ont chuté de 5,6 à 3,9 millions, et ceux du « tertiaire » augmenté de 11,3 à 20,5 millions. Voilà en effet pour les chiffres, sachant la méfiance qui s’impose devant ces classifications. Par exemple, le manutentionnaire de Carrefour effectue des tâches manuelles qui sont celles d’un ouvrier mais se voit recensé dans le secteur tertiaire puisqu’employé dans le commerce. Sont généralement comptées dans « les services » des activités comme les transports, les télécommunications, l’énergie, le traitement de l’eau et des déchets, qui sont en fait proches de l’industrie. Si l’on ajoute ces secteurs à l’industrie manufacturière, entre 1975 et 2011, la part de la valeur ajoutée de cet ensemble dans le PIB français n’a guère varié, environ 30 % du total. 11

Au-delà des statistiques, le fait marquant, c’est la défaite de la classe ouvrière occidentale et japonaise, celle des pays industriels longtemps dominants. Europe, États-Unis et Japon ont quasiment démantelé les contre-pouvoirs que le travail  avait réussi à se donner dans l’automobile, les mines et la sidérurgie. La «  forteresse ouvrière » Renault-Billancourt a fermé en 1992. Un mouvement ouvrier n’est plus, avec sa relative autonomie par rapport au monde bourgeois, ses institutions spécifiques, une culture propre, une vie de quartier populaire, allant parfois jusqu’à constituer une contre-société. A deux pas de la Maison des Métallos, ouverte en 1937 dans le XIe arrondissement de Paris, c’était une conquête ouvrière que la fondation en 1947 par la CGT de l’« Hôpital des Métallurgistes » (son nom officiel jusqu’en 2006), et sa maternité pionnière de l’accouchement sans douleur. La Maison des Métallos est aujourd’hui un espace culturel, « le lien vers vos futurs événements », défilé, lancement de produit ou showcase, « à la croisée du quartier branché d’Oberkampf et de Belleville multiculturel », promet le site Internet du lieu. Le relatif succès du mouvement ouvrier a fait son déclin : protéger, défendre la classe du travail, c’était l’intégrer de plus en plus directement dans la société et lui faire perdre sa spécificité « ouvrière ».

Quoi qu’il en soit, les ouvriers auraient donc disparu, et si l’on en parle ce n’est plus que négativement : pour les plaindre quand une usine ferme, pour les accabler un soir d’élection en leur reprochant de voter FN.12 Or, pour revenir aux statistiques, dans les anciennes métropoles capitalistes, la désindustrialisation est largement un effet d’optique, dû aux cas de la France et de la Grande Bretagne, les deux pays européens à être allés le plus loin sur cette voie. Ce qui n’empêche pas l’Angleterre, septième puissance économique mondiale, de devoir encore plus d’un cinquième de son Produit National Brut à ses industries, dont l’automobile, qui emploie 150 000 personnes. 13 Elle fabrique aussi des éléments de haute technologie, par exemple l’aile de l’Airbus 360, et tient le deuxième rang mondial pour l’industrie aéronautique. Et l’énergie aussi est une industrie, pétrolière notamment, qui emploie 100 000 personnes en Ecosse.

Il n’y a pas deux capitalismes, l’ancien, « industriel », remplacé aujourd’hui par un second, financier, numérique ou virtuel.

On n’est pas passé d’une économie basée sur l’industrie lourde à une nouvelle fondée sur les services et la fabrication effectuée dans de petites unités « à taille humaine ».

Selon l’Organisation Internationale du Travail, en 2006, la population active mondiale comprenait 2,9 milliards de personnes (16 % de plus qu’en 1996), dont :

22 % dans l’industrie contre 21,5 % en 1996.

38 % dans l’agriculture contre 43 % en 1996.

40 % dans les services contre 35 % en 1996.

Cela ne ressemble guère à une « société post-industrielle ». Si entre 2000 et 2010 le nombre d’emplois manufacturiers dans les pays de l’OCDE a chu de 62 à 45 millions, en deux siècles, la proportion de la population mondiale employée dans ce secteur (5 %) est restée à peu près stable.

Sans oublier que le « secteur informel » échappe souvent aux statistiques, et qu’agriculture et tertiaire incluent beaucoup de travail qualifiable d’industriel.

L’organisation productive reposant sur une entreprise sans usines et des usines sans travailleurs relève de la science-fiction. Simplement, les filatures, les fabriques d’automobiles, les aciéries et les mines ne sont plus sous nos yeux. Autrefois, on voyait les usines géantes aux portes de Londres, Paris, Berlin, New York ou Turin, et les quartiers bourgeois se sentaient menacés par ce qu’on a appelé « la pince noire de l’industrie ». Fin XXe siècle, l’usine est devenue lointaine, outre-mer ou « invisible », pourtant elle existe, et les lieux de production ne correspondent pas à l’idée (ou l’idéal) du Small Is Beautiful.

L’industriel Walther Rathenau écrivait en 1909 que trois cents hommes dirigeaient l’économie européenne. Un siècle plus tard, dix armateurs contrôlent 60 % du transport maritime conteneurisé, et les AMAP ne font pas le poids face aux fermes à 850 000 poulets. Il y a toujours des usines géantes, tant s’impose une concentration accrue du capital, malgré la dispersion des « sites » et la sous-traitance.

Le capitalisme ne vit pas hors sol et ses structures n’ont rien de léger. Il construit de nouvelles usines, parfois au bord de friches industrielles, et une dématérialisation sans cesse grandissante, de la caisse de supermarché au guichet de banque en passant par le journal quotidien, exige un énorme appareil productif fait de centrales électriques, de mines, d’usines, de réseaux routiers, de ports et d’aéroports. Si à la façon de l’INSEE on définit les ouvriers comme les « travailleurs manuels d’exécution », 25 % des actifs français sont ouvriers, et non seulement l’industrie manufacturière, l’énergie, les transports, etc., en occupent beaucoup plus qu’on le dit, mais ces hommes et femmes ont une force de blocage – et potentiellement de bouleversement historique – aussi forte que ceux et celles d’autrefois. 14 C’est la soudeuse de Dacca et le camionneur sur l’autoroute A1 qui font tourner le monde, pas le geek d’Akihabara ou la consultante de la City. La bourgeoisie voudrait un travail mobile, malléable, fluide, aussi liquide que le semble l’argent : elle butte sur la matérialité du travail, c’est-à-dire sur le prolétaire.

Erreur n° 3 : « La « société salariale » est révolue »

Voisine des précédentes auxquelles elle emprunte beaucoup, cette troisième erreur a cependant sa spécificité : selon elle, certes, le capitalisme domine plus encore le monde qu’au temps de Marx ou Rosa Luxemburg, et il n’annule pas le travail, mais celui-ci s’exercerait de moins en moins dans le cadre du travail salarié. Nous vivrions sous un capitalisme omniprésent avec très peu de salariat.

Conséquence politique, si le salariat devenait caduc, la lutte pour son abolition le serait aussi, puisque le capitalisme, loin de le généraliser comme le croyait Marx, se chargerait lui-même de lui enlever sa réalité. La révolution prolétarienne étant périmée, l’émancipation de l’humanité passerait par le développement et l’extension de pratiques solidaires et coopératives que justement la faillite du salariat fait émerger un peu partout, à Detroit comme à Bogota, du potager communautaire au logiciel libre en passant par l’école autogérée.

Les tenants de cette thèse font valoir un certain nombre de faits : dans les pays et régions dites développées, la montée du chômage de masse, parfois quasi « héréditaire »; dans ces mêmes zones, la diffusion de l’individualisation et de l’auto-emploi et, malgré le déclin du Welfare State, la proportion croissante de personnes dépendant d’aides publiques ou d’œuvres caritatives; dans l’ex-tiers monde, des masses humaines dont les cultures vivrières ont été détruites, forcées de migrer vers des villes sans autre espoir qu’un emploi rare et de courte durée. Ces évolutions convergeraient vers une dissociation du revenu et du salariat. Une seule chose est pire qu’être exploité, écrit Michael Denning au début de La vie sans salaire, c’est de ne pas l’être. Si le capitalisme a longtemps coïncidé avec une salarisation de plus en plus étendue, il tendrait désormais vers un monde où une très faible proportion de l’humanité vivrait d’un salaire. 15

Il est vrai qu’une réalité dramatique pour le travail, mais aussi une contradiction pour le capital, c’est d’avancer aujourd’hui vers un point-limite où le salaire ne suffirait plus à reproduire la force de travail et avec elle l’ensemble de l’équilibre social. La même société qui repose sur le travail et soumet le temps hors-travail aux normes productives de l’entreprise, s’avère d’incapable de salarier plus qu’une minorité de la population mondiale. Qualifier les chômeurs d’armée de réserve industrielle signifiait qu’ils étaient en réserve avant une nouvelle embauche aux conditions relativement similaires à leur ancien emploi. Ce n’est plus le cas. Aussi le capitalisme organise-t-il des palliatifs. A la différence des secours et aides d’autrefois, le RMI (devenu RSA) français, imité dans divers pays, instaure un système permanent. Il ne complète pas le revenu en attendant un possible retour au travail : il assure un revenu quand travailler est de fait impossible. Comme par ailleurs le travail déborde l’espace-temps qui était traditionnellement le sien, et que parallèlement se développe l’auto-entreprenariat, l’addition de ces phénomènes entretient l’illusion qu’au XXIe siècle le travail ne prend plus la forme du salariat.

Mais qu’est-ce que le capitalisme ? l’achat par une entreprise de la force de travail de personnes forcées pour vivre de la lui vendre, et que l’entreprise emploie de façon la plus productive possible face à la concurrence d’autres entreprises. Là est la base du rapport capital/travail salarié, qui a pris et continue de prendre les formes historiques les plus diverses, l’embauche directe d’un salarié sous un contrat individuel garantissant sa paie n’en étant qu’une variante, la plus connue (et pas toujours majoritaire) des zones dites développées et riches. Au XIXe siècle, dans le tâcheronnage, pour une tâche spécifique, l’entreprise payait un ouvrier qualifié (après marchandage et enchères décroissantes, le patron choisissant le tâcheron le moins cher) qui embauchait lui-même une équipe de manœuvres qu’à son tour il payait le moins possible. Dans des mines d’étain de Cornouailles, c’était un chef de famille qui recevait une somme globale pour son travail ainsi que celui de sa femme et de ses enfants sur une veine particulière. Une sorte de sous-traitance s’exerçait ici, non entre deux entreprises, mais entre un patron et un travailleur (individu ou famille) chargé d’exécuter un travail, et tout autant soumis au patron que s’il en était directement salarié. Le salaire lui-même a été à la pièce, à la tâche, au rendement, au temps, et en ce dernier cas payé soit à la journée, à la semaine ou au mois (en 1969, seuls 10,6 % des ouvriers français étaient mensualisés 16 ).

Depuis deux siècles, sinon davantage, le renouvellement incessant des procédés techniques va de pair avec un bouleversement des modes de subordination et de rémunération des travailleurs.

Par exemple, si le télé-travail, signe supplémentaire de colonisation de nos vies par le travail, franchit les limites du lieu et des horaires de l’entreprise, il ne cesse pas pour autant d’être du travail… salarié, et d’ailleurs n’est pas près de se généraliser : l’atelier ou le bureau demeure le meilleur lieu où contrôler l’immense majorité des salariés et mesurer leur rendement, surveillance encore aggravée par l’informatique. Le cadre (mot largement disparu du vocabulaire, sans doute parce que trop « hiérarchique ») qui traite des dossiers dans le TGV ou le soir dans son salon le fait généralement pour un patron. A moins de baptiser consultant tout donneur de conseils, cette profession indépendante très à la mode ne rassemblerait tout compte fait qu’un million de personnes dans le monde. 17

Laissons le « créatif » qui invente un slogan publicitaire sous sa douche à 7 h et le vend à une entreprise à midi lors d’un déjeuner : son cas est ultra-minoritaire.

On voit aussi mal en quoi l’économie dite sociale et solidaire témoignerait d’une sortie de la société salariale, puisque son personnel (évalué à 1,8 million en France et 11 millions en Europe) se compose de salariés, et que les bénévoles n’apportent leur contribution gratuite que grâce à l’activité le plus souvent salariée qu’ils exercent ailleurs.

Quant aux auto-entrepreneurs, on en compte un million en France, et un quart de la population active étasunienne (plus d’un tiers des personnes nées entre 1980 et 2000) serait self-employed, avec 28 millions de small businesses, dont 20 millions n’emploient que l’auto-entrepreneur lui-même, le plus souvent à son domicile. Déjà presque tous blogeurs, tous troqueurs et acheteurs/vendeurs au Bon Coin, nous serions bientôt tous à la fois salarié et patron. Pourtant, pour la plupart, l’activité « en freelance » complète un autre job, et s’exerce presque toujours à temps très partiel.

Surtout, ces travailleurs prétendus indépendants le sont devenus sous la contrainte, forcés d’adopter un statut de « prestataire de services » qui permet à une entreprise d’externaliser le salariat. En France, seulement 60 % d’entre eux ont un chiffre d’affaires positif, c’est-à-dire « gagnent leur vie », dans des secteurs allant des médias et l’informatique à la restauration et au transport routier, tandis que les autres vivotent avec un revenu inférieur au SMIG. Pendant ce temps, l’entreprise au sens classique, grande, PME ou TPE, mène ses affaires. Uber réinvente le travail à la tâche : sans être juridiquement salarié, l’employé est soumis au patron d’une entreprise, et entre dans le rapport capital/salariat. Si changement il y a, c’est la tendance à l’effacement de la différence entre sous-prolétaire et prolétaire, entre « galère » et emploi relativement garanti. Même là où des conditions particulières avaient permis au travail de se protéger, à EDF par exemple, le capital réagit en multipliant les personnels hors statut et en recourant toujours plus à la sous-traitance (dont les salariés assurent 80 % des travaux en centrale nucléaire, notoirement dangereux).

C’est l’échange marchand entre du travail et une entreprise qui fait la spécificité de l’exploitation capitaliste, différente par exemple du fermage ou du métayage. De nos jours, le paysan forcé de vendre ses fraises au bas prix imposé par Carrefour est lui aussi sous la coupe du capital, mais sa dépendance passe par le produit de son travail : le chauffeur ubérisé est soumis à l’entreprise par son travail, et payé comme un salarié à la tâche.

Et c’est justement parce que nous vivons dans une société du travail et non du revenu que la somme accordée au bénéficiaire du RSA se doit de rester faible et très inférieure au salaire minimum. 18

Erreur n° 4 : « Le travail va éclater de l’intérieur » 

Aucune théorie sociale sérieuse ne nie le fossé entre détenteurs des moyens de production et ceux qui en sont dépossédés. Cette contradiction, le réformisme d’antan voulait la résoudre en associant le travail au capital : par des représentants du travail élus au parlement et présents au gouvernement (solution social-démocrate) ou par un capitalisme d’État (solution léniniste). Mais une troisième voie, inapplicable et très peu tentée en pratique, proposait de réaliser par en bas une « vraie » démocratie économique. Début XXe siècle, en Angleterre, un socialisme des guildes prônait une économie industrielle sous contrôle des travailleurs, et un État réduit à une structure fédérale émanant des guildes ouvrières, des associations de consommateurs et des collectivités locales.

Longtemps passé de mode, ce socialisme renaît sous une autre forme avec l’idée d’un capitalisme évoluant de lui-même de l’intérieur : lecture négriste des Grundrisse, « communs », éco-socialisme, économie collaborative… toutes ces théories partagent la vision d’une activité aujourd’hui encore capitaliste mais qui échapperait de plus en plus à la logique du capital, et d’un salariat en voie de caducité qui n’aurait qu’à faire exploser le travail (quoique imploser serait plus exact). Parallèlement, patrons individuels et dynasties bourgeoises ayant disparu (ce qui est faux), remplacés par des fonds de pension gérant l’épargne de millions de retraités, il suffirait d’une vaste mobilisation populaire pour transformer ces organismes en propriété collective investissant au service de tous.

En résumé, cette mutation du travail aujourd’hui génératrice de misère, il nous appartiendrait de faire en sorte qu’elle soit heureuse.

L’enveloppe qu’est le travail craquerait sous l’effet non pas de l’action des travailleurs, mais de la technique moderne qui entraînerait une tout autre façon de produire et de vivre, résumable en un mot : une e-autonomie, caractéristique de « l’économie de la connaissance » qui serait désormais la nôtre. Mais de quoi parle-t-on ? Et de qui ? La graphiste qui passe l’après-midi à détourer des photos afin d’aboutir à des publicités de biftecks pour Auchan n’a guère d’autonomie, et l’employé chargé de corriger des anomalies sur des numéros de Sécurité Sociale, qui saisit un numéro sur un écran, le grise puis le copie-colle 6 heures par jour, est loin d’un « travailleur de la connaissance » ou d’un « manipulateur de symboles ». 19

Paradoxalement, la fausseté de la thèse fait la force d’un programme qui présente l’avantage d’esquiver l’importun rapport de classe. Et d’oublier que le capitalisme est fondé sur la séparation bourgeois/prolétaire : il l’aménage, l’adoucit, la durcit, la contourne (les bourgeois ont changé depuis 1848, les prolétaires aussi), mais il ne peut la dépasser ou l’abolir.

L’attrait de cette thèse est de remplacer la contradiction capital/travail salarié par celle opposant au travail capitaliste contraint un autre travail aujourd’hui encore capitaliste mais supposé libérateur (celui autour des logiciels d’open source, par exemple), en délivrant le second du carcan du premier. Comme si se développait déjà au sein du capitalisme une activité non-capitaliste, voire anti-capitaliste, assez dynamique pour s’étendre et changer la société sans rupture révolutionnaire. Il existerait un communisme souterrain que nous ferions monter à la surface, tel que l’expose David Graeber, un communisme élémentaire, une sociabilité humaine fondamentale, présente en creux dans toutes les sociétés, et qui ne demanderait qu’à émerger, grâce à une multitude de pratiques solidaires de base : coopératives, boulangeries collectives, écoles et dispensaires autogérées, potagers communaux, etc., auto-activité plus forte que le capitalisme qui n’en serait que l’enveloppe. 20

On peut avoir envie d’y croire, comme d’imaginer que le Trèfle et la Pèche, respectivement monnaies locales de Périgueux et de Montreuil, associées à des milliers d’autres, auront un jour raison de la suprématie du dollar et du yuan.

Si une perspective si peu crédible séduit, et imprègne même quelques esprits radicaux, c’est qu’en l’absence actuelle de perspective révolutionnaire crédible, ces solutions donnent l’apparence d’une réalisation immédiate possible: réappropriation de la créativité, récupération du temps volé, espaces d’expérimentation à développer, tout un monde parallèle rival de la société dominante dont il est tentant de croire qu’il finirait par la remplacer grâce à une dynamique supérieure.

Une théorie subversive a pour caractéristique, écrivait Debord, d’être « parfaitement inadmissible » par son ambition de « déclarer mauvais […] le centre même du monde existant, en en ayant découvert la nature exacte. » 21

Au contraire, la critique partielle du travail obscurcit « le centre même du monde existant ». L’idée, exposée notamment par Krisis dans son Manifeste contre le travail en 1999, d’un travail devenu inessentiel, et d’un capitalisme ayant déjà entamé son propre dépassement qu’il ne s’agirait que d’achever, cette idée séduit par sa promesse de changement révolutionnaire sans révolution, et c’est ce qui la rend parfaitement admissible.

Le Manifeste contre le travail proposait comme objectif de « créer des têtes de pont » aboutissant à une « contre-société » afin d’« organiser le lien social lui-même » au sein de la société existante. 22 Curieusement, Krisis célébrait la mort du « vieux » mouvement ouvrier mais reprenait sa perspective d’ouvrir des brèches dans la forteresse patronale, puis de les consolider et de les élargir jusqu’à ce qu’éclate la domination bourgeoise. Sauf qu’aujourd’hui cette « contre-société » ne serait plus à construire dans l’entreprise, puisque l’ensemble de la société fonctionnerait comme « usine sociale ».

Il est peu étonnant que médias et universités aient fait le meilleur accueil à une critique qui s’en prend au travail mais néglige la propriété privée dans ce qu’elle a de structurant : la séparation entre ceux qui maîtrisent les moyens de production et les « sans réserves ». Car il est permis – voire encouragé – de tout critiquer, sauf le rapport travail salarié/capital, prolétaire/bourgeois.

Bourgeois… mot désuet. Alors que la bourgeoisie d’antan s’employait à se faire passer pour indispensable, celle de notre époque réussit presque à faire croire qu’elle n’existe pas, tant elle serait diluée, ayant muté en une oligarchie financière mondiale hors sol, ne résidant plus dans ses châteaux, toujours en vol vers une réunion ou un lieu de vacances. Rien n’a effacé pourtant la différence, et l’opposition, entre le groupe de ceux qui n’ont pour subsister que leur travail, et le groupe de ceux qui peuvent ou non acheter ce travail.

La contradiction fondamentale du capitalisme, c’est l’opposition prolétaires/bourgeois, non une « crise du travail » où le travail entrerait en contradiction avec lui-même ou avec sa base technique.

Erreur n° 5 : « Travailler tous pour travailler (beaucoup) moins »

Lorsqu’aux États-Unis après 1929 des usines pratiquaient la semaine de 30 heures (avec baisse des salaires correspondante), il ne s’agissait que d’un remède provisoire en attendant la fin de la crise. Les plans actuels de partage du travail visent un tout autre but : tirer la conclusion des évolutions technologiques et des gains de productivité, accentuer la tendance historique à la baisse des horaires effectués. Une semaine de 32 heures, c’est ce que proposent la CGT ou un parti réformateur comme Nouvelle Donne, mesure parfois associée à l’instauration d’un revenu universel de montant variable mais presque toujours inférieur à un mois de salaire minimum légal. 23

A supposer que de tels projets entrent un jour en pratique, ils laisseraient le travail salarié au cœur de la société. En moins oppressant, dira-ton. Pas sûr. La journée de travail, parfois de 12, voire 16 heures au XIXe siècle, souvent sur 6 jours, n’a progressivement diminué qu’au prix d’un travail densifié et intensifié.

En réalité, l’ambition d’un tel programme est qualitative : repenser la société sans la pression du travail, en reconnaissant le travail « gratuit » apporté quotidiennement par chacun de nous à la collectivité. Louable intention, mais dans ce monde, seul est vraiment considéré comme travail ce qui valorise un capital. Le reste vient après, en plus. Si « je travaille dans le jardin », c’est parce que mon travail salarié m’a permis d’acheter (ou louer) ce jardin et de me payer des outils. Le bénévolat dépend de l’argent ailleurs gagné par les bénévoles. Le monde associatif n’existerait pas sans le monde des entreprises.

Travailler tous pour travailler (beaucoup) moins, c’est déjà ce qu’envisageait Lafargue, mais, lui, de façon radicale, avec renversement de la bourgeoisie. Partant du principe que toute société doit produire, Le Droit à la paresse concluait qu’il était nécessaire et possible de répartir équitablement la charge de travail. Au lieu que l’un se tue à la tâche, que l’autre soit chômeur et le troisième oisif, travaillons tous 3 heures par jour comme le permet le machinisme. Coïncidence, le militant socialiste revendiquait en 1880 le même horaire quotidien que l’économiste bourgeois Keynes prévoyait en 1931 pour l’an 2000. 24

Deux siècles de domination capitaliste ont apporté assez de surprises pour nous préparer à de possibles nouveautés. La tendance séculaire à la diminution du temps de travail est indéniable, comme en parallèle la lutte acharnée des prolétaires pour la réduction de la journée de travail, lutte antérieure même à la Révolution industrielle fin XVIIIe siècle (Marx y consacre le chapitre X du Livre I du Capital). Mais cette réduction n’est ni linéaire, ni obligatoirement émancipatrice : en France, malgré les jours « libérés » par la RTT, peu de salariés ont vécu le passage aux 35 heures comme une grande conquête sociale, et beaucoup de patrons ont obtenu du personnel d’accomplir en 35 heures ce qu’il faisait en 39 ou 40. Qu’en serait-il avec 32 heures sur 4 jours… ?

Erreur n° 6 : « La raréfaction de l’emploi entraîne la critique du travail »

Anticipant en 1963 sur l’avènement de l’automation et de la cybernétique, James Boggs, ouvrier chez Chrysler et militant d’extrême-gauche, écrivait : « Il est clair que l’armée grandissante des chômeurs permanents signifie la crise ultime de la bourgeoisie américaine. […] L’automation remplace les hommes. Il n’y a là bien sûr rien de nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que maintenant […] les hommes remplacés n’ont nulle part où aller. […] savoir quoi faire de ces hommes en surnombre rendus superflus par l’automation devient chaque jour une question plus critique.» 25

L’expérience historique a démenti cette prévision d’une «  crise ultime » : les masses de sans-travail mis en marge de la société n’ont pas formé la force révolutionnaire espérée par James Boggs, qui d’ailleurs n’excluait pas la possibilité d’un affrontement entre chômeurs et prolétaires avec emploi, ni d’une concurrence exacerbée pour des embauches de plus en plus rares.

Moins de dix ans après le livre de James Boggs, Simon Rubak affirmait : « La classe ouvrière est en expansion permanente », essor dont il attendait une intensification des luttes de classes favorable au prolétariat. 26

En sens inverse, quelques décennies plus tard, Michael Denning 27 n’est pas le seul à théoriser les populations en surplus, c’est-à-dire non plus les salariés mais les non-salariables, comme le sujet révolutionnaire de notre temps.

Alors, être « dans la production» ou ne pas y être ? Etre exploité ou ne même pas pouvoir l’être ?…

Faux débat.

Comme il peut, le prolétaire avec emploi réagit à l’exploitation, revendique, s’organise, lutte, mais il y a une différence entre résister au capital et le renverser : l’un ne conduit pas automatiquement à l’autre.

D’autre part, pas plus que la paupérisation généralisée, le chômage de masse ni la misère de plusieurs milliards d’êtres humains ne suffiront pas à produire la critique du travail.

S’il existe une « classe ouvrière mondiale » en formation ou déjà agissante 28 , nous serions naïfs de reporter le problème de Billancourt vers Chengdu, comme si les embauches massives là-bas compensaient les fermetures d’usines ici, comme si les OS de Foxconn allaient forcément accomplir au XXIe siècle ce que les métallos de Siemens n’ont pas fait cent ans plus tôt. La révolution n’est pas d’abord affaire de nombre, mais de capacité (et de volonté) du travail (ceux avec emploi comme ceux qui n’en ont pas) de se critiquer comme travail: elle est à la fois le prolongement de la lutte du travail contre le capital, et une rupture avec cet affrontement. L’abolition des classes passera par le terrain de la société de classes, et le dépassera. La contradiction est là. On n’y échappe pas.

Pour cette raison, il est également illusoire d’attendre maintenant un refus ou une désaffection généralisée du travail. Dans l’édition Spartacus de 1990 du Droit à la paresse, la couverture montrait des ouvriers sortant en courant de l’usine comme pour échapper à leur condition. Mais une fuite du travail socialement significative, à large échelle, ne pourrait advenir que dans une période « pré-revolutionnaire », et serait d’ailleurs un signe annonciateur très positif d’un ébranlement historique.

Erreur n°7 : « Le travail associé abolira le travail »

On peut supposer que nombre de lecteurs de ce texte partageront au moins une partie des positions que nous venons d’exposer. Notre dernier paragraphe soulèvera plus d’objections, car il va à contre-sens d’une opinion largement admise dans le milieu radical, ce qui n’est pas vraiment le cas des six « erreurs » précédentes.

Nous voulons parler de l’idée selon laquelle dépasser le travail (le travail salarié et le capital) serait mettre en œuvre une production associée communautaire. La révolution communiste devrait faire en sorte que la production serve les besoins humains, qu’elle soit décidée et menée en commun et – point essentiel – qu’elle calcule au plus juste le temps consacré à produire ce dont nous avons besoin, pour en réduire la durée au minimum possible, afin de dégager le maximum de temps libre.

Revenons au Droit à la paresse. Si un pamphlet rédigé en 1880 garde sa popularité plus d’un siècle après sa rédaction, s’il continue à trouver des lecteurs et des éditeurs aussi bien anarchistes que socio-démocrates, ex-staliniens ou communistes libertaires, c’est qu’il répond à une aspiration répandue chez des millions de prolétaires : produire en abondance par beaucoup moins de travail, grâce au machinisme (en 1950 grâce à l’automation, aujourd’hui à l’économie numérique) qui permettrait de réconcilier enfin liberté et nécessité.

Assoiffée de profit, la bourgeoisie privilégie le travail sur le temps libre. Libérés de la domination bourgeoise, les producteurs associés inverseraient la priorité.

« […] le Droit à la paresse n’est pas contre le travail, mais pour un bon équilibre entre travail et loisirs […] Lafargue n’est pas contre le travail, mais contre l’excès de travail. » 29

Au cœur de ce programme, il y a l’idée que le travail devrait et pourrait cesser d’être synonyme de coercition, de normes imposées d’en haut et de violence ouverte ou latente. Car telle est bien la vision du travail à la base de la plupart des pamphlets, tracts et affiches anti-travail jusqu’à ce jour, y compris les plus radicaux qui veulent rien moins que l’abolir, comme le classique Travailler, moi ? Jamais ! de Bob Black.30 Par conséquent, si travail signifie contrainte, nous nous en débarrasserons en créant une société de l’autonomie généralisée, individuelle et collective, où nous produirons sans patron, en organisant nous-mêmes l’activité productive.

Or, que le travail soit le contraire de la liberté, c’est certain. Pour autant, s’il implique effectivement soumission et servitude, il est aussi beaucoup plus, et cette définition du travail est tellement partielle qu’elle en devient fausse.

Le travail animé par un collectif de producteurs associés reste du travail, tant que l’activité ainsi autogérée demeure séparée de l’ensemble de la vie. Pour que cesse cette séparation, il faut s’engager vers des pratiques productives qui ne sont pas seulement productives, et qui rompent avec la comptabilité en temps, fondement de l’échange marchand et de l’argent. 31

La révolution ne s’empare de l’appareil productif (au sens large, incluant entre autres par exemple le système éducatif) que pour mettre fin à un mode de vie dominé par la production – c’est-à-dire par la productivité et la standardisation – en créant des activités non exclusivement productives. 32

Si ce point est le dernier traité dans ce texte, c’est qu’il a à voir avec ce que sera une révolution, avec ce que nous pourrons y faire : c’est donc le plus crucial.

G.D., 2017

(ce texte a pour origine la postface « Sous le travail l’activité », article du n° 4 de La Banquise en 1986, réédité par les éditions Asymétrie en 2016. Cette postface a été transformée et élargie pour englober les 7 « erreurs » ici analysées.)

NOTES :

1 Gilles Dauvé, De la Crise à la communisation, Entremonde, 2017, chap. 3, « Se défaire du travail ».

2 Nous ne reviendrons pas ici sur la mondialisation. La crise de 2008 a révélé la fragilité de ce que les bourgeois s’obstinent à présenter comme l’aube d’une ère nouvelle. Sur ce sujet :
Demain, orage. Essai sur une crise qui vient (2007),
Zone de tempête (sur la crise advenue) (2009),
Et De la Crise à la communisation (cf. note précédente), chap. 4 : « Crise de civilisation ».

3 Bruno Lautier, L’Économie informelle dans le tiers-monde, Repères, 2004.

Bruno Astarian, Les Bidonvilles forment-ils une planète à part ?, 2010.

4 Jeremy Rifkin, La Fin du travail, et Dominique Méda, Le travail. Une valeur en voie de disparition, parus l’un et l’autre en 1995. Également significative, l’évolution d’Alain Touraine, d’abord sociologue de l’usine, auteur de L’évolution du travail ouvrier aux usines Renault (1955), ensuite théoricien des « nouveaux mouvements sociaux » présentés comme typiques d’un nouveau capitalisme (cf. La société post-industrielle : naissance d’une société, 1969).

5 Carl Benedikt Frey, Michael A. Osborne, The Future of Employment : How Susceptible are Jobs to Computerization,2013.

7 Blog de Jean Gadrey sur alternatives-economiques.fr, 2015.

8 David van Reybrouck, Congo. Une histoire, Actes Sud, 2012.

9 Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Gallimard. Paru en 1995, la même année que les ouvrages de Rifkin et Méda (indiqués à la note 4), il est beaucoup plus pertinent.

11 Pierre Veltz, La Société hyperindustrielle. Le Nouveau capitalisme productif, Seuil, 2017.

12 Une idée courante veut que le vote ouvrier en faveur du PC se soit reporté vers le FN. C’est l’image récurrente de l’ouvrier inculte, borné et sans cervelle, avant-hier adorateur de l’URSS, hier « intégré » par la société de consommation, aujourd’hui xénophobe. En fait, à en croire les sondages, le « premier parti ouvrier de France » est depuis longtemps celui de l’abstention, et sur l’ensemble des ouvriers en France, un sur sept vote FN. On est loin de l’adhésion massive serinée par les médias.

13 21,8 % du PNB britannique étaient dus à l’industrie en 2012, pourcentage à comparer à celui des États-Unis : 22,1 % ; de la Chine : 46,9 % ; du Japon : 24,9 % ; de l’Inde : 26,3 % ; de l’Allemagne : 27,8 % ; de la Russie : 36,8 % ; et de la France : 18,5 %. http://www.therichest.com/rich-list/world/worlds-largest-economies/
Sur les pertes et créations d’emplois industriels aux États-Unis : https://fas.org/sgp/crs/misc/R41898.pdf

14 G.D. « Working Class Zero ? Sur la prétendue disparition des ouvriers américains », 2016.

15 Michael Denning, « Wageless Life », New Left Review, n° 66, November-December 2010. « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout », écrivait déjà en 1962 Joan Robinson pour en tirer d’autres conclusions – keynésiennes. L’article de Michael Denning expose ce qui sert de fondement aux diverses théories présentant les deux ou trois milliards de population « surnuméraires » ou « en surplus » comme l’agent du changement social à notre époque.

18 Montant du RSA en 2016 : à partir de 524 € pour une personne seule, 673 € s’il s’agit d’un parent isolé, comparé à un Smig de 1 150 € net.

19 Dans L’Économie mondialisée (1991), Robert Reich – plus tard ministre de l’Emploi sous Clinton – employait la formule plus neutre de symbol analysts, et faisait preuve d’une certaine lucidité, prévoyant que les heureux « manipulateurs de symboles » resteraient une minorité à côté des masses de « travailleurs routiniers ».
Quant à l’avènement d’une « société de l’immatériel », il est bon de savoir que chaque année, l’économie mondiale utilise autant d’acier que durant la première décennie après 1945.
Vaclav Smil, Making the Material World: Materials & Dematerialisation, 2014. Pour un condensé de ce livre : http://itemsweb.esade.edu/research/esadegeo/41MakingtheModernWorld_EN.pdf

20 Le baseline communism de Graeber est une des meilleures expressions de la théorie (parfois mise en pratique) des « communs ». Pierre Dardot et Christian Laval en font une bonne synthèse (favorable) dans un livre dont le titre donne le programme : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014.

21 Préface à la 4e édition italienne de La Société du Spectacle, 1979.

22 Manifeste contre le travail.
Pour une critique rapide des thèses fondées sur le concept de « forme valeur » : La boulangère et le théoricien. Pour une analyse détaillée de Marx et des théories autour de la valeur, Bruno Astarian, http://www.hicsalta-communisation.com/category/valeur, et L’Abolition de la valeur, Entremonde, à paraître.

23 Pierre Larrouturou, Dominique Méda, Einstein avait raison. Il faut réduire le temps de travail, Éditions Ouvrières/Éditions de l’Atelier, 2016.

25 James Boggs, « The American Revolution : Pages from a Negro Worker’s Notebook », Monthly Review Press, 1963.
Ouvrier chez Chrysler pendant plus de 25 ans, James Boggs (1919-93) a fait partie dans les années cinquante avec C.L.R. James du Correspondence Publishing Committee, un temps sur des positions voisines de Socialisme ou Barbarie, avant de militer avec l’aile radicale du mouvement pour les droits civiques.

26 Titre de son livre aux éditions Spartacus, 1972.

27 Sur Denning, voir note 15.

28 Wildcat, La Classe ouvrière mondiale, 2015 : http://wildcat-www.de/fr/fr_w98_wak.pdf

30 Travailler ? Moi, jamais !, 1985. Les tenants de la thèse assimilant le travail à une contrainte semblent douter de leur propre définition, puisque pour eux, même libérée du patron et du profit, l’activité productive devrait être toujours réduite à un minimum : c’est donc qu’elle est et restera une servitude dont l’humanité ne pourra jamais totalement se débarrasser. La différence étant que le capitalisme nous l’impose jusqu’à l’absurde, alors que les « communistes » d’un monde futur feraient tout ce qui est possible pour qu’elle n’occupe qu’une partie de plus en plus minime dans leur vie.

31 L’illusion d’un travail autogéré va d’ailleurs de pair avec celle de l’argent pouvant perdre sa réalité aliénante pour devenir un bien commun maîtrisé collectivement. L’idée que le travail cesserait d’être oppressif s’il était organisé en commun est aussi fausse que celle de croire que la monnaie changerait de nature en passant sous notre contrôle à tous, réduite ainsi à un simple instrument de mesure dont nous nous servirions comme on le fait aujourd’hui des kilogrammes ou des octets.

32 On ne développera pas ici des thèmes traités dans notre De la Crise à la communisation, chap. 5, « L’Insurrection créatrice », Entremonde, 2017. Et dans Bruno Astarian, Activité de crise et communisation, 2010.
L’idée que le communisme n’est pas institution, mais activité, a d’abord été exposée dans Un monde sans argent (OJTR, 1975-76), texte trop peu connu.

2016 n’aura pas lieu

Trouvé sur “Paris Luttes Info” (https://paris-luttes.info/)

 

2016 n’aura pas lieu

 

Une brève analyse de la situation actuelle du “mouvement” parisien en vue d’aboutir à une perception commune.

 

Le printemps 2016 est à la fois un souvenir puissant, source de motivation et d’inspiration et une impasse aujourd’hui. Nous ne cessons de l’invoquer dans nos actions et dans les textes qui y appellent. Il est souvent question d’agir dans « l’esprit » du mouvement contre la loi travail, de retrouver les intensités indiscutables qui s’y partageaient alors. C’est son ombre qui plane au dessus de nos dernières interventions, et qui par contraste ne crée plus que des frustrations. Il nous faut accepter que 2017 est bien en train d’avoir lieu.

Tout au long du dernier été, nous parlions avec impatience du mouvement social de cette rentrée. Cela allait de soi qu’une loi travail 2 ne pouvait qu’entraîner la suite de ce qui avait commencé l’année précédente. Après les difficultés que nous avions éprouvé à construire des mouvements sans les syndicats, que ce soit après le viol de Théo ou contre les élections présidentielles, et malgré les appels répétés à « imposer notre propre temporalité », nous espérions le retour de quelque chose de massif, de pluriel, à la façon de ce fameux printemps. Force est de constater au bout d’un mois de mouvement qu’il n’y a pas de mouvement. Si les syndicats endossent leur rôle de pseudo-négation de l’ordre en organisant des défilés à répétition, personne ne croit sincèrement à une quelconque victoire. Dans les facultés, les trotskystes les plus véhéments tentent de nous faire croire à une énième parodie de mouvement en créant des comités de mobilisation dans lesquels personne ne croit, pas même eux. Au milieu de ça, le cortège de tête patauge dans une pâle imitation de lui même, tourne en rond dans des pratiques qui, si elles ont pu montrer leur efficacité en leur temps, relèvent aujourd’hui d’un manque d’imagination et de considération stratégique. On est vraiment en train de forcer. Nos pratiques deviennent hors-sol, déconnectées, et nous empêchent d’avancer sur une perception commune de la situation qui nous permettrait d’entamer un réel travail de composition, de ré-imagination de nos pratiques. Prenons l’exemple de Nantes , ou occupant-es de la ZAD, jeunes déters habitué-es du cortège de tête et syndicalistes sincères se tiennent ensemble et tentent de réinventer leurs pratiques à chaque manif : création d’un mur, de véritables bâtiments, mettant un geste performatif au simple slogan vide que l’on scande habituellement pour s’auto-persuader « Et la rue elle est à qui ? Elle est à nous ». A Paris, les « Siamo tutti antifascisti » qui se répètent en chaîne déprimeraient une boîte de prozac. La critique légitime du cortège merguez-saucisse-ballon pourrait se transformer en critique du cortège kway-fumi-lacrimo, tout aussi déprimant et répétitif.

Une des raisons de cette inertie est la nouvelle stratégie de la préfecture qui consiste à tenir à distance la police, nous empêchant d’affronter la matérialisation de notre ennemi. En s’invisibilisant ainsi, le pouvoir nous laisse face à nous même, nous mettant au défi d’exister autrement que comme sa négation. Il réalise l’exploit de nous contrôler sans même avoir à s’adresser à nous. Lors de ces dernières manifestations, les rues nous appartenaient. Les macdos, banques et autres symboles du capital auraient pu être réduit en miettes, mais le sentiment de danger que produit cette répression diffuse a quasiment réussi à elle seule à nous en empêcher. Quand nous sommes passés devant, les locaux du « Monde » ont été à peine effleurés, alors qu’il est clair que ce torchon a joué un rôle considérable dans l’élection de Macron, et qu’il était une cible symbolique évidente. Voilà une piste qui pourrait peut être être exploitée : étudier les parcours de manifestations en amont pour attaquer des cibles précises nous permettrait au moins de parler de quelque chose en particulier, de véhiculer du sens, au lieu de chercher sans cesse la police, de stagner dans l’émeute pour l’émeute. Les années 70 italiennes ont connu ce genre pratiques : on attaquait tel local d’entreprise qui avait viré des copain-e-s, on explosait les vitres de tel siège syndical qui avait balancé des militant-e-s aux autorités.Toutes ces pratiques se réalisaient hors des parcours bien tracés et soumis aux dispositifs de nos manifestations. Remettre ces dernières au goût du jour serait aussi ne plus se centrer sur la manifestation syndicale, mais au contraire accroître notre puissance autonome, tout en donnant vie au slogan “grève, blocage, sabotage/manif sauvage. On pourrait d’ailleurs faire un parallèle avec ces fameuses « années de plomb » : les ami-e-s italien-ne-s disent combien il est difficile pour elleux aujourd’hui de dépasser ces années 70 qui furent si riches en intensités. Illes y reviennent sans arrêt, et ont du mal à développer quelque chose qui les dépassent. Même si le printemps 2016 est en comparaison une pure anecdote, il y a quelque chose du même ordre qui se joue en ce moment ici. Une autre raison est que beaucoup d’énergie est dépensée dans l’antirep, chaque action se soldant de plusieurs arrestations. Il faut reconnaître que les peines prononcées contre les inculpé-e-s du quai de Valmy sont dissuasives. On remarque également que le mouvement ne « recrute » plus grand monde, et même perd de ses composantes en raison entre autres de problèmes de sexisme, de virilisme. Si nous apparaissions comme un espace désirable pendant le mouvement, ce n’est plus tellement le cas aujourd’hui. Il y a bien des syndicalistes qui nous rejoignent pendant les manifs parce que leurs cortèges morbides les asphyxient (sauf solidaires, plein de bisous les copain-e-s), mais cette tendance est en baisse. L’occupation cette semaine de l’institut de géographie illustre bien ce constat d’impuissance. Ce n’est pas tant, comme on a pu l’entendre, un manque d’organisation et de préparation qui en a causé l’échec, mais plutôt un manque de sens, d’évidence commune que l’action était porteuse de quelque chose. Beaucoup d’entre nous ne se sont jamais vu y dormir, ne se sont pas senti investi de cette initiative. Cela tient en parti à cette impression de déjà vu, de déjà raté.

Ceci n’est pas un appel à laisser tomber les pratiques que nous héritons du printemps 2016, mais à ne pas se morfondre dans la nostalgie de son souvenir. Tout était plus ou moins facile alors, et la lecture de la situation assez claire pour qu’elle soit commune à quasi tout le mouvement. Aujourd’hui, il faut accepter que les paramètres ne sont plus les mêmes. Les inimitiés latentes entre les composantes du milieu, vieilles parfois de plusieurs années, rongent toutes les initiatives et les interventions. Il nous faut nous y confronter et sortir de nos fréquentes attitudes de poseurs, bloqués dans des identités politiques hermétiques et en concurrence. Il ne s’agit pas d’uniformisation mais de composition. Pour augmenter nos forces, il nous faut reprendre des actions quotidiennes de terrain : cantines, infokiosques, rencontres et situations en tous genre que nous savons parfois créer.

Soutenir, multiplier et approfondir les brèches creusées dans l’ordre établi qui se sont établies depuis le mouvement (squats ; lieux légaux ; salles occupées dans les universités, cycles de conférences et séminaires révolutionnaires, etc)Il nous faut nous inscrire dans des stratégies de moyen-long terme, et sortir de cette prison de l’urgence, de la réaction permanente à l’actualité. Prendre des lieux pour prendre le temps, loin de l’adrénaline et de l’excitation sans fin du printemps. Sinon, ce mouvement ne mènera que vers une décomposition de nos forces, un épuisement certain, une lassitude déjà commune à beaucoup d’entre nous.

Ceci n’est pas un programme, mais un énième pavé jeté dans les marécages du mouvement.

Tract du RRC pour la manif du 12 septembre contre la Loi Travail 2

Le tract diffusé par le RRC à la manif caennaise du 12 septembre. 500 exemplaires, partis vite et bien.

Vous pouvez le télécharger en PDF en cliquant sur lien suivant :

Tract RRC 12 septembre 2017

Un moment de vérité… d’où doit jaillir la volonté de

lutter !

Un moment de vérité. C’est là où nous en somme tous et toutes, nous les petit-e-s, les sans-grades, les riens-du-tout, les millions de prolétaires qui faisons tourner la société en ramant au fond de la cale, qui produisons les richesses sans jamais en voir la couleur.

Avec la nouvelle Loi Tavail, nous sommes face à une offensive capitaliste majeure, qui a pour objectif évident d’accroître notre exploitation, de précariser encore plus notre situation, nos conditions d’emploi et de travail, de baisser nos salaires, de rogner nos droits sociaux acquis au cours des luttes du passé. Tout ça pour nous rendre encore plus corvéables et encore plus facilement jetables. Tout ça pour que la classe capitaliste qui nous exploite et nous gouverne puisse tirer encore plus de profits de notre travail, puisse avoir encore plus de pouvoir sur nos vies.

Le pouvoir s’attend à une montée de la contestation et il s’y prépare en faisant passer dans la loi commune les mesures « exceptionnelles » de l’état d’urgence. La « lutte antiterroriste » sert de prétexte à une augmentation des pouvoirs directs de la police et des préfectures (perquisitions, surveillance, assignations à résidence, interdictions de manifester…), hors de tout contrôle judiciaire. Il devient évident que ces mesures, bien au-delà des djihadistes, visent l’ensemble du mouvement social (syndicalistes combattifs-ves, activistes écolos, zadistes, celles et ceux qui soutiennent les migrant-e-s, les groupes révolutionnaires, la jeunesse révoltée des cortèges de tête…) et toutes les pratiques de lutte qui peuvent être efficaces (blocages, occupations, séquestrations, piquets de grève, désobéissance civile, manifs sauvages non déclarées…). Le gouvernement veut accroître sa capacité policière à étouffer les résistances sociales. Et la brutale répression qui a déjà visé le mouvement contre la Loi El Khomeri (et son monde) nous montre jusqu’où l’État est prêt à aller pour maintenir son ordre inégalitaire.

Face à une telle offensive, nous savons tous et toutes que le gouvernement ne reculera pas sans un mouvement encore plus massif, organisé, solidaire, généralisé, tenace et déterminé que lors de la lutte contre la Loi El Khomeri. Personne ne sait en ce 12 septembre si un tel mouvement verra le jour, s’il aura le temps de se construire car le gouvernement veut aller vite et appliquer la politique du fait accompli grâce aux ordonnances. Nous ne savons pas si les directions syndicales nationales poseront une véritable date de grève nationale, générale, concernant tous les secteurs, avec des préavis reconductibles et si elles chercheront à mobiliser réellement l’ensemble de leurs adhérent-e-s.

Ce que nous savons c’est que la colère est partout, souvent diffuse dans sa forme, confuse dans son contenu mais elle est là ! Et nous savons aussi que les grèves générales, les grandes révoltes sociales n’ont jamais surgies sur ordre de directions politiques ou syndicales parisiennes. Elles sont parties de la base de la société. Il n’y a aucun « feu vert » à attendre d’en haut. C’est surtout de nous que cela dépend !

Ce que nous savons aussi tous et toutes, c’est que même si le mouvement ne « prend » pas cette fois-ci, les attaques antisociales de la part du gouvernement et du patronat vont continuer dans les années qui viennent. Et face à cela, il va falloir redécouvrir le B-A-BA de la lutte de classe : cultver l’esprit de résistance collective, tisser autour de nous des solidarités concrètes au sein de chaque boîte, lycée, fac, quartier, se rencontrer et se coordonner dans chaque secteur et entre tous les secteurs, dénoncer les fausses divisions entretenues par les puissant-e-s entre privé et public, titulaires et précaires, français-e-s et immigré-e-s, « bons » et « mauvais » manifestant-e-s., combattre les inégalités de salaires entre hommes et femmes, rompre l’isolement des luttes et les faire converger en nous entraidant mutuellement. Si nous voulons changer les choses, il va falloir que nous changions aussi.

Les capitalistes nous mettent dos au mur et ne nous laissent pas le choix. Alors allons de l’avant et donnons nous les moyens de leur rentrer dedans.

 

La lutte est l’affaire de tous et toutes !

 

Seule une réaction déterminée et une démonstration de force pourra faire plier l’inlassable offensive capitaliste que nous subissons. Pour cesser d’être de la chair à patron, pour cesser de ne même plus espérer défendre nos droits il nous faut nous commencer par prendre confiance en notre force.

Alors qu’un mouvement social se dessine à nouveau, sautons sur l’occasion. Ne nous contentons pas encore une fois de croire qu’une ou deux journée de grève par mois aura le moindre impact. À quoi peut donc servir cette éternelle stratégie des directions syndicales nationales qui nous conduit à l’échec depuis 25 ans ? Un mouvement social ça n’est pas une promenade en ville sous le son de slogans menaçants mais jamais suivis des faits. Combien de temps faudra t-il voir nos conditions de travail détériorés, nos salaires amputés et notre quotidien brisé par tout ce que l’on donne au travail ou à la précarité?

Tout ces droits ont bien été acquis, jamais ils n’ont été donné, ils sont comme les blessures de l’économie qu’elle entend bien refermer. Mais nous devons laisser la plaie ouverte ! Celles et ceux qui ont obtenus ces droits ne les ont soutirés que sous la lourde menace qu’ils et elles faisaient peser. La grève doit être active et non plus être déléguée à quelques secteurs. Sa force réside dans son caractère massif et généralisé. Il ne peut y avoir de grève par procuration. Si nous voulons reprendre l’offensive il faut nous prendre en main. Cette confiance qu’il nous faut retrouver c’est déjà celle de notre légitimité. Qu’on ne nous oppose pas que ce gouvernement serait légitime pour conduire sa politique, avec 23 % des participant-e-s au premier tour de l’élection présidentielle : voilà le score du champion de l’économie. Et le score calamiteux des élections législatives où l’abstention pour la première fois arrive en tête montre bien que nous avons cessé de croire que notre salut pourrait venir d’ailleurs que de nous-même.

La grève c’est l’outil de lutte qui blesse l’économie, les manifestations offensives c’est l’outil qui désarçonne le pouvoir. Que les grèves partout produisent leurs propres revendications en Assemblées Générales, qu’elles soient reconduites chaque jour. Que s’organisent les secteurs en luttes, précaires, travailleurs-euses, chômeurs-euses, étudiant-e-s, etc. Combien de temps tiendrons ces affamé-e-s d’argent si les périphériques sont bloqués, les gares à l’arrêt, les magasins vides, les centrales d’achats désertées du personnel qui les font tourner, les centre de tri sans travailleurs-euses, les écoles sans profs, les CAF envahies ? Une semaine de ce régime et nous imposerons ce que nous voudrons. Une semaine de ce régime et nous pourrons vouloir la faire durer une semaine de plus. Que les manifestations ne soient plus décidées par la préfecture, ne soient plus soumises à un parcours déterminé et qui ne met jamais en péril le bon ordre des choses car c’est précisément ce bon ordre des choses qui nous mets dans la rue. Qu’à chaque manifestation celle-ci bloque la ville, occupe les administrations d’État ou les symboles des institutions qui nous oppresse et alors, le nombre de flics qu’il faudra dans tout le pays pour protéger le bon ordre face aux manifestant-e-s sera tel qu’il ne tiendront pas longtemps.

C’est un front de solidarités qu’il nous faut opposer aux attaques qui sont lancées contre nous. Nommons notre ennemi commun et organisons nous à la base, ensemble, pour le faire tomber. Retrouvons-nous pour organiser ensemble la mise en musique des différents secteurs en luttes et des différents moyens de lutter. Notre voix n’a pas à être commune, nous n’avons pas besoin de maître qui peut parler pour nous, mais notre confiance doit être commune et notre détermination aussi.

Cessons ce folklore qui s’appelle « mouvement social » où l’on nous balade de journée de promenade en ville en journée de grève par procuration, ce ballet de poupées nous condamne depuis trop longtemps à l’échec. Entrons dans la grève active.

Nous ne sommes pas des machines à profits, nous ne sommes pas des pantins qu’on balade. Organisons-nous dès aujourd’hui pour des manifestations déterminées et dans des Assemblées Générales de lutte partout où c’est possible.

 

 

 

 

La répression, combien de divisions ?

Article trouvé sur le site “19H17” (http://www.19h17.info/).

 

La répression combien de divisions ?

Le contrôle social et la répression sont là afin de préserver l’ordre établi. Ces fonctions comptent parmi les principales de l’état, que l’on oublie trop souvent. Cet article fait un inventaire des forces de répressions : police, juges, prisons, armées… Quels sont leurs effectifs ? Quel est leur budget ? Leur rôle ? Et surtout : Est-il possible de mettre en échec cette machine de répression ?

 

Une des prérogatives de l’Etat est le monopole légitime de la violence. Concrètement, cela veut dire qu’une des fonctions de l’état est d’exercer de la violence sur les citoyens d’autres pays, mais surtout sur ses propres « citoyens » ou plutôt sujets. C’est ce qui rend l’état si utile à la classe dominante : cette force permet de maintenir l’ordre.

Certains corps spécialisés vont avoir comme seule fonction d’exercer cette violence. En France, il y en a trois principaux: la police, l’armée et la justice. Nous allons ici décrire ces institutions chargées de « maintenir l’ordre ». On va commencer par la police

La police

De son côté, la police a pour vocation d’exercer la souveraineté de l’état en direction de la population de l’Etat : sur les « citoyens ». Plus que le combat mortel [1]Bien que des décès soient occasionnés par son action. contre des ennemis, sa vocation est le contrôle de la population. L’objectif sera d’assurer le « respect de la loi », et surtout de contraindre par la violence à son respect. Les armes de la police sont l’interpellation, la verbalisation,, l’utilisation de méthodes de maintien de l’ordre (coups et diverses violence) voire l’usage de la force mortelle dans certaines situations.

Les personnes sur lesquelles la violence policière s’exerce ne sont pas des combattants, mais des sujets politiques de l’Etat. La police est donc la force et la violence au service du contrôle social. Le maintien de l’ordre est l’action de la police spécifique aux foules et aux troubles à l’«ordre public ».

Il convient de noter qu’en France, la police est partiellement militarisée, de même que le maintien de l’ordre : si la Gendarmerie et la Gendarmerie mobile exercent des fonctions de police « classiques » sous la tutelle du ministère de l’intérieur [2]« Police gendarmerie : fusion, Ministère de l’intérieur, statut, militaire, fonctionnaire. En bref – Actualités – Vie-publique.fr », [En ligne : http://www.vie-publique.fr/actualite/alaune/police-gendarmerie-rapprochement-officialise.html]. Consulté le20 août 2013. , elles n’en restent  pas moins des unités militaires.

A part l’injonction verbale, la police peut forcer à obéir par plusieurs moyens :, exercice de force physique (coups, gaz…), interpellation suivis de détention temporaire, et enfin transfert aux institutions judiciaires qui détiennent la possibilité d’infliger des sanctions plus lourdes : principalement des peines de prison. En effet, la police est le bras armé du pouvoir judiciaire qui « applique la loi ».

Il est intéressant de revenir rapidement sur le développement historique de la police. On y voit que celle-ci ne s’est pas developpée pour « protéger les citoyens », comme une avalanche de mauvaises séries et de discours sécuritaires pourrait nous le faire croire.

En effet, le développement de la police sous sa forme moderne se fait autour de deux missions. La première  est développée par Louis René d’Argenson et Gabriel de Sartine, lieutenants de police de Louis XIV. C’est la « haute police », c’est-à-dire la surveillance des activités politiques, et leur répression le cas échéant. Ainsi le premier travail de police sous Louis XiV est un mélange surveillance, de type RG et de répression de type KGB. Le Masque de fer et l’enfermement de l’Intendant Fouquet font partie des premiers actes de la police moderne.

La deuxième mission qui apparaît plus tard est la « basse police » ou police ordinaire. Elle est théorisée par Sir Robert Peel qui réorganise sur ce modèle les forces de police métropolitaine de Londres en 1829. Ses missions sont la lutte contre le « désordre » et le crime de « droit commun » [3]Ibidem, p. 237. . En gros, cela consiste en l’encadrement et la répression des quartiers populaires, toujours particulièrement fliqués.

De nos jours, ça n’a pas trop changé. Selon Dominique Montjardet, les forces de polices contemporaines axent leurs missions en trois grandes catégories.

  • « Protection de l’ordre politique », maintien de l’ordre, contrôle des opposants politiques, lutte contre le « terrorisme ». Ça correspond à la « haute police » c’est-à-dire au contrôle et à la répression des opposants politiques.
  • « Lutte contre la criminalité » (grand banditisme, proxénétisme, trafic de drogue). Ça, c’est ce qu’on voit dans les séries télévisées, et ça justifie le rôle de la police. Mais réellement, ce n’est qu’une petite partie du travail policier, et encore une grande partie de la criminalité organisée est tolérée plus que réprimée.
  • « Sécurité publique » (Petite délinquance, fluidité de la circulation dans les espaces publics, protection de l’intimité dans les espaces privés, respect de l’intégrité physique). Cette partie-là correspond à la « basse police ». En gros, cela correspond au contrôle physique du territoire (routes, gares, villes), et plus particulièrement à la répression des illégalismes des classes populaires.

Le budget du ministère de l’intérieur en 2013 s’élève à 11,61 milliards d’euros [4]« Budget 2013 : les ministères préservés », op. cit. . En 2011, le ministère employait 102 877 gardiens de la paix [5]« Effectifs policiers : le ministère de l’Intérieur corrige Hortefeux », [En ligne : http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20120817.OBS9838/effectifs-policiers-le-ministere-de-l-interieur-corrige-hortefeux.html]. Consulté le17 août 2013. . Pour sa part la gendarmerie compte 100 488 gendarmes en 2014, soit un total de de 203 365, ce qui fait quand même 0,3% de la population du territoire français employée au contrôle social.

En ce qui concerne le maintien de l’ordre, les 67 compagnies de CRS et les 104 escadrons de gendarmerie mobile comptent respectivement 14 000 et 17 000 personnes, soit 31 000 flics. Ainsi près de 15,2% des policiers sont donc affectés spécifiquement au contrôle des foules et à la répression de divers mouvements, ce qui est beaucoup…

Les institutions judiciaires

Les institutions judiciaires travaillent en lien avec la police. Elles sont des institutions bureaucratiques. Elles vont appliquer des sanctions ou des arbitrages suivant des règles plus ou moins régulières. Le pouvoir judiciaire ordonne l’exercice de ce pouvoir sur la population par trois grands types de sanctions : injonction de payer des sommes monétaires, privation de liberté par emprisonnement et enfin différentes modalités de contrôle physique des corps des « sanctionnés » mais en dehors de l’institution carcérale : contrôle judiciaire, peines « alternatives » (semi-liberté, bracelet électronique), travail contraint (TIG).

La justice est en quelque sorte le service après-vente de la police, et contribue grandement à maintenir l’ordre social. Il faut par ailleurs remarquer que son rôle ne se limites pas à ça, mais va jouer un grand rôle dans la régulation des conflits entre personnes, au civil et au commercial. En 2013, Le budget consacré à la justice en France s’élève à 7,7 milliards d’euros (« Budget 2013 : les ministères préservés », op. cit.)), et emploie 8300 juges, tout une petite armée qui envoie à tour de bras en prison…

Ce qui est moins connu, c’est que de la justice dépend aussi l’administration pénitentiaire : et là encore cela concerne pas mal de monde :

Ainsi en janvier 2017, il y a 78 796 personnes sous écrou, c’est-à-dire en prisons et plus de près de 164 146  personnes suivies en milieu ouvert.

Ces personnes sont enfermées dans 186 établissements pénitentiaires : 82 maisons d’arrêt pour les peines courtes, 97 établissements pour peine, 6 établissements pénitentiaires pour mineurs, 1 établissement public de santé national à Fresnes (ou prison-hopital).

Les forces militaires

Enfin, l’armée exerce son pouvoir sur les ennemis extérieurs pour défendre la souveraineté de l’Etat. Elle est habilitée à tuer les « combattants ennemis ». Ceux-ci peuvent les membres d’autres armées mais aussi des « partisans », c’est-à-dire des combattants utilisant des stratégies de type guérilla, dans ce cas-là, il n’y a que peu de différences entre combattants et population civile. Par ailleurs la distinction entre population civile et combattants a tendance à s’estomper avec l’émergence de catégories comme celle de « terroriste » qui mène à une hybridation entre politique et militaire. Ainsi les militaires sont maintenant déployés massivement dans les rues dans le cadre de l’opération « Sentinelle » dont l’utilité contre le djihadisme est très discutable. Par contre son utilité dans le fait d’habituer la population à voir des soldats en armes quadriller le territoire est incontestable…

Par ailleurs n’oublions pas que les militaires sont de plus en plus frequemment formés au « maintien de l’ordre », signe de cette hybridation croissante entre militaire et policier…

De nos jours, en France, l’armée est soumise au gouvernement. Elle est seulement un corps d’Etat et n’exerce pas le pouvoir en tant que tel. Néanmoins ce n’a pas toujours été le cas et il est possible que l’Armée prenne le pouvoir par la force. En France c’est le cas sous le Premier Empire, de même l’Armée n’est pas étrangère non plus à l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958. Dans d’autre pays, notamment en Amérique Latine, en Asie et en Afrique les coups de force militaire sont courants.

Le budget de la défense en France s’élève à environ 30 milliards d’€ soit 1,5% du PIB pour un effectif de 296 493 personnels employés par le ministère de la Défense.

Est-ce suffisant ?

Cet inventaire de la répression parait au premier abord glaçant. Comment s’opposer à des centaines de milliers d’hommes et de femmes payés à réprimer ? Pour une poignée de révolutionnaires, la question est réglée : quelques centaines de personnes, fliquées en permanence, mal organisées, dotés de peu d’argent, n’ont guère de chance de l’emporter face à l’état…

Par contre, dans le cadre de mouvement sociaux de masse, voire de mouvements révolutionnaires, les choses sont tout autres… De par le poids des missions quotidiennes, de par la surpopulation carcérale, de par le manque de moyens chronique face à une contestation impliquant non pas des centaines, ou des milliers de personnes, mais des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de personnes l’état pourrait se retrouver très vite débordé…

C’est particulièrement flagrant en ce qui concerne le maintien de l’ordre. Au premier abord 31 000 policiers est une somme impressionnante. Pourtant,  quand on y regarde de plus près, les choses sont moins évidentes… Ainsi 30 à 40% des CRS et gendarmes mobiles ne travaillent pas au maintien de l’ordre mais à des missions logistiques d’appui… Si l’on y rajoute les troupes au repos, celles dans les DOM-TOM et difficilement déplaçables, et celles affectées de manière fixe comme à Calais, en Corse ou dans les ZADs, le nombre de policiers immédiatement disponibles baisse drastiquement… Selon certaines sources, ce chiffre s’établirait autour de 2 000 policiers et gendarmes [6]https://blogs.mediapart.fr/edition/revoltes/article/240413/31-000-pas-suffisamment-de-forces-de-repressions-en-france-pour-tenir-face-aux-manifestations .

Ainsi,  face à un mouvement d’ampleurs ce ne sont pas 31 000 CRS et gendarmes mobiles qui seraient disponibles mais quelques milliers… Ainsi pendant la loi travail, le 14 juin, face à un cortège de tête à Paris comptant une dizaine de milliers de manifestants, la préfecture de police a aligné un peu plus de 2000 flics, soit l’ensemble des effectifs disponibles immédiatement…

Pour ceux qui y étaient le dispositif policier était à la peine et n’a réussi à contenir les manifestants que péniblement, montrant les limites du maintien de l’ordre… Face à un mouvement d’ampleur, avec non pas dix mille manifestants dans un cortège de tête limité à Paris mais des dizaines de milliers dans les grandes et moyennes villes de France et des DOM-TOM, ce dispositif pourrait aisément craquer… A nous de jouer et de nous poser les bonnes questions…

Retour sur le mouvement contre la Loi Travail, une lutte en turn-over

Un intéressant retour analytique sur la lutte contre la Loi Travail en 2016, qui réfléchit sur le rapport entre les formes de lutte et de mobilisation et les formes actuelles d’emplois et de précarité du prolétariat. Trouvé sur le site “Swaggcocos” (https://swaggcocos.wordpress.com/).

 

Sur le mouvement contre la loi travail, une lutte en turn-

over

La loi travail est une attaque générale contre le droit du travail et le salaire direct : d’un côté elle baisse le salaire via les heures supplémentaires moins payées, de l’autre elle supprime le droit du travail collectif pour le segmenter par entreprise et l’individualiser. Et à cela s’ajoute une baisse générale du droit des salariés en termes de santé au travail, de la représentation des salarié-e-s, etc.

Ce mouvement très particulier, caractérisé par la désynchronisation de ses composantes, se déroule en 3 phases. Il survient début mars, sur une manif appelée d’abord par des syndicats de base, en avance de 3 semaines sur le programme des centrales syndicales.
Après un mois de manifestations très tendues et de grèves trop perlées, de tentatives infructueuses de blocages de facs et d’occupation, c’est finalement « Nuit debout » qui prend le relais « soirée » des manifs. Il connaît un grand et long succès dans les centres urbains des métropoles, en touchant des sympathisants de gauche qui s’inscrivent peu dans les luttes liées au travail.
Fin mai, alors que le mouvement semblait s’étioler, il entre dans sa 3e phase : celle des grèves. Après deux mois d’une absence notable, la CGT apparaît subitement fin mai pour lancer les grèves notamment dans le secteur stratégique de l’énergie : les 12 raffineries du pays sont bloquées, ainsi que les dépôts pétroliers. Toujours dans l’énergie, 19 centrales nucléaires votent la grève. Du coté des transports, les routiers mèneront une grève d’une semaine ainsi que de nombreux blocages, avant de voir leurs revendications reconnues par le gouvernement. Fin mai, ce sont les éboueurs qui se mettent à leur tour en grève.

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La loi El Khomri, qui existe déjà empiriquement pour une grande partie du prolétariat, vient d’une part formaliser et légaliser les conditions de travail de millions de prolétaires et d’autre part étendre cette précarité déjà structurelle aux autres.

Le tertiaire, à l’opposé de l’industrie et de l’agriculture, est le seul secteur dont l’augmentation de la productivité ne repose pas sur l’accroissement du capital fixe (machines, technologie, etc…). Les patrons des entreprises de services, ne pouvant augmenter les cadences avec des machines, s’emploient alors à faire reposer la productivité uniquement sur la force de travail humaine. Certains emplois sont soumis à une telle densification du travail à effectuer pour chaque heure que les nouvelles cadences sont tout simplement impossibles à effectuer dans le temps imparti. Si les travailleuses et travailleurs concernés dépassent ce temps de travail, ils ne seront pas payés, ce qui revient à un renversement du paradigme du salariat* : certains ne sont plus payés à l’heure, mais à la tâche. C’est le cas des femmes de chambres de grands hôtels ou des postiers, deux secteurs dont certains bastions furent en grève reconductible durant le mouvement.
Leurs luttes, inscrites dans l’agenda de la restructuration, témoignent que l’objectif du patronat est de resserrer l’étau sur l’emploi tertiaire, en tirant sur la plus-value absolue : allonger et densifier le temps de travail sans le payer plus.

Beaucoup ont pu relever la faiblesse numérique du mouvement, qui comprend des manifestations d’en général un demi-million de personnes. Or, cette faiblesse est à relativiser, en considérant la structure de l’emploi ainsi que la composition du mouvement.

Comme nous l’avons vu plus haut, une part importante du prolétariat subit déjà la loi Khomri avant que celle-ci ne soit légalisée. Depuis les années 2000, la crise, en supprimant de nombreux postes a largement densifié la somme de travail à effectuer des employés ; à cela s’est ajouté une stratégie de pourrissement : depuis les années 2000, un très grand nombre d’accords d’entreprises avait été signés en défaveur des travailleurs. Ainsi, la loi travail apparaît en terrain semi-conquis, et n’a plus qu’à passer le vernis légal sur des rapports économiques déjà structurels pour pas mal de salariés.
Ce mouvement fut alors une lutte globale contre la restructuration, comprenant les Khomrisés, pour qui la loi ne changera pas grand-chose et qui n’ont donc plus rien à perdre (secteur du nettoyage, postiers, McDo) et ceux pour qui le passage de la loi portera un gros coup à la stabilité de leur emploi et ainsi qu’à leur porte-monnaie (raffineries, ports et docks, etc.).
Ainsi, il faut considérer que le mouvement contre la loi travail a été le seul mouvement des 30 dernières années à lutter contre un état de fait, à l’opposé des mouvements précédents, portant sur la défense des conquêtes ouvrières, qui luttaient contre un état à venir (une loi appliquée ni empiriquement ni légalement).

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Maintenant que nous avons vu comment la structure de l’emploi peut définir l’ampleur d’une mobilisation, regardons quelle fut la composition du mouvement.

Dans la France post-fordiste, les luttes de grande ampleur étaient menées par les fonctionnaires, ou a minima conjointement avec eux. Après 1968, les mouvements sociaux finissent par s’inscrire dans le principe de grève par procuration : le public fait grève, le privé suit comme il peut. Cela durera jusqu’en 2010, quand les fonctionnaires abandonnent les rênes des mouvements ; c’est alors qu’un autre schéma s’esquisse.
La loi travail vient lourdement appuyer et confirmer la fin des mouvements du public : la mobilisation tient uniquement sur le privé, car lui seul est concerné par la loi, et lui seul mène des grèves reconductibles. Ainsi, l’ancrage des mouvements du privé est assez inédit dans le paysage des mouvements sociaux français post-crise, ce qui contrebalance les cartes de la lutte des classes et la vision qu’on se fait d’un mouvement social.

De par la plus grande difficulté de mener une action politique et syndicale dans le privé, le mouvement était effectivement plus faible numériquement que ses prédécesseurs. Il n’en fut pas moins le plus radical, et le plus déterminé.
Pour la première fois, les mobilisés avaient conscience que jouer le jeu du mouvement légaliste, selon les règles tacites convenues avec l’Etat, n’offrirait plus aucune contrepartie, et surtout pas celle de gagner ses revendications. Le clivage traditionnel entre les bons et les mauvais manifestants (casseurs vs. manifestants), tendait donc à s’effacer : la colère était partagée, et ceux qui ne cassaient pas (la majorité) n’émettaient que peu de réserves sur les groupes plus violents.
D’un côté, la réforme des retraites de 2010 a démontré que le cadre du mouvement social n’offrait plus aucune garantie aux prolétaires en lutte ; et de l’autre ces mêmes prolétaires faisaient l’amer constat que la gauche institutionnelle se révélait être l’appareil sauvage et agressif de la bourgeoisie qui, une fois élue, ne prenait plus la peine de se parer d’un quelconque cosmétique social. L’amertume fut vive au sujet de cette gauche plus offensive contre les prolétaires que la droite, tant sur le fond (la loi travail) que sur la forme (la répression sans pareille du mouvement).

Alors que les conflits de classes s’étaient matérialisés ces dernières années par une plus grande judiciarisation de ce qui auparavant n’étaient que de simples formalités, comme les feux autour d’un piquet de grève, la loi travail a été l’apogée de la répression du mouvement social. Ainsi, chaque semaine, le gouvernement se parait dans une nouvelle panoplie répressive pour détruire les droits des prolétaires en lutte : les multiples 49.3  ; les interdictions individuelles de manifester ; les mutilés en manifs, les CRS chargeant dans une très grande violence des piquets syndicaux ; la tentative d’interdiction de manifestation, soldée par l’apparition d’une nouvelle modalité de lutte low-cost : un rassemblement encadré dans une ville transformée en check-point, etc…
La contrepartie d’une lutte des classes à visages découverts fut l’intensification de la violence et de l’offensive des manifestants : qu’ils aient à gagner ou pas, ce fut l’éclatement brutal de la colère.
Alors que les manifestants offensifs se trouvaient traditionnellement en queue de cortège, 2016 a marqué l’apparition du cortège de tête : tout ce qu’une ville compte de jeunes qui veulent en découdre se retrouvait à l’avant des manifestations, regroupant plusieurs milliers de personnes. Ces cortèges de tête étaient une matérialisation de l’accroissement de l’abstention : de nombreuses personnes dégoutées du « coup de poignard » du PS venaient grossir les rangs d’autonomes déjà convaincus.
La violence en tête de manif’ comme la destruction d’une centaine de permanences PS** à travers le pays furent alors vécues comme une revanche contre la gauche autant que le constat qu’en vain, le prolétariat était dépouillé de ses médiations institutionnelles, qu’il étaient ostensiblement nu face à la violence capital.

Tandis qu’une méfiance s’était déjà enracinée en 2005 lorsque de nombreux cadres de la gauche avaient mené campagne pour le « oui » à la constitution européenne, 2016 marque enfin le divorce définitif entre la gauche de la rue et la gauche de pouvoir. Un an plus tard, la loi El Khomri aura coûté cher au PS, puisque celui-ci, perdant plus de 6 millions de voix entre 2012 et 2017, ne survivra pas à son quinquennat.

En 1961, Raoul Vaneigem écrit les paroles de la chanson La vie s’écoule. Célébrant la révolution, il proclame : « Plus de dirigeants, plus d’État // Pour profiter de nos combats ». La révolution n’a pas eu lieu et ce qui fut une revendication révolutionnaire dans les années 1960 est actuellement un état de fait, celui de la contre-révolution : ni dirigeants ni État ne profitent de nos combats, puisque le capital n’intègre plus la lutte des classes dans son procès.

sans-pétroleEn observant le mouvement contre la loi travail au prisme des 30 dernières années de mouvements sociaux, on note que les grèves de fonctionnaires ont permis de masquer l’incapacité du secteur privé à mener une grève générale, tant la restructuration a affaibli ses capacités de structure militante, en segmentant les entreprises et les statuts, notamment avec la sous-traitance et la multiplicité des contrats.
Lorsque le public ne conduit plus de grève reconductible dans les mouvements, le privé hérite de ce que plus personne ne veut assumer. Il mène des grèves éparses, mais loin de paralyser l’économie par la grève dure, le mouvement social se heurte à son entrée en crise.
La restructuration du privé, qui n’est plus masquée par la grève par procuration effectuée par les fonctionnaires, apparaît alors aux yeux de tous sans que personne ne souhaite vraiment la voir.
D’autant que les secteurs privé et public sont aujourd’hui très perméables l’un à l’autre : d’un coté de nombreuses entreprises publiques sont passées au privé, de l’autre de nombreuses entreprises publiques embauchent sans le statut de fonctionnaire, et enfin, de nombreux emplois du secteur privé sont financés par le public (contrat d’insertion, emplois aidés, etc..).
Une partie des grévistes du secteur privé de 2016 était les grévistes du public de 1995 : La Poste contre le travail à la tâche, RTE (filiale privée d’EDF) contre la privatisation de son capital, la BNF pour titulariser ses vacataires, etc.
Lorsque le secteur public ne masque plus la restructuration des modalités de lutte, on voit clairement la réorganisation : ceux qui ne pouvaient pas faire grève, les jeunes précaires (alternance, CDD, etc) et les retraités, ont massivement alimenté la caisse de grève en ligne de la CGT, subventionnant ceux qui pouvaient faire grève.
Dans les régions hors de Paris, beaucoup se demandaient si le mouvement s’essoufflait chaque semaine. Et pourtant, la colère a vaincu, a forcé durant 4 mois un mouvement que les centrales n’avaient pas préparé, auxquelles elles se sont rattachées, et celui-ci a tenu. Le mouvement social, déstructuré et en crise, s’est accroché par à-coups et est entré inopinément dans la danse. Affaiblis mais déterminés, ceux qui luttaient pour qu’éclate ce mouvement sans forme ont fini par le structurer sur le modèle du turn-over : chacune de ses composantes s’est relayée pour faire durer la colère collective (les jeunes, les précaires et les salariés en grève perlée en février ; Nuit debout en mars puis les grévistes en mai et début juin, quand les jeunes retournaient en cours).
La classe ouvrière, privée de sa capacité à mener une grève générale avec l’éclatement de la sous-traitance et l’instabilité de l’emploi, n’a pas paralysé l’économie, en 2010 comme en 2016.
Or il ressort que les conflits sociaux, plus aigus et violents, marquent notre époque par le bourdonnement continu d’une lutte des classes acérée. Comme la loi travail s’était entamée alors qu’un grand nombre de boîtes avait lutté contre la loi Macron, elle s’est soldée par autant de luttes dans les entreprises contre la loi El Khomri.

*salariés non-cadres
** dont celle de Grenoble, où le siège de la Fédération du PS de l’Isère est attaqué à l’arme à feu.

Les bulles proviennent de banderoles et panneaux vus lors du mouvement.

2016 : Loi Travail, un grand coup sur le dos des femmes !

Un article repris du site “Swaggcocos” (https://swaggcocos.wordpress.com/), écrit par un groupe de féministes impliquée dans la lutte de classe. Il récapitule les impacts de la Loi Travail N°1 de 2016 sur les conditions d’emploi et de travail des femmes et effectue un survol de la place des femmes au sein du prolétariat.

Il nous a semblé intéressant de le relayer alors qu’un Loi Travail N°2 nous pend au nez et aussi parce que la prise en compte, dans les luttes sociales, des inégalités salariales, des discriminations à l’embauche, de la précarité de l’emploi, des divers harcèlements dont les femmes sont la cible nous semble primordial. La prise en compte réelle de ces questions favoriserait certainement une participation accrue des femmes à ces mêmes luttes sociales, déboucherait probablement sur des mobilisations autour de ces situations spécifiques (mais transversales en terme de secteurs d’activité) et cela contribuerait à une reprise plus globale de la conflictualité de classe. L’enjeu est donc de taille.

 

Loi travail, un grand coup sur le dos des

femmes !

 Depuis quelques semaines, lycéen.es, étudiant.es et salarié.es se mobilisent contre le projet de loi travail dont les principales mesures visent à rallonger le temps de travail et à précariser les travailleurs et travailleuses. Cette loi n’est pas spécifiquement une attaque contre les femmes, comme la loi Rebsamen de juin 2015, qui supprimait les négociations collectives dans l’entreprise consacrées à l’égalité hommes-femmes au travail. Cependant, étant donné la place particulièrement précaire qu’occupent les femmes sur le marché du travail (elles représentent la majorité des travailleurs pauvres), la loi Travail aurait un impact d’autant plus grave sur leurs conditions de travail.

 

LA PLACE DES FEMMES SUR LE MARCHÉ DU TRAVAIL EST LE PRODUIT D’INÉGALITÉS STRUCTURELLES

Les inégalités de genre structurent le marché du travail.

Les femmes continuent de gagner en moyenne un quart de moins que les hommes. À des conditions identiques (poste occupé, niveau d’études, qualification), les écarts de salaires persistent entre hommes et femmes. 80 % des temps partiels sont occupés par des femmes. Une femme sur trois travaille à temps partiel. Les contrats courts et les CDD touchent plus fortement les femmes : 3 CDD sur 5 sont occupés par des femmes. Ces inégalités persistent, malgré un niveau d’études égal désormais.

Pour des millions de femmes prolétaires, la réalité concrète du travail, c’est d’être assignées aux tâches les plus dévalorisées (ménage, aide à la personne) dans des conditions de précarité extrême. Elles sont touchées de manière plus importante par le chômage, les temps partiels et la flexibilité imposée. Il n’est pas rare qu’une femme cumule plusieurs emplois à temps partiel, réalisant des amplitudes horaires énormes pour à peine 25 heures rémunérées par semaine (nettoyage dans les bureaux avant l’arrivée des employées, puis 3 heures dans la journée dans un hôtel et/ou un magasin, enfin 2 heures dans une école après sa fermeture), le tout assorti de temps de transports faramineux. Ce sont souvent des femmes racisées, avec ou sans papiers, qui sont encore plus touchées par le travail non déclaré et le chômage.

L’assignation au travail domestique et à la reproduction de la force de travail explique les entraves structurelles des femmes sur le marché du travail.

Les femmes effectuent toujours 80% des tâches ménagères. Elles continuent d’assumer la plus grande partie des tâches liées à l’éducation des enfants. Dans 85 % des cas de familles monoparentales, le parent est une femme. Les femmes qui travaillent effectuent donc une double journée : travail salarié et travail reproductif non payé. Mais cette assignation au travail domestique déborde largement le cadre du foyer. Les secteurs qui concentrent l’emploi féminin correspondent à une prolongation du travail domestique. Pour le dire simplement : on effectue les mêmes tâches qu’à la maison mais pour d’autres et en échange d’argent. Dans le public avec les crèches, les écoles, les hôpitaux, mais aussi dans le secteur privé en tant que femme de ménage, nourrice, caissière, vendeuse, serveuse, secrétaire, infirmière, aide soignante…

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Dans ces secteurs « féminins », souvent sous-traités, il est plus difficile de faire grève, de s’organiser collectivement. Les dernières grandes grèves majoritairement féminines illustrent cette spécificité de la lutte des classes pour les femmes : quatre mois de grève en 2015 chez OMS, société de nettoyage, sous-traitant de Paris Habitat, pour des augmentations de salaire et une baisse des cadences ; grève d’un an en 2002 des femmes de chambre de la société LCS (qui assurent l’entretien des chambres dans les hôtels du groupe Accor ou Formule1) qui portait sur la question des salaires et des cadences, mais aussi sur la question de la qualification au travail ; grèves dans la grande distribution de 2008.

Ces grèves longues et combatives ont eu lieu malgré la difficulté de s’organiser. Avec les horaires individualisés, les plannings changent constamment et souvent, et on ne croise que très rarement les mêmes collègues. Dans le système de la sous-traitance, le lieu de travail ne permet d’être en contact ni avec ses collègues ni avec son patron. Employeurs et hôteliers se sont pendant plusieurs mois renvoyé la responsabilité et les grévistes ont dû faire face à cet imbroglio patronal.

Quand les femmes ne peuvent pas lutter dans le cadre du travail, elles luttent pour des salaires indirects (par exemple pour rétablir la CAF) ou pour obtenir des HLM. Les collectifs de mal-logés sont souvent largement féminins. Ces grèves illustrent la lutte de classe des couches les plus précaires du salariat. Un salariat flexible, segmenté, et où il est moins facile de se défendre dans le cadre formel de la loi (prud’hommes, représentations syndicales). Ces conditions que la loi El Khomri va généraliser.

les metiers les plus feminisés

LA LOI EL KHOMRI VA DAVANTAGE PRÉCARISER LES FEMMES

Cette nouvelle loi Travail continue dans la logique des lois précédentes (l’ANI sur la mobilité des travailleurs, la loi Macron) qui sont toutes des attaques contre les travailleur-se-s, et qui ont des conséquences particulièrement néfastes et dangereuses pour les femmes. La loi Macron donnait la possibilité de travailler jusqu’à 12 dimanches par an (au lieu de 5), mesure qui touchait plus les femmes que les hommes car les emplois concernés (vendeurs, vendeuses) sont majoritairement féminins.
Voici un aperçu de quelques mesures contenues dans la loi et de la manière dont elles vont frapper les femmes.

L’allongement du temps de travail

C’est le cœur de la loi Travail. Le temps de travail pourra être étendu à 44 h sur 16 semaines au lieu de 44 h sur 12 semaines aujourd’hui, et le temps de travail de nuit à 40 h sur 4 mois au lieu de 40 h sur 3 mois.

Par ailleurs, les heures supplémentaires seront moins payées, et pourront être rémunérées jusqu’à trois ans après si un accord de branche le permet ; ceux qui n’ont pas le choix doivent les accepter.

→ Résultat : Cela va durement frapper les femmes. Largement employées en temps partiel subi, n’ayant pas accès à un temps plein payé décemment, elles seront contraintes d’accepter ces heures supplémentaires moins bien rémunérées qu’avant, ou d’abandonner certains emplois, soit parce que l’allongement des durées de travail ne leur permettra pas de concilier travail domestique et travail salarié, soit parce que la diminution de la rémunération globale rendra l’emploi non “rentable” au regard des coûts de transport, de garde d’enfants nécessaire pour l’exercer.

L’inversion de la hiérarchie des normes

La loi El Khomri prévoit l’inversion de la hiérarchie des normes et l’annulation du principe de faveur. La hiérarchie des normes correspond au fait que le Code du Travail prime sur les accords de branche et les accords d’entreprise ; c’est théoriquement le minimum garanti à tous les salariés. Le principe de faveur fait primer un accord de branche quand il est plus favorable que le Code du Travail (résultats de luttes victorieuses par exemple). Avec la nouvelle loi, ce sont les accords d’entreprise qui vont primer même si ils sont défavorables.

→ Résultat : L’inversion de la hiérarchie des normes a de multiples conséquences :

• Le temps minimum pour un travail à temps partiel n’est plus garanti. De fait, de multiples dérogations existent déjà malgré un temps de travail minimum fixé à 24 h/semaine en 2013. La loi El Khomri va aggraver le morcellement du travail féminin en facilitant le recours à de tout petits contrats (1 ou 2 h hebdomadaires)

• Les femmes travaillent massivement dans des TPE et des PME. Les syndicats y étant moins représentés (ou inexistants), il est plus difficile pour les femmes de défendre leurs droits à de meilleures conditions de travail. C’est dans ces entreprises qu’il sera le plus facile au patronat d’imposer des accords défavorables aux salariés.
• L’inversion de la hiérarchie des normes constitue également une nouvelle entrave, voire une remise en cause de l’égalité professionnelle entre hommes et femmes. L’égalité hommes-femmes n’a avancé que partiellement dans la loi grâce aux luttes féministes. Ces petites avancées sont inscrites dans le Code du Travail et non dans les accords d’entreprise ou de branche.
Dans les grosses boîtes, les négociations annuelles examinent obligatoirement les salaires et l’égalité salariale hommes-femmes. Désormais, ces négociations pourront n’avoir lieu que tous les trois ans. C’est une possibilité d’augmenter des salaires féminins déjà très bas qui disparaît. Avec comme conséquence une individualisation du rapport salarial. Le travailleur se retrouve isolé face à son travail et encore plus affaibli qu’il ne l’était déjà.

La suppression de l’examen médical d’embauche

Avec la loi El Khomri, le suivi médical des travailleurs-ses n’est plus obligatoire pendant la période d’essai et sera appliqué en fonction des conditions de travail, de l’état de santé et de l’âge du travailleur ainsi que des risques professionnels auxquels le travailleur est soumis.

→ Résultat : Les risques au travail sont largement sous- estimés, surtout pour les emplois féminins. Par exemple : une caissière porte environ 15 tonnes par jour. Même si le temps de travail en caisse d’une caissière est limité à un mi-temps, le risque de se blesser et la pénibilité du travail ne sont pas pris en compte par un suivi médical. On peut aussi citer les femmes de ménage exposées à l’amiante.

 

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UNE ATTAQUE DE PLUS CONTRE LES FEMMES ET LES PROLÉTAIRES

La loi El Khomri fait partie d’une série d’attaques contre les femmes et les prolétaires en général. Les conditions qui sont actuellement celles des couches les plus précarisées du prolétariat vont toucher tout le monde. On veut généraliser à la société entière la précarité que subissent déjà les femmes !

La situation des femmes sur le marché du travail, toujours moins bonne que celles des hommes, fait intégralement partie des moyens de coercition pour que les femmes continuent d’effectuer le travail domestique. Ce n’est ni un vieux reste d’une société en pleine évolution ni un moyen de « concilier vie professionnelle et vie familiale », mais un levier d’action qui profite aux capitalistes, et aux hommes en général. Le travail domestique effectué au profit des hommes est aussi un cadeau pour les capitalistes, qui paient moins cher la force de travail.

Les femmes subissent de plein fouet la crise. Depuis des décennies, elles ont absorbé une bonne part de la flexibilisation du marché du travail. Elles sont la variable d’ajustement des entreprises avec le temps partiel subi et légalisé. De plus, elles sont les premières touchées par les mesures d’austérité, les coupes budgétaires. Souvent précaires, chefs de famille monoparentale et responsables du foyer, les femmes sont plus dépendantes de l’État social et les premières touchées par les coupes budgétaires imposées par les politiques d’austérité (école, crèche, CAF, santé, chômage). La crise exacerbe aussi les rapports hommes- femmes puisque la précarisation entraîne une intensification de la double journée de travail, une augmentation de la part des tâches reproductives assumées par les femmes dans la famille, avec les conflits et les violences qui vont avec. Nous voulons que ces questions spécifiques soient discutées, élaborées dans le mouvement en cours, qu’elles permettent à toujours plus de femmes d’entrer dans la lutte !

LES QUESTIONS QUE POSENT LA SITUATION DES FEMMES FACE AU TRAVAIL SONT CENTRALES DANS CETTE OFFENSIVE GÉNÉRALISÉE CONTRE TOUTES ET TOUS. LA LUTTE EN COURS DOIT LES DISCUTER LARGEMENT !!!

« LA LUTTE DES FEMMES EST AU CŒUR DE LA LUTTE DES CLASSES ! »

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*Travail domestique
Ce n’est pas seulement les tâches ménagères. On veut nous faire croire que les femmes font ces tâches car elles relèveraient de qualités naturellement féminines (douceur, précision, patience, capacité à fermer sa gueule) et découleraient de l’amour qu’elles portent à leurs proches. Alors que c’est l’assignation des femmes à ces tâches qui fait exister le groupe femmes comme groupe « naturel ». Le travail domestique est donc le travail gratuit, sans limites temporelles, qui incombe aux femmes… le jour comme la nuit. Mais on est pas femme que dans la famille, on l’est aussi dans l’espace public (la rue, les espaces politiques) et dans le cadre du salariat (il faut être disponible et souriante, faire le café, etc.). Pour exemple : la direction d’Europe 1, interpellée par les syndicats sur les inégalités salariales hommes- femmes, a proposé des formations pour « décupler sa confiance en soi grâce aux coiffeurs et maquilleurs de L’Oréal », et « faire face à ses émotions au travail » !

** Reproduction de la force de travail
Le salaire n’est pas le prix de notre travail mais le prix d’achat de notre force de travail. Sur quoi est basé ce prix ? Comme pour toutes les autres marchandises, sur son coût de production et d’entretien. C’est ce qu’on appelle la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire tout ce qui est nécessaire au travailleur pour continuer à travailler.
Pour tout prolétaire, elle comprend nourriture, logement, biens de consommation courante mais aussi la santé. Au sens élargi, c’est la reproduction de « la race des travailleurs ». C’est-à-dire, le fait de faire des enfants, de les élever, mais aussi la formation de la future main-d’œuvre. Cette reproduction a d’abord lieu dans le cadre de la famille mais aussi par le biais de l’État. Dans la sphère privée comme dans la sphère publique, la reproduction de la force de travail repose essentiellement sur les femmes.

Signé le Glfm : Nous sommes un groupe de féministes issues des luttes du syndicalisme de précaires ou des mouvements sociaux. Pour nous il s’agit de mettre en avant le féminisme dans la lutte des classes, et d’intensifier la lutte des classes dans les espaces féministes.

Grève, blocage, sabotage… et stratégie.

Nous relayons un article, rédigé lors de la lutte contre la Loi Travail en 2016. Ce texte donne à réfléchir et est toujours d’actualité alors qu’un nouveau mouvement social semble se profiler à l’horizon. Article trouvé sur le site “Swaggcocos” (https://swaggcocos.wordpress.com/).

 

Grève, blocage, sabotage… et stratégie

Retour en analyse sur notre soif de blocage lors du mouvement, quand la grève eut peine a démarrer.

Dans le mouvement plutôt atypique de ces derniers mois, il y a des salariés qui participent aux journées de mobilisation d’une part, et ceux qui ne savent pas trop où se mettre mais voudraient continuer une fois passées les manifestations. Pour ces quelques militants, différentes alternatives se sont composées, aboutissant à des résultats sensiblement semblables : comités d’action, assemblées de luttes, segments radicaux des Nuits debout se sont conjointement développés dans la tendance aux actions de blocage. Ces blocages ont pu être de natures différentes : blocage de lieux de production (port de Gennevilliers, blocage de Macdo…) ou blocage de flux (rails, périphériques…). Mais quelles qu’aient été les lieux où la nature du blocage (on parle ici uniquement des blocages organisés par des militants extérieurs, sont exclus les blocages dans le cadre d’un conflit de travail comme c’est le cas pour les routiers), ils semblent composer une stratégie obsolète à ce stade du mouvement, une stratégie qui n’est pas payante. Stratégie sur laquelle le mouvement aurait tout intérêt à prendre du recul, et à discuter. C’est sans mépris pour ceux qui font – et parmi lesquels nous nous trouvons – et en saluant les nombreuses initiatives qui ont lieu, ce qui est toujours mieux que rien, que nous rédigeons ce texte.

Pour commencer il faut bien constater que les seuls blocages qui ont fonctionné (à l’exception notable du très réussi blocage d’une plate-forme de distribution à Bordeaux, tenue avec le soutien des routiers, et sans doute d’autre blocages moins médiatisés, mais qui ne constituent pas une majorité) l’ont été à l’initiative des salariés concernés : Macdonald’s lorsque les grévistes étaient présents, blocages des embauches à La Poste. Le blocage exogène (venant de l’extérieur, sans appui sur les salariés), lui, n’a jamais fonctionné : ni au port de Gennevilliers, ni dans les Macdonald’s dont le personnel n’était pas gréviste, et on peut supposer que, sur ce modèle, il ne fonctionnera nulle part : pas plus dans les aéroports que dans les enseignes de distribution.

La grande crue bloque les flux… sans grévistes

Lorsque nous disons que ces blocages ne fonctionnent pas, c’est du point de vue du mouvement : évidemment, pour une heure ou deux, parfois plus, ils permettent de stopper la production. Le patron, le rentier, le capitaliste, perdent un petit chiffre. Mais ils ne fonctionnent pas du point de vue de la mobilisation. On peut toujours bloquer une route, même à quarante, et empêcher ainsi les travailleurs de se rendre dans leur boîte : l’effet n’est jamais celui d’une grève, initiée par les travailleurs, car ni la conscience ni l’organisation ni l’autonomie ni la lutte des salariés n’y sont. Il faut avoir l’objectif à l’esprit : l’objectif, c’est la lutte sociale et massifiée, la perte de chiffre d’affaire, un moyen. Que la grande crue arrive à Paris, et les flux comme la production seront bloqués : mais la révolution n’aura pas lieu, car la crue – le blocage – n’est pas une expression de la lutte des classes. Nous pouvons bien bloquer un Macdo, un port… : nous ne sommes la plupart du temps ni équipiers, ni dockers. L’effet n’y est pas. Du point de vue des salariés sur place, lorsque l’action n’est pas concertée, il n’y a au mieux pas d’effet du point de vue de la nécessité de s’investir dans la lutte ; au pire, le dégoût de voir des militants – parfois plus privilégiés – prétendre apprendre quelque chose, sauver quelque chose, d’un lieu où ils n’ont pas mis les pieds, auquel ils ne connaissent rien et où ils ne reviendront pas.

 

mcdo bloqué loi travail

 

 

Maintenir un niveau de conflictualité… mais comment ?

Ces problèmes ne sont certes encore que des petits inconvénients incommodes d’un mouvement social ; l’enjeu, pensons-nous, étant de maintenir autant que cela est possible et par tous les moyens un niveau d’agitation et de conflictualité acceptable pour continuer la lutte. Mais il y a quelque chose de plus déterminant dans cette stratégie de blocage, à long terme : c’est qu’elle est un aveu de faiblesse. Au contraire des salariés qui participent aux journées de mobilisation, si nous ne savons pas « où nous mettre », c’est précisément que notre lieu de travail n’est pas en grève, notre boîte n’est pas occupée. Nous devons bloquer chez les autres, car nous n’occupons pas notre propre lieu de travail. C’est de manière générale un aveu de faiblesse – nous ne sommes pas capables –, c’est aussi une position de repli – nous ne pouvons pas ou ne voulons plus faire ce travail considérable et souvent pénible qui est de mobiliser ses propres collègues, son propre secteur. Il est vrai que les cadres syndicaux, les outils et la conjoncture ne sont pas favorables, et cette faiblesse n’est en aucun cas une faute personnelle. C’est un événement social ; mais les faits sont là.

Nous ne sommes pas en 68

Le mouvement actuel est atypique : il ne ressemble pas aux modèles que des fées pleines de bonnes intentions lui avaient proposé. Ce mouvement-ci n’est ni 1968, ni 2006, ni 2010 ; il ne pouvait pas l’être. Aussi pendant deux mois, chargé de ces bonnes intentions, le mouvement n’a pas cessé de commencer sans statuer sur son rythme, sa forme ; il ne prend finalement la forme qui semble devoir être la sienne au moment le moins opportun, lorsque tout pourrait sembler joué. Cette forme qui est bien celle du mouvement actuel, c’est celle de l’absence des fonctionnaires à l’exception de secteurs en lutte propre (hospitaliers, postiers, cheminots), de cortèges en conséquence moins fournis, mais dans lesquels la présence ouvrière est plus visible et la combativité beaucoup plus forte (comme la tolérance à la violence). De surcroît, le mouvement arrive dans une période de pénurie pour beaucoup de collègues : baisse des salaires, durcissement des conditions de management, augmentation des temps partiels et d’emplois peu sécurisants vis-à-vis du droit de grève, expliquent pour partie l’absence d’un certain type de salariés. Dans les boîtes, le contexte de mobilisation est donc très difficile ; la grève, épisodique. Vint le blocage.

 

blocage mcdo

Retour à la base

Avec le recul que nous donnent trois mois de mouvement, nous pouvons commencer à envisager de discuter cette stratégie. Elle semble ne mener nulle part et faire la démonstration d’une incapacité militante. Nous avons pourtant besoin d’agir : et pour que la critique que nous formulons fraternellement ne devienne pas une caution à l’attentisme, il faut envisager sous quelles autres modalités nous pouvons travailler. Il nous semble qu’elles sont de type syndical, un travail rébarbatif mais qu’il faudra bien mener : collages, rédaction et distribution de tracts, information partout. Également, sur le plus long terme, l’investissement dans des structures syndicales locales : quelques militants révolutionnaires peuvent susciter beaucoup de combativité dans leur boîte, leur secteur, en redressant la ligne des syndicats en présence. Les secteurs combatifs, victorieux, qui aujourd’hui sont présents en cortège avec le plus de détermination, sont de ceux qui ont éprouvé ce lent et pénible travail : cortège des salariés de la CGT Carrefour Market, lutte des femmes de chambre de l’hôtel Campanile, des personnels de nettoyages OMS…

En tant que révolutionnaires, ce « retour à la base » est inconditionnel. Mais tout en se posant comme nécessaire, il ne doit pas faire oublier qu’un mouvement se joue sur un double-plan : celui de la massification, et celui de son orientation. Le travail à la base assure la massification, et permet de conforter la combativité dans des secteurs où nous pouvons formuler des perspectives et mots d’ordre révolutionnaires ; l’orientation, elle, s’appuie sur une vision globale du mouvement, pour laquelle il faut formuler tant des éléments de programme que des perspectives qui doivent s’avérer politiques. C’est ce gigantesque travail que nous avons encore devant nous, dans une période qui pourrait bien se trouver favorable : la grève reprend, les organisations ouvrières redécouvrent qu’elles ont la main sur le pays, la production, et que le soutien populaire est massif. La dynamique est bonne ; à nous de l’appuyer.

Par ailleurs, cette perspective, adressée à des camarades qui peuvent légitimement douter du principe d’organisation syndicale, « tort le bâton » dans le sens d’une politique syndicale. Mais il ne s’agit pas de se voiler la face : comme toute structure, les syndicats ne sont ni « bons » ni « mauvais », ils forment des organes nuancés sur lequel la lutte des classes doit s’appuyer de manière « utilitaire ». Ainsi, le mode d’organisation syndical peut être à un certain moment un facteur de combativité, par les garanties matérielles qu’il propose (caisses de grève, etc.) et l’ »unité de volonté » qu’il met en place sur la base de conditions matérielles vécues par les travailleurs. L’investissement à la base ne doit pour autant pas être la légitimation des appareils syndicaux, organes profondément et structurellement réformistes.

Développons les stratégies médiatiques de nos mouvements

Un texte intéressant sur un sujet trop souvent négligé dans les milieux radicaux, trouvé sur le site de “Rebellyon” (https://rebellyon.info/).

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Ce texte, tiré du site anarchiste It’s Going Down (IGD), même s’il est tourné vers les Etats-Unis, fait cruellement écho à la situation en France et en Europe. En effet, à l’heure des réseaux sociaux, rares sont les stratégies porteuses d’espoir sur le web anarchiste français. Si Rebellyon, le réseau Mutu et ses centaines de milliers de visiteurs mensuels, dénotent un peu, un grand travail reste à accomplir pour contrer l’hégémonie réactionnaire de l’extrême droite et de la presse bourgeoise.

 

Développons les stratégies médiatiques de nos

mouvements

À It’s Going Down (IGD) aux USA, nous parlons beaucoup de stratégie, de la manière de construire nos capacités, et aussi de comment grossir comme une force matérielle au sein de nos communautés. Mais il y a une chose dont nous avons peu parlé, c’est le besoin pour davantage de gens de mettre en place des médias alternatifs et de contre-informations là où ils se trouvent.

Comme nos amis le signalaient dans Puget Sound Anarchists, une plateforme en expansion pour les anarchistes du Pacifique Nord-Ouest, si la croissance de médias comme IGD est importante, il en revient également aux gens à une échelle locale, de construire leur propre média local et autonome ; pour pousser à décentraliser à la fois comment nous obtenons nos informations et qui les relayent.

Par ailleurs, comme nos ami-e-s de Crimethinc l’ont montré, une partie importante du renforcement de nos luttes et de notre force ne relève pas seulement des tactiques et des stratégies que nous déployons dans les rues et dans nos communautés, mais aussi la façon dont nous diffusons nos récits, nos idées, nos visions, et nos arguments dans les luttes, au fur et à mesure qu’elles ont lieu. Ne pas le faire, c’est laisser la place aux libéraux, aux réformistes et aux opportunistes qui n’hésiteront pas à nous balayer, à nous attaquer, et à nous balancer.

En termes d’utilisation de plateformes de médias, nos ennemis d’extrême-droite ont pris une énome avance sur nous, qu’il s’agisse de l’usage de Twitter, des livestreams ou de chaînes Youtube.
Par exemple, alors qu’IGD a eu 700 000 visiteurs uniques en avril 2017, ce qui constitue un nouveau record pour nous, il s’agit d’un chiffre ridicule par rapport aux millions de visiteurs du Daily Stormer, l’un des sites de référence des néo-nazis, sans même parler d’un site comme Infowars.

L’une des raisons pour lesquelles les médias de l’extrême droite et de “l’alt-right” prennent de l’ampleur, c’est que pour chaque événement, ils crééent des médias pour pousser leurs idées dans la discussion, poussant le cadre du débat de plus en plus loin à droite. En résumé, l’un des éléments de leur stratégie médiatique consiste à construire une capacité d’intervention importante au sein du débat public ; et même ils publient régulièrement des “fake news”, des informations bidons et des provocations racistes pour arriver à leur fin et cela fonctionne plutôt bien.

En résumé, nous avons besoin de davantage de personnes produisant des médias, et de tous les genres. Nous avons besoin de gens faisant des vidéos anarchistes de santé et de fitness, des points de vue personnels sur les événements en cours, davantage d’analyses et de reportages, et plus de podcats. Mais par dessus tout, nous avons besoin de médias dont l’objectif est d’influencer à la fois la manière de raconter les choses qui impactent nos vies et le débat lui-même ; chercher à discuter avec la population la plus large possible, et pas simplement un petit milieu isolé.

Pour être clair, il ne s’agit pas d’appeler les gens qui se battent dans les rues ou organisent des mouvements à devenir des producteurs d’informations, mais plutôt à ce que la création de médias devienne une partie intégrante de nos stratégies d’organisation quand nous nous lançons dans la lutte, au même titre que l’organisation face à la répression ou le soutien aux prisonniers.

Ce que beaucoup ne comprennent pas

L’une des premières erreurs que font les gens, c’est que souvent leur interface avec le public ne contient quasiment aucune information sur ce que fait leur groupe, son objet, et ce qu’il a réalisé. Les réseaux sociaux sont plein de comptes d’anarchistes, de syndicalistes révolutionnaires, d’antifascistes et d’autres groupes qui se contentent de partager des liens. Or, si nous devons avoir une présence en ligne, c’est pour impliquer les gens dans le travail d’organisation que nous menons. Ça ne signifie pas qu’il ne faut pas partager d’articles, mais si nos espaces d’organisation en ligne se contentent de publier des liens, alors ils ne seront que ça. Nous devons améliorer notre capacité à montrer ce que nous faisons, les événements que nous organisons, et les contenus originaux que nous créons.

Cela nous amène à une deuxième erreur récurrente : la plupart du temps, les gens n’écrivent pas sur toutes les actions trop cool qu’ils mènent ! Et on le comprend, parce qu’écrire peut être extrêmement chronophage, et pour cerain-es, intimidant. On doit d’abord se rappeler qu’il n’y a pas besoin d’être le meilleur auteur au monde pour écrire quelque chose d’intelligent. Et qu’il est très important que le monde sache ce que vous et votre groupe faites. Pour faire court, cela nous permet de savoir que nous ne sommes pas seuls, ça donne de nouvelles idées, ça nous inspire. Mais si tu ne créés pas ce média, si tu ne prends pas 30 minutes pour rendre compte de ton action, pour mener une réflexion, pour monter une vidéo, ça n’aura pas ces effets.

Par ailleurs, beaucoup de groupes ne parviennent pas à sortir leurs histoires dans des délais assez rapides. En tant qu’anarchistes, nous sommes aux premières lignes des émeutes, des grèves, des occupations et des luttes partout dans le monde. Cela signifie que nous sommes souvent au coeur de situations que la plupart des journalistes ne contemplent que de l’extérieur. Cela signifie aussi que nous sommes en position de rapporter certains des témoignages les plus vibrants et excitants. Mais si nous ne nous appliquons pas à sortir cette histoire dans un délai pertinent, l’énorme impact que peut avoir notre analyse et nos idées sur les événements en cours risque d’être rapidement amoindri.

Un autre point qui doit être martelé, c’est qu’il ne suffit pas de publier quelque chose sur internet pour que cette chose se manifeste dans la vraie vie. A IGD, nous voyons souvent (surtout dans le cas de nouveaux groupes ou collectifs) des gens publier des appels pour des actions ou des événements, pensant qu’il suffit que l’appel soit en ligne pour que du monde se pointe. Ce n’est pas si facile. Informer les gens que quelque chose se passe n’est qu’un aspect de la bataille : il faut aussi travailler et s’organiser de manière à ce que les gens viennent aux événéments et aux actions. Il faut aussi prendre en compte qu’une fois l’information publiée, la police et l’extrême-droite sont alertées. Les réseaux sociaux et internet sont des outils, et de bons outils, mais il ne faut pas s’imaginer qu’un post a des effets magiques. Une fois de plus, cela doit s’inscrire dans une statégie sur comment nous mettons en avant et organisons nos actions.

Enfin, nous devons travailler à ce que nos médias soient les plus beaux possible. Si vous n’avez pas les compétences, les connaissances, ou accès à Photoshop, demandez à un·e ami·e, ou trouvez des ressources gratuites en ligne. Gagner la guerre médiatique implique notamment de mettre de l’amour et de soigner les détails dans notre travail.

Développer une stratégie médiatique pour nos manière d’organisation

Quand nous nous organisons, lançons une campagne, démarrons un projet, ou partons mener une action, nous tenons compte de beaucoup de choses. Rencontres, création d’une legal team et d’une équipe médic, nous essayons de tout anticiper. Mais souvent, la question des médias est la dernière sur la liste. Plutôt que de compter sur les médias mainstreams et les journalistes “libéraux” pour qu’ils racontent notre histoire, nous voulons construire notre capacité à parler par nous-mêmes. Si IGD est une ressource, sans personne sur le terrain nous n’aurions rien à publier. Alors à quoi pourrait ressembler une stratégie médiatique ?

Premièrement, nous devons construire des plateformes locales pour atteindre les gens. Cela suppose de créer des comptes sur Twitter et Facebook, et des sites mis à jour régulièrement.

Deuxièmement, nous devons rendre compte et discuter de nos actions et de nos efforts d’organisation, et échanger sur ce qui mène à conduire ces actions. Troisièmement, cela veut dire que nous devons mener nos actions, nos campagnes et nos luttes en sachant comment les gens peuvent s’informer sur ce qui se passe. Est-ce que certain-es feront un livestream, une vidéo, des tweets, des mises à jour régulières ? Comment protéger les personnes qui ne veulent pas être filmées ? Qui peut écrire quelquechose avant ou après ? Comment utiliser les médias pour repousser les attaques des media dominants, … et de l’extrême-droite ?

Enfin, nous devons travailler à contextualiser nos actions, et promouvoir nos visions auprès du grand public. Cela suppose de créer des médias qui peuvent relayer nos arguments au public le plus large possible.

Ne pas avoir peur de se lancer

L’un des aspects les plus intéressants d’un projet comme IGD, c’est qu’il donne à voir la grande diversité d’actions et de projets menés sur le territoire de ce qu’on appelle l’Amérique du Nord. L’organisation des travailleurs, la construction d’infrastructures, la lutte contre les oléoducs et l’écocide, le soutien aux prisonnier-ère-s, la résistance aux expulsions, la lutte antifasciste… Voir tant de gens faire tant de choses est inspirant. Plus nous créons une culture de création de médias autonomes et d’amplification de nos voix, plus les gens feront attention à ce que nous avons à dire et rejoindront la discussion.

Quelques idées pour démarrer :

  • Créez un site de contre-information. Vous ne savez pas trop comment mettre au point un site web ? Blackblogs constitue un bon point de départ.
  • Créez des comptes sur les réseaux sociaux pour votre groupe. Informez les gens de ce que vous faites et des événéments à venir.
  • Produisez une forme de revue, d’émission vidéo, de podcast, pour aller plus loin dans l’analyse et l’expression d’idées.
  • Réalisez des comptes rendus des actions et campagnes menées, et travaillez à écrire des analyses et des critiques sur la situation nationale et locale.
  • Mettez-vous en lien avec d’autres groupes au niveau local et régional. Développez votre capacité à vous unir pour amplifier l’écho du média que vous créez.

Comme le disait une vieille expression d’Indymedia — Faites un média, foutez le bordel !

P.-S.

Article posté sur IDG traduit par le réseau Mutu .

Comment le Front National contrôle “ses” territoires et ses administrés

Nous relayons ici un texte trouvé sur le bon site “Mondialisme.org” (http://mondialisme.org/) qui recense les tactiques utilisés par le FN pour asseoir son pouvoir là où il a réussi  à être élu. Le texte s’accompagne aussi d’une réflexion sur le terme de “national-populisme” qui peut caractériser politiquement le FN et sur les limites de la gauche institutionnelle (et aussi radicale) face à celui-ci.

Le texte peut être télécharger en cliquant sur le lien ci-dessous.

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Procès contre la BAC de Rennes

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST…

 

cet article est extrait du site de la défense collective de rennes ( https://defensecollective.noblogs.org/post/2017/07/25/il-etait-une-fois-dans-louest/)

 

 

Jeudi 20 juillet au soir comparaissait sur le banc des accusés le N°1 de la Brigade Anti-Criminalité rennaise, le Major Philippe Jouan. A la suite d’une enquête préliminaire menée pour des faits ayant eu lieu le 5 mai dernier, le tribunal correctionnel a été saisi par le procureur de la République pour les charges de violences PAR agent dépositaire de l’autorité publique, faux en écriture publique et dénonciation calomnieuse.

PROLOGUE

Pour nous qui assistons régulièrement au procès des manifestants et des cohortes de ceux que les magistrats appellent les “droits communs”, le fait de voir le chef des BAC rennaises (BAC de nuit et BAC de jour) sur le banc des accusés est forcément quelque chose d’assez spécial, d’autant que la police locale a été très peu mise en cause ces dix dernières années selon les dires de plusieurs pénalistes habitués de la chambre correctionnelle de Rennes.
L’évènement est d’autant plus marquant qu’il s’agit d’une véritable figure locale de la rue, “Philippe” ou “Fifi” étant connu aussi bien des manifestants que des jeunes des ZUP de Rennes pour ses méthodes, son attitude et son style vestimentaire, situés à mi-chemin entre l’homme de main de Tony Soprano et Tchéky Karyo dans Doberman.
C’est un taulier très influent de la police : il cumule 30 ans de carrière chez les forces de l’ordre où il arrive à Rennes au début des années 90 (dans la période de formation de la BAC), il fera partie de différents services dont le RAID (le GIPN à l’époque, avec lequel il effectuera des missions à la fin des années 2000 au Liban et sera décoré). Mais surtout, il est le formateur au tir et aux techniques d’interpellation de tous les flics de Rennes depuis 1996, et finira par prendre la direction des équipes BAC de jour et de nuit en 2014.

Son avocat, maître Birrien, percepteur officiel des forces de l’ordre dans la collecte des parties-civiles et avocat de militants d’extrême-droite à ses heures perdues, se retrouve pour le coup du côté de la défense, là où il déchaîne habituellement ses charges contre la “haine anti-flic”…

La juge qui préside l’audience est celle-là même qui a condamné les cinq camarades pour l’affaire du motard quelques semaines plus tôt, et le parquet est représenté par le procureur de la République lui-même, Nicolas Jacquet, signe de l’importance que revêt l’affaire pour le pouvoir judiciaire.

Si aucun communiqué de syndicat policier n’a à priori été publié (ce qui indique peut-être aussi le degré de puanteur du dossier), un groupe important d’officiers de police en civil est présent dans la salle : les bacqueux évidemment (visiblement très tendus), mais aussi les responsables de différents services comme le chef de la Compagnie Départementale d’Intervention, des pontes de la brigade des Stupéfiants, de la BRI, quelques procureurs…

De l’autre côté de ce rassemblement de tous les cowboys de la ville, quelques indiens (notamment des camarades syndiqués) entourent le jeune qui a subi la “fois de trop” des pratiques de Philippe Jouan et de la BAC de Rennes.
Les vautours de Ouest-France, Samuel Nohra en tête, attendent patiemment dans leur recoin pour se partager les restes.

Les regards se croisent, s’épient, la tension est palpable dans la salle.
Tous les ingrédients sont réunis pour assister à ce qui sera moins un polar noir qu’un mauvais western dans le plus pur style de la police rennaise…

LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND

Toute cette histoire remonte au vendredi 5 mai dernier, le lendemain d’une manifestation “Ni Le Pen Ni Macron” dans les rues de Rennes pendant laquelle plusieurs camarades seront placés en GAV illégalement. Dans le quartier de Sarah Bernhardt une patrouille de bacqueux rôde et décide de procéder à un contrôle d’identité sur plusieurs individus, il est question d’une transaction de stupéfiants…
De retour au commissariat central, le sheriff Fifi et sa bande ont ramené dans leur panier un jeune que nous nommerons Sony. Ce dernier est placé en garde-à-vue et en ressort avec une convocation au tribunal pour rebellion, possession de stupéfiants et violences sur agent dépositaire de l’autorité publique. Il ressort également avec une blessure au visage et gratifié d’une poursuite au civil en la personne du major Fifi, la charge de violences sur agent s’accompagnant le plus souvent d’une plainte par le policier histoire de récupérer des dommages et intérêts sur le dos des accusés (et c’est là qu’entre en scène généralement l’avocat des flics maître Birrien).

Jusque-là rien de bien surprenant, une affaire somme tout banale comme on en voit régulièrement passer au tribunal. Les procès se fondent sur les déclarations des policiers à travers leurs procès-verbaux, les défenses reposent alors sur la personnalité de l’accusé ou dans les meilleurs des cas sur des failles dans les procédures…

Dans l’affaire de l’interpellation de Sony à Sarah Bernhardt, ce sont des incohérences grossières dans les procédures qui vont éveiller l’attention de l’institution, à tel point que le procureur de la République va lancer une enquête préliminaire qui va conduire à la saisie d’enregistrements de vidéo surveillance et à plusieurs auditions de témoins.

L’enquête dévoile rapidement des failles béantes dans la version des flics, à cela s’ajoute la plainte au civil de Sony qui s’appuie sur les constatations d’un médecin.
Le procureur découvre les conclusions de l’IGPN : un interpellé blessé, une vidéo et des témoins qui accablent le Major Fifi, des falsifications grossières d’un procés-verbal et d’une main courante pour appuyer la version du chef de la BAC… L’institution doit réagir pour se protéger, le Major Fifi, après avoir été auditionné par l’IGPN, reçoit sa convocation au tribunal. Le ministère public l’accuse de violences, de faux en écriture et de dénonciation calomnieuse. Le Major se retrouve sur le banc des accusés, et celui contre qui il avait porté plainte se retrouve dans son rôle de partie-civile, le monde à l’envers…

Tout au long du procès, chacun des acteurs de ce spectacle va dresser un portrait différent du Major Fifi. Pour la défense c’est un bon flic, pour la parti-civile une brute et pour le ministère public c’est le symbole du truand qui a falsifié des documents officiels et qui a rompu le lien de confiance entre la police et la justice.

L’élément déterminant qui a permit la tenue de ce procès est la vidéo de surveillance du bar PMU de Sarah Bernhardt.

Un justicier dans la ville :

La scène du bar nous rappelle celle d’un épisode de série. Sony entre le premier dans le saloon, il se précipite pour chercher un refuge au fond de la pièce matant derrière lui son poursuivant. Le sheriff fait son entrée, revêtu d’une superbe chemise à carreau. Sony parait, selon les témoins, effrayé – normal quand on est une “mûle” – affirme devant la juge le sheriff Fifi. A l’inverse de Sony, il parait calme, serein, il avance en marchant focalisé sur sa proie qu’il sait prise au piège. Il ne semble pas prêter attention aux autres personnes dans la salle, il parait habitué du lieu. Sony se retrouve dos au mur, derrière une table pour se protéger, en vain. On le voit ensuite tomber au sol alors que Fifi est à son contact, Sony est assis quand son agresseur lui assène un coup de genou en plein visage.

La vidéo est nette, Sony est soumis et vulnérable, il ne donne aucun coup pouvant justifier une telle réaction.
De toute façon, et il en sera débattu au cours du procès, rien dans la formation que reçoivent les fonctionnaires de police ne peut justifier un coup au visage. Le procureur s’est entretenu avec un expert des techniques d’interpellation et verse au dossier un manuel de méthodologie des gestes pour neutraliser un individu.
La juge quant à elle fait la distinction entre résistance active et passive. Sony n’était pas violent, il n’adresse aucun coup au Major, il refuse simplement de se laisser embarquer, il est donc en résistance passive.
je lui met un coup de genou juste pour le désorienter, pas pour lui nuire, mais il résiste” déclare Fifi à la juge.

Les témoins du bar, cité par l’IGPN, déclarent que “la victime est paniqué et recroquevillé“, un autre dit “qu’il avait peur“.

Une seconde vidéo prise d’un autre angle, qui sera diffusée pour répondre à la défense du Major, nous révèle l’environnement proche d’eux. La défense repose sur “l’hostilité” des gens du bar PMU, une hostilité qui justifierait la violence exercée contre Sony par le bacqueux au nom d’une supposée situation d’urgence.
je dois l’exfiltrer, je suis tout seul, des gens me disent de le lâcher...” se justifie t-il.
On peut observer cinq personnes, à plusieurs mètres d’eux, ils sont passifs, certains ont les mains dans les poches. Après le coup de genou l’un d’eux se rapproche pour protester, c’est une personne âgée qui se fait vite repousser d’un coup de bras du sheriff au premier pas dans sa direction…

Fifi effectue un étranglement autour de sa proie et se dirige vers la sortie alors qu’au même moment son collègue le rejoint dans le bar.
Rien sur la vidéo ne permet d’affirmer une quelconque menace représentrée par les gens présents sur la scène. La défense argumentera que nous ne disposons pas de l’audio pour appréhender dans toute sa mesure le climat d’hostilité qui règne dans ce lieu.

Voilà pour la partie visible des faits, à l’exterieur du saloon le sheriff affirmera que Sony a tenté de fuir, lui aurait en même temps assené un coup de pied qu’il aurait vaillament repoussé du bras (il en aurait gardé un hématome preuve d’une blessure dans l’exercice de ses fonctions). Il affirme ensuite que Sony se serait jeté sur un réverbère…ce dernier prétend au contraire que c’est le Major qui l’y aurait poussé…

Fifi sait bien que sa version des faits à l’exterieur ne peut pas être remise en doute par la vidéo, les procès-verbaux sont les seuls éléments qui établissent LA vérité, une vérité déjà remise en cause dans cette affaire par les incohérences et les mensonges flagrants des flics.

Deux associés et une cloche :

Après la mise à mal de la version officielle de la scène du bar par la preuve vidéo, c’est au tour de la procédure administrative, qui répond à l’accusation de faux en écriture publique, d’être battue en brêche. Le flic de terrain laisse alors la place au flic de bureau.

Le sheriff rentre au commissariat avec son jeune interpellé sous le bras. Comme après toute arrestation, l’agent qui y a procédé doit remplir un Procès-Verbal d’interpellation. Selon ses dires, il aurait été incapable d’écrire lui même ce PV, la faute en incomberait à sa blessure au bras qui l’empêche de taper au clavier et même de le signer ! Qu’à cela ne tienne, un collègue OPJ lui prête main forte, il écrit sur sa dictée et utilise son propre nom pour constater la version. Mais alors pourquoi avoir utilisé le nom de son collègue sur le PV, le mélant ainsi à l’affaire alors qu’il n’était même pas présent dans les faits ?

Un procès-verbal écrit à chaud qui, confronté à la vidéo du bar et aux témoins, révèlera que tout n’est qu’affabulation. Il relate dans ses écrits, ou plutot dans ceux de son associé OPJ, avoir reçu des coups de la part de Sony à l’intérieur et à l’extérieur du bar. S’il explique en substance que le premier réflexe du jeune homme a été de “se jeter contre un mur” (un phénomène comportemental manifestement fréquent au contact de la BAC) il ne fait en revanche aucune mention de son coup de genou destiné à “désorienter” l’interpellé…
Devant la juge il se justifiera d’avoir “fait au plus court” l’écriture du PV, d’avoir fait “un package” ou “un canevas” des évènements pour rentrer plus vite à la maison se reposer…

Il justifie “sa précipitation” par la fatigue et par sa position hierarchique. En temps normal il ne procède pas aux interpellations, il ne fait que “manager” son équipe de terrain donc il n’a pas à rédiger les PV d’interpellations.
je n’ai pas l’habitude de taper” déclare l’accusé, provoquant quelques crises de rire dans la salle…

Le deuxième associé, c’est son collègue bacqueux qui est venu le soutenir et l’a “aidé” à sortir du bar. Ce dernier n’a pas assisté aux coups dans le PMU, ni à l’extérieur d’ailleurs, le Major dira même de lui sur un ton amer qu’il ne devait pas être présent ce jour-là si ce n’est pas raconté dans son PV.
En effet, dans le procès-verbal du subordonné de Fifi, aucune mention n’est faite de violence que ce soit de l’un ou de l’autre, avec un rapport en complète contradiction avec celui de son supérieur. Il était tard ce soir là, ils n’ont probablement pas eu le temps de se concerter…
L’ironie du sort veut que cet agent de la BAC ne soit autre que Jérémie Falaschi, le même qui a procédé à l’interpellation le 27 avril dernier d’un manifestant accusé de jet de projectile. C’est celui là même que des témoins de la scène décriront comme faisant partie du groupe de policiers aperçu en train de mettre des pierres dans les poches de ce manifestant lors de son interpellation. Des déclarations sous serment qui leur vaudront d’être menottées en plein tribunal et d’être conduites devant un juge d’instruction pour faux témoignages [1] avant d’être relachées faute d’éléments probants…

Fifi le cochon truffier :
Le flagrant délit de transaction de stupéfiant n’est pas non plus mentionné dans les PV. Or pour justifier d’un contrôle d’identité il doit soit être question d’un flagrant délit ou bien d’une autorisation du procureur de procéder à des contrôles en liant un périmètre donné avec des types d’infractions.
La juge relèvera également que devant l’IGPN aucune mention n’est faite d’un quelconque flagrant délit…
Le Major finit par admettre qu’il n’a pas vu le flag de ses yeux, mais qu’il l’a senti et qu’il l’a supposé !
Son avocat insiste plus tard sur ce point : “avoir du flair ça fait parti du métier de policier“, “il y a les choses que l’on voit et celles que l’on sent“…

Pour quelques dollars de plus :

La troisième charge retenue par le ministère public contre le sheriff est celle de la dénonciation calomnieuse, c’est-à-dire la tentative de poursuivre Sony pour violences. Après son interpellation musclée, Fifi a déposé une plainte au civil, justifiée selon lui par un coup de pied qu’il aurait réussi à parer du bras laissant un hématome comme preuve de la violence de l’interpellé.
Mais voilà il n’est pas fait mention de ce coup dans les déclarations de son collègue qui était présent au moment des faits que décrit le Major dans le PV d’interpellation.
Cela semble tellement devenu un automatisme dans les méthodes des flics, se porter systématiquement partie-civile et confondre résistance passive et active. Attirant quand on peut arrondir ses fins de mois au tribunal, on tabasse et on rackette ensuite en se faisant passer pour une victime.

À la barre, Sony partage sa conversation avec le chef de la BAC dans la voiture en route pour le commissariat :
il a dit dans la voiture qu’il avait du sang sur le bras et qu’il devait porter plainte“.
Puis son échange avec un OPJ en garde-à-vue :
Quand j’étais en GAV, on m’a dis que j’irai en prison pour violences sur agent“.

L’OPJ lui dira même qu’il a de “la chance d’être tombé sur un moins bon flic” (la juge surprise le reprend sur cette déclaration)…Un vrai bon flic n’aurait pas tabassé un type devant caméras et témoins et n’aurait pas bâclé les formalités administratives.

La juge pressionera Fifi à plusieurs reprises, vidéo à l’appui, afin qu’il reconnaisse qu’il a produit un faux en écriture et qu’il n’a pas été violenté dans le bar contrairement à ce qu’il avait écrit dans le PV. Plus étonnant encore, quand la juge le cuisine, Fifi s’embrouille, il varie d’une déclaration à l’autre quand il s’agit des faits à l’extérieur du bar. L’absence de vidéo lui permet d’entretenir encore une version sur la violence exercée par Sony dans sa tentative de fuite, mais il se ridiculise dans ses réponses.
Quand il se sent bousculé dans les échanges avec la juge il se réfugie en permanence dans la faute professionnelle.

A ses yeux, ce n’est qu’une faute procédurale, quand la juge lui demande comment il agirai si la scène devait se reproduire il répond : “je referai la même chose à froid“.

Et quand elle soulève le risque d’incarcération qui pesait sur Sony pour les faits de violences sur agent si il n’y avait pas eu de vidéo de la scène il lance sur le ton du défi : “mais vous pensez qu’il serait allé à Vezin ?

Sony conclu :
c’est pas simple d’être ici […] je suis ici parce que je sais qu’il y avait des caméras et des témoins.”

ANALYSE

QU’EST CE QU’IL SE JOUAIT A LA COUR CORRECTIONNELLE CE JOUR LA ?

Avec un peu de recul, il y a quelques éléments inattendus qui sautent aux yeux dans cette audience un peu grotesque, où le chef de la BAC de Rennes se fera malmener pendant près d’une heure par une juge qui mettra méthodiquement en pièce le bricolage administratif monté pour faire disparaître un coup de genou. Ce dernier, bien que totalement gratuit, reste cependant assez anodin au regard des méthodes souvent beaucoup plus graves et scandaleuses de Philippe et sa meute de brutes sadiques qui écument les manifs et les ZUP de Rennes (meurtre de Babacar, loi Travail, Bagelstein, manifs du soir du premier tour, affaires des témoins…).
Et au delà de ça, qu’est ce qui fait qu’un type censé former la quasi-totalité des flics rennais en arrive à se faire prendre comme un débutant aux ficelles grossières ?
Comment un vieux briscard de la répression, habitué à envoyer des bataillons d’inculpés à la barre et à gratter systématiquement des parties civiles, peut être amené à bafouiller une défense aussi misérable devant des juges, des procureurs et des avocats au ton incroyablement infantilisant ?

La BAC, plus qu’une police, un rapport social quotidien

Ce qui nous semble assez clair, c’est que la distance professionnelle, politique, et même linguistique qui séparait Philippe Jouan des magistrats, s’explique fondamentalement par le fait que la BAC rennaise (dont il est la caricature absolue) est une pure police de proximité.

Pour Philippe Jouan, le quartier de Sarah Bernardt, c’est son terrain de chasse, un territoire où tout le monde le connaît tellement bien qu’il n’a même plus besoin d’exhiber son brassard pour se faire identifier par la population (même la juge le concèdera, envoyant aux oubliettes la requêtes de l’avocate à ce sujet).
Le saloon-PMU est un de ces lieux sur lesquels il veille personnellement, en témoigne ses rapports étroits avec le gérant à qui il a donné son téléphone portable individuel, en lui demandant de fermer un des accès pour que les dealers ne puissent pas prendre la fuite lorsqu’ils voient Fifi et sa bande débouler.
Le jeune Sony, qui est arrivé sur Rennes en décembre 2016, fait figure d’étranger, c’est le Kid qui débarque en ville. Vite repéré par un shérif qui tient les murs, celui ci va en quelques mois se charger de lui mettre deux énormes coups de pression, moins pour mener des poursuites judiciaires que pour lui faire rentrer dans le crâne les règles de la rue à grands coups de genou en plein visage.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette violence n’est pas destinée à faire déguerpir de la ville les “nouvelles têtes“, elle s’inscrit dans la construction d’une relation de soumission quotidienne, marquée par les coups de pression physiques sur les corps, mais également par la construction d’une relation de familiarité, d’une connivence qui mêle la terreur et le paternalisme : Sony relate ainsi comment Philippe, après lui avoir infligé une raclée de rigueur, lui a confié qu’il “l’aimait bien“, et “qu’il trouvait ça dommage, qu’il devrait porter plainte contre lui“. Le chef de la BAC n’a d’ailleurs eu de cesse de répéter qu’il n’avait aucun grief contre lui, qu’au contraire il l’aimait bien, qu’il trouvait “juste dommage” de le trouver dans la rue de la sorte.
L’épisode où après avoir “extrait” (à grands coups de coude dans la face) Sony une première fois d’une tour de Clémenceau, “Fifi” a offert son blouson au jeune homme dont le t-shirt était en miette en lui tapotant l’épaule, témoigne de cette volonté de construire une “relation de rue” marquée par le bizutage viril et la soumission à une figure de “parrain” local.

Être dans la BAC à Rennes, et Philippe Jouan l’incarne parfaitement, c’est entretenir un rapport au monde qui mêle une emprise sur les gens, les lieux, les objets, et une paranoïa constante vis-à-vis de l’ensemble de la population qui auto-justifie de manière absolue leurs méthodes.
Alors que la vidéo montre des clients du bar complètement apathiques (la plupart sont des post-cinquantenaires absorbés dans le PMU), complètement dépassés par la violence de la scène (même le type qui s’approche de Sony après qu’il ait pris le genou en pleine tête le fait avec une lenteur déconcertante), “Fifi” le répètera constamment à la juge : “j’étais dans un climat extrêmement hostile […] je connais la population qui fréquente ce bar […] mon principal objectif était d’exfiltrer le plus rapidement possible le suspect […] le coup de genou, c’était le seul moyen de le faire sortir rapidement du bar […]

Cette paranoïa transpirait complètement dans la défense complètement bancale du vieux chef de la BAC, jusqu’à atteindre le quasi-délire : alors que la juge lui faisait avouer après une demie-heure de bafouillements pathétiques que les violences menées par Sony à son encontre étaient inventées de toutes pièces, Philippe Jouan n’a pas pu s’empêcher d’invoquer des “jets de projectiles à l’extérieur du bar” ne figurant dans aucun PV et en totale incohérance avec les descriptions faites par les autres officiers. Il finira par se retracter minablement devant la juge consternée : “je vous dois la vérité […] je ne vois pas ce qui tombe“.

Même le procureur, pourtant obsédé par la défense de l’institution policière dans un “contexte d’accusation systématique des méthodes des forces de l’ordre” en appellera au bon sens le plus élémentaire : il n’y avait aucune menace réelle dans le bar, et aucune trace d’un danger à l’extérieur de l’établissement.

A contrario, les experts en sécurité chargés de définir les règles et les méthodes d’interpellation déclareront après visionnage de la vidéo “ne pas être choqués” par la conduite de Philippe Jouan, compréhensible à leurs yeux par “l’absence de maîtrise sur les paramètres et les dangers environnants“.
Son avocat en rajoutera une couche : pour lui, ce rapport au monde est ce qui caractérise le flair des policiers, ce qui fait leur qualité d’investigation quasi-instinctive dans la rue.
Il ne s’agit donc pas du coup de folie d’un individu, mais bien d’une organisation institutionnalisée de la paranoïa de la police vis-à-vis de la population qui l’entoure.
Birrien, l’avocat des flics, aura ces mots aussi terribles que révélateurs : “Que savons nous véritablement de cette situation qu’il est si facile de juger ? Certes, les clients du bar semblent passifs durant l’interpellation, mais n’est ce pas justement parce que M. Jouan a agi de la sorte qu’ils sont restés en retrait ?
On comprendra évidemment à ce stade que les méthodes de la BAC ne visent pas à marquer en premier lieu ceux qu’ils interpellent, mais avant tout les personnes qui en sont témoins et les lieux où se déroulent les arrestations.

On voit aussi que ce rapport social ne s’arrête pas aux situations chaudes ou aux horaires de patrouille de la BAC. Alors même qu’il se trouve confronté à ses propres incohérences face à la juge, Philippe Jouan semble incapable d’avoir du recul sur la situation, comme si il était impossible de s’extirper de ce qui constitue son quotidien absolu.
Et pour cause : une des conditions de ce formatage physique et psychologique est un un engagement professionnel constant, un asservissement total au travail.
Philippe Jouan se décrit comme “un fonctionnaire aux horaires atypiques” : présent de jour comme de nuit, avec des semaines allant jusqu’à 70h d’activités par semaine suivant le contexte. Cumulant les réunions et les fonctions de “management des équipes de terrain” et de “formations au tir et aux techniques d’interpellation“, il navigue au gré des équipes en “autonomie” pour assurer du soutien sur un mode de fonctionnement “auto-géré” où il n’hésite pas, comme dans l’affaire présente, à intervenir seul et spontanément sur son terrain de chasse.
Le plus frappant est la manière dont il considère les suspects et les interpellés : de manière systématique, il qualifie Sonny et les personnes arrêtées de “clientèle“, intégrés dans sur un “marché” de la délinquance où on repère les plus “chargés”, où vos pratiques peuvent faire de vous une “bon client” connu et reconnu.

Philippe Jouan est à l’image de ce que le capitalisme produit de meilleur soldat du salariat : c’est un auto-entrepreneur de la répression, consacré jour et nuit à la formation, l’optimisation, le management de la machine policière.

EN AVANT LA MUSIQUE : UNE REMISE AU PAS DE LA POLICE PAR L’APPAREIL JUDICIAIRE

Ce jeudi de mois de juillet, dans une ambiance estivale clairement déconnectée de la vie rennaise parfois (heureusement) agitée, l’intensité du procès générée par l’aggressivité des magistrats sonnait clairement faux.
Malgré un interrogatoire extrêment répétitif et humiliant de la juge qui s’est acharnée à réduire en bouillie la version déjà informe de l’accusé, malgré les exclamations scandalisées de l’avocate de la partie-civile ou les grandes envolées du procureur, l’effet de mise en scène trahissait clairement des enjeux qui n’avaient aucun rapport avec la question des violences que Sony aurait subi ce jour là.

Tout au long de l’audience, il est apparu clairement que ce n’était pas le coup de genou reçu en pleine tête qui était réellement le centre du débat, mais son absence de traitement administratif et judiciaire approprié.
“Fifi” ne s’en est d’ailleurs jamais caché : ce coup porté était selon lui parfaitement adapté à la situation de danger omniprésent dans lequel il se trouvait, et le geste en lui-même ne lui a réellement pas été reproché.
La juge a d’ailleurs passé plusieurs dizaines de minutes particulièrement stériles a essayer d’établir un cadre judiciaire dans lequel elle pourrait classifier les techniques d’interpellation (à partir des manuels officiels de la police) sur la base d’une distinction entre une attitude de défense passive (sur laquelle seule un panel de clés seraient autorisées) et une attitude de défense dite active sur laquelle les techniques de “percussion” seraient habilitées sur certaines parties du corps (dont le milieu de la figure ne fait officiellement pas partie).
Quand on connait l’enjeu actuel autour des meurtres policiers commis par des techniques d’interpellations (comme celle dite du “pliage”) basées sur l’étouffement ou la compression du système vasculaire (notamment sur les cervicales), il y avait quelque chose de complètement décalé dans la démarche de la juge qui faisait mine de légiférer sur un coup de genou aussi gratuit qu’absurde au beau milieu d’un PMU.
Le véritable objectif de ce débat sur le geste plus ou moins homologué était surtout de montrer que celui là même qui formait les policiers aux techniques d’interpellations était quelqu’un de techniquement peu rigoureux, voire incompétent, donc potentiellement mauvais à son poste.

De manière générale, ce qui est reproché au chef de la BAC, ça n’était absolument pas d’avoir éclaté la gueule de Sony, mais plutôt d’avoir omis de le justifier auprès de l’OPJ, et pire, d’avoir tenté de biaiser la procédure en faisant rédiger un PV par un autre flic, et une main-courante par un autre.
Et c’est un point essentiel du procès : la culpabilité de Philippe Jouan, qui manifestement a essayé de se défausser sur ses collègues pour noyer sa responsabilité dans la disparition du coup de genou des PV, est établie à partir d’une jurisprudence de la Cour de Cassation qui explique qu’on est avant tout l’auteur intellectuel (et non forcément physique) d’un faux en écriture.
Et alors qu’il ne cessera de défendre la pertinence des violences qu’il a fait subir à Sony avec l’attitude du vieux baroudeur de rue, il se confondra en excuses misérables pour son incompétence administrative, comme un gamin pris la main dans le sac par son professeur : les larmes aux yeux, il répètera inlassablement “j’ai été un mauvais flic ce jour là“, non pas du fait d’avoir jeté un jeune homme a moitié inconscient la tête la première sur un réverbère, mais pour avoir magouillé un PV en essayant de faire porter le chapeau à ses collègues.

J’aurais attendu de vous que vous assumiez directement le fait d’avoir négligé le coup de genou, et c’est cette tentative de dissimulation […] qui caractèrerise selon moi votre culpabilité“.
Cette phrase du procureur résume finalement très bien ce qui était reproché ce jour là au chef de la BAC de Rennes, et surtout le message qu’il envoie à l’ensemble des forces de l’ordre présentes dans la salle : assumez votre violence, y compris dans sa dimension irrégulière (voir illégale), et vous ne serez pas poursuivis au-delà de la simple sanction interne.

UN FUSIBLE SYMBOLIQUE POUR SAUVER LA MACHINE REPRESSIVE

Le discours du procureur de la République, censé mener la charge de l’accusation sur les faits, portera beaucoup plus ouvertement sur le rôle politique de ce procès : “il faut réhabiliter l’institution” car “nous sommes dans un contexte local et national de remise en question systématique de l’action de la police et de la gendarmerie“.
A ce stade, il ne fait plus aucun doute que le procureur se fout comme de l’an 40 de la question des “violences policières“, acquises comme une nécessité vitale de l’appareil judiciaire.
L’enjeu est pour lui de rétablir la confiance “entre tous les acteurs de la chaîne pénale“, et de mener campagne pour réhabiliter l’institution policière, notamment au niveau médiatique.
Tout en remerciant “les policiers qui sont allés chercher les vidéos [du PMU]“, il rappelle que l’enquête préliminaire qui a été menée contre le chef de la BAC n’a pas été lancée par la plainte de Sony, mais par le parquet de son propre chef.
On comprend alors que ce procès est orchestré de A à Z par le procureur de la République, qui a choisi de faire un exemple dans un contexte marqué par la médiatisation massive des pratiques de la police, en premier lieu les meurtres et les coups de pression sanglants de ces dernières années.

Son propos est limpide : je revendique la constante fermeté à l’encontre des actes contre les policiers” et “j’assume d’avoir toujours fait passer la paroles des policiers avant celle des prévenus“, et “pour cette raison, j’exige en retour une rigueur parfaite de tous les acteurs de la chaîne pénale“.
La messe est dite.
Dans cette perspective, le sacrifice du vieux bouc galeux, celui qu’on a “envoyé au carton” (comme se plaisent à le répéter l’avocat et le procureur), est une mesure et un symbole à la hauteur de l’enjeu.

EPILOGUE

Après un procès aussi étrange, parfois comique et souvent pitoyable, la question de la peine et des parties civiles est devenue rapidement secondaire au vu des enjeux politiques autour de la condamnation du chef de la BAC.
Le procureur, qui a requis dix mois de prison avec sursis simple, a affirmé sa conviction que Philippe Jouan ne pourrait retrouver sa place au sein de la police, une décision qui reste le fait du ministère de l’Intérieur.
L’avocate de Sony, elle, n’a réclamé que mille euros de préjudice, en évoquant une maladie orpheline qui se serait réactivée après l’arrestation au PMU.
L’avocat des flics, qui a plaidé la relaxe pour les chefs d’inculpations pour l’ensemble des faits reprochés, s’est acharné à rappeler la carrière immaculée (aucune condamnation ni mesure disciplinaire) d’un homme dont “on ne peut pas se passer“, et dont “il n’est pas possible de se mettre à la place dans une situation comme celle du PMU“.

Ce qu’on retiendra de la fin de cette audience, c’est peut-être la déchéance de Philippe Jouan, lui qui dégoulinait d’arrogance et affirmait par toutes ses attitudes la toute-puissance de la BAC dans la rue : “ça fait bizarre de finir comme ça” dira le gros tas de muscle effrondré en pleurs devant la barre, pour avoir endossé la responsabilité de tous les flics qui ont usé jusqu’à la corde le pacte qui unit la police et la justice.
A l’image des cowboys fantômatiques et sanguinaires qui disparaissent avec l’arrivée du chemin de fer dans les western spaghettis, il restera aussi le symbole misérable de la manière dont l’appareil répressif traite les vieux bouchers dont il s’est servi pendant des années, un épisode qui risque de marquer sévèrement les esprits dans toute la police rennaise (en témoigne la tension extrême qui régnait lors du réquisitoire).

Pour nous, il n’y a clairement aucune satisfaction particulière à tirer de cette audience, hormis quelques moments de franche rigolade quand Fifi s’embourbait minablement face à la juge.
Ce procès reste avant tout une reconfiguration du rapport de force entre deux instances qui sont clairement une menace pour nous de tout point de vue, un règlement de compte interne dans la machine répressive qui répond très probablement aux coups de pression mis sur les tribunaux lors des récentes manifs de flics.
Loin d’une remise en cause des pratiques policières, cette procédure vise au contraire à en lisser les contours pour faire rentrer dans le cadre de la normalité administrative les “bavures” ou les “dérapages”, qui sont d’ores et déjà partie intégrante et ordinaire de la police.

La démarche engagée à moindre frais par le procureur général (il ne s’agit encore une fois que d’une petite affaire au regard de la peine requise et des crimes récents de la police) pour purger l’institution est à prendre dans toute sa signification : si elle témoigne à la fois d’une attention portée à l’image médiatique des forces de l’ordre, elle est aussi marquée très fortement d’une volonté de rendre la police locale la plus procédurière et conforme possible à un état de droit en constante mutation.
Et au vu du mouvement social qui s’annonce, nous devons nous tenir prêts et garder en tête les mots du procureur de la République : face à un individu qui entend faire passer systématiquement la parole des policiers avant celle des prévenus, nous devons nous organiser plus que jamais pour construire nos défenses.

De la rue aux tribunaux, face à la police et la justice,
Organisons nous !

La Défense Collective de Rennes

Brochure “Les nouveaux masques du nationalisme”

Nous relayons cette petite brochure du collectif antifasciste “La Horde” (http://lahorde.samizdat.net/).

Voici la présentation qu’ils et elles en font : “Au printemps 2016, nous diffusions une petite brochure de 8 pages sur « Les nouveaux masques du nationalisme », qui avait comme objectif premier de mettre en garde contre les tentatives de l’extrême droite de s’inviter dans le mouvement contre la loi Travail, et aux assemblées de Nuit Debout en particulier. Un an après, alors que la campagne électorale nous montre une fois de plus combien la présence des idées et des formations d’extrême droite s’est banalisée dans l’espace public, nous avons en partie revue (et augmentée de 4 pages) notre brochure, afin de donner à celles et ceux qui s’opposent à l’extrême droite quelques clés pour comprendre ce phénomène, dans un format facile à diffuser”.

Vous pouvez télécharger cette brochure en cliquant sur le lien ci-dessous :

 La-Horde-nouveaux-Masques-2017

Voici le sommaire de la brochure :

Qu’est-ce que « l’extrême droite » ?

  • une vision inégalitaire du monde
  • le racisme et le sexisme pour définir une identité
  • le nationalisme pour assurer la cohésion du groupe
  • le traditionalisme comme « discours de vérité »
  • l’autoritarisme pour l’imposer à toutes et tous
  • une famille confuse mais pragmatique
  • une vigilance antifasciste toujours plus nécessaire

Une « nouvelle » extrême droite ?

  • Un ravalement de façade
  • Tous « anti-système »
  • Une liberté d’expression très sélective
  • Une « dissidence » en carton
  • De nouveaux concepts pour polluer l’espace public
  • Un « anti-antifascisme » bien pratique

L’industrie du Migrant

Une brochure qui retrace les mutations et migrations qui jalonnent l’histoire de la vie sur Terre et qui aborde particulièrement les relations entre les migrations de l’époque contemporaine et le développement du capitalisme ainsi que tout le business capitaliste, légal ou illégal, dont les migrant-e-s sont la cible.

Ce texte est tiré de la revue révolutionnaire « Échanges » N°154 (hiver 2015-2016). Pour tout contact avec cette revue et le réseau qui la publie : echanges.mouvement@laposte.net ou « Échanges et Mouvement », BP 241, 75 866 Paris cedex 18. Vous pouvez aussi aller sur leur site ici : http://www.echangesetmouvement.fr/

Vous pouvez télécharger le texte en format PDF en cliquant sur le lien ci-dessous :

L’industrie du migrant

Migration, réfugiés et force de travail

Une analyse approfondie de la « crise des réfugiés » et des migrations dans l’Union Européenne et plus particulièrement en Allemagne, en relation avec la restructuration du marché du travail et la composition de classe.

Ce texte a été à l’origine publié en allemand par la revue radicale « Wildcat » (N°99, hiver 2015-2016), qui l’a également traduit en anglais. Il a été ensuite traduit et publié en français, en 2 parties, par la revue révolutionnaire « Échanges », N°155 (printemps 2016) et N°156 (été 2016).

Pour tout contact avec cette revue et le réseau qui la publie : echanges.mouvement@laposte.net ou « Échanges et Mouvement » BP 241, 75 866 Paris cedex 18. Vous pouvez aussi aller sur leur site internet ici : http://www.echangesetmouvement.fr/

Vous pouvez télécharger ce texte au format PDF en cliquant sur le lien ci-dessous :

Migration, réfugiés et force de travail

Insurrection et production

Nous relayons un long texte traduit en français trouvé sur le site “mondialisme.org” (http://www.mondialisme.org/). Il s’agit d’un texte anglais de 2016 écrit par le groupe “Angry workers of the world”.

Ce texte traite du lien entre insurrection révolutionnaire et production à partir de la situation anglaise. Il contient des réflexions intéressantes et il a le mérite d’aborder la perspective insurrectionnelle révolutionnaire d’un point de vue concret, en soulevant également tout un tas de problèmes pratiques et politiques que ne manquerait pas de générer une telle insurrection.

Le texte est trop long (une vingtaine de pages) pour être mis entièrement en ligne dans le corps de cet article. Nous reproduisons donc uniquement l’introduction du texte. A la fin de celle-ci vous trouverez un lien permettant de télécharger l’intégralité du texte en format PDF.

Bonne lecture.

Insurrection et production

Nous avons déjà écrit quelques textes sur la «stratégie révolutionnaire», en nous concentrant sur les relations entre la vie des travailleurs dans le processus social de production, les expériences quotidiennes de luttes et la possibilité d’un mouvement plus large de la classe ouvrière – que d’autres appellent «grève sociale»1.

Nous continuons à penser qu’il faut partir d’une analyse des luttes quotidiennes concrètes de notre classe pour faire des propositions d’organisation fécondes. Mais nous pensons aussi qu’il peut être utile se demander à quoi une situation révolutionnaire pourrait ressembler au XXIe siècle. Penser à demain clarifiera peut-être notre vision d’aujourd’hui.

Nous ne sommes pas seuls dans cette entreprise. Depuis les soulèvements des années 2010-2011 («Printemps arabes», etc.) et la montée globale des vagues de mouvements sociaux et de grèves générales ces dix dernières années, la gauche (plus ou moins) radicale a beaucoup discuté de transition, postcapitalisme, grèves sociales ou de l’ère des émeutes et des insurrections qui viennent.

Dans ce texte, nous discutons certaines des idées qui ont été mises en avant dans les analyses récentes d’une transformation sociale en profondeur. Nous souhaitons ainsi mettre en évidence certaines limites de ces théories et dégager leurs conséquences politiques. Nous considérons en particulier deux types d’analyse actuellement en vogue dans le milieu radical. D’une part, ceux qui privilégient une approche insurrectionnaliste de l’action politique (émeutes dans les rues, action prolétarienne spontanée, ou activités de la «population en surplus» marginalisée). D’autre part, ceux qui se concentrent sur le pouvoir Collectif des travailleurs dans les lieux de production – mais qui ne relient pas nécessairement leur analyse à une vision plus large de l’appauvrissement global du prolétariat et ne prennent pas en compte les autres domaines de la vie et de la lutte.

Nous proposons une perspective qui essaie de dépasser les approches traditionnelles – insurrectionnelle ou syndicaliste – pour réfléchir de manière moins abstraite à ce qu’impliquerait réellement une révolution communiste. Dans ce but, la partie principale du texte est une étude empirique de ce que nous appelons «les industries de base» au Royaume Uni, qui concernent environ 13 millions de travailleurs. Nous pensons que dans la période de transition révolutionnaire elles représenteront la colonne vertébrale de notre capacité à nous reproduire nous-mêmes alors que les forces contrerévolutionnaires essaieront de nous écraser.

Même si cela peut sembler une sorte de fuite en avant dans un futur imaginaire et inconnu, un réexamen des relations entre la violence prolétarienne, l’insurrection et la production dans le cadre de la composition de classe du XXIe siècle nous aidera à ancrer dans la pratique notre orientation politique actuelle – en un temps de désorientation politique générale (dont la Corbyn-mania nous semble un signe évident !) à la suite des défaites et de la répression des soulèvements dont nous avons été témoins ces dernières années dans le monde entier. En bref, dans le texte qui suit nous voudrions replacer certaines présuppositions élémentaires d’une révolution communiste dans un cadre plus concret.

Télécharger le texte en PDF :

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Manu militari ? Pour un abordage iconoclaste de la question martiale.

Le RRC relaie ici un assez long texte de Tristan Leoni, trouvé sur le site “DDT21, douter de tout… pour tenir l’essentiel” (https://ddt21.noblogs.org/).
Nous contribuons modestement à sa diffusion car il est intéressant sur le fond et aborde un sujet trop rarement traité par le mouvement révolutionnaire présent. Saluons cette tentative de réflexion, distanciée des clichés qui ont trop souvent cours dans nos milieux, sur la nature, les fonctions, la composition, les caractéristiques et les évolutions de l’armée actuelle.

Vous trouverez ci-dessous un lieu permettant de télécharger ce texte en format PDF :

Manu militari la question martiale

 

Manu militari ? Pour un abordage iconoclaste de la question martiale

 

« Combien de ceux qui parlent avec tant
de désinvolture des barricades savent
comment en construire une, sans parler de savoir
comment faire repartir une mitrailleuse enrayée ? 
»
George Orwell, 1940

« Si tu trouves pas de boulot, et ben tu feras comme tout le monde, t’essayeras d’être gendarme »
Didier Super, 2008

 

Nous sommes paraît-il « en guerre ». Dans ces rues de Paris où a résonné le tac-tac caractéristique de l’AK47, les militaires déambulent paisiblement. La guerre – civile, continentale ou mondiale – refait progressivement surface dans le champ des possibles des Européens. L’habitude en a été perdue, elle se retrouvera.
Mais, pour ce qui est de comprendre ou d’analyser la période, les patrouilles de soldats ont un effet déformant ; elles font resurgir fantasmes, imprécations et caricatures datés : complot, kaki, contrôle, coup d’État, dictature, encasernement de la société, etc. La rhétorique de tract, comme celle des médias, est en ce domaine faite de clichés et de surenchère. Tout devient militarisme comme tout peut être fascisme.
L’armée serait partout, mais reste un corps étrange et mal connu. Si elle n’est plus ce lieu de passage obligé pour des générations de jeunes hommes, elle n’est pas pour autant un corps isolé du reste de la société – elle en est un des reflets. La comprendre, ou du moins ne pas trop se méprendre à son sujet, ne nous paraît pas inutile, y compris pour penser la révolution.
Nos questionnements se concentrerons sur celle que nous côtoyons quasi quotidiennement, l’armée française. Un cible de choix puisqu’elle passe pour être une des plus puissantes de la planète, et l’une des rares capable de projeter ses troupes à des milliers de kilomètres. Nous verrons qu’entre le discours et la réalité existent toutefois quelques nuances.

« Aaah… ça m’donne la nausée »

Avant l’uniforme, il y a les armes. Reste à savoir qui doit ou peut les porter, et selon quelles modalités : tout le monde ? Une minorité dont ce serait la spécialité ? La question remonte peut-être au néolithique. Quant à la critique de l’armée, elle est sans doute aussi ancienne que l’apparition de cette institution. Activité spécifique ou partie d’un tout, l’antimilitarisme n’est pas aussi lié à « la gauche » qu’on pourrait le croire. Dans les deux premiers tiers du XIXème ce sont les droites qui se montrent réticentes à toute militarisation de la société. « En voulant que tous ceux qui en sont capables, ou du moins le plus grand nombre d’entre eux, partent sous les drapeaux pour la même durée, les gauches opposent l’esprit de défense nationale à l’esprit militaire, cher aux droites selon leurs adversaires. Ceux-ci en retour accusent les gauches de vouloir faire de l’armée un guide pour la société, à force de voir dans l’armée l’unique refuge du civisme et du dévouement. Et il est vrai que cette tentation existe chez certains et qu’à ce moment-là l’armée « arche sainte » qui sera un des fondements de la pensée maurrassienne est un idéal d’extrême gauche. »1
Le pacifiste Jaurès développe des positions de ce type dans son ouvrage L’Armée nouvelle (1910) : à l’esprit de caserne (lié à un service militaire de longue durée) il oppose une armée d’ « esprits associés », c’est-à-dire de citoyens qui se regroupent en milices territoriales et combattent en tirailleurs. Ainsi la République éviterait-elle d’entretenir un corps séparé du reste de la société, et d’autant mieux préparé à la réprimer.
Au XXème siècle, les diverses chapelles marxistes s’intéressent beaucoup plus au contrôle populaire des armes, sinon de l’institution elle-même. Le service national est souvent perçu comme l’opportunité d’apprendre le maniement des armes et de mener une propagande subversive.
L’antimilitarisme révolutionnaire de la seconde moitié du XXème siècle repose donc principalement, en France, sur le mouvement anarchiste, et sur des générations de militants concernés au premier chef puisqu’ils risquaient de passer, ou passaient, de longs mois sous les drapeaux2. Contrairement à bien des organisations gauchistes, les anarchistes, grâce à leur uniformophobie tripale, n’ont pas sombré dans le soutien à des sauveurs suprêmes en kaki (comme le colonel parachutiste ex-putschiste Hugo Chavez), ou aux douteuses armées de libération nationale (à l’exception regrettable des militaires kurdes, souvent appréciées à l’extrême gauche). Mais, ce qui était une activité militante spécifique comme les autres, avec ses inévitables limites3, s’est trouvé bouleversé par la suspension du service militaire en 1997. Les publications spécialisées ont disparu (par exemple Le Rire), et les incontournables campagnes de soutien aux insoumis et réfractaires ont cessé… bien que les déserteurs, inévitables pendants des militaires, existent eux, toujours4. Celles contre Eurosatory ou d’autres salons de l’armement n’ont guère fait recette. L’antimilitarisme semble dès lors relever d’un folklore suranné, marronnier de novembre de la presse libertaire.
Ce qui domine aujourd’hui dans les milieux radicaux, anars et autres, c’est un désintérêt largement partagé pour le sujet et, à la différence des générations précédentes, une profonde méconnaissance de celui-ci5. Lorsque l’actualité l’impose, on ne sait guère aujourd’hui comment aborder cette chose mystérieuse, devenue incompréhensible : la question militaire. La phraséologie d’antan est alors reprise, mais c’est d’autant moins aisé et efficace que les temps ont changé, avec eux les guerres comme les armées.

C’est un fait que les « vraies » guerres, celles qui voient s’affronter les armées régulières de nations aux intérêts opposés, sont devenues exceptionnelles, tout comme les invasions en bonne et due forme. La fin de la Guerre froide a tout chamboulé, provoquant un renouveau de l’ONU, et l’apparition du droit/devoir « d’ingérence ». La guerre est désormais faite d’« interventions » aux formes nouvelles et aux justifications humanistes, humanitaires voire pacifistes : empêcher massacres et génocides, renverser un dictateur, maintenir ou restaurer la sécurité, aider un gouvernement à restaurer son autorité, suppléer à sa disparition, refouler des acteurs non-étatiques, etc.6 La France était dans les années 1990 le premier contributeur de troupes de l’ONU (c’est aujourd’hui le Pakistan). Ces « interventions », ou « opérations extérieures » (opex), se déroulent généralement dans le cadre de coordinations internationales qui s’apparentent à des opérations de police. En cas de déploiement au sol, des rapports ambigus se tissent avec les populations locales, nécessitant une adaptation de l’armée aux techniques de « contrôle des foules » ; en opex, la France adjoint désormais une compagnie ayant reçu une formation semblable à celle des gardes mobiles. S’il doit y avoir combats, les « frappes » aériennes (bombardements), la haute technologie et l’emploi de discrètes forces spéciales y sont privilégiés.

Nous ne nous attarderons pas sur la fange pacifiste qui dénonce les guerres lorsqu’elles sont illégales (sans mandat de l’ONU) et les soutient quand elles propagent la paix (et inversement) ; mais la confusion touche également une extrême gauche souvent divisée sur la conduite à tenir : dénoncer ou pas telle ou telle intervention militaire ? Les tenants de la position orthodoxe, théorico-morale, présentent toute guerre comme une guerre capitaliste, ce qui est juste, mais ressentent le besoin d’en trouver une preuve économique sur la carte des ressources extractibles de la région concernée. Les autres soulignent la complexité de la situation, les intérêts divers et obscurs des intervenants, et le sort des populations en danger. Il faut sans doute remonter aux guerres du Golfe de 1991 et 2003 pour trouver des manifestations anti-guerre mobilisant au-delà des cercles militants. C’est qu’aujourd’hui, la guerre contre « le terrorisme » fait quasiment l’unanimité, parfois même dans les pays concernés, montrant ainsi les limites des slogans copiés-collés contre l’impérialisme ou le colonialisme : en 2013, l’opération Serval était soutenue par beaucoup de Maliens, y compris à Montreuil. Dénoncer l’inaction du gouvernement, lorsque les médias se focalisent sur l’un des nombreux massacres en cours dans le monde, revient au même. Les anarchistes n’y ont pas échappé à propos du Kosovo en 19997 ou, plus récemment, de la guerre en Syrie : on a vu des organisations libertaires, plus habituées à dénoncer les menées impérialistes, réclamer des bombardements de l’OTAN au Moyen-Orient pour soutenir la population kurde.

L’armée française, comme ses homologues occidentales, a beaucoup changé depuis l’effondrement de l’URSS : professionnalisation, réduction des effectifs, nouveau look, indistinction apparente et croissante entre défenses extérieure et intérieure, apparition des sociétés militaires privées (SMP), etc.
L’antimilitarisme d’antan n’est plus aussi aisé car l’armée prend désormais en compte l’impact d’internet et des médias sur l’opinion publique. L’image de la brute épaisse parachutiste au regard torve se fait rare : en 2013, la photo d’un militaire portant un foulard à tête-de-mort du jeu Call of Duty a provoqué un scandale et il a été sanctionné. L’encadrement de type occidental limite ainsi les « bavures » et les traite, si nécessaire, d’une manière qui aurait été inimaginable il y a trente ans : en 2007 à Paris, quatre officiers et sous-officiers français ont été jugés pour meurtre, après avoir exécuté le chef d’un groupe de coupeurs de routes lors de l’opération Licorne (Côte d’Ivoire, 2005).
L’antimilitariste convaincu n’y voit souvent qu’un arbre cachant la forêt ; sa critique morale de l’armée et du soldat ne lui permet en effet pas d’imaginer de différence de comportement entre deux militaires : l’entrée dans un village africain d’une compagnie du 3ème RIMa de Vannes et celle d’un obscur groupe de miliciens à fond de khat et de whisky reviennent, pour lui, au même. On frôle le point d’honneur, car l’armée française en opex doit être à l’image de la bataille d’Alger, telle qu’il l’imagine mais, évidemment, en pire : tortures8, viols, meurtres (les trois ciblant en priorité les femmes et les enfants) et pillages. C’est le miroir inversé des médias selon lesquels l’armée française est parangon de vertu, et le missile made in France évite consciencieusement les civils, « s’arrête au feu rouge et met son clignotant » (Franquin).
En fait, l’histoire et la littérature militaires le montrent abondamment, si s’en prendre aux civils peut être un choix stratégique, il est généralement très peu payant. En Afghanistan, lorsqu’il leur arrivait de sortir de leurs fortins pour s’aventurer dans un village voisin, les soldats français avaient pour principale activité de ne pas se faire tuer, de tenter de repérer l’ennemi, éventuellement d’essayer de l’éliminer et surtout de rentrer intacts au camp… ce qui n’est pas très simple si l’on passe son temps à violer et torturer – cela ne veut pas dire que les militaires français ou occidentaux sont des anges9.
Avant tout ne pas mourir. Car notre époque connaît un nouveau rapport à la mort, devenue quasi inacceptable pour les Occidentaux, peut-être parce que « plus on est civilisé, plus on est douillet » (Régis Debray). Après l’embuscade d’Uzbin (Afghanistan, août 2008), où dix soldats français ont été tués, les familles de ces derniers ont porté plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Les guerres doivent tendre vers le « zéro mort » et, contrairement à leurs homologues adverses ou aux non-combattants locaux, les militaires occidentaux meurent effectivement assez rarement10. La prétendue « guerre » avec l’État islamique (EI) n’a d’ailleurs entraîné pour la France que des pertes civiles.

Rêve de putsch

N’en déplaise à certains, la vision d’une armée composée d’une horde de soldats avinés rêvant de dictature est pour le moins dépassée. Et si l’armée reste un lieu de refuge des traditions nationalistes ou patriotiques (intimement liées à celles de l’église catholique11), aux valeurs a priori non démocratiques, notamment dans le corps des officiers, elle n’en a pas moins pour vocation de servir et d’obéir à l’État. Depuis le XIXème siècle, l’armée française s’est « civilisée » et, à partir des années 1970, s’est « banalisée » : la professionnalisation et l’augmentation tendancielle du niveau d’études ont transformé les codes, l’exercice de l’autorité et les modèles, rapprochant l’armée d’une grande organisation bureaucratique, et faisant pour de bon du militaire un fonctionnaire.

Si le coup d’État est un mode de transfert du pouvoir exécutif particulièrement fréquent dans la deuxième moitié du XXème siècle (souvent comme phase transitoire, exceptionnelle), il a, dans le même temps, tendance à se raréfier en Europe. La dernière tentative putsch, jugée pitoyable par les experts, a lieu en février 1981 en Espagne. Pour la France, si l’on croise une tentative en avril 1961 à d’Alger, il faut remonter à 1958 pour trouver une réussite : la fondation de la Vème République par le général de Gaulle. Et si la révolution des Œillets12 a donné des sueurs froides à quelques réactionnaires français, certains socialistes, à la veille d’arriver au pouvoir en 1981, avaient en tête la chute d’Allende en 1973 ; finalement tout s’est bien passé, et la gauche a logiquement pu compter sur l’armée pour mener ses guerres.

Le mot « putsch » refait étrangement surface en 2013, lorsque journalistes et militants antifascistes signalent la présence d’un ex-général et du frère d’un autre général parmi les cadres de la Manif pour tous, et la forte proportion d’enfants de militaires parmi les manifestants interpellés.
Surfant sur l’exaspération des militaires devant les baisses de budgets et d’effectifs et des dysfonctionnements administratifs récurrents (versement de la solde), quelques militants d’extrême droite (membres de la revue anarcho-royaliste Le Lys Noir ou du groupe La Dissidence dont l’un des slogans est « Vivement le putsch ! ») tentent un coup médiatique. Ils s’appuient sur l’existence traditionnelle d’une forte proportion de catholiques parmi les officiers, et sur la grogne que, par le passé, des officiers ont exprimée dans des lettres collectives anonymes. Or, ce qui chez une certaine extrême droite relève de la posture rhétorique et romantique rejoint le classique fantasme d’extrême gauche du lien entre armée, extrême droite et religion. Cela fera un peu de bruit. Il est vrai que de loin tout se ressemble ; mais les militants d’extrême droite préfèrent souvent la figure du « guerrier » à celle du soldat-fonctionnaire, et leurs critiques à l’égard de la Grande Muette sont généralement sévères, en particulier à l’égard des officiers qu’ils jugent préoccupés avant tout de leur avancement et gangrenés par le « droit-de-l’hommisme » ou la franc-maçonnerie.

Depuis, le spectre du putschiste a fait irruption à plusieurs reprises dans les médias, toujours à cause de généraux. On en voit partout, et ce n’est pas étonnant : la France en compte plus de 6 000, mais « seulement » 500 d’active, les autres sont de « 2ème section », sorte de pré-retraite durant laquelle ils restent à la disposition du ministre de la Défense. Combien sont-ils à faire parler d’eux ? Une infime minorité.
En février 2016, la participation de Christian Piquemal, général de la Légion étrangère, à une manifestation interdite contre les migrants et l’« islamisation de l’Europe » provoque des frissons (même s’il a fait sa carrière d’État-major sous des gouvernements de gauche) ; mais suite à son arrestation, il ne reçoit le soutien que d’une poignée d’officiers. Un rapide mea-culpa ne lui évite pas les sanctions disciplinaires.

Malgré le petit écho qu’ils susciteraient dans les casernes13, les généraux proches de l’extrême droite sont une minorité dans la minorité, dénonçant dans un quasi-désert le chaos qui menace et le totalitarisme républicain. En réalité, la masse des officiers fait profil bas et peine à se mobiliser pour défendre des intérêts corporatistes, ne serait-ce que pour assurer le versement régulier des soldes : les plus téméraires menacent parfois de démissionner, et le chef d’état-major des armées en est réduit à publier une tribune dans la presse pour demander une hausse de son budget, ce qui est presque perçu comme de l’insubordination14. On imagine donc mal des officiers, n’osant déjà pas protester, se risquer à désobéir. Le renseignement militaire les surveille néanmoins et ouvre une enquête à chaque incident, et les sanctions disciplinaires pour non-respect du devoir de réserve ne manquent pas. Et lorsque des généraux profitent de l’écho médiatique que provoquent de telles sanctions, ce n’est pas pour remettre en cause la République mais pour, via des livres, prendre leur part au débat public « démocratique »15.
Certes, d’après des sondages, les Français souhaitent l’arrivée au pouvoir d’un homme à poigne. Ils seraient même 15 % à rêver d’un régime militaire. On notera surtout qu’aujourd’hui les sondeurs posent ce type de question… Le très timide retour sur la scène médiatique d’acteurs issus des forces armées est surtout le signe du discrédit du personnel politique existant, l’armée étant la dernière institution en laquelle la population semble encore avoir (massivement) confiance. Mais qu’un officier tente aujourd’hui de jouer un rôle politique providentiel est improbable. Le dernier cas approchant est peut-être celui du général Philippe Morillon, commandant des forces armées de l’ONU en Bosnie-Herzégovine de septembre 1992 à juillet 1993. Sa médiatisation extrême, sa popularité et son indéniable charisme l’avaient propulsé… député européen proche de François Bayrou de 1999 à 2009.
Mais l’Histoire est inventive et, dans le futur, si les temps se troublent encore, on ne sait quel rôle l’armée pourrait être amenée à jouer dans la société. En attendant, depuis trente ans, ce sont de très civils gouvernements, très démocratiques, de droite ou de gauche, qui additionnent lois et mesures sécuritaires et liberticides.

Bonne à tout faire ?

On n’éliminera pas l’une sans l’autre. L’armée est un des éléments constitutifs de l’État depuis ses origines, et demeure encore aujourd’hui, pour lui, un signe et un instrument de stabilité et de souveraineté (il faut vivre en Europe pour ne pas le voir). Un État dépourvu d’armée en est réduit à confier sa défense à d’autres, et se rabaisse au rang de protectorat.
Le rôle d’une armée est en premier lieu celui de défendre l’intégrité territoriale, d’assurer le fonctionnement et l’indépendance de l’État et d’être prête, pour cela, à faire la guerre aux frontières ou à l’extérieur. Il s’agit évidemment de préserver les intérêts économiques du pays, en particulier ses zones sensibles et vulnérables comme l’outre-mer (que l’on pense à la guerre des Malouines), son domaine maritime (celui de la France étant le deuxième au monde) mais aussi le libre usage des mers.

L’armée intervient également à l’étranger pour défendre des positions et des marchés : on sait par exemple que l’opération Serval au Mali en 2013 avait aussi pour objectif de sécuriser la production d’uranium du Niger voisin. L’intervention peut être beaucoup plus ponctuelle et ciblée, par exemple le déploiement par l’Italie à partir de l’été 2016 de 450 soldats au Kurdistan irakien afin d’assurer la protection d’un important barrage sur le Tigre, au nord de Mossoul : tâche qu’auraient pu effectuer les peshmergas… si ce n’était qu’une société italienne avait empoché un contrat de 2 milliards de dollars pour la remise en état de l’ouvrage16.
L’accaparement de ressources et la conquête de nouveaux marchés, ils ne sont plus vraiment d’actualité depuis la Seconde Guerre mondiale. Imposer le libéralisme et la démocratie à coup de bombardements donne certes un avantage à ses entreprises lorsqu’il s’agit de tout reconstruire (Serbie en 1999), mais la loi du marché est parfois injuste : à preuve les « déboires » des États-Unis en Irak après 2003, qui avaient paraît-il envahi ce pays pour s’emparer de son pétrole… en grande partie passé sous contrôle chinois depuis. Idem de l’invasion de l’Afghanistan en 2001, dont il était courant de dénoncer les véritables objectifs, c’est-à-dire les multiples projets de construction de pipelines qui devaient traverser le pays pour transporter le pétrole d’Asie centrale… Quinze ans et des milliards de dollars plus tard, les États-Unis se retirent péniblement de ce bourbier sans que le moindre tronçon n’ait été ébauché, et sachant qu’ensuite régnera le chaos.

Le déploiement militaire extérieur peut aussi n’être qu’une affaire de gesticulations militaires sans impact opérationnel, ayant une fonction de politique intérieure (envoyer trois Rafales supplémentaires au Proche-Orient après un attentat montrera que l’on fait « quelque chose ») ou diplomatique et symbolique (la participation danoise à la coalition anti-Daech).

Les interventions militaires sont aussi l’occasion de tester du matériel en conditions réelles ou, pour l’industrie d’armement, de faire sa publicité (en Syrie la Russie déploie tout son catalogue avec réussite, tandis que l’Allemagne s’inquiète pour sa réputation lorsque s’accumulent les carcasses de chars Léopard servis par les Turcs).

Sur le sol national, l’armée, qui dispose sur tout le territoire d’importantes capacités opérationnelles, de matériel, de personnels, de ressources autonomes et d’expérience, est à même d’intervenir en cas de catastrophe naturelle ou technologique. C’est l’une de ses tâches. Et après une inondation ou un incendie grave, la présence de soldats est généralement appréciée de la population et excellente pour leur image. Mais l’armée doit aussi être disponible en cas d’événements d’une autre ampleur comme une « pandémie massive à forte létalité » (Livre Blanc, 2008) ou un accident nucléaire majeur afin de permettre aux autorités de continuer à fonctionner. Outre ses capacités logistiques, ce qui compte ici ce sont ses capacités de contrôle et éventuellement de coercition : un déploiement militaire montre que l’État agit, et s’il ne maîtrise rien de la catastrophe en cours, du moins il rassure et contrôle (les deux allant de pair) la population et « sécurise » la zone, comme au Japon après Fukushima17.

Quant au maintien de l’ordre, s’il fait partie des tâches de l’armée jusqu’en 1914, il a par la suite été dévolu à des forces spécifiques : la gendarmerie mobile et les CRS. Depuis, ce n’est que très exceptionnellement que l’armée apporte son soutien (avant tout technique) à la répression des mouvements sociaux. Tâches militaires et de police sont bien différenciées, et ce n’est donc que très paradoxalement que l’armée est amenée à épauler la police (Vigipirate et l’état d’urgence). L’idée qu’elle pourrait tout bonnement se substituer à cette dernière est assez improbable. Depuis les émeutes de 2005, la question de l’utilisation de militaires revient ainsi régulièrement concernant le « rétablissement de l’ordre » dans « les banlieues » (quelques politiciens comme Ségolène Royal ou la sénatrice de Marseille Samia Ghali réclament son intervention) mais, outre les nombreux obstacles légaux, les experts restent dubitatifs quant à son efficacité, concluant généralement que l’armée n’est vraiment pas faite pour cela. Pour qu’elle le devienne, il faudrait d’importants ajustements juridiques et techniques qui ne sont pas pour l’instant à l’ordre du jour. Si, à l’heure actuelle, l’armée était déployée pour réprimer une révolte prolétarienne du type de 2005, cela montrerait la détermination des émeutiers, mais pas forcément celle de l’État, peut-être davantage sa faiblesse ou la dégradation de son appareil de maintien de l’ordre18.
Autre chose est le rôle que serait amené à jouer l’armée lors d’un processus insurrectionnel ou révolutionnaire : nous y reviendrons.

Armée, nation, démocratie

C’est à la Renaissance que la guerre, en tant qu’activité spécifique d’une caste, se trouve bouleversée en raison des innovations techniques et de l’évolution de l’art militaire : l’équivalence des hommes au combat s’oppose à l’inégalité statutaire réglant les hiérarchies sociales. En ce sens la Révolution française est une rupture avec la trifonctionnalité dumézilienne (prêtre, guerrier, paysan), significative du changement de régime. Alors que les Constituants de 1789 voulaient une armée de métier, les Jacobins décrètent en 1793 la « Nation en armes » comme mesure exceptionnelle ; en 1796 tout citoyen valide est considéré comme soldat et peut éventuellement être mobilisé. Alors que l’Ancien Régime faisait largement appel à de très coûteux mercenaires étrangers, la démocratie moderne instaure un nouveau rapport entre l’État et le citoyen qui défend directement sa patrie, lien formalisé par le service militaire (obligatoire et universel en 1905). Un rapport similaire existait déjà en Grèce antique (propriétaires = citoyens = soldats, mais à l’époque chacun finançait son barda).
Certains trouvent risible l’idée que se font beaucoup d’Américains du lien symbolique entre la liberté et le droit de porter/posséder une arme. Mais il ne s’agit pas d’élucubrations de redneck (on retrouve encore aujourd’hui cette idée en Suisse) : le « vrai » citoyen est un homme libre, le contraire d’un esclave. Disposant d’une arme, il assure lui-même sa défense et, patriarcat oblige, celle de sa famille ; il ne la confie pas à l’État et son corps de professionnels de la guerre. Le lien entre liberté et armement est de fait gravé dans l’histoire des peuples et des classes depuis Spartacus ; il n’est pas réservé à l’imagerie d’extrême droite19.

Durant la Seconde Guerre mondiale, George Orwell écrit des pages qui nous paraissent surprenantes, sur le socialisme, la démocratie et cette Home Guard20 qui existe parce que « les hommes se sentent libres » : « Les États totalitaires peuvent faire de grandes choses, mais il y a une chose qu’ils ne peuvent pas faire : ils ne peuvent pas donner un fusil à l’ouvrier d’usine et lui dire de le rapporter chez lui pour le mettre dans sa chambre à coucher. Ce fusil accroché au mur de l’appartement de l’ouvrier ou dans la maison du paysan est le symbole de la démocratie. Notre tâche est de vérifier qu’il est toujours là. »21
Historiquement, la question de la possession ou du port des armes a été d’importance. Elle se pose classiquement lorsqu’un gouvernement est en danger : armer ou pas « le peuple » ? En 1789 comme en 1871, la détention des armes est un enjeu social et politique, qui s’incarne dans la Garde nationale : généralement constituée de mobilisés payant eux-mêmes équipement, arme et uniforme, elle est souvent l’équivalent d’une milice bourgeoise garante de l’ordre public.

Si l’on considère la conscription comme une contrepartie du droit de vote, les dernières années du XXème siècle ont signifié la fin du libre citoyen-soldat, et les défauts de plus en plus criants de la démocratie sont alors moins choquants qu’il n’y paraît. De quoi pourraient se plaindre les électeurs dès lors qu’on leur assure la possibilité de profiter de leur mode de vie en toute insouciance, dès lors que l’impôt du temps ou du sang leur est épargné car leur défense se trouve confiée à un groupe de professionnels ?
Une autre préoccupation se fait alors jour : veiller à ce que ce groupe ne se transforme pas en une caste trop séparée du reste de la population (en terme de mode de vie, de valeurs, etc.) ou à ce qu’il ne soit pas perçu comme telle. C’est ce qu’on appelait autrefois maintenir le « lien armée-nation », devenu aujourd’hui « lien armées-société »22. Les campagnes de recrutement ou de propagande sont l’occasion d’entretenir ce lien, jusque sur les tables de bistrot, par ailleurs promues lieux de résistance : « Je veux aller de l’avant pour que la liberté ne recule jamais », « Je veux repousser mes limites au-delà des frontières » ou « Je veux être le nouveau souffle après la tempête » (beau comme du Lola Lafon) ou « Je porte l’uniforme d’une vie pas uniforme ». On est tout de même loin de formules telles que « Pour la défense de l’Empire » de 1938 ou « Parachutistes coloniaux. Ma fortune, la gloire. Mon domaine, la bagarre » des années 1950. Et de fait, bien que le service national ne soit plus là pour maintenir un lien physique entre la population et l’armée, celle-ci reste, à en croire les sondages, l’un des derniers corps dans lequel les Français ont encore confiance et dont la cote de popularité ne cesse de grimper depuis 199723.

Dans nos milieux, ce n’est pas le cas. Les militaires sont le plus souvent perçus comme des brutes fascistes, assoiffées de sang, comme le prouveraient l’existence de l’adjudant Kronenbourg24 et leur propension au vote FN (qui progresse très fortement ces dernières années). On comprend dès lors assez mal que des jeunes prolos s’engagent, peut-être victimes d’affiches de propagande auxquelles il faudrait/suffirait de répondre par des affiches révolutionnaires. On s’engage pourtant très peu par patriotisme ou « pour se battre » (sauf exceptions ponctuelles et passagères, par exemple les jours suivant un attentat). Même s’il est vrai que les valeurs de l’armée, celles qu’elle met en avant, celles que possèdent ou rencontrent les candidats, sont en décalage avec le reste de la société (virilisme, honneur, sacrifice, discipline, etc.). Militaire est devenu un métier comme un autre, certes assez sportif, mais peu lié dans les mentalités à la guerre et à la mort. D’où parfois des surprises lors d’une première opex, car la guerre est assez différente d’un jeu vidéo : monotone, fatigante, désagréable et parfois même dangereuse (si le soldat français meurt peu, il n’échappe pas aux blessures, ni à la fréquentation des cadavres). Les recruteurs ont ainsi intérêt à choisir des personnes motivées et compétentes, mais à éviter les têtes brûlées.
Même si l’armée a connu des mutations depuis 1981 et 1991, son fonctionnement hiérarchique et son héritage traditionaliste persistent, et s’accommodent finalement assez bien avec l’idéologie républicaine. Les officiers qui se veulent défenseurs de valeurs, de traditions et d’une vision de l’armée garante de l’unité du pays par-delà les changements de gouvernement ou de régime (en particulier le maintien d’une « France catholique » contre une « république laïque ») deviennent une espèce rare. Comme en géologie, ce conservatisme sert de butte-témoin montrant le hiatus entre des traditions forgées au XIXème siècle et l’évolution contemporaine. Plus rares sont les cas inverses comme celui de l’amiral Antoine Sanguinetti (1917-2004) qui, une fois à la retraite, milita à la LDH, au Mouvement de la paix, à Ras l’front, et pour les sans-papiers.

Mis à part les officiers, les effectifs de l’armée française, avec un recrutement d’environ 15 000 à 20 000 personnes par an, semblent assez représentatifs de la jeunesse française actuelle, avec néanmoins des variations en fonction de l’armée (terre, mer ou air). Les militaires du rang sont des enfants d’ouvriers (35 %), surtout dans l’armée de terre et la gendarmerie, ou de cadres moyens et professions intermédiaires (26 %). Les enfants de familles de militaires se dirigent vers les carrières d’officiers ou de sous-officiers. Contrairement à une idée reçue, l’armée n’est pas l’issue de secours des chômeurs désespérés qui ne représentent, en 2010, que 15 % des engagés, tandis que ceux qui viennent de sortir du système éducatif sont 52 % et ceux qui quittent leur emploi pour devenir militaires 30 %25.
En ce qui concerne la « diversité », le ministère de la Défense s’attelle à faire de l’armée française l’une des institutions les plus en avance sur cette question et il met en œuvre des campagnes en ce sens. Elle peut ainsi se vanter d’être l’une des plus féminisées au monde, même si les femmes y sont encore très minoritaires et n’y représentent que 15 % des effectifs. Elles montrent qu’elles peuvent, tout aussi bien que les hommes, participer à un art de la guerre qui a évolué ; quoique, bien sûr, se faire une place dans ce temple de la virilité et du machisme soit loin d’être aisé26.
Le racisme est une autre discrimination que l’imaginaire d’extrême gauche associe fréquemment aux militaires. Longtemps outil d’un brassage républicain, l’armée participait autrefois (avec l’instruction publique) à la fabrication de Français à partir d’Occitans ou de Bretons, brisant les identités pour, quoi qu’on en pense, en forger une autre. Elle comprend aujourd’hui beaucoup de jeunes issus de « minorités visibles », en particulier de l’immigration maghrébine, et probablement 15 à 20 % de « musulmans »27 chez les militaires du rang et les sous-officiers28. Tout n’est pas rose, personne ne le croirait, et s’il y a pas (ou peu) de discrimination à l’embauche (car elle est basée sur des tests physiques et psycho-techniques), on en trouve davantage dans la promotion interne malgré un dispositif de « promotion différentielle » (discrimination positive) ; la « diversité » est rare chez les officiers. Perçue comme méritocratique et génératrice de prestige, l’institution bénéficierait toutefois d’une image positive chez les jeunes prolétaires issus de l’immigration, bien évidemment idéalisée, mais très supérieure à celles de la police29 et de l’Éducation nationale30. Un recrutement qui, comme celui de personnels féminins, est une nécessité pour l’armée car elle éprouve des difficultés à attirer les candidats (et il ne s’agit pas de chair à canon sacrifiable à souhait comme en 1914-1918).

L’idée de remettre en vigueur un service national, qui n’a été que suspendu, refait parfois surface lors d’événements tragiques ou médiatiques (émeutes de 2005, attentats de 2015), non pour répondre à des questions de défense mais davantage pour encadrer une jeunesse que d’aucuns jugent en perdition et trop agitée. Pour ce qui est de la « militarisation de la société » à laquelle on assisterait avec la présence de patrouilles de soldats dans les gares, il est bon de rappeler que le service national faisait endosser l’uniforme à toute une classe d’âge : environ 300 000 jeunes hommes passaient chaque année sous les drapeaux. En ce temps-là, le militaire était présent au quotidien, partout, et même les auto-stoppeurs portaient majoritairement cheveux courts et treillis. En parcourant les journaux militants des années 1970 on se rend compte du gouffre qui nous sépare de cette époque où la « militarisation de la société » dénoncée avait une toute autre ampleur31. En réalité, on n’a peut-être jamais vu aussi peu de militaires dans les rues de France depuis l’Ancien Régime.
La conscription était liée à un État-nation aujourd’hui dépourvu d’une partie de l’habillage idéologique qui faisait sa force. On imagine mal les contraintes matérielles, financières et le chamboulement intellectuel que nécessiterait le rétablissement d’un service militaire pour 750 000 jeunes hommes et femmes chaque année ! La société s’est en effet largement adoucie depuis 1962 (à l’inverse de la brutalisation décrite par George Mosse), largement démilitarisée, surtout depuis 199732, beaucoup plus centrée sur les loisirs et l’hédonisme que sur la caserne. Autrefois on ne devenait réellement un homme qu’une fois son service effectué, aujourd’hui c’est par l’obtention du permis, la possession d’une voiture et d’un salaire à claquer en boîte. Alors, mourir pour la France ? Pour ses valeurs ? Pour la démocratie ? Si en 1939 il n’allait déjà pas de soi de mourir pour Dantzig, ni en 1960 pour Bou Saâda, on imagine mal des jeunes Français accepter de mourir pour Tallinn ou Marioupol. Le problème est que ce « mode de vie » (et d’extraction de la plus-value) a un coût élevé et nécessite que, régulièrement, des guerres soient menées pour son compte ailleurs, sur des marches mouvantes et de moins en moins lointaines.

Au bord de la crise

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le budget de la Défense n’est pas un puits sans fond dérogeant aux règles du mode de production capitaliste. L’allocation de ces milliards très disputés n’est pas aisé, elle dépend aussi des projets et réalités politiques et géostratégiques, des nécessités du terrain et des pressions du complexe militaro-industriel français.
Or, depuis l’effondrement de l’URSS et la fin du service militaire, le budget de la défense connaît une baisse constante, passant de 4 % du PIB dans les années 1970 à 1,77 % aujourd’hui33. Les effectifs suivent le même chemin avec la suppression de dizaines de milliers de postes. En 2007, 437 000 personnes dépendaient du ministère de la Défense, dont 355 000 sous statut militaire ; le Livre blanc de 2008 envisage une série de réductions afin qu’en 2019 les effectifs ne dépassent pas 242 000 personnels, civils et militaires confondus.
La loi de programmation militaire de 2015 prévoit des rallonges budgétaires, pas tant pour atteindre l’objectif fixé par l’OTAN de 2 % du PIB que pour répondre aux nécessités (du fait des multiples et coûteuses opérations militaires dans lesquelles la France s’est engagée). L’« effet attentat » a surtout pour conséquence de ralentir la baisse des effectifs.

Outre ces chiffres globaux, cette diminution constante est aussi celle des personnels réellement disponibles. L’armée française, qui a péniblement mobilisé 4 500 soldats au Mali en 2013, serait aujourd’hui incapable de déployer sur un théâtre d’opération extérieur, comme elle l’a fait en 1990-1991 lors de la première guerre du Golfe, un effectif de 19 000 personnes et du matériel lourd. Selon certains militaires, si l’armée française de 2017 affrontait celle de 1987, elle serait battue.
Même un budget de la défense en hausse ne signifie pas une augmentation des capacités, des matériels, ni du nombre de militaires dans les rues. Pour les pays occidentaux, équipements et matériels coûtent en effet toujours plus cher à l’achat, à l’entretien et à l’utilisation : on peut détruire un hangar de l’EI à 250 km de distance avec un missile de croisière SCALP (850 000 € pièce sur catalogue), tiré depuis un Rafale (coût unitaire de production de plus de 70 M €)… à ce niveau, la conso de carburant (40 000 € l’heure de vol) et le salaire du pilote (2 000 à 3 000 €) sont peu de choses. La professionnalisation a privilégié la technologie, mise en œuvre par un petit nombre de régiments d’élite (infanterie de marine et parachutistes) et d’unités de forces spéciales. L’armée française est parfois présentée comme « une armée d’échantillons », car tout y est très beau et très efficace mais, au grand dam de l’industrie d’armement, tout s’y trouve en très petit nombre ; c’est oublier aussi un parc de matériel hors d’âge, encore indispensables mais particulièrement coûteux à entretenir. Ce processus est à rapprocher de la tendance capitaliste à privilégier le capital fixe au capital variable. Face au militaire d’un pays en voie de développement, le militaire occidental ressemble au travailleur occidental : bien plus coûteux, très qualifié, il a une productivité largement supérieure (en termes d’ennemis tués ou de destructions) qui le rend capable de remporter toutes les batailles, mais pas forcément les guerres.

Il ne faut pas se laisser abuser par la propagande (celles du ministère de la Défense ou de certaines publications d’extrême gauche). Publier une carte du déploiement des forces françaises à travers le monde donne l’impression qu’elles sont partout, mais ne montre pas la crise que connaît cette institution ni le fait que les points sur le planisphère représentent des effectifs souvent réduits et dispersés. Aujourd’hui, bien que principale puissance militaire en Europe après la Russie, et à quasi-égalité avec la Grande-Bretagne, l’armée française est dans un état de décomposition qui ne lui permet de mener que de modestes opérations (faire la chasse à des bandes de rebelles en pick-up en Afrique subsaharienne). Opérations devenues presque irréalisables sans l’appui, et donc sans l’accord, de partenaires européens et surtout des États-Unis (en 2011 ils l’ont donné pour la guerre contre la Libye, mais l’ont refusé en 2013 pour celle contre la Syrie). Tout comme a pu l’être l’armée britannique après avoir été sur-utilisée en Irak et en Afghanistan, l’armée française est donc aujourd’hui au bord du burn out. Outre qu’elle serait aujourd’hui dans l’incapacité technique de défendre le territoire national contre une attaque conventionnelle34, ce sont aussi ses capacités « projetables » (expéditionnaires) qui commencent à lui faire défaut. Elle est de plus en plus considérée comme un pool de forces supplétives à disposition de l’armée américaine, formalisé par le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN en 2009. L’externalisation (privatisation) croissante de secteurs de l’armée via des entreprises « de soutien », « de consultance » ou « de logistique » (en fait, des SMP), loin d’y remédier, accompagne ce processus35, bien qu’en termes de libéralisation la France soit ici aussi en retard par rapport aux Anglo-Saxons.
C’est cette « crise de l’État régalien » et ce désengagement de l’État que dénonce le général Vincent Desportes dans La Dernière bataille de France, livre qui a connu un certain écho médiatique en 2015. Seule une hausse très importante du budget de la défense, à l’heure actuelle impossible, permettrait de renverser cette tendance. L’armée française n’ayant jamais été autant sollicitée sur d’aussi nombreux théâtres d’opération, cette situation paradoxale ne pourra pas durer.

Le retour de la guerre

La guerre est de retour, et il ne s’agit pas (seulement) de la nouvelle vague d’attentats qui touche la France depuis 2015. Sauf à sombrer dans le conspirationnisme, l’État est bien confronté à un nouveau type de menace terroriste auquel il doit répondre, car il tient sa légitimité de sa capacité à permettre aux habitants du pays, et en premier lieu à ses citoyens, de travailler et consommer, donc au capital de s’accumuler. La France est un espace de péréquation du capital où les mécanismes complexes qui assurent une forte extraction de plus-value sont incompatibles avec la multiplication d’attentats. Même s’ils peuvent, parfois, avoir des effets politiques opportuns, les rues de Paris ne peuvent ressembler à celles de Bagdad. Les nouvelles tactiques terroristes (type fusillades du 13 novembre) ne menaçant ni l’intégrité du territoire, ni la souveraineté du pays, ni même la continuité de l’exercice de l’État, elles ne nécessitent qu’une adaptation du dispositif sécuritaire : il s’agit d’une question de police, non de défense. Si l’armée peut éventuellement y apporter son concours ponctuel, ce n’est pas sa fonction : terrorisme et guerre sont des réalités différentes.

Tout comme la guerre et la paix. On peut démontrer le contraire dans un texte, mais ceux qui vivent concrètement le passage de l’une à l’autre voient bien la différence. L’horizon de la guerre semblait disparu pour les Occidentaux avec la chute du mur de Berlin. Ne subsistaient que de lointaines et exotiques opérations internationales visant à instaurer la démocratie par ci par là. La guerre avait été oubliée, la voilà qui se rappelle au souvenir des Européens : des guerres civiles, asymétriques et « terroristes » qui se multiplient ( Afghanistan, Irak, Syrie, Mali, Libye et demain peut-être la Tunisie et l’Algérie) ; mais aussi, aux portes de l’Europe, des conflits classiques ou « hybrides »36 (tensions entre l’OTAN et la Russie en Ukraine, aux pays baltes et en Scandinavie) ; guerres qui se profilent au loin (mer de Chine et peut-être demain Océan Arctique) ; esquisses d’alliances internationales (autour des États-Unis, de la Russie et/ou de la Chine). Même l’hypothèse d’une Troisième Guerre mondiale se trouve ravivée37.
Plus habituées à des opérations humanitaro-policières, et considérant la force comme un instrument diplomatique illégitime, la France et l’Europe sont décontenancées devant une Russie qui manie le rapport de force et use de l’outil militaire… comme d’un outil. L’Europe de la défense est une chimère rendue jusqu’ici inutile par le parapluie de l’OTAN, organisation aujourd’hui financée à 75 % par les États-Unis (contre 50 % durant la Guerre froide). Qu’en sera-t-il demain ? D’un côté, Donald Trump a annoncé vouloir s’en désengager si les États européens n’y augmentent pas leur participation, de l’autre, il semble souhaiter une désescalade avec la Russie, continuité de la stratégie dite « de pivot » que Barack Obama avait amorcée (rééquilibrage des États-Unis vers la zone Asie-Pacifique). Sans protecteur, l’Union européenne pourrait se retrouver bien seule – et le Brexit complique la situation38. Mais le cauchemar des uns est souvent le rêve des autres ; bien des militaires européens espèrent pouvoir tirer les marrons du feu en termes de budget.
Car si la course à l’armement bat son plein à travers la planète, et en particulier sur le continent asiatique, les dépenses militaires des pays européens ne repartent que timidement à la hausse depuis 2014. Si leurs relations avec la Russie ne s’améliorent pas, ils devront procéder à une importante restructuration de leurs forces armées – car les pays membres de l’OTAN, qui comptent en théorie plus de 3,5 millions de soldats, peinent en réalité à lui opposer une maigre Force de réaction rapide de 13 000 soldats. La réduction drastique des effectifs et la focalisation sur le couple haute-technologie/forces spéciales ayant montré leurs limites, certains envisagent un retour partiel du service national (la Norvège l’a étendu aux femmes en 2016 et la Suède a prévu son rétablissement pour 2018). Il ne s’agit pas d’une question idéologique ou politique, mais de la résolution de problèmes matériels engendrés par les innovations techniques et tactiques. Les guerres des quinze dernières années, en particulier au Moyen-Orient, ont en effet montré le retour de l’infanterie comme force centrale, qu’elle soit « lourde » (dans les ruines des grandes cités) ou « légère » (dans les campagnes où butinent les pick-up Toyota et leur bitube de 23 mm). Un autre souci des états-majors est la remise en cause de la supériorité technologique des armées occidentales qui leur permet depuis vingt-cinq ans de gagner toutes les batailles : diffusion à moindre coût de certaines technologies (informatiques, télécommunications, drones, contre-mesures électroniques, appareils de vision nocturne, etc.) ; développement (et vente) par des pays comme la Russie ou la Chine de nouvelles générations de matériels fragilisant la supériorité aérienne (systèmes antiaériens) ou navale (missiles anti-navires voire anti-porte-avions). La fin des rapports de force établis est peut-être annoncée ; les conserver en l’état coûtera très cher aux Occidentaux.
Les prochaines guerres ne seront pas menées, comme certains l’ont cru, de très loin, par des tirs de missiles de croisière, des drones et des forces spéciales. Des robots y participeront, mais ces guerres ne seront ni propres ni virtuelles et nécessiteront des fantassins sur le terrain. Les Européens, qui avaient cru pouvoir supprimer complètement le facteur humain dans la destruction, vont devoir s’y réadapter. « On ne valorise pas le capital sans travail. On ne fait pas la guerre sans soldats. »39.

Sentinelle et Garde nationale

L’uniforme fait parfois tourner la tête. La coupe n’est pas en cause, mais la fonction. Autour du noir FAMAS d’étranges sentiments semblent se mêler, répulsion/attirance, répugnance/fascination. Période exaltante. S’ils sont Vichy, nous sommes pirates ; s’ils sont les nazis, nous sommes les résistants. Simple et rassurant40.

C’est dans l’urgence, en janvier 2015, qu’a été lancée l’opération Sentinelle : le déploiement de 10 000 soldats pour des gardes statiques et des patrouilles dans les lieux publics. Cela correspond au nombre minimum de personnels qui doivent être tenus disponibles sur le territoire métropolitain, tel que le prévoit le Livre blanc de 2008. C’est en fait matériellement intenable pour l’armée ; l’effectif doit redescendre dès avril à 7 000. Posture avant tout, car les moyens d’action légaux des militaires sont inférieurs à ceux des policiers : un groupe de huit soldats présent à proximité du Bataclan le 13 novembre 2015 va rester inactif toute la nuit, faute d’ordres adéquats. Sentinelle, sans efficacité dans la lutte contre le terrorisme, a seulement contribué à faire baisser la délinquance de rue dans certains quartiers (au pied de la Tour Eiffel par exemple), ce qu’avait déjà montré un plan Vigipirate en place depuis 1995. S’il s’agissait réellement de réprimer davantage la population, le statut juridique ou l’équipement de ce type de patrouilles – pas du tout adaptés – auraient pu, en vingt ans, être améliorée. Ce n’est pas le cas. C’est qu’on a bien affaire à des vigiles, dont le rôle de surveillance a peu à voir avec le métier de militaire ; dans la même période la police, en particulier ses unités primo-intervenantes, « militarise » une partie de son équipement (c’est-à-dire que sa puissance de feu et ses protections sont augmentées).

Un autre fantasme est de croire que derrière ces patrouilles de rues se cache la volonté étatique de préparer psychologiquement la population à la présence de l’armée, première étape supposée à l’instauration d’un régime militaire autoritaire (le capital qui ne souhaite pas nous brusquer prend son temps). Militaires et spécialistes de défense craignent plutôt de voir ainsi se banaliser son emploi. Car l’objectif n’est pas opérationnel, on l’a vu, mais politique et médiatique. Il s’agit d’une opération de communication intérieure dite de « réassurance », décidée par les politiques dans le but de tranquilliser la population et lui montrer que l’État est présent et actif (même si cela ne sert concrètement à rien). Le premier usage de l’armée à des fins anxiolytiques remonte, semble-t-il, à 1986-198741, et Sentinelle prend le relais du plan Vigipirate qui a vingt ans. Oui, nous avons bien écrit « tranquilliser »… car le dégoût (justifié) des radicaux pour l’uniforme les empêche souvent de percevoir que cette détestation est peu partagée et que la majorité de la population apprécie ce déploiement militaire dans les rues. « Alors que le quotidien informationnel et cognitif des Français est envahi par les actions perpétrées par les djihadistes, il s’agit de rendre visibles la puissance et la permanence de l’outil de défense, à chaque coin de rue. Les civils peuvent ainsi avoir le sentiment que l’ennemi qui les menace est finalement beaucoup moins présent que l’ami qui les protège. »42
« Ami » et « ennemi » : nous savons ce qu’il y a de faux dans ces termes, mais ne nous méprenons pas : ce faux est un moment du vrai dans lequel vivent les « gens normaux ». Malgré son inefficacité, la présence militaire bénéficie d’un soutien populaire et, tout comme l’état d’urgence, il sera politiquement risqué pour un gouvernement d’y mettre un terme.

Le projet de création d’une Garde nationale, présenté en octobre 2016, va dans le même sens. Officiellement, elle sera « destinée à concourir, le cas échéant par la force des armes, à la défense de la patrie et à la sécurité de la population et du territoire ». On annonce un effectif éventuel de 63 000 personnels susceptible d’atteindre 85 000 en 2018. Mais il n’y a pas que les chiffres de créations de postes dans l’Éducation nationale qui sont bidonnés. La Garde nationale n’est que l’appellation ronflante d’une nouvelle construction administrative qui va regrouper les réserves opérationnelles déjà existantes de l’armée, de la police et de la gendarmerie – soit 53 000 réservistes pauvrement équipés et généralement mal entraînés faute de budget. Cela signifie donc que, au mieux ou au pire, ce sont 10 000 à 30 000 réservistes supplémentaires qui vont être recrutés (rappelons qu’il y avait en France en 1990 environ 3 millions de réservistes…). Avec une rallonge budgétaire ad hoc d’une trentaine de millions d’euros, on peut douter de ce que sera leur niveau d’entraînement. Mais l’objectif n’est pas d’en faire des guerriers43, plutôt, occasionnellement, de les mobiliser en soutien aux unités existantes, notamment pour des opérations type Sentinelle qui en deviendraient moins coûteuses44. Ce modeste projet a surtout une visée politique et médiatique : répondre aux attentes de l’opinion, et montrer, là encore, que l’État prend des mesures énergiques et martiales (malgré des réalités budgétaires qui les limitent grandement).
L’effet d’annonce fonctionne, rassure les uns et fait cauchemarder les autres. La création de cette garde nationale a entraîné des interprétations militantes extravagantes quant aux objectifs inavoués du gouvernement socialiste : par exemple pousser à la guerre civile en offrant des armes à tous les jeunes « fascistes » français, afin qu’ils donnent libre cours à leurs multiples phobies dans les rues ! Est-ce de l’auto-mystification ou de la simple rhétorique de bas tract ? 45

Enfin, notons que d’un certain point de vue, un antimilitariste pourrait même se réjouir de voir ainsi les militaires patrouiller dans les rues, car c’est un très bon moyen de réduire leur efficacité. Sentinelle entraîne en effet des complications pour l’armée en termes de gestion des effectifs et de disponibilité des unités et rompt les cycles de repos/formation/entraînement. Ce déploiement pourrait même entraîner une baisse de niveau d’un outil qui devrait, en théorie, être préservé comme ultima ratio (trop longtemps utilisée pour des opérations de maintien de l’ordre, l’infanterie israélienne a perdu ses savoir-faire et s’est ainsi trouvée en difficulté face au Hezbollah en 2006).

Cela peut paraître étrange, mais, aujourd’hui, si les militants dénoncent une militarisation de la société, les officiers demandent, eux, une remilitarisation de l’armée.

 La guerre civile ?

Jusqu’en 1914, c’est à l’armée que revient en France la charge du maintien de l’ordre, euphémisme pour répression des travailleurs. L’usage en est alors banal et massif : en mars 1906 à Courrières, 20 000 soldats sont présents contre 40 000 grévistes ; le 1er mai, en prévision d’une grève générale, le ministère de l’Intérieur fait déployer 40 000 militaires dans Paris. Infanterie et cavalerie assurant leur tâche à coups de fusils Lebel, de baïonnettes ou de sabres, les grèves et manifestations ouvrières sont alors fréquemment meurtrières. Il faut attendre l’après-guerre pour que le maintien de l’ordre soit confié à des unités ad hoc dites de « deuxième catégorie » dont la caractéristique est d’agir avec une létalité très réduite (Gendarmerie mobile créée en 1921 et CRS en 1944). Tous les uniformes n’ont pas la même fonction. L’armée se voit attribuer le rôle de dernier rempart, sinon du gouvernement, du moins de la structure étatique et du mode de production ; il faut remonter à 1871 pour trouver un tel usage en France.

Le coup de force militaire est en général inutile car la démocratie prévoit toujours la possibilité de sa suspension temporaire. La Constitution de la Vème République y est, on le sait, particulièrement adaptée (un « coup d’État permanent »), son article 16 (modifié en 2008) donnant au Président de la République la possibilité d’exercer les pleins pouvoirs. S’y ajoute l’état de siège, dispositif juridique au-delà de l’état d’urgence, qui confie directement à l’armée l’administration de la Justice ainsi que des pouvoirs de police étendus. La répression peut alors prendre une toute autre griffe, car l’imagination est au pouvoir.
Cette possibilité a aussi un effet dissuasif. Si, lors des grèves générales de 1936 et 1968, l’emploi de l’armée n’a été qu’envisagé, l’État a rappelé qu’il disposait de cet outil en procédant à des déplacements de troupes faussement discrets. Durant Mai 68, un plan, peu connu, avait été mis au point pour arrêter plus 50 000 militants d’extrême gauche à travers le pays et les rassembler dans des stades46 ; il ne prévoyait toutefois pas d’utiliser la troupe, mais uniquement la police et des officines parallèles (dont le SAC).
Dans la France de l’après-68 l’armée devait toujours prendre en compte la possibilité d’une invasion du territoire par les troupes du Pacte de Varsovie. Mais, dans un contexte international d’assauts prolétariens et d’agitation gauchiste croissante, l’État fut obligé de réajuster ses dispositifs pour permettre, éventuellement, de faire face à un soulèvement et de rétablir l’ordre (on ne retient néanmoins de cette période que l’amélioration des techniques de maintien de l’ordre). Concrètement, l’armée n’a pourtant servi qu’à limiter la portée de quelques grèves, comme celles de la RATP en 1971, des éboueurs et des PTT en 1974, à une époque où les appelés représentaient une importante main-d’œuvre disponible et sous-employée47. Chômage, restructuration du capital et délocalisations ont fait le reste. La virulente dénonciation d’une armée de répression des travailleurs diminua avec la faillite de l’extrême gauche et l’arrivée au pouvoir des socialistes.

Dans les années 1990, alors que l’armée française voit ses effectifs décroître et qu’elle se concentre sur les opex, le leitmotiv antimilitariste réapparaît : les soldats se préparent à écraser les prolétaires dont les luttes ont repris en 1995. La preuve en serait, cette fois-ci, la modernisation de l’armée, sa professionnalisation, et l’entraînement au combat urbain. En 1992, l’État n’avait-il pas déjà « envoyé des chars » contre les routiers grévistes ?… en réalité il ne s’agissait que d’un char de dépannage utilisé pour déplacer les camions formant un barrage routier, mais qu’importe. C’est l’impression qui importe. Il se trouve qu’elle est confirmée par les nouveaux modèles d’interventions militaires extérieures, de « maintien de la paix » ou d’ « interposition », notamment par l’épisode du Kosovo en 1999. Les troupes qui y sont déployées (notamment françaises) se voient attribuer des taches auxquelles elles ne sont pas préparées : le contrôle des foules et la répression des manifestations48 ; un entraînement spécifique devient nécessaire49. Mais, même si l’on peut tout rapporter au capitalisme et donc à la lutte des classes, l’armée n’a pas, on l’a vu, pour unique fonction de prendre d’assaut les usines en grève. Si c’était le cas, la hiérarchie militaire ne réclamerait pas par exemple, depuis des années, un deuxième porte-avion nucléaire50. Mais il se trouve qu’avec l’urbanisation mondiale galopante, et la concentration de populations prolétarisées suite à l’exode rural, les guerres se dérouleront de plus en plus souvent dans de vastes zones urbaines et au milieu de non-combattants. À l’époque où l’on s’entraînait pour des batailles de chars dans les plaines agricoles d’Europe, personne ne croyait que l’armée se préparait à mater une révolte paysanne51.

Si l’on ajoute à Sentinelle et à la création de la Garde nationale le fait que « sécurité intérieure » et défense sont mêlées dans le Livre blanc de 2008 et dans celui de 2013, cela devient évident pour certains : les militaires se préparent (à nouveau) à écraser la révolte des prolétaires. Il est certes réconfortant de trouver des gens sérieux qui croient en cette possibilité (la révolte), voire à son imminence, et s’y préparent activement (des optimistes en quelque sorte), mais nous avons comme un doute. Si les plus abracadabrants de « nos » spécialistes voient dans les patrouilles de Sentinelle l’équivalent de la guerre contre la Commune de Paris, beaucoup d’autres croient que l’objectif d’un tel déploiement est d’effrayer le prolétariat et d’assurer sa soumission, ou encore que l’échec du mouvement contre la loi Travail, au printemps 2016 est dû à l’état d’urgence, aux assignations à résidence et à la présence de chasseurs alpins dans Paris… Nous ne sommes pourtant ni en Égypte ni au Bangladesh, et le capital dispose d’autres armes, particulièrement puissantes, pour mâter le prolétariat hexagonal, à commencer par le chômage et la démocratie.
Pourtant, l’équipement de plus en plus lourd de certaines unités de police et le renforcement incessant des dispositifs sécuritaires ne prouvent-ils pas que l’État français craint le prolétariat ? Une classe de plus en plus dangereuse dont la pointe avancée serait constituée de révolutionnaires conscients (anarchistes, communistes et autonomes) ? La réponse n’est pas forcément dans la question.
Les gouvernants sont conscients du niveau de souffrance sociale que provoque leur gestion, savent le rejet qu’ils suscitent, la fébrilité, la révolte épidermique qui gronde dans un prolétariat dont la propre survie est en jeu ; mais ils en constatent aussi le faible niveau de combativité collective. Gouverner c’est prévoir dit l’adage, prendre cela en compte, prévenir… tout en jonglant avec le budget disponible.
Ce qui fait aujourd’hui la différence, c’est qu’en cas d’aggravation de la crise, le capital ne pourrait plus faire de concessions au prolétariat. L’idée que le niveau de combativité est corrélé à celui de la misère étant très partagée (mais pas vérifiée), l’État préfère conserver les dispositifs de soins palliatifs (quitte à assortir le RSA d’un « bénévolat obligatoire » ou à créer un revenu universel). Quant aux mouvements sociaux, ceux de 2010 et 2016 ont amplement montré qu’échecs et démobilisation pouvaient aller de pair avec des affrontements violents entre manifestants et flics. Il n’est donc pas étonnant que l’État empile les mesures de surveillance et de contrôle social, et que le ministère de l’Intérieur se prépare à bien du travail pour les prochaines années. Mais chacun garde son rôle : les forces de deuxième catégorie s’entraînent au maintien de l’ordre52, et les militaires à la guerre.

Nos rêves ne sont pas forcément les cauchemars de l’État. Il les ignore. Il se prépare à autre chose, un chaos différent de celui auquel nous aspirons.
Le nouveau modèle pour l’armée de terre, dit « Au contact », est un signe important mais il ne nous est probablement pas destiné : adopté en mai 2015, il doit faciliter l’utilisation d’unités sur le territoire national pour des missions de combat conventionnel, c’est-à-dire des missions de guerre, non de maintien de l’ordre. Depuis la chute du mur de Berlin, c’est la première fois que l’armée recentre une partie de son attention et de son potentiel opérationnel sur la métropole. Spécialistes et militaires s’en félicitent, eux qui dénoncent le manque de vision stratégique des gouvernements, mais restent sceptiques quant à la matérialité du projet. Car ce bel organigramme – et les déclarations martiales axées sur la « lutte contre le terrorisme » qui ont accompagné sa création – relèvent du ravalement de façade : on n’ouvrira pas de nouvelles casernes, peut-être quelques bureaux, on ne multipliera pas les uniformes, budget oblige. « Au contact » est juste une réorganisation administrative en termes d’états-majors : c’est-à-dire que les unités existantes (les régiments) se trouvent réparties en de nouveaux ensembles (brigades ou divisions). Concrètement rien ne change, mais, théoriquement, un nouveau cadre d’intervention existe désormais ; reste à savoir si (et quand) des crédits y seront alloués pour qu’il monte en force.
Ce modèle semble en premier lieu avoir été mis en place pour permettre une réponse, à court ou moyen terme, à d’éventuelles opérations « terroristes » qui, techniquement, s’apparenteraient à des opérations de guerre (c’est-à-dire qu’elles auraient une ampleur supérieure à celles de novembre 2015 et que, matériellement, la police ne saurait y faire face). Il créé néanmoins un cadre et des outils pour le futur. Cela fait longtemps que commentateurs, pseudo et vrais experts du renseignement ou de défense, ont cessé de plancher sur la subversion « communiste » et la révolution (comment l’imagineraient-ils?). Du fantasme d’un embrasement généralisé des « banlieues » sur le modèle de 2005 (qui était une révolte prolétarienne), ils sont passés en quelques années à la crainte d’une situation de chaos qualifiée de « guerre civile » : c’est-à-dire des affrontements « inter-communautaires » armés, plus ou moins liés à une poussée islamiste, voire à de quasi-sécessions territoriales ; en ce cas, les forces de l’ordre auraient à affronter des personnes autrement motivées et équipées que ne le sont les émeutiers. D’où l’intérêt du modèle « Au contact ». Mais, entre business éditorial, fantasmes de l’extrême droite, propagande et manipulation53, il est impossible de savoir où en est véritablement la recherche prospective sur cette question, quels sont les processus envisagés et les plans étudiés, d’autant que, pour des raisons politiques, aucun scénario de ce type n’a été présenté dans un Livre blanc.
Pourtant, même si, comme le remarquent les optimistes, la population a su faire preuve de « résilience » et à résisté à la « spirale de la haine » après les attentats54, le début de l’année 2015 peut être perçu comme un carrefour, dont une des routes aurait la guerre civile pour destination. La route n’est pas droite, peut s’avérer bien longue et, finalement, ne pas y aboutir – car elle en croise beaucoup d’autres – mais les habitants de l’Hexagone y sont probablement embarqués (quoi ils en pensent par ailleurs).

L’expression « guerre civile », dont le « spectre » a refait surface, recouvre des réalités et des définitions variées. Elle est en tout cas pour nous le contraire d’une révolution sociale qui elle, à court ou moyen termes, a peu de chance d’éclater en France : l’affrontement armé de fractions d’une population habitant un territoire donné, de communautés qui étaient ou semblaient inexistantes la veille, et des institutions et une armée majoritairement d’un côté. Le caractère prétendument « civilisé » et « douillet » des habitants d’un territoire, en l’occurrence de la France, ne les immunise pas contre le recours à la violence généralisée ; l’histoire enseigne que l’on réapprend assez vite la barbarie55.
Contrairement à un assaut prolétarien, et quels que soient les mots que les participants posent sur leurs actes, l’activité de guerre civile est une activité de guerre, elle ne remet pas en cause le fonctionnement et la reproduction du mode de production capitaliste, elle ne participe ni à son blocage ni à l’abolition des classes. Lorsqu’elle perturbe l’économie locale ou l’État, ce n’est qu’incidemment, parce que des institutions rivales (mais similaires) tentent de se mettre en place56. Cela se produit car l’assaut prolétarien est impossible ou a échoué. Et si des pillages ou des affrontements avec la police peuvent avoir lieux dans les premier temps d’une guerre civile, ils ne suffisent pas à créer de nouveaux rapports sociaux. Ce n’est d’ailleurs pas parce qu’une émeute, un soulèvement ou une révolte ont un caractère « populaire » ou « prolétarien » qu’ils sont pour autant sympathiques et compatibles avec les thèses communistes, anarchistes ou féministes (voir les émeutes de Rostock de 1992).

Avec la crise et l’austérité qui ne peuvent que s’accentuer, l’État a tout intérêt à ce que le prolétariat, déjà segmenté et divisé structurellement, le soient de plus en plus ouvertement du point de vue politique, culturel, ethnique, religieux ou identitaire et qu’il ne perçoive les questions sociales qu’au travers de ces prismes. Défaites ouvrières, chômage de masse et précarité croissante créent un terreau propice. Des processus sciemment entretenus et des logiques sociales profondes y font croître un sombre cocktail : crise et repli identitaires, racisme, rejet/instrumentalisation du communautarisme, rejet/instrumentalisation de la religion, et populisme.
Certains en rêvent, fantasment, beaucoup d’autres le redoutent : que des camps se formalisent réellement sur ces fractures puis s’affrontent : par exemple celui des prolétaires issus de l’immigration nord-africaine et subsaharienne, et celui des prolétaires non issus d’une immigration extra-européenne (les bourgeois se mettent, eux, rapidement à l’abri). Ce serait trop simple, car si un camp ne se forme jamais seul, une guerre civile dans un pays comme la France en compterait bien plus de deux. Et si, comme dans toute guerre, le prolétariat serait présent dans chaque camp, sous forme de chair à canon, ses intérêts ne seraient défendus dans aucun (il se trouvera néanmoins des militants pour nous expliquer le contraire). Un conflit de ce type serait pour le prolétariat l’occasion de renouer avec des années de Semaine sanglante, sans même entrevoir la Commune.
Si à moyen terme la conflictualité de classe venait à augmenter jusqu’à devenir dangereuse pour la bourgeoisie, elle chercherait à attiser les tensions entre prolétaires en appuyant sur les mécaniques à l’œuvre (le sombre cocktail) ; mais cela peut s’avérer particulièrement périlleux car il n’est pas aussi aisé de les maîtriser ou de les ralentir (Yougoslavie de 1991, Syrie de 2011). Et les étincelles ne sont pas forcément contrôlées. Il faut donc que le jeu en vaille la chandelle. Si toute guerre civile crée des profiteurs, difficile de dire pour qui elle serait vraiment rentable – mis à part les marchands d’armes internationaux, et les entreprises de travaux publics, le plus souvent étrangères, qui viennent ensuite reconstruire.
Il est bon pour le capital que les prolétaires se détestent et se déchirent, pas qu’ils en arrivent à s’affronter les armes à la main. L’État français n’a pas pour l’instant besoin de cela pour défendre les intérêts capitalistes. Personne n’y a aujourd’hui intérêt.

…ou l’improbable ?

Quelle qu’en soit la raison, l’armée se prépare à la guerre, hic et nunc, et demain elle sera en face de nous.
Elle se préparerait même trop. Pour certains, la puissance de feu et la supériorité technologique dont dispose aujourd’hui l’armée rendraient impossible un soulèvement prolétarien victorieux et caduque l’idée de révolution ; mieux vaudrait dès lors se consacrer à la réforme, améliorer le quotidien, etc.
D’autres succombent à la mode intellectuelle qui consiste à tout analyser sous l’angle des mal nommées stratégies « contre-insurrectionnelles », cet ensemble de méthodes et techniques dont les officiers français se seraient fait une spécialité lors des guerres coloniales. L’armée française (quelles que soient les subtilités administratives) était alors une armée d’occupation et affrontait des mouvements populaires de résistance visant à une libération nationale. Faire face à une insurrection est différent : cela veut dire réprimer sa propre population, qui se soulève contre son propre gouvernement. La nuance n’est pas sans importance57. En ce domaine l’expérience militaire est plus maigre, et moins exotique, elle remonte à 1871.
Malgré les longueurs d’avance dont disposeraient les officiers français, il s’agirait, pour les plus volontaristes, de les défier sur le terrain de l’organisation, de la ruse et de technique. Mais si « l’insurrection est un art », où des spécialistes peuvent rivaliser pour défendre ou prendre le pouvoir, la révolution n’en est pas une. Elle ne se prépare pas, et on ne met en place d’avance les moyens de contrer ce qui la menacera. Ceux qui le croient risquent, le jour venu, de trouver sur leur chemin un prolétariat n’ayant besoin ni de consignes, ni de brochures spécialisées58 et prenant lui-même les choses en main. C’est dans tous ces cas confondre révolution et guerre, processus révolutionnaire (la communisation) et insurrection politico-militaire.

Il faut distinguer entre fantasme, réalité et prospective. La révolution ne sera certes pas un dîner de gala. Elle ne sera pas non plus un affrontement militaire, une série de victoires de l’armée des prolétaires (remettant au lendemain les transformations radicales de la société) sur celle des capitalistes : elle sera dans les faits l’abolition de l’État, de la valeur, du salariat, des classes (donc du prolétariat), des genres, etc., l’abolition des rapports sociaux existants et la création de nouveaux.
Cela ne veut pas de dire pour autant que les affrontements armés, parfois lourds, seront absents de ce processus. Tant que fonctionne le système bancaire, flics et militaires, contrairement aux autres fonctionnaires, sont assurés de percevoir leurs salaires ; mais une révolution implique un état préalable et croissant de décomposition institutionnelle et économique qui fragilise également l’outil militaire. Les capacités opérationnelles de celui-ci seront minées par l’activité de crise (électricité, communications, transports)59, un facteur qui se couple avec le « pouvoir égalisateur » du milieu urbain pour mettre à mal cette supériorité technologique qui rend les armées occidentales si performantes et si vulnérables.
Quant à l’armée française, vu ses capacités, comment pourrait-elle aujourd’hui faire face à un soulèvement généralisé sans rapatrier d’urgence les troupes dispersées à travers le monde ? Même dans ce cas, elle ne disposerait évidemment pas du volume nécessaire pour « sécuriser » l’ensemble du territoire, ni même la majorité des grandes villes (cela vaut aussi pour l’hypothèse « guerre civile »). Resterait alors la solution du déploiement de troupes de l’OTAN, qui ne serait envisageable que si le soulèvement prolétarien (et la situation de crise qui l’avait vu naître) était limité à un seul pays, donc déjà voué à l’échec.

Mais, outre les capacités, il y a la volonté. Celle des prolétaires en lutte, comme celle des défenseurs du système. Le militaire français n’est que rarement confronté à la guerre ; et, en opex, celle-ci consiste à s’ennuyer, à attendre ou à faire de la route, parfois à tirer sur un ennemi invisible et à tenter d’obtenir un appui aérien ou d’artillerie. Pour le dire crûment : patrouiller ou guerroyer dans une région perdue au bout du monde, et provoquer par erreur la mort de quelques paysans indigènes est une chose (cela n’apporte sans doute pas autant de gratifications que le croit un militant antimilitariste). Faire la même chose « chez soi » en est une autre, d’autant qu’on ne fait plus la guerre comme en 1944. On ne demande ni ne réalise aussi aisément un tir d’artillerie de 155 mn sur un hameau de Kâpîssâ que sur le centre-ville d’Angers ou de Montauban, surtout si la moitié de ses amis y habitent, si on y va au resto et ses enfants au lycée, etc.60 Ce n’est pas pour rien que les CRS ne sont que rarement déployés près de leur lieu de casernement61. Il ne s’agit pas de croire que les militaires se rallieront en masse aux révolutionnaires et qu’en attendant il faudrait les ménager ; sauf à s’ériger d’ores et déjà en quartier général, il n’y a pas à prévoir de stratégie spécifique pour favoriser le ralliement des forces armées ; la situation objective fera beaucoup plus. L’histoire montre d’ailleurs que les plus acharnés défenseurs d’un État ne sont pas tant les militaires que les policiers, qui ont plus à craindre de la vindicte des prolétaires. Théoriquement, le travail du militaire est de distinguer, y compris au sein de la population, combattants et non-combattants ; alors que la population est l’adversaire du policier, dont le métier consiste à la réprimer au quotidien62.
Il faut toutefois reconnaître que les exemples de mutineries dans l’armée française sont rares et généralement modestes : tranchées en 1917, 58ème RI à Tiraspol et marins de la mer Noire (1919), manifestations d’appelés et comités de soldats dans les années 1970. Le seul exemple de refus de participer à la répression en France remonte à la révolte des vignerons du Languedoc de 1907, lorsque les piou-pious du 17ème RI de Narbonne refusèrent de tirer sur des manifestants, qui risquaient d’être des proches ou des parents. Des situations parfois extrêmes, mais toujours dans un monde fermement structuré, et où la hiérarchie a une forme et un sens.
Dans une situation véritablement révolutionnaire, de décomposition de l’État, la question du sens de son action se posera également aux militaires : « Qu’est-ce que je suis en train de défendre ? Pour quoi et pour qui suis-je en train de risquer ma vie ? ». Les conflits asymétriques ont montré que la question n’est pas anecdotique car le type de « valeurs » que défend le combattant est un facteur important pour son moral. En février 1917, à Saint-Pétersbourg, ce sont les cosaques, ces militaires d’élite particulièrement fiables et féroces, qui renoncèrent à réprimer les premières manifestations ouvrières.

Ligne de mire

Destructions de l’armée, de l’État et du capital sont liées. L’institution militaire est un rouage essentiel de l’État dans un monde où règne le mode de production capitaliste ; elle n’existe pas hors sol, et même le budget destiné à la répression du prolétariat est soumis à des règles et subit les conséquences des politiques publiques libérales63.

Le discours antimilitariste, comme tout discours militant focalisé sur un domaine séparé, aboutit parfois à brouiller la compréhension du sujet. La question militaire est quasi exclusivement traitée de la sorte, sur un mode caricatural et souvent sans réel recul. Le sujet n’intéresse que les jours où communicants et journalistes officiels annoncent une hausse du budget de la Défense… laquelle confirme ce que l’on pense déjà. Preuves à l’appui, on dénonce cette militarisation grandissante de la société, matrice du totalitarisme… mais à quelle date ce processus a-t-il débuté ? 2015, 2012, 2001, 1995, 1981, 1945, 1940, 1871 ou 1792 ? On n’avait évidemment rien dit les années précédentes, lorsque budget et effectifs étaient à la baisse, car c’était sans intérêt et cadrait assez mal avec l’idée qu’on se fait de l’État et de la société (à l’époque, les militants d’extrême droite dénonçaient eux l’antimilitarisme socialo-maçonnique de gouvernants quasi libertaires). Il s’agit de ne pas se tromper de combat pour des raisons morales ou instinctives et, encore moins, de succomber aux discours médiatiques que l’on rejette, d’autant que, on l’a vu, le principal usage de l’armée sur le territoire national est aujourd’hui d’ordre spectaculaire.
On l’a compris, « militarisation » presque « totale » et toujours « croissante » de la société, et préparation « renforcée » de l’armée à la « contre-révolution » nous semblent à relativiser. S’il est évident que nous allons vers une société de contrôle généralisé et de limitation des libertés publiques, qui entraîne le déploiement de dispositifs sécuritaires spécifiques, la lame est suffisamment profonde et coupante pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter pour la dénoncer et la combattre. Les effets de manche, de style et de com’ ne rendent pas les tracts plus convaincants et n’apportent rien à la compréhension du sujet ou de la période. L’angle de vue « militaire » ne manque pourtant pas d’intérêt, de sujets d’observation et de questionnement : par exemple les tendances à la décomposition/recomposition de l’armée française, le développement d’autres instruments et modèles de défense, l’éventuelle mutation du rapport entre la société et ce corps de spécialistes, ou bien l’essor des SMP ; autant d’évolutions qui seront significatives. A suivre.

En cette période où les perspectives révolutionnaires semblent lointaines, et les prises sur la marche des événements absentes, l’agitation et la surenchère (politique ou intellectuelle) peuvent sembler une solution… ou une fuite. L’essentiel est de ne pas se perdre. Pour rester dans le ton, concluons par les sages paroles d’un célèbre militaire : « Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien ; c’est dans les occasions où tout est à craindre qu’il ne faut rien craindre ; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers qu’il n’en faut redouter aucun ; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource qu’il faut compter sur toutes ; c’est lorsqu’on est surpris qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même. »

Tristan Leoni, février 2017

 

NOTE : ce texte était en préparation depuis plusieurs mois, seuls les aléas de la vie en expliquent la publication aujourd’hui, alors que depuis quelques mois plusieurs textes antimilitaristes circulent sur Internet. Il ne s’agit donc pas d’une réponse, mais s’il peut contribuer à un débat nous nous en réjouissons.

 Filmographie

Connaissant la réticence de beaucoup de nos amis à ouvrir des livres traitant de la question militaire (dont les auteurs sont rarement des progressistes), nous conseillons plutôt le visionnage de quelques films abordant la question martial et qui compléteront opportunément les classiques bien connus de l’antimilitarisme :

Thomas Cailley, Les Combattants, 2014, 96 mn (sur l’envie de s’engager dans l’armée aujourd’hui en France)

Pierre Carles, Eric Martin, Choron dernière, 2009, 98 mn (l’homosexualité durant la guerre d’Indochine et la question de l’armée de métier)

Clément Cogitore, Ni le ciel ni la terre, 2015, 100 mn (une section de soldats français au « contact » de villageois afghans, entre métaphysique et fantastique)

Delphine Coulin et Muriel Coulin, Voir du pays, 2016, 102 mn (dans le « sas » de Chypre, un groupe de soldats français, et en particulier deux femmes, de retour d’Afghanistan)

Clint Eastwood, American Sniper, 2015, 132 mn (un tireur d’élite des Navy SEALs en Irak et son adaptation à la vie civile)

Tobias Lindholm, A War, 2015, 115 mn (un officier danois face à la justice de son pays après avoir causé la mort de civils afghans)

Janus Metz, Armadillo, 2010, 100 mn (le quotidien d’une unité danoise en Afghanistan)

Ermanno Olmi, Le Métier des armes, 2001, 105 mn (sur la révolution militaire au XVIème siècle en Italie)

Pierre Schoendoerffer, La 317ème Section , 1965, 94 mn (la guerre d’Indochine, le « Mal jaune », fraternité virile au combat, etc.)

Ridley Scott, La Chute du faucon noir, 2001, 138 mn (le combat asymétrique en Somalie en 1993)

Notes

1 Annie Crépin, Histoire de la conscription, Gallimard, 2009, p. 17.

2 Dans les années 1963-1964, différents groupes d’extrême droite tels que Europe-Action et Les Cahiers universitaires appellent également à refuser la conscription, et demandent la fin du service national.

3 Lire par exemple Gilles Dauvé, « Sur l’antimilitarisme », postface de 1997 à la réédition d’une brochure de 1975, Pour une critique de l’idéologie anti-militariste.

4 Ils sont chaque année autour de 2 000 à préférer, pour des raisons diverses, la fuite et l’illégalité à la poursuite de leur engagement. Les déserteurs les plus médiatisés sont ceux qui, à partir de 2014, ont choisi de rejoindre les rangs de l’État islamique.

5 Tout comme les anticléricaux des générations précédentes avaient une connaissance bien plus affinée des religions, en premier lieu du catholicisme ; ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

6 Ces nouvelles appellations et formalisations ne sont valables que pour les armées occidentales et, éventuellement, leurs supplétifs. Les guerres que mène par exemple la Russie ne sauraient être officiellement et médiatiquement qualifiées de la sorte par les Occidentaux, puisqu’elles nuisent généralement à leurs intérêts : en 2016, la prise d’Alep et celle de Mossoul doivent être traitées différemment, même si les moyens militaires employés (et leurs effets) sont identiques.

7 Voir Claude Guillon, Dommages de guerre (Paris-Pristina-Belgrade-1999), L’Insomniaque, 2000, 128 p.

8 La torture (afin d’obtenir des informations) est devenue dans les pays occidentaux une activité confiée à des services de renseignements spécialisés, voire sous-traitée.

10 Durant la Première Guerre mondiale l’armée française comptait en moyenne 900 tués par jour ; 9,6 tués par jour durant la guerre d’Algérie. Une étude a montré qu’en 2009 la mortalité dans l’armée était plus faible que dans le civil ! Voir Jean-Yves Nau, « Vous ne voulez pas mourir trop tôt ? Engagez-vous dans l’armée ! », Slate.fr, 29 novembre 2009.

11 Si la place de la religion dans l’armée peut étonner, en particulier la présence d’aumôniers, c’est parce qu’en tant que corps fermé, comme les hôpitaux et les prisons, elle déroge en partie à la loi de 1905.

12 La révolution des Œillets d’avril 1974 est un putsch « de gauche » mené par un groupe d’officiers portugais ; bénéficiant d’un important soutien populaire, elle met à bas la dictature salazariste.

13 Hervé Liffran, « Des généraux se rêvent en sauveurs suprêmes », Le Canard enchaîné, 17 février 2016.

14 Pierre de Villiers, « Le prix de la paix, c’est l’effort de guerre », Les Échos, 20 décembre 2016.

15 Par exemple les généraux Vincent Desportes (La Dernière bataille de France, Gallimard, 2015, 208 p.) et Bertrand Soubelet (Tout ce qu’il ne faut pas dire : Insécurité, Justice : un général de gendarmerie ose la vérité, Plon, 2016, 256 p.).

16 « Destination Mossoul pour la Folgore », Raids, n° 357, février 2016, p. 14.

17 Suite au séisme, au tsunami et à l’accident nucléaire de mars 2011, l’armée japonaise mobilise en 72 h environ 100 000 soldats (40 % de ses effectifs) pour la gestion des populations déplacées (plus de 500 000 habitants), du ravitaillement (eau, nourriture) et des décombres (où se trouvent plus de 18 000 cadavres). Il s’agit de la plus grosse opération militaire du Japon depuis 1945. Qu’on se rassure, ou pas, l’armée française serait incapable d’un tel déploiement. Voir : « Rapport de retour d’expérience « Forces terrestres » : Gestion de la crise post tsunami par les forces d’autodéfense japonaises », Cahier du Retex, Centre de Doctrine d’Emploi des Forces, octobre 2012.

18 Joel Cossardeaux, « Sécurité : le très coûteux «sur-emploi» des forces mobiles », Les Échos, 8 février 2017.

19 Le symbole de la liberté (guidant le peuple) est, pour presque toutes les propagandes du monde, une femme portant flingue et treillis. On la retrouve aussi dans beaucoup de journaux et sites anarchistes et d’extrême gauche.

20 Formation paramilitaire britannique complémentaire à l’armée de terre créée en 1940 afin de protéger le territoire national contre un éventuel débarquement allemand. Basée sur le volontariat, la Home Guard compta jusqu’à un million et demi de membres.

21 George Orwell, « Ne laissez pas le colonel Blimp diriger la Home Guard », 1941.

22 Barbara Jankowski, « Les Relations armées-société en France », Pouvoirs, n° 125, 2008, p. 93-107.

23 Barbara Jankowski, op. cit.

24 Personnage de militaire créé par le dessinateur Cabu, présent dans les pages d’Hara-Kiri, Charlie Hebdo ou du Canard Enchaîné.

25 Sur ces questions voir Elyamine Settoul, « Classes populaires et engagement militaire : des affinités électives aux stratégies d’insertion professionnelle », Lien social et Politiques, n° 74, automne 2015, p. 107.

26 Leila Miñano, Julia Pascual, La Guerre invisible. Révélations sur les violences sexuelles dans l’armée française, Les Arènes, 2014, 256 p.

27 En 2005, une aumônerie musulmane a été créée sur le modèle de celles déjà existantes dans l’armée. « L’attractivité des armées auprès des minorités ethniques en Europe : une comparaison Allemagne, France, Grande-Bretagne », Fiche de l’Irsem n° 2, 2010.

28 Présence « visibilisée » par les attaques de Mohamed Merah de mars 2012 qui tue ou blesse trois soldats issus de l’immigration maghrébine (dont un de confession catholique) et un quatrième ultramarin. À propos de l’engagement des « minorités ethniques » au sein des forces armées françaises, Elyamine Settoul identifie de « nombreux parallèles qui existent entre l’adhésion à une pratique religieuse radicale et l’enrôlement militaire. On retrouve, dans les deux cas, la quête d’une identité positive dans un univers social structurant. Les deux institutions ont la capacité de pallier les carences identitaires des individus en leur imposant un cadre normatif. » Elyamine Settoul, « Présence musulmane croissante dans l’armée », Le Monde, 26 mars 2012.

29 Le ministère de l’Intérieur cherche pourtant à recruter parmi eux, mais parmi les policiers on ne trouverait que 10 % d’enfants d’immigrés et 9 % d’Antillais. Cécilia Gabizon, « Plus d’un policier sur dix est d’origine étrangère », Le Figaro, 10 février 2010.

30 Elyamine Settoul, « Classes populaires et engagement militaire : des affinités électives aux stratégies d’insertion professionnelle », Lien social et Politiques, n° 74, automne 2015, p. 95-112.

31 Par exemple les revues L’Écho des Casernes (1977-1978) ou Rompons les rangs! (1979-1980) disponibles sur http://archivesautonomies.org

32 En 1990-1991, les appelés du contingent ne participent pas à la première Guerre du Golfe, signe avant-coureur de la fin du service national.

34 Le scénario n’est pas d’actualité, mais cette faiblesse est théoriquement compensée par la force de frappe nucléaire.

36 Les « guerres hybrides » mêlent simultanément « un mixte d’armes conventionnelles, de tactiques irrégulières, de terrorisme et de comportements criminels dans l’espace de bataille ». Joseph Henrotin, « Opérations hybrides. Qu’attendre de l’adversaire probable ? », Défense & Sécurité Internationale, HS n° 48, juin-juillet 2016, p. 24.

37 Mais qu’on se rassure, elle pourrait ne pas être nucléaire. L’un des premiers objectifs des États en conflit serait la destruction des satellites ennemis (Chine et États-Unis s’y entraînent déjà), ce qui provoquerait par extension (avec l’accumulation de débris en orbites) celle de tous les satellites et le retour des pays occidentaux au mieux au niveau technologique des années 1950. Voir Christopher Cocker, Future War, Oxford, Polity Press, 2015, 244 p.

38 La réalité pourrait rattraper l’anticipation de la série norvégienne Occupied (Erik Skjoldbjærg et Karianne Lund, Jo Nesbø, dix épisodes, 2015).

39 Gilles Dauvé, Karl Nésic, Demain, orage. Essai sur une crise qui vient, 2007, 46 p.

40 En période de guerre, l’évidence n’est pas si fréquente, et la situation des révolutionnaires (y compris intellectuelle) est loin d’être simple et confortable. Sur la Seconde Guerre mondiale on lira avec profit La Chevauchée anonyme de Louis Mercier-Vega (Agone, 2006), et Les Internationalistes du « troisième camp » pendant la Seconde Guerre mondiale de Pierre Lanneret (Acratie, 1995).

41 Michel Goya, « Les opérations militaires anxiolytiques », Défense & Sécurité Internationale, n° 126, novembre-décembre 2016, p. 56-59.

42 Romain Mielcarek, « Sentinelle une opération plus politique que stratégique ? », Défense & Sécurité Internationale, HS n° 49, août-septembre 2016, p. 44.

43 Le fait de confier des armes à des personnes si peu formées inquiète déjà certains militants ! Sans doute sont-ils d’accord avec les réflexions du Professeur Choron sur l’armée de métier (voir la filmographie).

44 À part le nom, la Garde nationale créée en 2016 a peu à voir avec la Garde nationale qui a participé à la Commune de Paris ou même avec la Garde nationale américaine dont les statuts et modalités d’engagements sont très différents.

45 Même si la Garde nationale peut être un lieu de rencontre, il est probable que certains services la voient d’un bon œil car elle permettra de repérer des jeunes gens très motivés qui brûlent « d’agir » suite aux attentats ayant débuté en 2015, et de canaliser leur énergie. De quoi notamment éviter – n’en déplaise aux conspirationnistes – quelques Anders Breivik.

46 Avec des listes établies, comprenant parfois les noms de simples abonnés à des journaux militants. Sur ce sujet voir Alain Delale, Gilles Ragache, La France de 68, Paris, Seuil, 1978, p. 132

47 En 2010, lors de la grève des éboueurs de Marseille, le préfet invoqua un risque sanitaire et mobilisa 150 militaires de la Sécurité civile et quelques légionnaires pour ramasser les ordures dans la ville. Cette initiative fût peu appréciée des intéressés et provoqua une forte polémique ; il eut en outre un faible impact (il s’agissait de remplacer les 1 200 employés municipaux qui avaient cessé le travail depuis huit jours).

48 Jean-Dominique Merchet, « Contrôler la foule, un job de fantassins », Libération, 30 mars 2008.

49 Suite à des réflexions entamées lors des engagements français dans les Balkans, l’armée inaugure en 2006 à Sissonne (Aisne) une ville artificielle : le Centre d’entraînement aux actions en zone urbaine. Pour le maintien de l’ordre la gendarmerie mobile dispose elle, depuis 1969, du Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie de Saint-Astier (Dordogne).

50Il ne s’agit pas seulement de gourmandise. Ce type de bâtiment passant quasiment un an sur deux en maintenance, en posséder un couple, des sister-ships, permet d’en conserver toujours un en mer (c’était le cas jusque dans les années 1990 avec les porte-avions Clemenceau et Foch).

51On remarquera que les engins modernes qui équipent actuellement l’armée française, le char Leclerc (programme lancé au début des années 1980) et le VBCI (programme lancé au début des années 1990), sont moins bien adaptés au combat urbain que ceux qu’ils ont remplacés (AMX-30 et AMX-10 P).

52Bien que les gendarmes soient des militaires, ils sont placés depuis 2002 sous l’autorité du ministère de l’Intérieur ; les tâches sont donc clairement réparties.

53La littérature de ce genre ne manque pas, par exemple le scénario catastrophe, à tous points de vue, de Guérilla de Laurent Obertone (Ring, 2016) ; l’ouvrage d’Eric Zemmour, Un Quinquennat pour rien (Albin Michel, 2016), qui a provoqué bien des polémiques, en particulier parce qu’il dévoilerait l’existence d’un « plan secret », l’opération Ronce, visant à prendre d’assaut les quartiers populaires ; ou, plus confidentiel mais professionnel, Le Septième scénario de Stratediplo (auto-édition, 2015). À noter qu’en 2012 et 2013 la Suisse a organisé des manœuvres militaires se basant sur ce type de scénario (un chaos en France débordant de l’autre côté de la frontière).

54 La question était alors de savoir si des éléments d’extrême droite allaient, à ce moment-là, lancer des actions violentes (du type de celle qu’à connue le Québec en janvier 2017).

55 Voir l’exercice de politique-fiction de Jean Rolin, Les Événements (POL, 2014), qui transpose en France et dans un futur proche son expérience de reporter de guerre dans l’ex-Yougoslavie des années 1990.

56 On se reportera à ce que nous avons pu écrire à propos de la guerre civile syrienne dans « Califat et Barbarie : en attendant Raqqa », et à Adam Baczko, Gilles Dorronsoro, Arthur Quesnay, Syrie. Anatomie d’une guerre civile, CNRS éditions, 2016, 416 p.

57 Sauf à considérer, comme le font une partie de l’extrême droite et une frange de l’extrême gauche, que les prolétaires de certains quartiers sont par nature des étrangers et que leur répression n’est que la poursuite de la guerre d’Algérie (d’où la nécessité politique de voir de la « militarisation » partout).

58 Pour ce qui est du passé récent, nous pensons à la brochure écrite en 1980 par le groupe First Of May de l’International Revolutionary Solidarity Movement : Towards a citizens’ militia: anarchist alternatives to NATO and the Warsaw pact. L’existence de ce type de publication est rassurant d’un point de vue intellectuel ; mais si on imagine à combien d’exemplaires elle a pu être diffusée à cette époque, on se rend compte de l’impact concret qu’elle aurait pu avoir si les millions de soldats de l’OTAN et du Pacte de Varsovie s’étaient affrontés dans une Europe ravagée par les armes nucléaires ; c’est à dire aucun.

59 Voir Bruno Astarian, « Activité de crise et communisation », 2010.

60 Les militaires sont dans la ville, certes, mais leurs familles également. Mis à part les gendarmes qui vivent « en enceinte militaire » à 63 %, la plupart des militaires résident hors des casernes, dans leur département d’affectation avec leur famille, souvent à proximité géographique de leurs parents. Carine Le Page, Jérôme Bensoussan, Les Militaires et leur famille, DRHMD, 2010, 172 p.

61 Une situation de type révolutionnaire limiterait de fait, techniquement, les possibilités de déplacements des unités sur le territoire. Nous pensons en particulier aux grèves dans l’énergie et les transports mais aussi aux pratiques de blocages et sabotages, y compris non violentes, dont est capable une population pour gêner le déplacement de convois militaires. Qu’on pense aux actions menées en Slovénie contre l’armée fédérale yougoslave durant l’été 1991.

62 Les militaires, qui prennent en moyenne leur retraite à 43,8 ans (en 2010), consacrent beaucoup moins de leur vie à leur métier que les policiers.

63 Depuis 2010, le budget de la défense grec a été relativement épargné par la politique de rigueur, mais il s’agissait aussi de préserver les entreprises européennes qui lui fournissent du matériel.

Califat et barbarie.

Voici un texte autour de la question du dit “Etat Islamique”, de sa nature, de son fonctionnement et de son organisation, de son idéologie et de l’attraction qu’il peut exercer . Il est paru en 2 parties sur le site “Douter de tout 21” (http://ddt21.noblogs.org/) où il est téléchargeable en format PDF.

Il contient bien des informations et analyses intéressantes et c’est à ce titre que nous le relayons.

Califat et barbarie (première partie)

               Les Arabes, comme mercenaires ou auxiliaires, étaient le soutien indispensable des grands empires. On achetait leur concours, on craignait leurs révoltes, on se servait de leurs tribus les unes contre les autres. Pourquoi n’utiliseraient-ils pas leur valeur à leur propre profit ? Pour cela il faudrait un État puissant qui unifierait l’Arabie. Il pourrait ainsi assurer la protection des richesses acquises et du commerce, détourner vers l’extérieur l’avidité des Bédouins les moins pourvus au lieu qu’elle soit une entrave pour l’activité commerciale des Arabes eux-mêmes. Les États de l’Arabie du Sud, trop colonisateurs à l’égard des nomades, trop détachés des Bédouins malgré leur parenté lointaine, avaient failli à cette mission.
Un État arabe guidé par une idéologie arabe, adapté aux nouvelles conditions et cependant encore proche du milieu bédouin qu’il devait encadrer, constituant une puissance respectée à égalité avec les grands empires, tel était le grand besoin de l’époque. Les voies étaient ouvertes à l’homme de génie qui saurait mieux qu’un autre y répondre. Cet homme allait naître.

Maxime Rodinson, Mahomet, 1961, p. 58-59.

             La naissance d’un État n’est ni fréquente, ni attendrissante. Et le prématuré, le proto-État, bien que très fragile, est déjà nuisible.
Avec l’actuelle restructuration du Proche-Orient, nous assistons à la constitution de nouvelles entités, les plus connues étant l’État islamique (EI) et le Rojava (Kurdistan occidental). Celui-ci, parangon de démocratie et de féminisme, serait un rempart contre la barbarie du premier. Car l’État islamique est un monstre, les images le prouvent. Tout le prouve. Il faudrait d’ailleurs le nommerDaech1 car il ne mériterait pas le « noble » qualificatif d’État et n’aurait « rien à voir » avec l’islam. L’explication devrait suffire. Elle n’est pourtant pas suffisante pour comprendre pourquoi et comment, depuis des mois, huit à dix millions de personnes vivent dans un territoire en guerre contre le reste de la planète. Les jours du Califat sont sans doute comptés, mais la question, elle, demeurera : Pourquoi ça marche ?

L’EI attire tous les regards, mais son image est brouillée. Le reflet qui nous parvient via les médias est celui d’une foire aux atrocités soigneusement mise en scène, ou d’épisodes guerriers choisis en fonction d’obscurs intérêts politico-militaires, par exemple la Bataille de Kobané. Mais parmi les groupes « rebelles » ayant émergé durant le conflit irako-syrien, l’EI est aussi le seul qui tente de mettre en place une structure de type étatique et qui s’appuie sur un projet politique structuré et ambitieux2 : le rétablissement du Califat disparu en 1258 qui implique une critique du monde, de sa marche, de l’Occident, de la démocratie, du nationalisme, etc. Est-ce à dire une critique ducapitalisme ? Certainement pas, mais plutôt celle de certains de ses maux et excès, ceux qui entraveraient le fonctionnement libre et harmonieux d’une société califale rêvée… et surtout de son économie.

première partie : de l’État

 

« Ce qui serait le mieux, en ce moment, ce serait un pouvoir
autoritaire mais qui serait très bon, aimable et juste
 ».
Lilo Pempeit à son fils Rainer Werner, 1977.

Nous ne reviendrons pas sur les origines et l’artificialité centenaire des États et frontières de la région, ni sur les soulèvements de 2011 qui, en Syrie et en Irak, ont laissé place à une guerre civile puis, rapidement, à une confrontation militaire à plusieurs bandes opposant une multitude d’acteurs locaux et internationaux aux stratégies et alliances fluctuantes.

La généalogie de l’EI, à l’origine la branche irakienne d’al-Qaïda devenue autonome, est elle-même des plus complexe3 mais préoccupait peu de monde avant que ses troupes ne remportent une série de surprenantes victoires durant l’été 2014.

La question militaire

L’EI n’était à l’origine qu’un des groupes de résistance armée à l’occupation américaine en Irak (donc un groupe terroriste) ; mais, à partir de 2009, il bénéficie du ralliement de milliers de miliciens sunnites et de centaines d’ex-officiers de l’armée irakienne4.

Militairement très efficace, l’EI a été considéré par une bonne partie de la population irakienne sunnite comme une « armée de libération » et donc fêté comme telle5, et beaucoup de chefs de tribus ont choisi de lui faire allégeance. Cela explique que de nombreuses localités soient tombées entre ses mains aussi facilement (par exemple Mossoul) et que les troupes de Bagdad (chiites) n’aient que peu résisté dans ses régions.

L’EI s’est ainsi emparé d’un important arsenal qui lui servira pour progresser en Syrie à partir de 2013 ; dans ce pays les localités sont prises à la suite de violents combats contre d’autres groupes islamistes ou grâce au ralliement de ceux-ci. Dans le chaos ambiant, ses capacités logistiques et régaliennes lui valent une certaine popularité dans la population. C’est dans un second temps qu’il lancera des offensives contre le Rojava et le régime de Damas.

A noter que l’EI semble très attentif à la survie de ses combattants, n’hésitant pas à abandonner des positions si nécessaire (la question des attaques suicides est d’un autre ordre). Cette armée rassemblerait selon les estimations entre 30 et 100 000 hommes : beaucoup d’anciens miliciens irakiens, des arabes et des kurdes et au moins 20 000 volontaires étrangers. Leur solde étant versée avec régularité, cela limite pillages, vols et rackets dont sont coutumiers de nombreux autres groupes rebelles.

La réputation sanguinaire et impitoyable de ses troupes est sciemment entretenue ; n’étant pas signataire des Conventions de Genève, l’EI ne respecte aucune « règle » de la guerre, surtout contre ceux qu’il juge infidèles ou apostats. Ses adversaires, quels que soient leurs agissements, s’en trouvent parés d’un verni de respectabilité.

Administrer un territoire

Le rétablissement du Califat, sous le nom d’État islamique, a été proclamé le 29 juin 2014 dans la Grande mosquée d’al-Nuri à Mossoul. Le débat sur le terme « État » n’a pas cessé depuis6.

Si le mot désigne un territoire délimité à l’intérieur duquel une autorité souveraine fait régner ses lois sur une population fixe, dispose d’une armée, d’une monnaie et d’une économie, l’EI ressemble bien plus à un État que certaines entités aujourd’hui (plus ou moins) reconnues internationalement (Libéria, Somalie, Yémen, Vatican, Luxembourg, Libye, Soudan du Sud, etc.) et bien peu à un groupe terroriste.

Seule l’instabilité de ses frontières contredit le modèle étatique occidental, mais la guerre n’est pas seule en cause :

« Est-ce que le mot de « Dawla », généralement employé en arabe pour dire « État », et qui sert à l’acronyme « Daech », peut être exactement traduit par « État » ? Dans l’histoire du monde arabe et du monde musulman, ce mot distingue en effet des formes de gouvernement qui n’ont pas grand rapport avec l’histoire occidentale du mot État. Celui-ci renvoie à l’idée de « statique », de territorialité, de frontière, de souveraineté, de différenciation entre le politique et le social, en bref à bien d’autres choses que ce qui a pavé l’histoire du monde musulman » (Bernard Badie)7

Sur la question de la forme, l’EI a déjà répondu :

« Quant à ceux qui veulent des passeports, des frontières, des ambassades et de la diplomatie ils n’ont pas compris que les partisans de la religion d’Ibrâhîm [al-Baghdadi]mécroient et prennent en inimitié ces idoles païennes. […] Nous voulons rétablir l’État Prophétique et celui des quatre Califes bien-guidés ; pas l’État-Nation de Robespierre, de Napoléon, ou d’Ernest Renan. » (Dar al-Islam)8

L’EI gère un territoire de 300 000 km2 peuplé de 8 à 10 millions d’habitants. Il n’a pas tardé à installer (ou à transformer) les institutions du territoire qu’il contrôle. Elles se structurent autour d’une administration centrale réduite (sept ministres autour du Calife), d’un Conseil de guerre et de sept gouverneurs de provinces chacun assisté d’une choura.

Les deux grandes zones (Syrie et Irak) disposent d’une assemblée consultative composée d’imams, de prédicateurs, de notables des villes et de chefs de tribus, où toutes les voix n’ont pas le même poids mais où l’on recherche le consensus. La démocratie, invention occidentale et « idolâtre », est rejetée et le pouvoir législatif inutile : la charia suffit.

Raqqa (200 000 habitants) est de fait la capitale administrative, Mossoul (2,5 millions d’habitants) la capitale religieuse.

Lorsqu’il s’empare d’un territoire, l’EI restitue le pouvoir à des acteurs locaux (ou les maintient en place s’il leur fait confiance) : chefs tribaux, de clans, leaders de quartier, à condition qu’ils fassent allégeance exclusive à l’EI, qu’ils ne déploient d’autre emblème que celui de l’EI, et respectent ses injonctions en matière de mœurs.

Quant au fait que l’administration du Califat s’impose froidement par la violence et l’arbitraire, ce n’est certainement pas une raison pour la priver du nom d’État, au contraire.

Une répression extraordinaire… et ordinaire

L’EI est un des régimes les plus répressifs d’une région assez bien dotée en la matière9 mais c’est surtout le seul qui fasse un tel étalage d’« atrocités ». Pour des sociétés occidentales ayant connu une dé-brutalisation 10 ce ne peut être l’œuvre que de « barbares », c’est-à-dire qu’ils ne parlent pas « notre » langue.

Pourtant, dans les zones qu’il contrôle, l’EI, rétablit une forme d’État de droit, et ainsi « répond aux aspirations d’acteurs locaux »11. En Irak il a chassé les troupes chiites considérées par la population comme une abominable armée d’occupation, une « check point army » dont la présence n’apportait qu’exactions, violences, viols, racket, corruption généralisée et insécurité 12. Dans une ville comme Mossoul où régnaient bakchich et clientélisme, et où une misère massive jouxte d’inexplicables poches de prospérité, les premières mesures du nouveau régime, hautement symboliques, peu onéreuses et très médiatisées, sont l’éviction et l’exécution publique des corrompus. Les habitants le constatent, « c’est incontestablement un mieux par rapport à la situation précédente, devenue invivable »13.

Si l’ordre règne à Mossoul, c’est aussi que la répression est impitoyable. Mais loin d’être dictée par une folie mortifère incontrôlée, elle répond à de froides logiques étatique et administrative et trouve une légitimité dans une interprétation littérale du Coran et très rigoriste des Hadith (actes et paroles du Prophète). Cette abominable répression, ultra-médiatisée, relève en fait de trois registres différents :

1 / Politico-médiatique

Il s’agit d’exécutions d’otages mises en scène par les médias du Califat afin de choquer les Occidentaux. Elles sont massivement relayées par les médias occidentaux14.

2 / « Crimes de guerre »

Il s’agit des massacres, là aussi très médiatisés, commis par l’EI dans les heures et jours qui suivent la prise d’une ville ou de nouveaux territoires. Outre des exécutions de partisans ou sbires d’autres régimes, voire de militants démocrates ayant échappé à tous les groupes précédents, la nouvelle administration califale ne peut ignorer les minorités religieuses encore présentes15 :

Les gens du Livre (les chrétiens) se voient proposer trois possibilités : conversion, statut dedhimmitude (citoyens de seconde zone, mais protégés) ou exil. Beaucoup ont choisi cette dernière solution avant même l’arrivée de l’EI16.

Les « païens » (les Yézidis par exemple ) ne sont même pas considérés comme humains et n’ont donc aucun droit. Ils doivent être tués ou réduits en esclavage.

Les apostats (athées ou convertis) méritent simplement la mort. L’EI fait un usage fréquent dutakfir, procédé permettant d’ôter la qualité de musulman à un adversaire et d’en faire un apostat (c’est le cas des chiites mais aussi de quasiment tous les sunnites opposés à l’EI).

Bien que l’EI se donne pour but d’appliquer strictement ce qui relève selon lui de prescriptions coraniques, il ne s’agit là que de la théorie. Dans la pratique, lors des combats, l’encadrement et la discipline n’étant pas encore du plus haut niveau, « bavures » et « exactions » sont fréquentes.

Quant au rétablissement de l’esclavage, c’est une conséquence des victoires militaires. Femmes et enfants capturés (« mécréants ») sont considérés comme une partie du butin qui se doit d’être partagée équitablement (ou du moins le produit de leur vente). Les victimes sont ainsi transformées en domestiques et/ou « concubines »17 (certaines auraient été achetées par des proxénètes turcs). Ici encore, l’EI se flatte d’appliquer à la lettre les indications du Coran qui encadrent cette pratique18.

3 / Justice ordinaire

Pour beaucoup de commentateurs, la justice quotidienne et correctionnelle est le service qui fonctionne le plus efficacement dans le Califat. Des juges religieux, les qadis, ont été nommés sur tout le territoire et pris place dans les Palais de justice.

Les peines encourues varient : amende, confiscation, flagellation publique ou non (par exemple pour avoir fumé une cigarette19), emprisonnement, amputation (pour un voleur), exécution selon diverses techniques (pour adultère, homosexualité, viol, corruption, etc.). L’effet recherché étant dissuasif et exemplaire, les exécutions sont publiques et les cadavres exposés. La baisse de la délinquance et de la criminalité serait considérable.
On retrouve des aspects de ces pratiques dans certains pays musulmans, en particulier l’Arabie Saoudite.

La justice jouirait auprès de la population d’une « réputation d’impartialité »20. Les médias de l’EI mettent évidemment en avant des exemples montrant que les djihadistes ne bénéficient pas de passe-droit : ici un responsable crucifié pour corruption, là un combattant exécuté pour viol.

Les qadis disposent d’une police chargée d’appliquer leurs décisions. Une autre unité, lesmuhtasibîn, fait respecter la hisbah (ce qui convenable ou pas, selon le Coran). Cette police des mœurs, rendue célèbre par la présence en son sein de femmes djihadistes européennes, surveille également les marchés.

Sans oublier une police secrète politique, l’Anni, et l’interdiction des manifestations. Le contrôle et la surveillance de la population semble particulièrement redoutable et des experts y voient même la « patte » d’officiers irakiens formés aux techniques du Bloc de l’Est21. Les opposants débusqués sont exécutés de manière exemplaire et, on l’aura compris, « si vous respectez leurs règles sans broncher, personne ne s’en prendra à vous »22. Pourtant, aussi efficace soit-elle, une politique répressive ne suffit pas à assurer la pérennité d’un régime.

La vie quotidienne

Les informations disponibles sont parcellaires, souvent anecdotiques et concernent le plus souvent Raqqa ou Mossoul. La réalité est sans doute bien différente dans les campagnes ou d’une ville à l’autre, en fonction de l’ancienneté de l’arrivée de l’EI, du degré de soutien ou de résistance des tribus et de la population, de l’éloignement ou de la proximité du front. Les réglementations peuvent par exemple s’appliquer de manière progressive23.

Dans les rues ce qui frappe c’est assurément le noir des femmes. Les nouvelles réglementations liées aux mœurs, à la religion (interdiction du tabac, de l’alcool et de la drogue24) mais surtout celles concernant la condition féminine sont les plus connues.

En fait, la situation des femmes s’est progressivement dégradée en Irak depuis le premier embargo de 1990 et surtout après 2003. Il en est sans doute de même en Syrie depuis 2011, où la plupart des zones « libérées » de Assad sont aux mains de groupes armés islamistes.

Outre un code vestimentaire très strict imposé dès le plus jeune âge (voile obligatoire pour les fillettes à partir de la troisième année d’école), les femmes ne peuvent circuler dans les villes du Califat sans la présence d’un tuteur masculin. Les seuls emplois féminins autorisant un déplacement hors du domicile semblent liés au secteur médical ou éducatif. A noter que, contrairement à l’Arabie saoudite, les femmes sont autorisées à conduire des voitures.

Il est également demandé aux hommes un effort vestimentaire, notamment d’éviter les tenues jugées trop occidentales ou certains vêtements de marques.

Ces rues des grandes villes dans lesquelles la police scrute les vêtements semblent pourtant grouillantes et bruyantes, les étals et boutiques achalandés, l’activité commerciale battant son plein25 . Ce n’est pas le business que souhaite bouleverser l’EI, plutôt l’apparence et la surface pour les remettre en adéquation avec la volonté divine. Les journées sont ainsi rythmées (perturbées selon certains commerçants) par les cinq prières quotidiennes, il y a enfin des agents qui régulent la circulation aux carrefours, de nouvelles plaques minéralogiques, un calendrier lunaire, etc.

L’EI accorde aussi une attention toute particulière à la sécurisation et à l’amélioration de l’approvisionnement, ainsi qu’à une baisse des prix des denrées alimentaires ; d’où le contrôle des moulins et boulangeries, autrefois publiques en Syrie. Pendant qu’une jeune « Autorité de protection des consommateurs » veille sur l’hygiène et la qualité des produits, les muhtasibîn sont attentifs aux prix dans les rues et sur les marchés : on peut tout de même être exécuté pour « spéculation et accaparement »26 .

Lorsqu’une ville est conquise, comme toute armée d’occupation conséquente, l’EI a parmi ses priorités de rétablir le fonctionnement des services publics. Les employés des entreprises publiques et les fonctionnaires sont incités à rester en place et le versement des salaires est assuré s’il le faut27. (et avec plus de régularité que sous le règne de Nouri al-Maliki). L’état civil se remet à fonctionner, prenant juste en compte les modifications légales (comme l’autorisation du mariage pour les filles dès l’âge de neuf ans).

L’EI s’efforce de reconstruire les infrastructures endommagées par la guerre mais lance aussi de nouveaux projets mis en valeur dans sa presse : réparation de ponts et de circuits électriques, création de lignes des transport public à prix réduit, restauration d’un service postal, etc. Lors de la prise de Palmyre, les exécutions à peine terminées, l’EI a dépêché sur place des techniciens pour rétablir l’électricité et les connexions internet. Les fonctionnaires de la ville ont reçu des avances sur salaire et du nouveau matériel médical a été installé dans l’hôpital28. A Raqqa, réalisation emblématique, le palais du gouverneur a été transformé en hôpital29. Dans des zones périphériques parfois délaissées par les régimes précédents, l’EI a pu « bénéficier de significatifs effets de contraste dans son rapport aux populations »30 en finançant des campagnes de vaccination, la construction de dispensaires, de puits ou d’écoles.

L’éducation est une autre des priorités affichées. Le régime insiste sur la nécessité de rouvrir écoles et universités, surtout pour les filières scientifiques et techniques. Il a créé une fac de médecine à Raqqa, où une université scientifique est réservée aux femmes. Quant aux programmes scolaires, ils ont subi une brutale réforme inspirée du modèle saoudien.
Il circule des images d’enfants et jeunes adolescents recevant une formation militaire dont on ignore le contexte : déscolarisation complète ou (plus vraisemblablement) cours hebdomadaire ?

Mais la propagande du régime montre aussi des djihadistes emmenant se baigner des enfants souriants, jouant avec eux, d’autres gamins au volant d’autos-tamponneuses ou sur des jeux gonflables géants dans les parcs. On sait aussi qu’à Mossoul a été organisée une « Journée du divertissement » avec distribution de ballons (sic) et concours de récitation du Coran…31

Un programme social

Les vidéos d’exécutions ne sont qu’une partie de la propagande de l’EI que véhicule internet : s’y ajoute un volet social et caritatif.

Il est classique pour les mouvements islamistes (d’opposition) de mettre en place des programmes d’aide aux plus démunis. Celui de l’EI est de grande ampleur et les mesures annoncées sont diverses : allocations aux familles les plus pauvres (à Raqqa, ville délaissée par Damas, 10 $ par enfant, puis 250 $ au début de l’hiver)32, ouverture de cantines, distribution de nourriture, contrôle ou baisse des prix des produits de première nécessité, plafonnement des loyers, allocations familiales, prime au mariage et pour chaque naissance33, allocations pour les familles de soldats morts au combat, etc.

L’EI achète ainsi la paix sociale et le soutien de la population, mais cela s’inscrit aussi dans son projet politique. Les djihadistes ayant en charge l’administration d’un territoire, s’ils crucifient les opposants, ils se doivent aussi de veiller sur l’immense majorité de la population qui respecte leur interprétation de la charia et qui peut, dans une certaine mesure, bénéficier elle aussi des conquêtes militaires34.

Il y a forcément une différence entre un programme et sa réalité35. D’autant que l’EI, de par même sa légitimisation religieuse ne peut bouleverser l’ordre établi (par Dieu) en s’en prenant aux différences de revenus, classes, hiérarchies (parfois tribales), allégeances, etc. Il ne peut se donner comme objectif que d’en limiter les excès et les abus les plus criants, sans pour autant succomber à son tour à la corruption, ce qui n’est pas simple36.

L’économie califale

Les informations en ce domaine sont en général fragmentaires et invérifiables (on apprend ainsi que l’industrie du ciment représenterait 10 % des recettes de l’EI, sans plus de précision37) ; beaucoup de chiffres sont avancés mais très peu de détails sur le fonctionnement concret des entreprises.

L’EI disposerait d’un patrimoine de 2 260 milliards de dollars, son fameux « trésor de guerre », mais ce chiffre recouvre en fait la valeur des installations pétrolières et gazières, des mines de phosphates, des terres agricoles et des sites culturels situés sur son territoire (dont des centaines de millions de dollars trouvés dans les coffres de la banque centrale de Mossoul)38. Il est en hausse par rapport à 2014. Le budget de l’État en 2015, de l’ordre de 2,5 milliards d’euros, aurait diminué, notamment à cause des recettes liées au pétrole (baisse des cours et hausse des bombardements), quoique celles provenant de taxes et confiscations grimpent.

Nous avons tout d’abord affaire à une économie de guerre, dans des zones parfois ravagées par les combats et vidées d’une large part de sa population. C’est surtout le cas en Syrie où, sur 22 millions d’habitants, 4 millions ont fui à l’étranger et 8 à 10 ont dû quitter leur domicile ; si certaines villes sont « passées » intactes à l’EI, d’autres ont été ravagées par de longs combats. De nombreuses usines ont déménagé dans d’autres régions ou en Turquie39.

C’est différent dans la partie irakienne du Califat où économie et population sont depuis longtemps adaptées à ce type de situation.

C’est via la Turquie (et dans une moindre mesure la Jordanie) que l’économie de l’EI est reliée au reste du monde, mais son entrée en guerre à l’été 2015 ainsi que les offensives kurdes menacent cet accès.

Dans le cadre d’une économie de guerre, l’EI semble faire preuve de pragmatisme afin de relancer au plus vite les unités de production nécessaires à son effort militaire et au ravitaillement des populations dont il a la charge (puis à la perception de taxes), en fonction de l’urgence, du type de propriétaire (compagnies d’État, qui sont nombreuses, ou privées), du type d’entreprise, des particularités locales. Cette capacité d’adaptation est facilitée par la large autonomie dont jouissent les autorités locales.

C’est ce réalisme, et non une volonté de libéralisme économique, qui expliquerait la privatisation de certaines entreprises d’État (sans exclure un bénéfice financier) ou le lancement d’un programme de soutien aux petites entreprises et à l’économie locale40. Des usines abandonnées par les propriétaires ont sans doute été remises en fonctionnement par l’EI. Par exemple, la gestion de certaines exploitations pétrolières a été laissée un temps aux entreprises en place, et pour d’autres confiée à des tribus locales.

En tout cas, l’EI paraît édicter plus de programmes, brochures, décrets, fatwas, etc. sur les questions de mœurs que d’économie.

Impôts et fiscalité

Un nouveau système fiscal reposant sur des prélèvements réguliers et des procédures et barèmes formalisés a été mis en place pour assurer le fonctionnement de l’État. Ces impôts, qualifiés par les médias occidentaux d’« extorsion » et de « racket », représentent au moins un tiers des revenus de l’EI. Ils comprennent la Zakât, aumône légale et troisième pilier de l’islam, aux formes diverses, parfois payée en nature par les paysans ; la Sadaqa, don volontaire aux nécessiteux, et la Djizya, impôt des dhimmis, lourde mais progressive selon les revenus (on parle de 60 à 250 dollars mensuels à Mossoul).

De très nombreuses taxes existent (certaines au titre de la Zakât) par exemple sur : les entreprises, le revenu des entreprises nouvellement créées, les télécoms, la protection des commerces, les retraits d’espèces, les salaires (5 % pour la «protection sociale»), ceux versés par Damas ou Bagdad (50 %), les produits aux frontières, les chameaux, les péages, etc. Cette fiscalité remplace celle des régimes précédents mais aussi les pots-de-vin qui étaient obligatoires.

Les « extorsions » comprennent de nombreux cas de confiscations : d’argent pour non-respect des réglementations (sur l’alcool ou les cigarettes), et de maisons, de terres, de voitures ou de bétail suite à l’abandon par leurs propriétaires.

L’augmentation des recettes en 2015 a deux causes : les difficultés du régime qui doit augmenter les taxes existantes, et une amélioration de l’administration et de la collecte.

Ressources extraordinaires et « criminelles »

Il s’agit de sommes versées par des donateurs privés du Golfe (les liens tribaux jouent ici un rôle important), des rançons d’otages, de la vente/rachat d’esclaves, et du commerce d’antiquités (ou plutôt de l’encadrement de ce trafic). Souvent liés aux conquêtes militaires, ces revenus ont tendance à se tarir.

De multiples rumeurs circulent sur divers trafics (cigarettes, drogue, organes) et d’activités mafieuses contradictoires avec l’idéologie affichée du régime. Ce qui semble plus certain, c’est la taxation de certaines filières préexistantes (par exemple celle du Captagon).

Banques41

L’EI s’est doté d’une banque d’État et d’une monnaie officielle : dinars, dihrams et fulus califaux sous forme de pièces en or, argent et cuivre (la valeur d’une pièce serait celle de la valeur intrinsèque du métal qui la compose). On ne sait rien de son utilisation réelle sinon qu’elle est peu probable.

L’EI contrôle sur son territoire plusieurs dizaines d’établissements bancaires, certains continuant à effectuer des opérations commerciales y compris des transactions internationales. Les banques de Mossoul, succursales d’établissements basés dans le Golfe ou à Bagdad, ont continué (continuent peut-être encore) à fonctionner normalement.

Le régime est néanmoins confronté à des difficultés de change : si ses revenus sont encaissés en dollars, euros, livres turques ou syriennes, il règle ses factures en dollars.

Agriculture

Elle représenterait entre 7 et 20 % des recettes du Califat, qui contrôle les vallées fertiles du Tigre et de l’Euphrate, là où étaient produits 50 % du blé syrien, un tiers de celui d’Irak (8ème producteur mondial) et près de 40 % de l’orge irakienne.

Ici encore la guerre est un facteur important dans des régions très agricoles (dans le gouvernorat de Raqqa, 50 % de la population active travaille dans ce secteur). Beaucoup de paysans ont fui (notamment des chrétiens ou kurdes) abandonnant fermes et terres. L’EI s’en est emparé mais des champs restent en friche42. Le contrôle de cette production est vital car il permet au régime de fixer le prix de la farine et donc du pain, base de l’alimentation.

L’EI contrôle aussi une large partie des champs de coton syriens dont la vente représenterait 1 % de ses recettes. L’exportation de cette fibre est moins aisée que celle du pétrole, mais la principale destination est la même : 6 % des importations turques auraient ainsi pour origine les champs du Califat. De quoi produire un cinquième des tee-shirts made in Turkey (soit 1,2 % de ceux vendus en France)43.

Divers

Quoique l’EI se soit emparé de la majorité des mines syriennes de phosphate (nécessaire à la fabrication d’engrais), il n’a pas les moyens de relancer l’ensemble de la production et il lui est difficile de la vendre. Cela représenterait néanmoins 10 % de ses recettes44. Il contrôle également des sites d’extraction de soufre en Syrie et en Irak, ainsi que de nombreuses cimenteries.

Hydrocarbures

Si en 2003 les compagnies américaines ont raflé tous les contrats irakiens, elles ont dû depuis faire face à la concurrence de BP, Lukoil et surtout de la Chine qui, depuis 2008, a investi des dizaines de milliards dans le pétrole irakien, devenant le premier client et le premier investisseur dans le pays. Aujourd’hui, 50 % de la production sont exportés vers la Chine (chiffre qui devrait atteindre 80 % en 2035), et l’on projette de construire deux pipe-lines reliant les deux pays. Plus de 10 000 travailleurs chinois étaient présents sur place avant l’irruption de l’EI.

Alors que les États-Unis cherchaient à se désengager militairement de la région, l’accentuation du chaos irakien gênait donc surtout les investisseurs chinois (déjà chassés de Syrie par la guerre). Ce n’est qu’en août 2014, lorsque l’EI a menacé les zones pétrolières sous contrat avec des compagnies américaines (Kurdistan et sud de l’Irak) et Bagdad (dont la chute aurait été catastrophique pour toute la région), que l’US Air Force a dû intervenir.

L’EI contrôle 60 % du pétrole syrien et 10 à 15 % de celui d’Irak (ce dernier chiffre a certainement baissé depuis le recul des troupes de l’EI à l’automne 2015). La production est estimée en 2015 entre 20 000 et 50 000 barils de pétrole par jour, contre au moins 70 000 l’année précédente : c’est une goutte d’eau comparée à la production régionale (la Syrie produisait 385 000 barils par jour en 2010)45. Le pétrole, vendu 50 à 60 % de moins que les prix du marché, rapporte entre 1 et 1,5 million de dollars par jour, soit entre 350 et 600 millions de dollars par an. C’est la principale ressource de l’EI (selon les sources entre 25 et 40 %) mais elle diminue du fait de la baisse des prix du marché et des bombardements occidentaux.

Par ailleurs, Daech recrute au prix fort des personnels compétents (techniciens, ingénieurs, traders…), en Syrie et en Irak mais aussi à l’étranger, pour améliorer la productivité de ses sites vieillissants46. L’État Islamique s’est fixé pour objectif de parvenir à des rendements doubles de ceux obtenus dans les champs de pétrole avant qu’il en prenne possession47.

L’EI s’occupe presque uniquement d’extraire du pétrole brut, vendu au pied des puits à des commerçants indépendants, contrebandiers, ou simples propriétaires de camion, qui emportent le pétrole pour le raffinage, la consommation locale (60 à 70 %) ou l’exportation. En octobre et novembre 2015, les bombardements américains auraient détruit des centaines de ces camions. De même, les grosses installations de raffinage comme beaucoup de ses raffineries artisanales (mobiles) ayant été détruites par la coalition, l’EI s’adresse à des raffineries privées dont il taxe la production. En Syrie, moyennant le paiement de taxes, des compagnies pétrolières privées ont pu continuer à travailler dans des zones conquises par l’EI48. L’exportation se fait par contrebande vers la Jordanie, la Turquie ou des zones tenues par des groupes ennemis via une myriade de camion, parfois à dos d’âne ou de cheval, ou acheminées par de mini-oléoducs artisanaux. En Irak, le trafic de pétrole est une pratique remontant aux temps de l’embargo, voire plus ancienne.

En Syrie le contrôle de l’extraction donne lieu à de nombreux conflits entre groupes rebelles pour le partage de cette importante source de revenus. Il en va de même des exploitations gazières qui permettent la fourniture de gaz et d’électricité aux populations.

Cela laisse aussi le champ libre à des trafics stupéfiants. Le pétrole extrait sur le territoire de l’EI peut être vendu à ses ennemis : à d’autres groupes, au régime de Damas ou au Rojava49. La prise d’une centrale électrique à gaz près de Palmyre a obligé Raqqa et Damas à des marchandages, puisque personne ne contrôle l’intégralité de la chaîne de la production à la distribution50. Dans la région de Deïr ez-Zor, l’EI a confié l’extraction de pétrole et de gaz aux tribus locales qui récupèrent une fraction des bénéfices mais vendent une partie de la production au régime d’Assad pour se prémunir de représailles aériennes.51 Attention aux sabotages d’oléoducs par des tribus exclues du jeu !

Rien qu’un État ?

Construire un État tout en faisant la guerre à presque toutes les puissances de la planète est loin d’être aisé. Ce que nous venons de décrire est moins un tableau socio-économique de l’EI à un instant T que l’esquisse d’un processus qui, en gros, s’étend de l’été 2014 à l’été 2015. C’est durant cette période, qui sera peut-être un jour considérée comme celle de « l’apogée » du Califat, celle de son expansion maximale, que l’EI se lance dans la construction d’un État, de son administration, tente de relancer son économie tout en assurant un niveau de vie supportable pour sa population.

Cette période est sans doute achevée et ce processus passé en involution. Sauf surprise d’ampleur, l’implication progressive de la Turquie dans le conflit, l’intervention militaire russe (octobre 2015) et la montée en puissance de celle des Occidentaux (été et automne 2015) devraient d’ici quelques mois régler la question de l’existence territoriale de l’EI en Irak et en Syrie. Déjà tous les indicateurs passent au rouge et les tableaux de productions et statistiques cités plus haut seront fin 2016 fort bas.

Nous nous demandions au début « pourquoi ça marche ? » Et nous avons vu que la survie et l’expansion de ce régime ne s’expliquaient pas seulement pas ces capacités militaires et policières. Certains parlent même d’« État providence ».

Mais c’est aussi que le Califat n’est pas seulement, banalement, un État. Non content d’administrer, il prétend transformer le monde, instaurer une nouvelle ère ou en préparer la venue… Une ère où il ne s’agirait évidemment pas pour l’EI d’abolir le salariat ni la société marchande, seulement de les remodeler à sa façon. « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change » (ici le « comme avant » est d’importance), la surface, les mœurs, coutumes, etc. Bien sûr, mais aujourd’hui, pour des milliers habitants d’Irak et de Syrie, et bien au-delà, l’espoir s’appelle Califat. Et des dizaines de milliers de jeunes, notamment beaucoup de prolétaires, traversent la planète pour y vivre ou y mourir, et beaucoup d’autres en en rêvent. Cet espoir est désespérant. Non ?

Tristan Leoni, novembre 2015

1Acronyme arabe de l’ancien nom de l’EI, utilisé d’avril 2013 à juin 2014, « l’État islamique en Irak et au Levant » (faisant lui-même suite à « État islamique d’Irak »).

2Le projet du PYD n’a lui pour cadre que le Kurdistan syrien (Rojava). L’EI entend lui, dans un premier temps, s’étendre de l’Inde à l’Espagne. Sur le PYD, voir notre article paru sur DDT21 en janvier 2015, « Kurdistan ? ».

3Sur cette question, voir Myriam Benraad, Irak, la revanche de l’histoire, Paris, Vendemiaire, 2015, 288 p.

4A partir de 2006, au sein de comités al-Sahwa (le Réveil), Bagdad avait salarié des milices sunnites pour lutter contre al-Qaïda. Le Premier ministre Nouri al-Maliki y met un terme en 2009, licenciant ainsi 85 000 miliciens.

5Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech, La Découverte, 2015, p. 17.

6Voir les entretiens avec Philippe-Joseph Salazar, disponibles sur Youtube depuis novembre 2015.

7Interview de Bernard Badie, Afrique Asie, octobre 2015, p. 33.

8Dar al-Islam, n° 3, mars-avril 2015, p. 14 (Dar al-Islam est la revue francophone de l’EI).

9Unique exception, le Rojava. Les chances d’y être enfermé arbitrairement, exécuté, torturé ou « disparu » par la police y sont bien plus faibles que partout ailleurs dans la région. Même Human Rights Watch le reconnaît.

10Au sens de George Mosse, historien qui a forgé le concept de « brutalisation » appliqué aux sociétés sorties de la Première Guerre mondiale, et dans laquelle il voit la « matrice des totalitarismes ».

11Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 15-16.

12L’armée de Bagdad, gangrenée par un absentéisme organisé et une forte corruption était d’une rare inefficacité pour assurer un semblant de sécurité dans la ville.

13Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 29.

14Ces images n’utilisent pas les mêmes canaux que celles, nombreuses et très populaires sur internet, montrant par exemple des djihadistes jouant avec de petits chats.

15Un traitement qui rappelle, par ses pratiques et son cadre religieux, celui des populations occitanes lors de la Croisades des Albigeois au XIIIème siècle.

16La dhimmitude, sévère et contraignante, comprend notamment le paiement d’un impôt spécial, la Djizya. A Raqqa quelques dizaines de chrétiens ont choisi ce statut, alors qu’à Mossoul les évêques ont préféré l’exil.

17Abdel Bari Atwan, Islamic State: The Digital Caliphate, Londres, Saqi Books, 2015 ; Claude Moniquet , Djihad : D’Al-Qaida à l’État Islamique, combattre et comprendre, La Boite à pandore, 2015, p. 182.

18Des agissements qu’il est problématique de qualifier de « barbares » tant ils rappellent les heures les plus glorieuses de l’Antiquité grecque.

19De par sa dangerosité, la cigarette est assimilée au suicide qui est interdit par l’islam.

20« Administration, police, communication… Daech, les rouages d’un quasi-État », http://bibliobs.nouvelobs.com, 18 novembre 2015.

21Alain Rodier, « Irak/Syrie: Daesh, comment ça marche ? », https://www.cercle-k2.fr, 7 juin 2015.

22Selon un membre du groupe d’opposants Raqqa is Being Slaughtered Silently cité par Layal Abou Rahal, « Raqqa,la ville modèle du califat de l’EI », L’Orient le Jour, 21 juin 2015.

23Hala Kodmani, « A Palmyre, l’État islamique a cherché à gagner la confiance », Libération, 1er juin 2015.

24Le célèbre Captagon, sorte d’amphétamine, n’étant ni un psychotrope ni un hallucinogène, n’est pas jugé haram. Les soldats de l’EI l’utilisent car il augmente la vivacité psychique et la résistance à la fatigue. Des djihadistes français ayant succombé à son caractère addictif ont été emprisonnés par l’EI.

25Voir les reportages de Vice News sur Raqqa : https://news.vice.com/video/the-islamic-state-part-1

26Avant, les réseaux clientélistes locaux organisaient la pénurie artificielle de denrées alimentaires de base pour faire monter les prix.

27Bagdad ou Damas continuent parfois à payer leurs fonctionnaires dans les zones qu’ils ne contrôlent plus ; c’est aussi le cas au Rojava.

28Hala Kodmani, « A Palmyre, l’État islamique a cherché à gagner la confiance », Libération, 1er juin 2015.

29www.france24.com, octobre 2014.

30Grégoire Chambaz, « Facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’État islamique », http://courrierdorient.net, 11 octobre 2015.

31Yochii Dreazen, « Daech, administrateur colonial », Foreign Policy, 20 août 2014 (Courrier international, hors-série, octobre-décembre 2015)

32Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’État islamique. Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 2015, p. 98.

331 000 dollars selon Samuel Laurent, L’État islamique, Seuil, 2014, p. 100.

34On pense ici au livre de Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands : Le IIIe Reich, une dictature au service du peuple, Flammarion, Paris, 2005.

35Les informations décrivant une situation alimentaire et sociale catastrophique avant l’été 2015 sont rares. Voir par exemple sur Raqqa en novembre 2014: Marie Le Douaran, « A Raqqa, Daech vit grand train mais fait mourir la ville à petit feu », http://www.lexpress.fr, 27 février 2015.

36Myriam Benraad, « Défaire Daech : une guerre tant financière que militaire », Politique étrangère, vol. 80, n° 2, été 2015.

37Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 118.

38Marine Rabreau, « Pétrole, taxes, trafics d’humains : comment Daech se finance », Le Figaro, 19 novembre 2015.

39Henri Mamarbachi , « Comment fonctionne l’économie de guerre en Syrie », http://orientxxi.info, 8 octobre 2015.

40Yochii Dreazen, « Daech, administrateur colonial », op. cit.

41Jean-Charles Brisard and Damien Martinez, Islamic State : The Economy-Based Terrorist Funding, Thomson Reuters, octobre 2014, 12 p.

42Aline Joubert, « L’État islamique vit-il au-dessus de ses moyens ? », http://www.marianne.net, 07 Mars 2015.

43« Le coton syrien continue d’habiller les Français », Le Monde, 23 septembre 2015. et Caroline Piquet, « Peut-on retrouver du coton «made in Daech» dans nos vêtements ? », Le Figaro, 3 septembre 2015.

44Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 118.

45En 2014, l’Italie produit quotidiennement 121 000 barils et le Koweït 2,8 millions.

46Marine Rabreau, « Comment Daech organise son lucratif marché pétrolier », Le Figaro, 26 novembre 2015.

47Elisabeth Studer, « Daesh financé par la manne pétrolière », www.leblogfinance.com, 19 octobre 2015.

48Financial Times, 16 octobre 2015.

49« Les ennemis de Daesh achètent son pétrole », RMC, 26 septembre 2014.

50Jacques Hubert-Rodier, « Les affaires mafieuses d’Assad avec Daech », Les Echos, 19 octobre 2015.

51Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », http://syrie.blog.lemonde.fr, 8 décembre 2013.

Califat et barbarie (deuxième partie)

De l’utopie

 

« Toutefois, pourvu qu’on juge sainement des choses, les révolutions de ce temps n’offrent partout qu’une guerre d’esclaves imprudents qui se battent avec leurs fers et marchent enivrés. »

Saint-Just, L’Esprit de la révolution et de
la constitution de la France
, 1791.

La répression de toute opposition n’explique pas tout. Surtout pas la « réussite » de l’État islamique (EI), c’est-à-dire le soutien populaire qu’il rencontre. C’est qu’il s’agit davantage d’un processus de construction étatique que de l’occupation d’un territoire par une « groupe terroriste ».

Après des années d’un guerre civile impitoyable, l’arrivée des troupes de l’EI ne signifie passeulement le remplacement d’un régime de terreur par un autre, mais aussi [voir la première partie] le retour d’un État de droit, un calme relatif, une amélioration du ravitaillement, la réparation d’infrastructures, le rétablissement de services publics, la mise en place rapide d’une administration… dans le meilleur ou le moins pire des cas, certes, mais les habitants peuvent préférer l’ordre au chaos1. Que l’EI joue ainsi de ses capacités régaliennes, administratives, logistiques et financières explique qu’il ait pu être accueilli comme un libérateur dans plusieurs villes, puisse apparaître pour certains « comme un régime tout à fait respectable »2, ou que des tribus lui aient fait allégeance3.

Mais ce n’est pas tout. Il va falloir rajouter une couche, celle d’un « espoir désespérant ». Celle de l’adhésion, au delà du pragmatisme, d’une partie de cette population au discours et au projet du Califat. Car l’EI peut compter sur la participation active de dizaines de milliers de militants, soldats ou fonctionnaires, mais aussi sur le soutien passif d’un certain nombre d’habitants d’Irak et de Syrie (et sur la passivité prudente ou indifférente de beaucoup d’autres).

Et puis il y a ces dizaines de milliers de jeunes, notamment beaucoup de prolétaires, qui traversent la planète pour vivre au Califat ou y mourir, tandis que tant d’autres en rêvent.

Sunnistan…

« Penser global, agir local »

Jacques Ellul

Les temps seraient-ils venus pour l’avènement de l’État islamique ? Un nouvel État ? Moins artificiel que ceux existants ? On sait que l’EI a, de fait et symboliquement, aboli la frontière tracée au cordeau entre la Syrie et l’Irak. Est-ce ce fameux grand État regroupant les arabes sunnites, à cheval sur les ruines de deux autres ?

Une partie de la bourgeoisie locale peut espérer en un projet de type Sunnistan4. L’Irak était condamné et la Syrie le semble également. Dans le cas d’un éclatement de l’Irak, tel qu’envisagé avant l’irruption de l’EI, la partie sunnite aurait eu une place marginale, enclavée, très inférieure à celle que lui accorderait un futur grand État sunnite.

Sa forme peut paraître surprenante, mais l’EI joue son rôle d’État en préservant les intérêts de la classe capitaliste locale et en ayant une vision d’avenir. D’un point de vue économique, notre première partie a montré la volonté qu’à l’EI d’unifier (au-delà des divisions artificielles, nationales, ethniques) et de pacifier un territoire, et d’y relancer, rationaliser, et moderniser l’économie, notamment l’extraction pétrolière5. Et s’il lance des appels à l’Hijra, invitant à émigrer vers ses territoires non seulement les musulmans ayant une expérience militaire, mais aussi les enseignants, juristes, médecins et ingénieurs6, c’est pour préparer le futur et compenser l’émigration de beaucoup des membres des classes moyennes et supérieures. Aujourd’hui infréquentable, il pourrait demain satisfaire les intérêts de grandes puissances (reconstruction du pays, redistribution des cartes pour la production de pétrole, ventes d’armes, etc.) ou au moins préparer le terrain à de tels projets.

La création d’un Sunnistan de fait participe de l’inévitable remodelage d’une carte du Moyen-Orient dessinée il y a un siècle. L’EI effectue le sale boulot : massacres et déplacements de population qui faciliteront le tracé des prochaines frontières, rendant ainsi ces zones homogènes d’un point de vue ethnique et religieux, parachevant une confessionnalisation entamée depuis longtemps. Pour ce faire, il s’appuie sur ce qu’il y a de plus traditionnel comme pouvoir : les tribus. Al-Baghdadi n’oublie pas de se dire membre de la tribu des Quraysh, celle des descendants de Mahomet. Modernisation et archaïsme ne sont pas incompatibles.

Son projet repose sur une structure étatique souple, décentralisée, restituant aux notables locaux un pouvoir confisqué par Bagdad et Damas. Il assure une stabilité sociale intérieure en focalisant l’attention sur le « sociétal » (mœurs, vie quotidienne) et en canalisant la révolte des plus pauvres et une violence endémique vers l’extérieur.

Dans la zone irakienne du Califat, passivement ou activement, une majorité d’Arabes sunnites acceptent le nouveau régime. Après des années d’humiliation, c’est leur revanche (contre les chiites et les Américains), la reconquête de pouvoir, d’honneur et d’une visibilité politique. Par opportunisme et tant que cela sert leur intérêt, les chefs tribaux ont peu à peu adhéré au projet transnational de l’EI7 . Ils ont été suivis en cela par d’anciens cadres baasistes, d’ex-officiers de l’armée irakienne et de nombreux prolétaires des quartiers et zones déshérités de la région.

Mais, peut-être poussé par l’intervention américaine de l’été 2014 dans une stratégie de « sortie par le haut », l’EI ne s’est pas enfermé dans un communautarisme etnico-religieux de type Sunnistan. Bien que « revanche de l’histoire », le projet de l’EI ne se limite pas à n’abattre qu’une seule frontière.

… ou Califat ?

Les idéologies importées d’Occident (nationalisme, socialisme et, dernière en date, démocratie) n’ont guère apporté satisfaction, elles ne convainquent même plus dans leurs terres d’origine, et l’inadaptation du cadre national aux situations moyen-orientales n’est plus à démontrer. Fini les grandes idéologies politiques :

Si le Califat accorde une telle importance aux réformes dites sociétales (quotidien, mode de vie) ce n’est pas par maniaquerie. Le sociétal fait la différence, la seule à long terme ; c’est là la meilleure justification de l’EI, son marqueur politique, sa prise d’autonomie par rapport à l’Occident, une rupture avec plus d’un siècle de colonisation, de courbettes, d’emprunts idéologiques et de travestissements inefficaces.

L’EI, qui dénonce le nationalisme comme une « ordure de l’Occident », a aboli la frontière entre la Syrie et l’Irak, ce qui lui a permis de raviver les liens tribaux8. Le nationalisme, supposé défunt en Europe depuis 1945, y réapparaît sous forme régionaliste (Italie du nord, Flandres, Catalogne, Ecosse…), mais sa renaissance aux marges du continent (ex-Yougoslavie, Ukraine) s’accompagne de conflits meurtriers. Ce qui est censé réunir divise. Au Moyen Orient, un Etat national « syrien » ou « irakien » n’a de force que celle du dictateur capable de le faire tenir. Rien d’étonnant donc que la « récupération » idéologique de l’internationalisme et de l’universalisme par l’EI soit une de ses séductions majeures.

Son programme officiel, c’est la restauration du Califat abbasside disparu en 1258 et, dans un premier temps, la reconquête de toutes les terres musulmanes, de l’Inde à l’Espagne. Nous pouvons en rire, mais certains prennent la chose très au sérieux, notamment ceux qui sont prêts à mourir et tuer pour cela. Quant au caractère « médiéval » il est trompeur car s’il passe injustement en France pour archaïque, grossier, ou primitif, dans le monde arabo-musulman il évoque une période d’âge d’or, de référence. Reprendre cette thématique c’est raviver « un rêve arabe ». Certes un « Un rêve éveillé qui sème la mort », mais « la dernière idéologie totalitaire crédible, à la fois idéaliste et réaliste »9 et capable de mobiliser les foules. Ce rêve arabe d’un retour en grâce et en gloire après des siècles d’humiliation peut sembler contradictoire avec l’idéal universaliste musulman, mais cette contradiction n’est pas nouvelle, et s’articule assez bien… surtout si des Arabes sont à la tête du projet. Quoi qu’il en soit, vainqueur ou vaincu, le Califat se sera attaché, à coup de symboles, à créer une mythologie capable de survivre à sa disparition et, dans le futur, de faire lui aussi rêver.

L’enfant caché du Printemps ?

L’EI est-il le représentant de cet Hiver islamique qui aurait succédé aux Printemps arabes, à moins qu’il ne les ait étouffés ? Ou bien son fils illégitime qui vient frapper à la porte ?

Le cas de l’Irak est un peu à part de ces événements puisque le pays a connu depuis 2003 une occupation étrangère et une première guerre confessionnelle. En 2011 et 2012, le régime de Nouri al-Maliki fait néanmoins face à un vaste mouvement de protestation sociale majoritairement sunnite auquel il répond par une une violente répression. Le conflit opposant sunnites et chiites redémarre donc, mais prend cette fois la forme d’une guerre ouverte entre le gouvernement de Bagdad et l’EI.

La situation syrienne de 2011 s’inscrit dans un schéma de départ plus classique. Celui de pays où, même lorsqu’ils en avaient pris l’initiative, les cadres corrompus des vieilles dictatures faisaient obstacle aux tentatives de réformes libérales. Un compromis satisfaisant les intérêts contradictoires des classes en présence supposait rien moins qu’un développement capitaliste autonome et pacifié dans la région – possibilité totalement exclue.

En Syrie, la politique d’infitâh (ouverture et libéralisation économique) des années 2000 profite évidemment au pouvoir alaouite mais aussi à une partie importante de la bourgeoisie urbaine sunnite avec laquelle il a fait alliance. Les victimes de ces réformes sont, on l’aura deviné, ouvriers, chômeurs et paysans. C’est dans les quartiers où ils vivent (multiethniques mais majoritairement sunnites) qu’éclate en mars-avril 2011 le soulèvement, vite rejoint par la mobilisation des intellectuels et classes moyennes émergentes, mécontents des limites du changement social et du progrès démocratique.

Face à la détermination du régime et de l’armée10, la féroce répression, mais aussi la poursuite des manifestations, une partie de la bourgeoisie syrienne a fait le choix de rompre avec le régime et de tout miser sur sa chute. Grâce à l’appui d’opposants vivant dans les capitales occidentales et au soutien de divers Etats (en particulier du Golfe) la révolte va prendre une tournure militaire11. On sait que « la guerre dévore la révolution », mais ici il y avait très peu à manger, et l’involution a été rapide. Entre un régime jouant la carte de la confessionnalisation, des apports extérieurs et un terreau fertile, le conflit va prendre l’aspect d’une opposition entre sunnites et chiites. Militarisation et rébellion rimant progressivement pour des centaines de groupes armées avec islamisme sinon salafisme et djihadisme. Mais après 2012 « la majorité des jeunes Syriens qui s’étaient soulevés contre le régime par esprit démocratique sont morts, partis en exil ou ont rejoint le djihadisme. Il n’y a plus de modérés »12.

L’aspect armé et confessionnel du conflit ne gomme pas pour autant tout aspect de classe et recoupe des oppositions préexistantes entre régions utiles et périphériques, villes et campagnes, centre-villes et quartiers pauvres. C’est dans ces derniers qu’est née la révolte, notamment de ces « quartiers informels »13 qui ceinturent les grandes villes syriennes, par exemple Alep où vivait une population majoritairement sunnite ayant fui les campagnes après la sécheresse de 2008. Les combats prendront fréquemment la forme d’affrontements entre des périphéries aux quartiers majoritairement rebelles et un centre-ville fidèle au régime. Il semble que beaucoup de rebelles djihadistes soient ainsi originaires des zones rurales les plus pauvres, celle que Damas abandonnera en premier. Leur irruption au cœur des villes a souvent été mal vécue par les habitants qui les percevaient comme « une sorte de lumpen-proletariat rural en quête de revanche sur la ville. ». Par exemple à Deïr ez-Zor et à Alep où la population a « froidement accueilli l’entrée dans la ville de rebelles venus des campagnes »14.

Nombre de ces rebelles feront allégeance à l’EI lorsque celui-ci entrera en Syrie en 2013. Ils sont donc physiquement le lien entre les révoltes de 2011 et le Califat qui se revendique lui-même comme « le seul véritable héritier » des Printemps arabes15. Il est en tout cas la conséquence, voirela réponse, à leur échec. La lutte contre la corruption qui paraît centrale pour l’EI fait assurément écho à celle que dénonçaient les manifestants de 2011. Par son respect des traditions, et son rejet de l’Occident et de sa démocratie mais aussi des dictatures, l’EI apporte un facteur éthique dont ne peuvent se prévaloir les démocrates laïcs. Et contre les démocrates islamistes, c’est la démocratie comme création occidentale qu’il condamne, et avec elle l’Occident tout entier, adhérant ainsi implicitement aux théories d’un choc des civilisations.

L’EI fait ceci, l’EI fait cela, mais c’est la bourgeoisie locale qui est aux manettes. On peut en effet dire que la signification véritable de dawla n’est qu’accessoire et voir dans l’EI un État comme un autre, à savoir une simple expression de la bourgeoisie locale, qui défend ses intérêts et réprime le prolétariat. Comme on peut le dire de la Hongrie de l’amiral Horthy, de l’Equateur de Rafael Correa et de la France de François Hollande. On peut aussi ajouter que les prolétaires servent toujours de chair à canon aux bourgeoisies qui s’affrontent. C’est vrai, mais le débat n’en est pas clos pour autant. La forte implication de prolétaires au sein de l’EI mérite d’être questionnée (comme leur présence au sein du NSDAP ou des Bonnets rouges).

Société de classes en Syrie, en Irak, comme partout, certainement, mais quid de la lutte des classes ? En Syrie la question ne se pose parfois presque plus tant l’exode des populations a été massif (4 millions d’émigrés, 8 à 10 millions de déplacés) : les premiers à partir ont été les plus riches (beaucoup de cadres et professions libérales), ceux qui restent sont surtout les plus pauvres. Une ville comme Deïr ez-Zor qui comptait entre 600 et 800 000 habitants n’en a conservé que quelques dizaines de milliers, ce qui bouleverse quelque peu le quotidien de la lutte des classes à l’usine ou au bureau.

Dans la partie irakienne, on l’a vu, la société s’est adaptée depuis des dizaines d’années pour survivre dans la guerre puis la guerre civile, mais l’activité du Califat satisfait néanmoins une partie de la classe capitaliste (commerçants, marchands, chefs de tribus). D’autant que les exécutions de fonctionnaires et notables corrompus ont l’avantage d’offrir des places à ceux qui n’avaient pu l’être, et que la nouvelle bureaucratie semble (pour l’instant) moins parasite que la précédente.

L’EI offre une porte de sortie aux plus pauvres, car outre son volet caritatif, il est un employeur potentiel pour le prolétariat surnuméraire qui n’a pas émigré. La mobilisation religieuse et la guerre de conquête (vers l’extérieur) procurent en premier lieu un revenu à des dizaines de milliers de prolétaires, donc de familles (les soldes sont versées avec régularité). L’ascension sociale au sein du mouvement peut y être rapide (contrairement à al-Qaïda dont les dirigeants étaient généralement issus d’élites sociales). Mais il s’y ajoute les projets d’infrastructures et des travaux de reconstructions qu’a entamés le régime, sorte de relance « keynésienne » financée par le trésor de guerre de l’EI. Contrôlant steppes et déserts, il assiste aussi, ou promet de le faire, les paysans pauvres et les bédouins de ces régions périphériques délaissées par les autres gouvernements.

Dans les zones d’Irak et de Syrie qu’il contrôle, l’EI semble donc opérer une jonction entre les intérêts d’une partie de la classe capitaliste mais aussi ceux d’une partie du prolétariat, forçant ainsi la création d’une même communauté vectrice de paix sociale. Pourtant si les origines sociales des dirigeants ne prouvent rien, on se souviendra qu’en dernier lieu, les choura et conseils consultatifs qui aident le Calife dans sa tâche [voir la première partie], sont constitués d’imams, de notables des villes et de chefs de tribus. On est donc loin des conseils ouvriers.

Islam supplementum ?

« Au milieu de ces dislocations, l’islam a ceci de remarquable qu’il offre une  communauté immédiate (manifeste dans la solidarité effective qu’il organise), et s’affirme contre l’argent et contre les frontières. Ce dernier aspect n’est pas mineur. Pour un Français (musulman, catholique ou incroyant), la frontière compte peu, car il est libre de voyager tout en restant assuré d’un cadre national au sein duquel, tant qu’il obéit aux lois, il bénéficie d’une protection et d’une assistance minimales : en un mot, il a un Etat. La moitié des Africains et nombre d’Orientaux ignorent le bonheur de cette « vaste prison confortable » (Max Weber). Le territoire où ils vivent est susceptible d’être parcouru et ravagé par des bandes incontrôlées, leurs maigres biens dispersés, et leur famille déplacée ou décimée. Ils souffrent à la fois d’un appareil étatique dictatorial et de son effacement. Ils privilégieront donc d’autant mieux une communauté transnationale que l’État national est pour eux une imposture : l’oumma des croyants apparaît comme une issue, et la charia comme facteur de stabilité. »

Troploin, Le Présent d’une illusion, 2006.

Il semble qu’aucune autorité religieuse ne soit apte à juger de l’islamité ou non de l’État islamique16. Certains prétendent pourtant qu’il n’aurait « rien à voir avec l’islam ». Nous sommes d’autant plus mal placés pour juger de la chose que, pour nous, croire en dieu est évidemment synonyme d’aliénation. Nous nous bornerons donc à remarquer que l’EI explique et justifie lui-même l’ensemble de ses actes, écrits et propos par une lecture littéraliste du Coran et très rigoriste des hadiths.

Le problème ne réside pas dans l’excès de croyance, ni la solution dans sa modération. Il n’est pas plus irrationnel de croire au Paradis (et donc au peu d’importance de la vie terrestre), à l’imminence de l’Apocalypse, au retour du Califat, qu’à la « simple » existence d’un dieu. Et si l’on admet la réalité d’un Paradis, il suffit parfois d’un (grand) pas de plus pour l’estimer réalisable sur Terre.

Selon certains théologiens musulmans, de nombreux signes, à commencer par la guerre en Syrie, prouvent que la fin des temps approche, l’heure du combat final contre Satan. Le rétablissement du Califat disparu en 1258 avec la prise de Bagdad par les Mongols s’inscrit dans ce cadre et représente la « cristallisation d’un rêve ancien »17.

Dans des régions très fortement sécularisées comme la France, cela semble de la folie et il est tentant d’y répondre par le sarcasme. Habitués à des religions tolérées car tièdes, modérées et promptes au dialogue, nous avons peine à comprendre le martyr ou l’eschatologie, et plus encore la cohabitation d’une dimension politique (la prétention à l’hégémonie califale) et d’une dimension religieuse (la prétendue réalisation eschatologique de l’islam). Nous pensons aussitôt à un simulacre ou à une instrumentalisation. La religion n’est pourtant jamais exclusivement ni même particulièrement spirituelle : elle est également politique, culturelle, économique et militaire, un cadre social qui peut dans certains pays prendre des formes très concrètes (répartition des quartiers d’une ville en fonction des confessions comme par exemple à Beyrouth ou Belfast).

Mais cela, plus encore dans l’islam qui repose sur une orthopraxie : être musulman, c’est respecter des pratiques (en particulier les cinq piliers). Le respect de ses pratiques est donc lié à une identité, à l’appartenance à un groupe, une communauté qui, au Moyen-Orient, dépasse et englobe des cadres tribaux limités. Artificielle ? Tout autant que la nation ou le Baas qui ont montré leur inefficacité comme ciment idéologique d’une société devant réunir prolétaires et bourgeois. D’où l’importance portée par les militants du Califat au respect des pratiques qui participe de la création d’une homogénéité culturelle et religieuse (presque « reposante » après des années de guerre civile) ; d’où le fait de s’en prendre d’abord aux mauvais croyants (sunnites débauchés, corrompus, etc.). La tâche est d’autant plus urgente si l’Apocalypse approche, car « pour préparer la confrontation de la foi et de l’impiété, c’est la terre d’islam qui doit être purifiée des gouverneurs injustes, des oulémas corrompus, des croyants pervertis et des femmes impudiques. L’épée de vengeance s’abattra sur les hypocrites avant de se tourner contre les infidèles. »18 . Mais il ne s’agit pas seulement de sang à verser, mais d’un État à bâtir où les musulmans, les opprimés, pourront se réfugier et vivre pleinement leur religion tout en se préparant, matériellement et spirituellement, au combat final. Une pratique fait exister un territoire.

Quand la religion mobilise les foules, cela exclut-il la sincérité ? Question souvent posée pour les dirigeants du Califat et les anciens officiers baasistes, moins pour les simples militants de base (toujours cette dichotomie entre les manipulateurs et les imbéciles). On émet généralement des doutes sur la réalité d’adhésion à des valeurs ou idées qui nous révoltent.

En politique (comme dans la vie), il est rare d’être totalement cynique ou totalement naïf. Peu importe qu’Al Bagdadi croit en dieu ou uniquement en l’argent19 . Pour les anciens officiers irakiens, adhérer au parti Baas n’était pas pour autant adhérer à l’idéologie baasiste. On sait par contre que l’islam a été ressorti des cartons de l’histoire par Saddam Hussein à partir de 1991 et que le marxisme n’est pas un vaccin contre la religion (voir son influence chez les fondateurs du Hezbollah ou du Djihad islamique palestinien).

L’important, c’est la correspondance qui s’opère à un moment entre une croyance et une situation. Si l’histoire islamique est scandée de mouvements révolutionnaires qui ont instrumentalisé, plus ou moins habilement, la dynamique millénariste, les textes apocalyptiques connaissent depuis la fin des années 1970 un renouveau mondial amplifié à partir de 2001 (sur Internet ou en brochure). En 2008, Jean-Pierre Filiu, qui n’évoquait pas la vie politique française, écrivait qu’un « un groupe subversif, anxieux de retrouver le « chemin des masses » ou de se distinguer de formations rivales, peut être fort tenté de recourir à la thématique messianique : elle lui tiendrait lieu de discours de ralliement, de grille d’interprétation ou de récit refondateur, avec un impact redoutable. »20.

Avec l’EI c’est bien le cas, et ces discours prennent aujourd’hui un sens directement politique dans le monde musulman, et une concrétisation dans la guerre au Moyen Orient. Il est certainement absurde de penser qu’au XXIe siècle de grandes batailles doivent opposer en Syrie les Romains aux troupes musulmanes dirigées par le Mahdî (l’imam « bien guidé »), et que, sur le minaret blanc de la mosquée de Damas, Jésus apparaîtra pour participer à la bataille finale contre Satan21. Mais quand cette idée anime des dizaines de milliers de combattants convaincus de participer à une rupture historique révolutionnaire inaugurant une ère nouvelle, l’idée devient « force matérielle ». La comprendre, c’est saisir ses fondements sociaux, mais aussi mesurer « la distance culturelle espace-temps » (Salazar) qui nous sépare du djihadisme califal. Lorsqu’Engels étudiait la Guerre des Paysans au 16e siècle, sans imaginer que les idées (la Réforme, les croyances millénaristes) menaient le monde, il les prenait au sérieux comme facteur historique. Si nous avons du mal à le faire face à l’EI, c’est que nous tenons à tort la religion pour un moribond qui ne ferait que survivre.

Prolos, utopistes et réacs ?

« La réalité de la démocratie m’est alors apparue clairement : entretenir dans l’esprit des gens l’idée de liberté et les convaincre qu’ils sont un peuple libre tout… en projetant sur le devant de la scène des people et une fausse réalité afin de les distraire de ce qui se passe réellement, de ce fait alimentant parmi les Occidentaux une ignorance politique crasse »

Jake Bilardi, djihadiste australien22.

Les djihadistes étrangers font la une des journaux occidentaux et califaux. Combien sont-ils ? on l’ignore, des milliers en tout cas, peut-être entre 15 et 30 000, venus de presque une centaine de pays rejoindre l’EI23. La moitié sont originaires du Moyen-Orient (Saoudiens, Turcs, Jordaniens, etc.) et du Maghreb (principalement des Tunisiens), plusieurs milliers de l’Union européenne (dont 60 % de France, Grande-Bretagne et Allemagne). Parmi eux, 1 500 à 2 000 Français, dont déjà beaucoup sont revenus.

Tous ceux qui rejoignent le Califat ne le font pas pour s’engager dans son armée (30 à 100 000 hommes). Les femmes en premier lieu (10 % du total des volontaires, voir ci-dessous) sont exclues du front. Mais l’EI a lancé des appels à la hijra (immigration, hégire) pour tous les musulmans, en particulier aux cadres, ingénieurs, enseignants, etc. A leur arrivée, les volontaires se voient attribuer une tâche correspondant à leurs compétences et aux besoins du moment. Mais certains se contentent de répondre à l’appel à vivre en terre d’islam : des Français ont par exemple ouvert deux restaurants à Raqqa.

On n’expliquera pas l’ampleur du phénomène par le goût de l’aventure ou la fascination pour la violence : ces motifs existent mais n’ont rien de spécifique à l’EI. On n’y comprendra pas davantage en l’attribuant à l’ignorance, la pathologie, la petite enfance, les problèmes familiaux ou la manipulation mentale via Internet, explications qui servent surtout de gagne-pain à des spécialistes en « dé-radicalisation » pour ados djihadistes.24 Il n’y a pas de profil type du djihadiste mais deux groupes se dégagent :

Le premier comprend des jeunes prolétaires principalement issus de l’immigration maghrébine et originaires des banlieues. Il s’agit surtout d’hommes ayant dépassé la vingtaine. C’est un profil de djihadiste que les « spécialistes » considèrent comme classique, proche de qui existait dans les années 1990. La figure du petit caïd dealer de shit radicalisé en prison existe mais n’est pas la règle.

Le second groupe (en progression) rassemble des jeunes de classes moyennes (voire supérieures), dont beaucoup d’ados et de post-ados (30 à 40 %) et de filles (30 %). Ce phénomène est parait-il très sensible en Europe depuis 2013, époque à laquelle se dégrade fortement la situation en Syrie avec, entre autres, l’arrivée de l’EI.

Même s’ils sont pleins de haine pour la société, déboussolés ou en quête de sens, on comprend mal que ces jeunes soient attirés par un pays où l’on passe son temps à égorger et décapiter de pauvres gens. C’est peut-être que les exécutions et les horreurs largement diffusées par les médiasmainstream, ne représentent en fait que 2 % des images diffusées sur internet par le secteur communication du Califat25.

Quête de justice

Ce que le contrôle social et la police nomment « radicalisation » a généralement pour origine un profond sentiment d’injustice sociale et une prise de conscience : par exemple des rapports de force « dominants/dominés » dans cette société (mais pas de son caractère de classes), du « système », des violences que subissent les populations syriennes et palestiniennes sous le regard passif des Occidentaux, etc.

On doit se demander pourquoi, à cet instant, les réponses de la Fédération anarchiste (simple exemple) ne s’imposent pas. La faiblesse de la diffusion du Monde Libertaire n’est sans doute pas seule en cause.

Non seulement les réponses de l’EI sont radicales dans leur stigmatisation de l’Occident décadent, des États corrompus du Golfe et du sionisme, mais elles s’appuient sur une pratique concrète et la possibilité de solutions immédiates : le Califat se présente comme un rempart militaire contre les atrocités du régime d’Assad, un soutien pour les populations (réalisations sociales, hôpitaux, orphelinats, etc.) et un outil de la volonté divine qu’il suffit de rejoindre pour changer le monde. Et s’il le faut le billet d’avion sera payé.

Religion de rupture

La conversion à l’islam est un passage obligé qui caractérise tous les djihadistes venus d’Occident. Parmi eux et elles, beaucoup de Français « de souche » (25 à 30 %) n’ayant pas été élevés dans la « culture » musulmane. Quant à ceux qui l’ont été, ils se considèrent généralement, eux aussi, comme des convertis ; ce sont les born again, ceux qui font un retour à l’islam26.

L’islam comble, comme on dit, le « vide métaphysique » typique de nos sociétés, celui d’une jeunesse en quête d’identité et de repères et, dans tous les cas, il est une rupture. En premier lieu d’avec l’Occident décadent ; certains auteurs évoquent même une jeunesse qui « incarne les idéaux de l’anti-Mai-68 »27 , en phase avec les auteurs réacs à la mode et, comme les jeunes manifestants de la Manif pour Tous, opposée à l’assouplissement des normes, à la dilution de l’autorité, à la famille recomposée, etc. Mais rupture également d’avec le milieu d’origine et familial, car l’islam marocain, comme l’algérien ou le français, n’est pas « le bon », alors que celui du Califat est présenté comme le plus proche du texte.

On tente généralement de décrédibiliser les djihadistes en se moquant de la rapidité de leur conversion et de leurs faibles connaissances religieuses (mais combien de catholiques sauraient expliquer la Sainte Trinité ?). Or, l’islam est une religion où la conversion est particulièrement aisée ; devenir musulman n’exige que de prononcer la chahada puis de respecter les cinq piliers. Libre ensuite au croyant de consacrer le reste de sa vie à l’étude des textes.

Antiracisme

L’EI affiche un discours antiraciste (là encore avec dénonciation de l’Occident) : ses combattantssont ceux d’une « armée multi-ethnique » et ses médias tiennent à montrer des images de djihadistes de toutes couleurs de peau. Le Califat a vocation à rassembler la communauté des croyants, y compris des ethnies qui lui restent jusqu’ici opposées ou qui, ailleurs, se déchirent. De nombreux Kurdes se battent ainsi dans son armée : ils auraient même représenté 50 % de ses effectifs lors de la bataille de Kobane28. Au moins un des sept dirigeants de l’EI est un turkmène irakien.

Populisme

Les volontaires sont aussi sensibles à l’appel à la révolte que lance le Califat. Celle des bons (les exclus, les victimes, ceux d’en bas, qui résistent et s’engagent) contre les mauvais (les riches, les corrompus, les « pourris », les élites, les intellectuels, la presse). Les clivages de classes importent ici peu, tout est une question de choix à faire pour rejoindre le camp du Bien, celui de l’EI.

« Le djihadisme califal comporte tous les attributs d’un populisme fort, celui qui opère des révolutions. […] Que ce « peuple » soit normé religieusement ne change rien au processus. Il est temps qu’on s’en aperçoive, car ce qui se profile est un mouvement de ré-enchantement populiste du monde. Une accumulation d’actes spontanés et d’actions de groupe suscite peu à peu un mouvement de conscience collective. Et ce mouvement, en s’amplifiant, devient la logique constitutive du « vrai, bon peuple », un surgissement brutal du « peuple » qui prend une forme politique irrésistible et qui se traduit, envers ceux qui ont été désignés comme l’ennemi, par une radicale hostilité » 29.

Figure du « héros négatif »

On a rapproché l’engagement djihadiste d’autres mobilisations militantes armées30. Si la comparaison est fausse, ce n’est pas seulement parce qu’une cause serait bonne (se battre contre le fascisme et pour la révolution) et une autre mauvaise (répandre de force une religion sur le monde). L’« exotisme romantique » offert par le djihad est très différent de ses précédents gauchistes et tiers-mondistes. Le début du 21e siècle coïncide avec la venue d’une des premières générations à croire que l’avenir ne sera pas meilleur que le présent, probablement pire, et que la politique ne pourra rien y changer. Lorsque semble s’éclipser tout projet politique collectif porteur d’espérance, peut apparaître le héros noir (couleur des pirates, des anarchistes, des fascistes et des djihadistes), l’extrémiste qui terrorise la société, figure détestable au plus haut point. Donc particulièrementfascinante.

Un féminisme califal ?

« Si on veut prendre le contre-pied de la culture occidentale,
la femme au foyer est une figure alternative
. »31

Il n’existe aucune autorité féministe qualifiée pour juger du féminisme ou non de l’État islamique. Cela peut paraître surprenant mais, indubitablement, la question taraude les spécialistes et journalistes qui s’intéressent à la question des femmes djihadistes, et le mot féminisme revient sans cesse sous leurs plumes, diversement qualifié : « califal », « pseudo », «dévoyé», « tordu », « post », « anti », etc. Les plus djeun’s évoquant même un djihad version girl power.

C’est dans les années 1990 qu’est apparu un « féminisme islamique ». Les militantes qui s’en revendiquent puisent inspiration et justifications dans les sourates du Coran qui, selon elles, révèlent un message d’égalité et de justice. La période pré-islamique, la Jahiliya, ère de désordre et d’ignorance, aurait été caractérisée en Arabie par le laxisme, la promiscuité et une sexualité non-contrôlée. L’islam y met fin en codifiant précisément dans le Coran les questions de mariage, filiation, héritage, etc. ou en encadrant et limitant juridiquement des pratiques coutumières (comme la polygamie). Le contrôle des femmes et de leur sexualité qui en a découlé est donc historiquement perçu comme synonyme d’ordre, d’équilibre et de paix32. Il s’agirait là d’un grand progrès pour les femmes qui explique que Mahomet puisse être considéré comme « l’une des plus grandes figures universelles du féminisme »33.

L’EI ne se qualifie nullement de la sorte et ne se revendique pas du « féminisme islamique » mais, lui aussi, va chercher dans le Coran mais également dans les hadiths des réponses à la question de « la femme ». Le Califat peut agir contre les femmes tout en prétendant les placer au centre de la société et les protéger.

Les protéger ? Et les femmes chiites, chrétiennes ou Yezidis assassinées, violées ou réduites en esclavage ? [voir première partie] Si elles méritent un tel sort c’est que, dans la logique de l’EI, elles n’entrent juridiquement pas dans la catégorie « femmes » qui ne comprend que les femmes musulmanes. Cette vision est évidemment partagée par les militants et militantes du Califat, les plus motivées de ces dernières étant les djihadistes étrangères.34

« Militantes » et « motivées » car leur engagement est une chose sérieuse. Ici encore, le discours occidental dominant est plutôt de les considérer comme les victimes d’un vil embrigadement, de manipulation ou de maladie mentale ; bien plus que les hommes car bien moins capables de prendre ce genre de décision. Et puis, selon une vision essentialiste encore très répandue, « la femme » qui donne la vie ne peut naturellement pas rejoindre le camp du mal et de la mort. Mais, qu’on se rassure, l’EI est sur des positions similaires.

Les femmes représentent 10 % des volontaires étrangers. Parmi elles, plusieurs centaines d’Occidentales, dont beaucoup de Françaises et de Britanniques, la plupart jeunes (souvent entre 15 et 25 ans) et généralement mieux instruites que leurs homologues masculins, et plus souvent issues de classes moyennes. Pour certaines ce choix est une sorte d’émancipation (ou du moins une fuite) par rapport au milieu familial et culturel d’origine, du moins un acte d’autonomie et de prise de responsabilité, « en contraste flagrant avec la « stratégie culturelle » d’un islam implanté en Europe qui privilégie d’abord l’homme »35.

Leurs motivations sont similaires à celles des hommes : un sentiment d’injustice devant les souffrances du peuple syrien, une révolte contre les discriminations subies par les musulmanes en Occident, le désir d’apporter une aide concrète (plus humanitaire que militaire) mais aussi l’envie de vivre librement sa religion (voile intégral, non-mixité complète, etc.).

Si une poignée d’entre elles, très médiatisées, travaillent pour la police de Raqqa, la principale fonction des femmes du Califat est loin d’être secondaire : être épouse et mère. Pour ces femmes qui ne peuvent manier l’AK47 sur le front, c’est une forme de djihad : « Il n’y a pas de plus grande responsabilité pour elle que celle d’être la femme de son époux », et «la grandeur de sa position, le but de son existence est un devoir divin de la maternité»36.

Plutôt dévalorisé dans nos sociétés, le rôle traditionnel de mère/femme au foyer est présenté par le Califat comme celui « d’une actrice révolutionnaire d’une société radicalement alternative ». 37

Et puis il y a cette étrange « tentation de la dépendance »38, cette apaisante soumission. Mais celle de l’épouse au mari ne serait que relative, formelle, puisque tous deux sont directement soumis à Dieu (Colette Guillaumin parlerait peut-être d’« appropriation divine »). Mais le choix de l’époux n’est pas sans importance, on traverse des continents pour le trouver. Nous ne parlons pas d’un individu particulier, mais de l’homme idéal. Il existe, il risque sa vie au nom de Dieu sur le champ de bataille, c’est le djihadiste : un homme pieux, sincère, honnête, fidèle, courageux, fort, viril et protecteur, qui croit au mariage et la famille39. Un homme qui, les lecteurs de Soral et Zemmour le savent bien, n’existe plus en France. Des centaines de jeunes femmes partent en Syrie pour se marier et fonder une famille avec des hommes de ce genre. C’est leur tâche principale40. Des agences matrimoniales ont même été mises en place dans les villes du Califat afin de faciliter les unions entre djihadistes mais aussi avec des autochtones.

Les plumes de l’EI s’accordent avec les auteurs réactionnaires français41 pour proclamer « l’échec du modèle féminin occidental »42 qu’ils accusent de ne respecter ni les femmes (les obligeant par exemple à côtoyer les hommes, autorisant le nu mais interdisant le niqab) ni la famille (mariage gay, avortement). D’un constat auquel pourraient souscrire des féministes radicales, celui d’une fausse égalité d’autant plus perverse qu’elle tente de faire croire aux femmes qu’elles sont libres, l’EI passe à un discours qui promeut une logique de différence et de réelle complémentarité des sexes.

Il n’est pas simple de balayer d’un revers de main la « sous-culture du girl-power djihadiste » ou « l’empowerment à la sauce djihadiste » qui se fait jour sur les réseaux sociaux 43. Le féminisme ayant réalisé en Occident une partie de son programme, il est souvent caricaturé mais devenu consensuel, ses acquis vont de soi, l’égalité hommes-femmes est partout proclamé, la « théorie du genre » est enseignée à l’école… pourtant les inégalités persistent. De ces contradictions, l’islam extrême fait son miel et se donne des airs anticonformistes.

En accordant une importance si grande au mariage de ses militants, à leur famille (on a vu dans la première partie qu’il avait instauré diverses primes et allocations), le Califat ancre résolument son projet dans l’avenir. Il s’agit d’assurer la production de futurs combattants et prolétaires (la pilule est évidemment interdite sur son territoire). Les femmes djihadistes, sorte d’avant-garde, ont donc un rôle valorisé et sont particulièrement respectées et protégées.

« Particulièrement contrôlées, vous voulez dire ! Discours et hypocrisie patriarcaux que tout cela ! » Sans aucun doute, mais l’idéologie du Califat est ainsi faite et, quoi qu’on en pense, fonctionne.

La participation croissante des femmes djihadistes est néanmoins une source de soucis pour les hommes djihadistes, car l’initiative féminine ravive toujours dans leurs mémoires les conflits de laJahiliya44. Olivier Roy évoque ainsi pour le djihad syrien une « modernisation paradoxale ».

Un Califat altermondialiste ?

« Contrairement à la « vieille » al-Qaïda, pyramidale, secrète, autoritaire, transnationale, Daesh se veut moderne, ouvert, enraciné et urbain »45

Ce qui saute aux yeux quand on se penche sur le Califat, ce sont la centralité de la religion, la violence outrancière et l’intolérance revendiquée. Le tout couplé à la visée totalitaire d’une harmonie sociale, à la recherche d’un équilibre interne46.

Pourtant, sortis de leur contexte, certains projets et pratiques du Califat renvoient un écho inattendu. Son programme comporte en effet la lutte contre la corruption et la spéculation financière (interdiction de l’usure), la création d’une monnaie alternative (pièces en or, argent et cuivre en référence aux dinars et dirhams abbassides, c’est-à-dire une « vraie » monnaie afin d’échapper au système monétaire dominant), la revalorisation des services publics, la décentralisation du pouvoir par l’autonomie régionale, le rejet de la démocratie parlementaire (et de la démocratie « tout court », l’EI prônant une sorte de « centralisme organique » sous domination divine), l’abolition des frontières, la lutte contre le racisme, sans oublier le rejet de la consommation effrénée et de la soumission aux marques.

Un discours qui semblerait altermondialiste s’il se référait au Monde Diplomatique et au Sous-Commandant Marcos, plutôt qu’au Coran et au Calife Ibrahim. Oui, l’EI se veut médiéval mais moderne, « égalitaire, universel et multiracial »47.

Les mots ont-ils ici encore un sens ? Ni plus ni moins qu’ailleurs. L’EI, en pratique ou en théorie, ne mène évidemment pas une critique du capitalisme, il cherche (et à travers lui une partie de la bourgeoisie locale) à modifier certains aspects qui lui semblent les moins licites, les plus gênants, à en adapter d’autres. Si certaines pratiques sont extrêmes, le discours résonne souvent fort creux. Et si l’on y découvre des rimes plus familières, mais ce n’est pas tant de « récupération » qu’il s’agit que de nivellement, vers le bas, ce qui n’a rien de nouveau : l’extrême droite dénonce elle aussi depuis longtemps les dérives et les excès du capitalisme. Capitalisme financier s’entend48. Source de tous les maux, d’autant qu’on y ajoute aisément des doses de conspirationnisme et d’antisémitisme. Rapports de classes, exploitation, plus-value et autres vieilleries passent donc à la trappe, le vocabulaire s’en trouve simplifié et tout le monde est d’accord. Mais l’EI, pour exister, doit centrer son discours sur le « sociétal ».

Face au mondialisme libéral d’inspiration occidentale qui domine la planète, l’EI oppose une alternative planétaire, un autre mondialisme qui revendique ouvertement la destruction des particularismes locaux, en premier lieu au sein de l’islam, où il combat les pratiques mystiques (soufisme) ou médico-magiques (maraboutisme).

Il est sur ce terrain en concurrence avec l’idéologie wahhabiste diffusée mondialement par la monarchie saoudienne. L’universalisme salafiste du Califat est toutefois différent, subversif, sinon de gauche, du moins populiste (il s’accorde assez bien à l’ancienne teinte socialiste des partis Baas) et il lui est facile de qualifier les Saoudiens d’apostats, de corrompus et d’alliés des Etats-Unis.

Pour dépasser son autre concurrent, la nébuleuse al-Qaïda aux promesses d’avenir radieux, l’EI bénéficie de la force d’attraction que représente la construction d’une « utopie » concrète sur le terrain. Car si les militants croient en un au-delà, ils souhaitent ne pas attendre demain pour édifier un monde meilleur, et préfèrent vivre dès aujourd’hui en accord avec leurs croyances. En bâtissant le Califat, ils prouvent la possibilité d’agir ici et maintenant pour changer le monde.

Quel changement ? Les promesses de lendemains enchantés ne faisant plus recette, le mot d’ordre du Califat est « Marche arrière toute ! » En État islamique comme en France, les nouveaux réactionnaires ne sont pas (que) des intellectuels, mais aussi des militants, dépolitisés au profit de valeurs, d’une éthique : born again salafistes, Manif pour Tous, défense de la famille, de traditions, d’un territoire, du sol, etc. Si l’irruption du capitalisme est la cause de tous les maux mais qu’il est devenu indépassable, que faire sinon revenir à « l’avant » et, dans ce cas, pourquoi pas le Moyen-Âge ? Celui d’un Âge d’or tant qu’à faire.

Pour ses militants, le Califat est la Dawla. Le terme est généralement traduit par État, mais il sous-entend aussi « l’idée de révolution, c’est-à-dire le bouleversement du monde vers la piété et la loi divine »49 . Révolution ou rétablissement d’un ordre ancien ? Dans la première partie, nous reprenions du Guépard la fameuse formule « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change » et ajoutions que le « comme avant » était d’importance. L’EI propose une identité pré-capitaliste, l’idéal de l’Arabie du VIIème siècle, un idéal de marchands et de guerriers, formule magique pour redonner du sens à la vie d’une jeunesse perdue et soumise aux valeurs de la modernité : individualisme, matérialisme, consommation et hédonisme50.

Pourtant, malgré son séparatisme et sa démesure, le discours califal, comme l’alternativisme plus raisonnable auquel nous sommes habitués, est un discours produit par le système dominant, et son projet une alternative au sein de ce qui existe. Le Califat ne peut survivre que relié économiquement au reste d’un monde capitaliste. Le goût des jihadistes pour les esclaves ne les conduit pas pour autant à instaurer ou restaurer un « mode de production esclavagiste », et le salariat règne à Mossoul autant qu’à Milan. Rêve éveillé et nouvelle phase du cauchemar, cette gigantesque ZAD réac autour du Tigre et de l’Euphrate ne peut être comprise et combattue que comme une variante monstrueuse d’un ordre capitaliste mondial dont elle se prétend l’ennemi.

Devant l’incertitude

« Pas de communisme dans l’islam »

Fatwa de l’Université al-Azhar, 1948.

Espoir pour certains, effroi pour beaucoup d’autres, l’EI n’est pas la Russie de 1919, et la partie est de toute façon mal engagée pour un Etat qui ne bénéficie pas de l’immensité ni de l’éloignement d’un territoire où construire son « utopie ». L’entrée relative de la Turquie au sein de la coalition internationale anti-Daech change la donne en perturbant ou bloquant des flux vitaux. Le temps s’écoulant particulièrement vite ces dernières années, le Califat ne pourra sans doute pas toucher à un quelconque pain blanc. Sauf surprise historique de taille, comme l’effondrement de l’armée syrienne, suivi d’une chute de Damas et de la déstabilisation du Liban, de la Jordanie ou de l’Arabie Saoudite51, la survie à moyen terme de cet État est peu probable.

L’EI a en effet tiré sa puissance, son prestige et ses finances de ses conquêtes guerrières. La stagnation des fronts, les replis tactiques et les incessants bombardements seront sa perte.

Après une longue période de containment les Occidentaux ont semble-t-il décidé de passer aurollback de l’EI. Leur stratégie avait jusque-là été prudente, rendre la vie quotidienne plus difficile pour la population locale : dès l’été 2014, parmi les premières cibles de l’USAF se trouvaient des centrales électriques, des moulins et des silos à grains. La multiplication de ces raids aériens depuis l’automne 2015 et l’avancée des troupes kurdes et chiites ont provoqué l’exode de populations à l’intérieur du territoire du Califat, son administration devant supporter des pertes de revenus et la gestion des réfugiés. Le matériel médical se fait rare (l’EI a demandé un bloc opératoire comme rançon pour un otage52), le ravitaillement se complique, les impôts augmentent et doivent être payés d’avance, etc.53 Les difficultés sur le front obligent les autorités à recourir dans certaines zones au service militaire ce qui provoque des défections de conscrits.

En fait, c’est le processus de normalisation et d’étatisation dont nous avons tenté l’esquisse dans la première partie qui est mis à mal. Le Califat va ainsi voir s’amoindrir les capacités « sociales » qui font sa force ; il ne pourra les compenser que par des augmentations d’impôts et une répression accrue, ce qui ne manquera pas de provoquer le retournement d’une partie de la population et de certains chefs de tribus. Les divergences d’intérêts risquent alors de resurgir (par exemple entre notables locaux et djihadistes étrangers).

La stratégie occidentale est peu délicate mais sans doute payante. A moins que, associée aux victimes civiles des bombardements et à l’avancée des troupes kurdes et chiites, elle n’ait l’effet inverse, et soude les habitants autour du Califat. Les chances qu’ils soient convaincus des bienfaits de la démocratie et de la laïcité sont par contre assez faibles. Comme celles d’un retour à une paix durable dans la région. Même condamné, le Califat mettra probablement du temps à mourir (et se poursuivra peut-être, sous des formes sans doute différentes, sur d’autres continents). Quant aux volontaires étrangers, ils ne semblent pas déradicalisés par le spectacle…

Projet utopique de construction d’un État sur des bases entièrement nouvelles, l’EI signifie moins une radicalisation de l’islam que l’islamisation d’une révolte, écho d’une confessionnalisation active un peu partout, de la droite conservatrice américaine aux banlieues françaises. Sa violence ne tient pas à un extrémisme propre à l’islam, mais au fait que le fanatisme religieux se déchaîne dans un contexte de guerre civile et d’interventions étrangères.

Il serait bien dommage, et dommageable, que la contestation sociale n’épouse dans les prochains temps les formes qu’esquisse aujourd’hui l’EI. Espérons que ce ne soit qu’un mauvais brouillon qui finisse à la corbeille. Chaque époque sécrète un type de contre-révolution qui lui est spécifique. Généralement celle-ci venait écraser et détourner la révolte des masses prolétariennes, à moins qu’elle n’exprime les limites même du mouvement. En ce début de XXIème il faut reconnaître que les formes contre-révolutionnaires sont dramatiquement préventives.

Qu’en sortira-t-il ? Des représailles, de nouveaux massacres, de nouveaux régimes autoritaires, de la haine, de la rancœur, et…

Sous prétexte que la fin de l’article approche, nous ne céderons pas à un optimisme de convenance qui nous imposerait de conclure, malgré tout, à l’inéluctabilité de la révolution. Quelques certitudes cependant. L’effondrement du Califat ne réglera aucune des causes qui ont favorisé son émergence et son succès. La solution ne s’esquissera pas seulement au Moyen Orient. Une période de guerre est abominable, d’autant plus si elle est civile et confessionnelle, et généralement peu favorable au prolétariat. Mais elle est aussi une période de grande incertitude qui ne masque parfois que très imparfaitement les rapports profonds structurant la société…

Tristan Leoni, décembre 2015

Quelques conseils bibliographiques :

1 / Sur l’État islamique (par ordre d’intérêt)

Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’histoire, La Découverte, 2015, 192 p.

Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’État islamique. Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 2015, 192 p.

Philippe-Joseph Salazar, Paroles Armées. Comprendre et Combattre la Propagande Terroriste, Paris, Lemieux Editeur, 2015, 264 p.

Myriam Benraad, Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique, Vendémiaire, 288 p.

2 / Sur la religion

Troploin, Le Présent d’une illusion, Lettre de Troploin, n° 7, juin 2006.

Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil, 1994 [1961], 284 p.

Maxime Rodinson, Islam et capitalisme, Demopolis, 2014 [1966], 228 p.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, POL, 2014, 640 p.

Gilbert Achcar, Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme, Sinbad, Actes Sud, 2015, 256 p.

 

NOTES

1Derrière nos ordinateurs, nous préférerions qu’ils préfèrent le communisme ou tentent de le mettre en place.

2Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’État islamique. Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 2015, p. 100.

3Nous ne pensons pas que l’EI s’explique par des conspirations secrètes qu’il s’agirait de dévoiler pour résoudre la crise. De 2006 à 2015, plusieurs pays lui ont successivement apporté un soutien discret sous des formes très variées et souvent indirectes : offrir des millions de dollars, fermer les yeux sur tels trafics, concentrer la répression sur d’autres groupes, etc. Soutenir les ennemis de ses ennemis et entretenir chez eux la division sont des classiques (l’appui d’Israël au jeune Hamas ne suffit pas à expliquer le succès qu’à connu ce parti). Mais le modeste mouvement de guérilla des débuts, parfois utile, est devenu un proto-état autonome aux ambitions démesurées.

4Relisez la citation de Maxime Rodinson en exergue de la première partie.

5Les forces en présence semblent se battre pour contrôler, intactes, les installations essentielles (puits de pétrole, raffineries, barrage de Mossoul). Les Occidentaux se refusent jusqu’ici à bombarder les puits de pétrole de l’EI, et ont attendu l’automne 2015 pour s’attaquer aux camions-citernes civils.

6Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 101.

7Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 26.

8Au contraire des organisations kurdes qui déclarent reconnaître les frontières internationales et se sont appliquées en particulier à matérialiser celle séparant les Kurdistan syrien et irakien.

9Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 178.

10Dans ces pays, contrairement à la Tunisie ou l’Égypte, et pour diverses raisons, l’armée a décidé de ne pas lâcher le dictateur en place (Bachar al-Assad et Nouri al-Maliki).

11Nous ne parlons pas ici de l’auto-défense qu’ont pu mettre en œuvre des manifestants ou des villageois.

12Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 25-26.

14Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », 8 décembre 2013, http://syrie.blog.lemonde.fr

15Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 35. L’expérience du Rojava s’inscrit dans un autre cadre. Suite à un accord, les troupes du PKK ont remplacé les troupes de Damas qui se sont partiellement retirées de cette zone. Tout vide institutionnel a donc été évité et le processus insurrectionnel a pris fin. Le PKK a ensuite instauré son programme communaliste « libertaire ».
Quant au « Printemps arabe », contrairement au pragmatisme d’al-Qaida et d’al- Nosra qui y voyaient une évolution susceptible à terme de leur être favorable, ce qui n’était encore que l’Etat islamique d’Irak l’avait dénoncé comme anti-islamiste. Abdel Bari Atwan, Islamic State. The Digital Caliphate, Saqi, 2015, pp. 69-71.

16Sur cette partie, lire en particulier Philippe-Joseph Salazar, Paroles Armées, Paris, Lemieux Editeur, 2015.

17Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 6.

18Jean-Pierre Filiu, L’Apocalypse dans l’islam, Fayard, 2008, p. 289.

19A noter toutefois que, pour l’instant, s’il dispose d’une Rolex, il n’a pas d’iPhone, ne vit pas dans un palais mais se cache des drones, ne roule pas en limousine mais en pick-up Toyota.

20Jean-Pierre Filiu, op.cit., p. 288.

21Selon le Coran et les hadiths c’est au Sham (la Syrie) qu’auront lieu les batailles cruciales de la fin des temps entre les musulmans et les armées romaines (les Byzantins ou l’OTAN selon les interprétations), Satan et consort.

22Philippe-Joseph Salazar, op. cit., p. 216.

23D’autres groupes islamistes armés, en particulier le Front Al-Nostra, reçoivent des volontaires étrangers mais en nombre plus réduit.

24La « déradicalisation » dont on parle beaucoup et qui ne s’applique pour l’instant qu’aux volontaires, a pour origine des projets européens expérimentaux destinés à « soigner » les néo-nazis. Pour les spécialistes actuels, le problème de la « radicalisation », processus qui aboutit à une action violente, peut aussi bien toucher les militants d’extrême, droite ou d’extrême gauche, les islamistes ou les défenseurs des animaux. Farhad Khosrokhavar,Radicalisation, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2014.

25Selon une étude des vidéos de propagande de l’EI, 52 % des images faisaient référence au « monde utopique » du Califat, 37 % à la guerre, et 2 % mettaient en scène des violences atroces. Cf. David Thomson, Le Secret des sources, France Culture, 12 décembre 2015.

26David Thomson, Les Français jihadistes, Les Arènes, 2014.

27Farhad Khosrokhavar, « Qui sont les jihadistes français ? », 20 novembre 2015 http://www.scienceshumaines.com

28Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 150. Vu les forces en présence, on peut en conclure qu’il y avait au moins autant de kurdes dans les rangs de l’EI que dans ceux des YPG.

29Philippe-Joseph Salazar, op. cit., p. 212, 222.

30Laurent Bonelli, « Brigadistes, djihadistes », Le Monde Diplomatique, août 2015.

31Géraldine Casutt, « Pourquoi les jeunes filles rejoignent les rangs de l’État islamique », madame.lefigaro.fr, 14 décembre 2015.

32Fatima Mernissi, Sexe idéologie islam, Tierce, 1983, p. 31, 83-84, 88.

33Zahra Ali, Féminismes islamiques, La Fabrique, 2012, p. 61.

34Paradoxe ? Au nom de la classe ouvrière, le PCF brisait des grèves et trouvait des ouvriers pour le soutenir.

35Philippe-Joseph Salazar, op. cit. p. 142.

37Interview de Géraldine Casutt, Le Nouvel Observateur, 9 avril 2015.

38Ibid.

39Farhad Khosrokhavar, « Qui sont les jihadistes français ? », op. cit.

40La rumeur d’un « djihad du sexe » pour le « repos du guerrier » qui a longtemps circulé est une invention.

41Précisons qu’Alain Soral, pour qui l’EI est un pantin aux ordres du Mossad, est dénoncé dans Dar-al-Islam n°7 comme un « complotiste mécréant » pro-iranien.

42Brigade Al-Khansaa, op. cit.

43Hélène Février, Sylvie Braibant, « Les sirènes pseudo-féministes du djihadisme », http://information.tv5monde.com, 20 novembre 2015.

44Fatima Mernissi, op. cit., 1983, p. 88.

45Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 114.

46Pour une camarade un tantinet provocatrice, cette « recherche d’une pureté du vivre ensemble » fait écho à un formalisme que l’on peut trouver en milieu militant. En codifiant prises de parole, vocabulaire, comportements, il s’agit à tout prix d’éviter le conflit, la fitna.

47Olivier Hanne, « Le rêve d’Etat du djihadisme », Diplomatie, n° 77, novembre-décembre 2015, p. 44.

48De la même manière, si une frange de l’extrême droite est attirée par la lutte des ZAD, c’est qu’elle y décèle une orientation politique et rhétorique qui est la sienne : écologie, territoire, paysannerie, etc.

49Olivier Hanne, « Le rêve d’Etat du djihadisme », Diplomatie, n° 77, novembre-décembre 2015, p. 44.

50La critique de la modernité n’est pas celle de la technologie. Sur ce point l’EI reconnaît l’avance de l’Occident mais l’explique par le pillage des connaissances arabo-musulmanes par les Européens depuis le Moyen-Âge.

51Ou IIIème Guerre mondiale imprévue opposant OTAN et Russie et confirmant l’eschatologie califale.

52Luc Mathieu, « A Raqqa, l’ambiance s’est tendue, la paranoïa grandit », Libération, 16 septembre 2015.

53« Finances de l’EI : la guerre secrète », Le Monde, 29-30 novembre 2015.

jeune yezidie

Paul Mattick (1904-1981)

Militant allemand du KAPD émigré aux États-Unis en 1926, il y rejoignit les Industrial Workers of the World (IWW), participa aux luttes sociales des années 30, anima une revue de 1934 à 1943 qui changea plusieurs fois de nom : International Council Correspondence, Living Marxism puis New Essays. Il resta un ouvrier d’usine qui regrettait de manquer de temps pour écrire, mais laisse une œuvre incontournable : critique du bolchevisme, analyse du capitalisme et de ses crises, défense de l’autonomie des luttes ouvrières contre l’intégration, etc.

Paul-Mattick-a-34-vers-1938Lire Paul Mattick en français :

LIVRES

Marx et Keynes : les limites de l’économie mixte (1969) réédition Gallimard, collection Tel. (2010)

Intégration capitaliste et rupture ouvrière (EDI, 1972) édition épuisée, extraits sur le site bataillesocialiste.wordpress.com

Crises et théorie des crises (1974) pdf téléchargeable à: https://bataillesocialiste.files.wordpress.com/2008/12/mattick-crises-et-theorie-des-crises-1974.pdf

Le Marxisme hier, aujourd’hui et demain (Spartacus, 1983) commande en ligne sur: http://spartacus.atheles.org/livres/lemarxismehieraujourdhuietdemain

Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (posthume) éditions Entremonde, pdf téléchargeable à http://www.entremonde.net/IMG/pdf/RUPTURE09-Livre.pdf

La Révolution fut une belle aventure (entretiens, L’échappée, 2013)

BROCHURES

Lénine et sa légende (1935) téléchargeable à http://sous-la-cendre.info/wp-content/files/Lenine_et_sa_legende.pdf

Nationalisme et socialisme (1959) téléchargeable à https://bataillesocialiste.files.wordpress.com/2014/04/mattick-nationalisme-et-socialisme.pdf

Biographies de Rühle, Pannekoek et Korsch (1960-64) téléchargeable à https://bsstock.files.wordpress.com/2014/04/mattick_new.pdf

Voir aussi : Interview de Paul Mattick Junior (1991), sur le parcours politique de son père, etc. téléchargeable à  : http://sous-la-cendre.info/wp-content/files/interview_de_Paul_Mattick_JUNIOR.pdf

Maurizio Lazzarato: Misère de la sociologie- à propos de la norme du travail comme intermittence

Ci-dessous deux articles écrit par Maurizio Lazzarato écrits à l'occasion
de la lutte des intermittents et précaires de l'été 2014, penseur impliqué
dans la revue Multitudes (Nous partageons ces textes sans vouloir nous
inscrire dans le courant de pensée que porte cette revue.). Vous pouvez
aussi retrouver ces textes sur le site CIP-IDF.

Ceux-ci sont tout à fait intéressants en ce qu'ils mettent l'accent sur la
refondation du concept de travail, opérée par la reprise en main
néolibérale des gouvernements occidentaux. Alors que certain-es promeuvent
une société du travail qui s'émancipe des hiérarchies, ou chacun-e se
réalise dans l'entreprise par la prise en compte de sa créativité, Lazzaro
montre que ce "rêve" libéral n'est que la mise en place de
l'auto-entrepreneuriat de soi-même. Nous vivons dans une société du travail
pour laquelle être au chômage n'est plus être sans emploi mais être
disponible pour l'emploi, une société donc où l'on ne cherche plus un
travail mais où nous cherchons à exercer notre employabilité. Bref, une
société du travail où chaque instant et chaque aspect de notre existence
doit être mobilisable pour l'emploi. Ainsi, au chômage ou à l'emploi,
chacun-e est toujours rendu à devoir justifier de son maintien dans
l'emploi - et à s'y réaliser dans la joie!

L'analyse portée sur les mouvements intermittents et précaires est donc
essentielle car c'est bien ce régime d’intermittence qui constitue la norme
nouvelle du travail. Le patronat à donc tout intérêt à détruire ce qui
auparavant était l'exception, l'intermittence, pour refonder le traitement
réservé à la classe des employé-es.

 

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Zomia ou l’art de ne pas être gouverné par James C. Scottt. Retour sur une étude sortie au printemps 2013

reprise remaniée d’un article paru dans le journal caennais Brasero au printemps 2014

Retour sur une étude sortie au printemps 2013 :

Zomia ou l’art de ne pas être gouverné par James C. Scottt.

« Tandis que les tribus des collines et leurs coutumes archaïques sont célébrées dans les musées, les médias et le tourisme, la société- à moins qu’il ne s’agisse que de la classe moyenne urbaine- finit par se connaître elle-même en découvrant ce qu’elle a été et ce qu’elle n’est pas. »

Richard O’Connor. Founders’ Cults in southeast Asia

La Zomia est une très large bande géographique qui couvre une grande partie de la Birmanie, du Laos, de la Thaïlande, une partie de l’inde de la chine et du Cambodge. Plus précisément elle est l’étendue montagneuse, les forêts escarpées, du sud est asiatique. Cette zone est selon Scott devenue un refuge face aux états et demeure un des rares endroits au monde où quelques espaces non étatisés subsistent. Pendant plusieurs millénaires, les habitants de la Zomia se sont efforcés de se rendre inassimilable par l’état. L’ambition de Scott est de relater ces techniques, de comprendre ce qui fait fuir l’état. C’est alors une double histoire que raconte l’auteur, à la fois celle de la constitution des états et en même temps celle des ces différents peuples qui, loin de n’avoir jamais connus la « civilisation », se sont constitués par leurs aller-retour dans l’état et en élaborant des comportements pour s’en prémunir. En s’éloignant des conceptions classiques de «civilisé » et « non civilisé » Scott nous force à repenser aussi ce qu’est une lutte contre l’état, de ce contre quoi il s’agit alors de s’opposer.

Une profonde tristesse parcours l’ouvrage, celle de la fin des ces luttes, de la défaite de cet « art de ne pas être gouverné », car d’emblée, l’auteur le précise, la Zomia ne résistera pas longtemps à la modernité. Ce qu’il en subsiste n’est qu’une portion dérisoire de ce que furent ces zones pendant des millénaires. L’hélicoptère, les moyens de communication satellitaires, la force du concept d’état nation (qui vient faire un devoir d’administrer chaque centimètre carré de terrain), sont quelques uns des moyens qui ont assurés l’hégémonie de l’état là-bas comme partout ailleurs. C’est donc jusqu’à la 2eme guerre mondiale qu’il faut donner crédit aux analyses de Scott.

« le monde dont il est question dans les pages qui précédent est un monde dans lequel l’état n’est pas encore parvenu à tout balayer sur son passage, comme c’est le cas aujourd’hui. D’un point de vue historique, ce monde est celui que la plus grande partie de l’humanité a connu jusqu’ une date récente. En simplifiant beaucoup, on peut distinguer quatre époques : 1) une époque sans État ( de loin la plus longue); 2) une époque de petits États entourés de vastes périphéries non étatiques aisément accessibles ; 3) une période au cours de laquelle ces périphéries se sont trouvés réduites et directement menacées par l’expansion de la puissance de l’État ; et finalement 4) une ère qui voit l’espace administré se confondre avec pratiquement toute la surface du globe, la périphérie étant désormais reléguée au statut de résidu folklorique » (p.423-424).

L’étude de Scott si elle est donc intrinsèquement passée, demeure cependant pertinente dans son analyse de l’état, car en revenant aux sources de sa constitution, il renvoie à son essence, ici : la gestion économique. Se revendiquant de Clastres, il va par ailleurs présenter non pas tant comment les peuples de la Zomia empêchent l’émergence de l’état en leur sein mais comment ils le fuient en permanence, un art de l’évitement qui tend en en lui-même vers une organisation égalitaire.

L’état donc se forme pour Scott autour de l’accaparement des ressources. C’est même l’appareil de gestion de la production et de l’accaparement qui est l’état. Autrement dit, le cœur du mal réside dans la bureaucratie. Prélever l’impôt et/ou les cultures sont l’assise de l’état, il implique donc une force dédiée à cette tâche pour les reconduire à un centre qui rayonne plus ou moins précisément selon ses ressources. Et dans ces géographies qui rendent difficile le déplacement, on compte les distances en temps et non en kilomètres, la force de la bureaucratie tient à l’étendue de ce qu’elle peut administrer. Or s’il faut administrer le rendement agricole, il faut des cultures qui facilitent cette tâche. Deux dispositions lui sont donc essentielles, d’une part la culture agricole doit être contrôlable facilement c’est à dire doit répondre à des cycles fixe afin que les contrôleurs puissent s’assurer que rien ne leur échappe ; et deuxièmement l’aliment doit être transportable sur un temps long sans perdre sa valeur nutritive. Saisir les cultures et les transporter dans la capitale sont le socle d’un gouvernement, il lui faut avoir la maîtrise de l’alimentation. Car si l’état se développe avec la bureaucratie, il s’étend avec une armée de soldats qu’il faut nourrir dans les campagnes et si chacun peut s’alimenter en dehors de lui…il ne sert à rien. La culture agricole qui répond parfaitement à ces exigences est la riziculture. Le parallèle dans l’occident serait évidement le blé. La culture du riz est donc au centre de l’état et sa maîtrise est au cœur de ses dispositifs. En ce sens, dans le sud-est de l’Asie comme ailleurs selon Scott, l’état est davantage peuplé d’esclaves que de sujets libres, car la main d’œuvre qui assure les cultures est la ressource primordiale de l’état. Ce n’est pas tant la maîtrise d’un large territoire qui assure son prestige que son nombre de riziculture exploité, les expéditions militaires ne visent donc pas à s’assurer de nouveaux territoires mais à s’accaparer de la main d’œuvre. On comprend alors l’évidente tension intrinsèque à l’émergence de l’état puisque sa population dans sa majorité est là contrainte et forcée, arrachée aux siens et enchaînée dans son travail. Lutter contre la fuite est ainsi une des missions essentielle de l’état et pour cela il n’est déjà pas trop regardant sur la définition de ce qui constitue son propre peuple. Est membre de l’état, tous ceux qui y vivent car on souhaite intégrer le plus vite la main d’œuvre. Le foisonnement culturel est intense si bien qu’il serait impossible de faire l’histoire d’un peuple du sud est asiatique mais plutôt celui d’une géographie donnée.

« La culture que ces états mettaient en place au fil du temps variait en fonction du matériau culturel et humain, principalement importé, qu’ils avaient à leur disposition. Si les centres palatins précoloniaux présentaient un quelconque attrait culturel, c’était sans doute cette capacité à absorber les immigrants et les populations captives pour en faire, en l’espace de deux ou trois générations, des représentants de l’alliage culturel générique birman ou thai ».(p.117)

Plutôt que de créer une identité qui risquerait de rendre moins facile l’intégration l’état va au contraire se définir contre ceux qui ne sont pas lui, les barbares. Ainsi la rhétorique d’état va concentrer ses efforts contre ce qu’elle appelle « les tribus », arriérés nomade sans structures.

Ce qui intéresse l’état n’est donc pas tant de maîtriser un territoire par des frontières que d’avoir la primauté sur l’accaparement des ressources. De ce fait, il n’est pas rare d’observer des régions entières soumises à différents états, les paysans établis, lassés de fuir servent tel ou tel au grès des arrivées, sont de tel ou tel état au grès de l’état qui recense. Si l’idée de peuple de l’état est un assemblage hétérocycle, il en est de même pour la Zomia. Celle-ci n’est pas constituée d’un peuple originaire qui se bat contre les états des vallées, elle est constituée des vagues de fuites qui viennent la peupler. Plus on fuit et plus on grimpe dans la montagne, l’histoire se lit ainsi par strates de fuites devant les derniers arrivants qui risqueraient d’avoir à leurs trousses des armées et des chasseurs d’esclaves. Aussi, des individus peuvent être plus proche culturellement de ceux qui vivent à des centaines de kilomètres qu’envers ceux qui vivent quelques centaines de mètres au dessus d’eux. Tout autant, la frontière entre civilisé et non civilisé est tout à fait poreuse, il n’est pas rare que les uns deviennent les autres, au grès des expéditions militaires, des fuites, des retours, des échanges commerciaux qui se solidifient etc.

carte

Le premier moyen d’éloigner l’état consiste donc dans le choix de ce que l’on cultive. Ainsi, de nombreux paysans échappent à l’impôt en arrêtant la culture céréalière pour revenir majoritairement à la culture sur brûlis, bien plus rapide et efficace. La culture des tuberculeux apporte elle aussi de nombreux avantages : elle demeure en terre et n’est donc pas aisément destructible par les forces ennemies, et elle s’y conserve très bien. La culture sur brûlis et celle des tuberculeux permet ainsi une agriculture mobile et très peu organisée, associée à la chasse et à la cueillette elle permet une alimentation variée et quasi toujours à disposition, propice à la précarité de la fuite et surtout à l’absence de gestion. Nulle crainte pour les récoltes, nul besoin de chef de travaux, de sédentarité, au contraire c’est une mobilité forcée qui tient lieu ici de structure d’évitement de l’état. Un lieu commun de l’anthropologie est donc ici mis à mal, celle d’une évolution naturelle des sociétés où l’agriculture organisée succéderait aux sociétés de chasseurs cueilleurs. Comme le montre Scott, tout autre moyen que l’agriculture céréalière est bien souvent plus efficace et le passage d’une culture à l’autre est très régulier, la plupart de cultivateurs sur abattit brûlis étaient d’anciens riziculteur. Ce que permet aussi la riziculture c’est une sédentarisation de la population car toutes les terres n’y étant pas propices, de larges endroits cultivent le riz en monoculture, qui demande une attention échelonnée sur l’année. Là ceux qui cultivent jouissent d’une certaine sécurité alimentaire ainsi que d’une plus grande surveillance de l’état, qui à besoin aussi de la proximité des cours d’eau pour commercer. L’état peut alors facilement recenser les populations et par là s’en servir. Ce recensement sert souvent deux fins, d’abord il permet l’enrôlement dans l’armée et deuxièmement il établit une généalogie et celle-ci crée un peuple qui est fixé dans sa condition. Les riziculteurs sont des peuples issu de riziculteurs il est donc normal qu’ils rizicultent, de l’autre coté, évidement, l’établissement d’une généalogie permet aussi au pouvoir de se parer d’une légitimité.

Pour asseoir cette généalogie et l’administration d’une manière générale, le pouvoir a besoin de l’écriture. Et pour asseoir sa légitimité, il a besoin de culture ; chaque royaume petit ou grand de l’Asie du sud est s’efforce d’établir une cour qui viendrait valider la prétention universelle de sa culture. C’est-à-dire son opposition aux barbares et sa légitimité à régenter l’espace. La cour devient le lieu de la maîtrise des usages, du raffinement ( politesses, jeux de distinctions, usage d’une langue à haute valeur culturelle etc.).

« La distance culturelle entre un centre constitué d’une cour raffinée et bien établie d’un coté et des zones de forêts et de montagnes grossières et incultes au delà de sa portée de l’autre fut maximisée, et la civilisation est devenue […] « l’art de demeurer hors de la forêt » ». (p.157).

Les cours établissent souvent leur culture depuis des références extérieures ( les romain, le grec- les français, le latin- les russes, le français- les vietnamiens, le chinois…) comme si cet usage instaurait une universalité de leur pouvoir de domination, une espèce humaine de dirigeants, de cultivés. Dans leur peuple se déploie une cosmologie de la civilisation, une histoire de la conquête de la sédentarité, de la maîtrise de la nature, ceci en vue évidement de stigmatiser l’ailleurs et de garder ainsi en place la main d’œuvre. Ailleurs, dans la Zomia justement, une multitudes de cosmologies existent aussi, mais pour beaucoup, parallèlement à l’état, elles racontent l’histoire de son abandon.

« L’un des principaux personnages de leurs [le peuple Akha] légendes est Dzjawbang, un roi du XIII eme siècle prétendument akha qui fut massacré par son propre peuple après qu’il eut institué un recensement ( geste bâtisseur d’état et de collecteur d’impôts s’il en est). Son fils Bang Dzjui est quand à lui une figure icarienne, qui périt alors que son cheval shamanique, dont les ailes avaient passé à la cire d’abeille, volait trop près du soleil. Ces deux récits font office d’avertissement contre les hiérarchies et la formation de l’état ». (p.238).

A contrario encore une fois, la deuxième mesure d’éloignement de l’état semble être l’abandon de l’écriture. Par là, les peuples s’affranchissent d’une généalogie arrêtée et d’une histoire des dirigeants. S’il peut sembler étrange d’instituer l’écriture comme mal pour ces simples raisons, l’auteur nous rappelle que de toute manière, bien peu d’individus maîtrisent l’écriture, or la fuite dans les montagnes est rarement le fait des gouvernants ou des hauts dignitaires religieux. Mais plus qu’un manque de culture, ou plutôt de technique, l’abandon de l’écriture est associé à la sortie de l’état et les mythologies font souvent référence à la perte d’un don, ou d’un livre originel durant la fuite. C’est qu’intrinsèquement, l’écriture est lié à l’administration. Les premières traces qu’on en connaît servent à des échanges commerciaux, (indiquer le nombre de telle ou telle marchandise etc.) mais ses premiers usages permettent aussi de figer les lois et les actes des gouvernants ainsi que de recenser les naissances, les familles, les travaux pour fixer les impôts( la force symbolique des tables de la loi que présente Moise par exemple). N’est-ce pas là le rôle des scribes ? Alors, pour les peuples de la Zomia, que s’agirait-il d’écrire ? Dans leur stratégie d’évitement de l’état, l’oralité permet une plus grande mutabilité dans les rapports sociaux. Aucune règle n’est inscrite, elle ne peuvent que s’interpréter, aucune généalogie ne permet d’établir une ascendance de pouvoir, chacun peut s’en prévaloir. Sans histoires d’un peuple, les jeux d’alliances sont bien plus simples, d’ailleurs il n’y a plus de peuple ou de tribus en elle même. En effet, si les individus demeurent le plus souvent regroupés, mis à part cette hantise de l’état rien ne vient caractériser ce qui serait l’histoire d’une ethnie. Sans histoire, sans règle immuable, sans légitimité définie, l’oralité est l’art de l’adaptation, de l’attention au public et donc à la communauté. Le conteur doit toujours adapter son histoire à celles et ceux qui l’entourent. Les contes sont une véritable manière de partager non pas une culture commune mais le fondement de la fuite, l’évitement de l’autorité.

« En ce sens, l’absence d’histoire contribue à faire en sorte qu’au sein des communauté égalitaires, chaque lignée-voire chaque famille- dispose de ses propres us et coutumes. Il existe cependant une « tradition » que tous les Lisu revendiquent avec une certaine fierté : celle qui consiste à assassiner les chefs trop enclins à l’autoritarisme ».(p.364).

Cette absence d’histoire marque un refus de l’identité, de l’assignation d’une manière générale à des pratiques figées. Scott fait ici un rapprochement avec les Tziganes :

« Presque partout persécutés, ils n’ont pas de langue écrite mais disposent d’une riche tradition orale au sein de laquelle les conteurs font l’objet d’une véritable vénération. Leur histoire n’est pas stabilisée ; ils n’ont aucun récit des origines à offrir, aucune vision d’une terre promise vers laquelle ils seraient en route ; ils n’ont ni temple ni hymnes, ni ruines ni monuments. S’il existe un peuple qui se doit d’être extrêmement prudent au sujet de sa propre identité et de ses origines, il s’agit des Tziganes. Se déplaçant d’un pays à l’autre mais méprisés partout, ils ont dû constamment ajuster leur histoire et leur identité pour survivre ». (p.310).

Pour autant l’oralité n’est pas un saint graal, si l’histoire fige des stratégies de pouvoir, son absence conduit aussi à une redondance d’erreur et à une propension au prophétisme. L’importance du charisme est fondamentale dans ces sociétés et si tout est fait pour qu’aucune structure gouvernementale ne se dégage, il est fréquent que des individus emportent avec eux de nombreuses tribus. Se revendiquant de telle ou telle divinité, ou comme l’incarnation d’un roi légendaire, etc, leur charisme soulève et fait rompre radicalement les liens d’auparavant. La plupart des grands soulèvement de la Zomia contre les états ont ainsi suivis cette chronologie : apparition d’un prophète qui redéfini les liens et les peuples depuis un positionnement dans la guerre à venir- révoltes plus ou moins grande et longues- défaites. Le prophète est souvent paré d’une aura de magie, d’exceptionnel, qui produit en lui même une révolution dans les comportements, mais qui jette les individus à corps perdus au combat. ( d’autant qu’ils sont parfois convaincus de partager le pouvoir magique du prophète et par là son invincibilité).

« ce qui distingue les grands mouvements millénaristes du petit prophétisme est le fait que leurs adeptes, sous l’influence du prophète, prennent des décision irréversibles.[…] les adeptes des mouvements millénaristes attendent un nouveau monde en même temps qu’il le font advenir ici et maintenant. Il leur arrive souvent d’abandonner totalement leurs habitudes antérieures.[…] Après avoir ainsi rompu avec le passé, il est difficile de revenir en arrière. Les actes révolutionnaires de cette ampleur ont aussi pour conséquence de transformer radicalement la hiérarchie sociale de la communauté villageoise. […] Que des changements mènent ou non à une révolution dans le monde extérieur, il ne fait aucun doute qu’ils sont révolutionnaires, au sens fort du terme, pour la communauté qui en fait l’expérience. » ( p. 409-410).

Confrontés à cette absence de construction identitaire, les états des vallées sont déboussolés quand il s’agit de traiter avec les peuples des montagnes. L’hypothèse développée par Scott est que ce sont alors ces états eux-même qui ont crée l’identité afférentes aux différentes communautés des collines, qui ont crée ce concept même de « tribus ». Fondamentalement, pour Scott, l’état produit de l’ethnicité, et ainsi modèle le monde comme il peut le comprendre, c’est-à-dire dans une lisibilité économique. Dans un premier temps, le flou qui entoure ces communautés sert la rhétorique d’état qui sépare civilisé de barbares. Différencier culturellement ceux qui ont fuit l’état permet de distinguer un nous et eux” qui les rend fondamentalement étranger, le sujet de l’état peut alors d’autant moins s’imaginer être légitime à les rejoindre, il est même alors plutôt évident de les regarder avec mépris.

« L’une des premières références [par la dynastie Quing] aux Lahu dans les chroniques de la dynastie, […], fat apparaître tout le mépris manifesté par les administrateur han à leur égard : « Ils sont sombres de peau, laids et niais. Ils se nourrissent de sarrasin et d’écorces d’arbres, de légumes sauvages, de plantes grimpantes, de serpents, d’insectes, de guêpes, de fourmis, de cigales, de rats et d’oiseaux sauvages. Ils sont incapables de construire des habitations et vivent dans des cavernes. Ils ne sont pas différents des ye ren [hommes sauvages]. » les récits populaires des Han voulaient que les Lahu naissent avec une queue, qui tombait après un mois. ». (p.381).

Mas les peuples des collines sont parfois aussi des partenaires commerciaux des états des vallées, et ils deviendront aussi des partenaires militaires de certains empires coloniaux. Dans cette perspective, les états ont besoin d’établir une certaine administration à leur égards. Il faut nommer pour rendre compte, et peut importe le critère culturel, les bureaucrates trouvent différentes manières de fixer tels peuples dans telle identité. Par les habitudes alimentaires ou religieuses, de langage ou d’habillement, les états s’efforceront tant bien que mal pendant des centaines d’années de cartographier ethniquement la Zomia. Mais toutes ces cartographies se contredisent par la nature même de leur objet. De fait, à part quand elles sont menées par un mouvement prophétique, la plupart des communauté ne se reconnaissent pas d’identités ailleurs que lorsque cela facilite leur rapport aux états, (on voit ainsi, raconte l’auteur, des communautés alterner entre différents vêtements typique selon que cela les arrange d’être affiliées à telle ou telle ethnie). Cependant, comme les mouvements anarchistes le savent bien, l’état, qui ne voit pas ce qu’il ne sait pas lire, ne peut pas comprendre qu’une communauté ne soit pas organisée hiérarchiquement, il va donc leur affilier aussi des structures organisationnelle. Il a besoin de reconnaître un chef, surtout, un interlocuteur dans les relations. Quelqu’un qu’il puisse flatter, enrichir ou menacer, quelqu’un fondamentalement, qui soit sa prise quand il ne veut pas entrer en guerre avec la communauté. Ainsi, de nombreuses communautés, quand elles consentent à nommer un chef, en choisissent un qui n’ait que peu de poids dans la communauté ou bien lient ce poste a des contraintes pour l’individu chef. bref, ce rôle est rendu peu enviable.

Finalement pour Scott l’ethnicité d’un groupe n’a de sens que dans ou par rapport à un état, perspective radicale qui renvoie toute tradition, religion, culture commune etc. à un support étatique. C’est ce qui fige d’une manière générale qui est pour Scott générateur d’état. Dans la perspective de leur survie, les peuples de la Zomia peuvent s’atomiser, jusqu’à la cellule familiale. Le type de culture, d’habitat, le partage des connaissance, fait que chaque famille peut s’autonomiser totalement pour survivre en fuite. Les peuples apprennent ces pratiques qui produisent en elles-même un apprentissage de la vie hors l’état. Pourtant, il y a là une faiblesse de l’étude, qui ne procède pas précisément à une distinction entre administration et bureaucratie, et qui semble ouvrir comme paradoxe le fond culturel des peuples de la Zomia. Car la vie collective et même familiale dans la Zomia s’élabore depuis une attention au ressources et à certaines techniques, musicales agricoles, militaires etc. En ce sens, ce n’est pas tant d’être figé qui appelle l’état que d’instaurer une spécialisation des taches d’administration et par là un nouveau type de connaissance dont la survie de chacun dépend. Qui fait quoi, qui sait quoi, où est stocké quoi, quelle est La méthode la plus efficace, qui vit où et avec qui etc. si cette multiplication des administrations rend plus efficace la production et permet un agrandissement structuré du peuple organisé, elle sépare et crée une valeur en elle-même centrale pour la vie de la tribu : la lisibilité économique, un sentiment de maîtrise sur le futur qui se veut rassurante. Une valeur qui de plus devient l’apanage des seuls spécialistes de l’administration. Dans un premier temps, elle n’existe que comme création de cette notion de lisibilité économique de l’environnement de la tribu, puis elle risque de devenir le lieu de l’établissement d’une certaine hiérarchie : de terres qu’il faut délimiter pour clarifier les espaces de cultures, et dès lors, de ceux qui produisent tant et plus, des naissances et des morts pour établir les besoins de la populations ; cette multiplication des taches à tôt fait d’impliquer l’établissement d’un ou des chefs de tels ou tels services, reconnus capable d’organiser la production et en cela soustrait du travail agricole, puis des services réunis pour donner une meilleure lisibilité. Bref certain-e-s dirigent, qui sont compétent reconnu et puis…

Mais Scott fait de là un saut qui ne semble pas si pertinent. Qu’un peuple en soit occupe la même place, il ne deviendra pas nécessairement poussé à s’accroître et à vouloir contrôler l’espace. Une administration peut demeurer dans le déploiement anarchiste de la Zomia, l’administration comme l’attention à ce qui est disponible et pas la bureaucratie d’une sur-lecture du monde comme devant rendre des comptes économique.

Une prétention actuelle à vouloir se séparer de l’état devrait donc pour Scott se mesurer à l’aune de notre inscription en lui. Que pourrait-on garder de nos habitudes, conforts, coutumes, sans gestion bureaucratique ? Mais auparavant, ne nous leurrons pas sur une vie hors de l’état, les éleveurs en lutte contre la puce RFID, le savent bien, nul ici ne vit hors l’état. Ces illusions de vie hors l’état ne cachent pas même combien elles lui sont bienheureuse, et ce depuis longtemps,

«  Tous les états classiques d’Asie du Sud-Est se sont trouvés un arrière-pays tout juste hors de portée dans les collines, les forêts et les marécages. [ceci répond à un besoin] tant sémiotique qu’économique ».(p.155.)

La fuite, chez nous, ce serait déjà l’apparaitre d’une alternative. L’affirmation d’une proposition et la mise en œuvre, par association, mutuelle, communauté, d’une attention à tous pour mettre à mal l’hégémonie sémantique et organisationnelle de l’état en nous et hors de nous. Apparaître donc, ni comme prophète ni comme martyr mais comme ceux-celles qui affirment vouloir vivre autrement.

Vous avez dit Soral ?

Un bon article de la revue “Ballast” (http://www.revue-ballast.fr/) dont on a trouvé la trace sur le site d’IAATA (Information Anti-autoritaire Toulouse et Alentours (https://iaata.info/). C’est toujours bien quand les choses sont remises à la bonne place…

Vous avez dit Soral ?

Nous tenions, pour écrire le présent article, à lire l’intégralité de ses parutions : autrement dit, douze livres, publiés entre 1984 et 2013 (on se contente trop souvent de vidéos sur Internet, d’une quatrième de couverture, d’un article ou d’un ouvrage, quand l’œuvre complète en compte dix fois plus : paresse dommageable). D’aucuns prétendent qu’il ne faudrait pas parler de lui au prétexte que cela « lui fait de la publicité ». Argument sot. C’est par millions que se chiffrent déjà les vues de ses vidéos – sans rien dire du site qu’il administre, extrêmement visité, de ses livres qui s’arrachent sans la moindre promotion et du parti qu’il s’apprête à lancer aux côtés de Dieudonné : Réconciliation nationale – le prolongement, dans les urnes, de son mouvement Égalité & Réconciliation, qui se réclame d’un « front de la foi » (entre catholiques et musulmans) et de la « gauche du travail /droite des valeurs » (l’alliance, que l’essayiste synthétise dans son ouvrage Comprendre l’Empire, entre la Tradition et le socialisme révolutionnaire, qu’il soit marxisant ou vaguement anarchiste).

Très récemment, les célèbres rappeurs Médine et Disiz ont fait part de leurs inquiétudes quant à la percée de Soral dans les quartiers populaires. Le premier, qui récuse la prétendue « réconciliation » proposée par l’essayiste, explique : « Je suis très pessimiste. Ça fait dix ans et les choses empirent. […] J’ai aussi vu mon quartier tomber dans le populisme de la “Dissidence”, le populisme soralien. J’ai également vu une certaine forme d’antisémitisme tenter d’investir nos quartiers¹. » Par « Dissidence », l’artiste fait référence au mouvement du même nom, plus ou moins formel, dans lequel s’inscrivent Soral et ses divers alliés : la lutte contre le Système, l’Empire et l’oligarchie mondialiste. Disiz répond quant à lui, lorsqu’un journaliste l’interroge sur la popularité du penseur : « Je vais t’expliquer à quel point ça me met en colère. À quel point j’ai la rage. […] On ne te donne pas autre chose, on ne te donne pas un autre exemple. Quant tu as un esprit revanchard et en colère – parce que tu vois bien qu’il y a une carotte dans cette société, qu’il y a des inégalités de ouf, et que c’est toujours les mêmes qui graillent –, celui qui va venir crier, qui va venir aboyer, qui va aller dans ton sens, tu vas faire abstraction de tout ce qu’il a fait avant (que le mec soit passé par le FN, par ci, par là) et te dire “Ouais, ce mec a raison² !” » Une influence confirmée par Kamel, du journal Fakir : « Comme il attire vachement de jeunes dans les quartiers, comme mon petit frère était sous son charme, je suis allé l’écouter. Y avait plein de mecs avec des djellabas, des barbes, les filles avec le voile³ ».

Mais il serait faux de croire que Soral ne bénéficie que de ces seuls appuis ; il a coutume de revendiquer un triple public, dont chacun représente le tiers de l’ensemble de ses partisans : les nationalistes catholiques, les déçus de la gauche radicale et les musulmans (des quartiers populaires ou non). La bannière de son mouvement atteste du caractère composite de sa ligne et signe ce désir de rassemblement, par-delà les clivages en vigueur : apparaissent, en guise de figures tutélaires, Guevara, Castro, Lumumba, Sankara, Poutine, Kadhafi,Chávez, Ahmadinejad, Jeanne d’Arc et… Alain Soral en personne (la mégalomanie fait partie intégrante du personnage : « Aujourd’hui, s’il [Le Christ] était présent sur terre […], il serait assis ici, à côté de moi4 ! », déclara-t-il dans l’une de ses vidéos, tout en certifiant, dans son ouvrage Dialogues désaccordés, que sa « vision du monde » est « partagée par les plus grands esprits du monde depuis le Christ5 »). Le fond d’écran donne à voir deux autres personnages : de Gaulle et le philosophe marxiste Michel Clouscard. Soral fait preuve d’un syncrétisme à tout crin : il mélange les références à même de séduire son public (et bientôt son électorat), sans craindre le moins du monde les contradictions et, pis, les détournements de cadavres. Le biographe de Thomas Sankara, Bruno Jaffré, le rappelait déjà dans le premier numéro de la présente revue, à propos d’Égalité & Réconciliation : « Ils jouent. Ils essaient de mordre sur la jeunesse immigrée. Ce n’est pas du tout le même monde politique. […] C’est une entreprise de récupération politique. C’est vrai qu’il faudrait faire un article pour rappeler que Chávez et Sankara n’ont rien à voir avec eux. Sankara était profondément humaniste. Ces gens-là mélangent le nationalisme avec l’antisémitisme : c’est dangereux6. »

 

 

Les ouvrages de Soral fonctionnent pareillement : Comprendre l’Empire fait la part belle, pêle-mêle, à Robespierre,Marx, Bakounine, Proudhon, Orwell et Georges Sorel (quoique ce dernier fût une figure déjà plus ambiguë, un pied dans le syndicalisme révolutionnaire et l’autre, un temps, à l’Action française), comme à Henri Béraud, antisémite auto-proclamé7, anticommuniste et partisan de l’agression mussolinienne de l’Éthiopie ; Jusqu’où va-t-on descendre ? s’ouvre sur une citation du poète communiste Pasolini ; Sociologie du dragueur est dédié à la mémoire du penseur marxiste Lucien Goldmann ; Vers la féminisation ? commence sur deux phrases, signées Clouscard et Georg Lukács, philosophe marxiste qui participa à la République des conseils de Hongrie ; Misères du Désir etCHUTe ! se placent sous l’étoile de Céline, écrivain fétiche de Soral (qu’il célèbre notamment pour ses pamphlets hostiles aux Juifs). Sa maison d’édition, Kontre Kulture, est une illustration plus criante encore de cette confusion idéologique : on peut y acheter, côte à côte, des ouvrages des libertaires Lazare, Kropotkine, Bakounine etThoreau, des contre-révolutionnaires Maurras, Delassus, de Poncins, des communistes Marx et Childe Vere Gordon, du collaborateur vichyste Bonnard, du poète fasciste Ezra Pound ou encore du panafricain Sankara – sans parler des rééditions d’ouvrages ouvertement antisémites : La France juive de Drumont ou Le Juif internationald’Henry Ford. Un fourre-tout mal articulé et invraisemblable, une auberge espagnole qui ne tient que par le charisme fédérateur de son leader, Alain Soral. Un mot sur l’omniprésent Clouscard : en 2007, le penseur avait tenu à se dissocier clairement de cette captation, dans les colonnes de LHumanité :  « Associer donc d’une manière quelconque nos deux noms s’apparente à un détournement de fonds. Il s’avère qu’Alain Soral croit bon de dériver vers l’extrême droite (campagne pour le FN). Il veut y associer ma personne, y compris en utilisant mes photos à ma totale stupéfaction. Je n’ai en aucun cas autorisé Alain Soral à se prévaloir de mon soutien dans ses menées prolepénistes. Le Pen est aux antipodes de ma pensée8» Soral avait répondu dans son ouvrage Chroniques d’avant-guerre : Clouscard n’était finalement qu’un « vieux puceau9 ».

Ses interventions foisonnent, ses vidéos pullulent sur la toile, mais le doute subsiste parfois. Disiz le reconnaît lui-même, il y a quelques jours de cela, en mai 2015 : il a des suspicions quant à son racisme, avéré ou non, mais « c’est trop vague », « c’est trop flou10 ». Soral est pourtant tout sauf obscur ou vaporeux. Il ne se cache de rien, s’avance à découvert et répète à qui veut l’entendre qu’il n’est pas un démocrate, qu’il se revendique explicitement du national-socialisme (français, précise-t-il, puisqu’il a des divergences avec le modèle hitlérien du fait du mépris que ce dernier avait pour la France) et qu’il se montre proche des mouvements néofascistes italiens (comme CasaPound). Les éléments ne manquent pas et les faits, pour qui veut, sont disponibles.

On déplorera que ses adversaires les plus médiatiques et les plus bruyants aient tout entrepris, par leur incompétence, leur ineptie ou leur compromission avec le pouvoir (de Fourest au CRIF, de Bernard-Henri Lévy à Manuel Valls, d’Alain Finkielkraut à certains groupuscules hystériques de l’extrême gauche), pour renforcer son crédit et son aura de dissident et de proscrit. Vérité déplaisante : le triomphe de Soral, comme celui de Dieudonné (farceur de talent devenu rentier du mauvais goût, commerçant de la division et usurier du ressentiment), est, dans une certaine mesure, l’œuvre de la gauche et des « démocrates » aux commandes. Par la criminalisation constante et permanente de la parole, fût-elle infecte, qui transforme les médiocres en martyrs (remercions nombre d’associations, toujours prêtes à se muer en officines policières : « Mais oui, écrivit pourtant le communiste libertaire Alexandre Berkman. Laissons-les parler de tout leur soûl. Les en empêcher ne servirait qu’à créer une nouvelle classe de persécutés et rallier ainsi le peuple à leur cause. La suppression de la liberté de parole et de la liberté de la presse ne serait pas seulement une offense théorique à la liberté ; la supprimer serait porter un coup direct aux fondations mêmes de la révolution. ») ; par la chape de plomb qui étouffe la question palestinienne (l’appareil politique français n’ayant, semble-t-il, qu’une préoccupation à valeur de passion : applaudir à toutes les décisions israéliennes) ; par la mascarade médiatique et politique permanente qui, surtout lorsqu’elle se réclame du socialisme ou de la gauche, jette dans les bras des extrêmes les citoyens déçus, trahis et en colère ; par l’aberrante et contre-productive loi Gayssot, qui suscite des vocations négationnistes en série au nom du respect, pourtant des plus légitimes, de la mémoire (Noam Chomsky a sur le sujet une position on ne peut plus raisonnable : l’État n’a pas à dicter l’Histoire, sauf à vouloir singer Staline) ; par la manie que la gauche critique, du haut de ses chaires jargonneuses, a de se couper des gens du commun – ceux à qui Soral dédie plusieurs de ses livres et dit vouloir représenter, avec une sincérité que l’on ne saurait mesurer : les petits, les sans-grades, les beaufs, les dépossédés et les oubliés des paillettes et des plateaux de télévision. Il est ensuite aisé, pour un rhéteur brillant et cultivé parlant sans chichis (à tel point que personne, ou presque, ne s’aventure à débattre avec lui), de s’emparer du drapeau de la « dissidence » quand le « système » fait tout pour lui offrir cette place, de procès en procès et de condamnations en condamnations. La gauche critique et l’extrême gauche ont régulièrement accès aux médias de masse (Besancenot dans Vivement dimanche !, Mélenchon dans Touche pas à mon poste) : Soral peut à loisir étaler sa crédibilité de subversif : plus personne ne l’invite. Égalité & Réconciliation a su, malheureusement mieux que ses ennemis, construire un contre-espace, un contre-monde, « des formes de diffusions parallèles11 », dirait Rancière : édition de livres, éducation populaire en ligne, stages, partenariats divers (gastronomie, viniculture) – et, par la voix apparemment ludique de Dieudonné, un projet d’assurances et, à terme, de banque à vocation « révolutionnaire ».

Cet article, fort d’une lecture exhaustive de son œuvre, se charge donc de rassembler les éléments disponibles en un même espace afin qu’il ne soit plus possible, comme on le lit ou l’entend trop souvent, de prétendre que Soral, il est vrai, « dépasse parfois les bornes », « dit des conneries », « exagère », mais que, tout de même, l’homme « a raison sur plein de choses » et qu’il est « bon sur le fond, si on oublie la forme ». Qu’il ne soit plus possible d’entendre unÉtienne Chouard, qui se revendique pourtant de la gauche et de la tradition libertaire, déclarer : « Pour moi, Alain Soral est à gauche parce qu’il se bat contre les privilèges. C’est un résistant12. » Quand il n’ajoute pas : « Les gens qui sont derrière Soral, j’en vois plein, c’est des humains comme vous et moi : ils cherchent le bien commun à leur façon13. »

La pensée soralienne se passe d’exégèse tant elle est limpide – pour ne pas dire simple, ôté le vernis rhétorique et sophistique parfois, sinon souvent, habile et séduisant pour les esprits en quête d’une explication hâtive et fruste du monde et de ses rapports de force. Notre objet n’est pas, ici, de présenter ses thèses principales (sur le féminisme, la Banque, la politique étrangère nord-américaine, le désir comme moteur de consommation, le libéralisme-libertaire, le communautarisme, la laïcité ou encore le sionisme), ni de chercher à les réfuter une à une (un article, par sa forme, ne le permet absolument pas), mais de mettre en évidence les éléments, enracinés dans toute son œuvre (et non pas à la marge, au détour d’une discussion ou d’un jour de colère, comme certains le pensent naïvement), qui attestent que Soral ne peut et ne pourra jamais être un point d’appui, un allié et un compagnon de route de l’émancipation : ni dans la lutte ô combien légitime contre l’occupation de la Palestine, ni dans la lutte ô combien nécessaire contre l’impérialisme et l’hégémonie atlantiste, ni dans la lutte ô combien primordiale contre la bourgeoisie de droite et de gauche et les trahisons successives de leurs gouvernements républicains, toujours soucieux de leur classe et jamais des milieux populaires. Et s’il est évidemment possible, au regard de la somme d’éléments qu’il aborde, de le rejoindre sur tel ou tel point du fait de ses fondamentaux socialistes et marxistes (sa sœur rappelle qu’il était même anarchiste dans sa jeunesse, avant d’entrer au Parti communiste), rien ne justifie, selon la rengaine bien connue, de frayer avec les ennemis de nos ennemis. C’est d’ailleurs là une constance historique : révolutionnaires et contre-révolutionnaires, socialistes et nostalgiques de l’Ancien régime ont souvent pu se retrouver sur certains axes, dans leurs critiques de la bourgeoisie ou de la corruption parlementaire — du boulangisme au Cercle Proudhon.  Soral reprend le flambeau et revendique l’héritage du CNR (où, pour vaincre l’occupation allemande, cagoulards et communistes s’unirent tant bien que mal) et, dans Chroniques d’avant-guerre, déplore qu’il ne soit pas possible de fusionner le Front national et le Front de gauche (il prend également l’exemple libanais de Nasrallah, musulman, s’alliant au général Aoun, chrétien). Les propos qui suivent se chargent de rappeler que personne, dans la lutte contre l’ordre en place, n’a à gagner à s’allier avec « la Dissidence ». « J’ai écrit des grands livres14 », a-t-il asséné un jour : petit florilège, en guise de boîte à outils, pour s’en convaincre…

Les Noirs, les Arabes, les Juifs et les Gitans

Une affaire privée rendue public fut un choc pour certains de ses soutiens. La chanteuse Binti, d’origine camerounaise, reçut les messages suivants : « Les blancs prennent les blacks pour des putes (ce qu’elles sont le plus souvent). », « Finalement il ne te reste de sûr que les juifs et les pédés ! », « Les pédés comme amis pour t’écouter chialer que ton destin c’est d’être une pute à juifs… », « Dans 10 ans ton corps sera tout sec, et avec ton gros pif sémite, tu ressembleras à un vieux chef indien ! Sur le marché du travail tu ne vaudras plus rien15… » Soral ne chercha pas à nier ; il les assuma même.

S’il s’est parfois présenté, notamment dans CHUTe !, comme le « défenseur des beaufs et des Arabes » (p. 20) et qu’il s’est attiré de nombreuses sympathies du fait de sa défense répétée de l’islam (comme religion virile, modeste et égalitaire), il n’en reste pas moins que « l’arabophilie » soralienne s’avère avant tout stratégique (réconcilier les Gaulois et les Arabes pour éviter, par patriotisme, la guerre civile qui gronde en France). Il suffit de gratter un peu pour que s’écaille la peinture fraternelle. Ainsi décrit-il, dans l’un de ses livres, le « petit sourire du raton fouteur de merde » (C, p. 46) et le tempérament « vicieux comme l’Arabo-berbère » d’un personnage (p. 65). Jusqu’où va-t-on descendre ? oscille entre paternalisme (« nos petits Beurs », p. 82) et mépris franc (la France est détruite, car devenue un pays « envahi de Maghrébins hostiles », p. 106), et donne à reconsidérer sérieusement l’anticolonialisme affiché par les figures fondatrices de son mouvement (Guevara, Sankara, Lumumba) : « Plus je vois la merde noire (corruption, intégrisme, généraux…) dans laquelle l’Algérie s’enfonce un peu plus chaque jour, […] plus je me dis que leur seul espoir, c’est qu’on y retourne. » (p. 13) Même ode aux bienfaits de la colonisation, durant une intervention filmée, lorsque Soral s’attaque à la porte-parole des Indigènes de la République (ce qui ne l’empêche pas, quant à elle, de faire l’éloge des couples non-mixtes, dans les pages de Vacarme, c’est-à-dire de limiter autant que faire se peut les unions entre « racisés » et « Blancs ») : « Houria Bouteldja est la preuve de la réussite totale de la colonisation, car sans la colonisation, cette petite Algérienne serait aujourd’hui tatouée en bleu sur le front, dans un bled de moyenne montagne, elle aurait été mariée de force, ce qui est normal dans une société patriarcale traditionnelle, elle aurait six gosses et elle fermerait sa gueule16 ». Soral aime à brasser les catégories larges et les grands ensembles — maître en essentialisation, les Arabes issus de l’Afrique du Nord en font aussi les frais : « Les Maghrébins, vous parlez fort et vous êtes d’une lâcheté, sur le terrain, inouïe17 » ou encore « Il aboyait fort, parce que les Maghrébins ne savent pas demander gentiment18» Aussi, il s’en prend à la culture nord-africaine, juive ou non, pour faire l’éloge du Nord, des Celtes et de la culture chrétienne : « Nous, on se met pas à hurler, à pleurnicher, y’a pas de youyous, etc. C’est deux cultures19. » Réconciliation, vraiment ?

Même son de cloche avec les Ukrainiens (« Putes ukrainiennes, c’est un pléonasme20 »), les Gitans (« braqueur surarmé réputé pour son goût du sang », JO, p. 128) et les Rroms (« On a un afflux massif, je dirais, de la pire racaille que l’humanité ait porté, c’est-à-dire les Rroms de l’Est, albano-roumano-etc.21 »). Les Juifs, on ne l’ignore pas, constituent sans contredit sa mire de prédilection. Dresser la liste de ses assauts aurait tôt fait d’user le lecteur ; contentons-nous de quelques pages. Comprendre l’Empire : « la volonté de domination juive » (p. 69), « son omniprésence et son omnipotence avérées dans tous les secteurs clefs de la finance, de la politique, des médias et des sciences » (p. 110), « une flopée de sociaux-traîtres dont énumérer les noms évoquerait immédiatement la liste de Schindler » (p. 134), Sarkozy aux origines « douteuses » (p. 175) ; Dialogues désaccordés :  « Rosenberg, le vrai nom pas du tout catholique de Madame Sinclair » (pp. 27-28), « gauche juive » (p. 29), « l’écrasante domination juive » (p. 40) ; Misères du Désir : « Beaucoup de Benamou, Benichou » (p. 59), « également ashkénaze (je constate) » (p. 92). Obsession névrotique des origines, à tel point qu’il ne peut mentionner une seule personne sans préciser son appartenance ethnique ou communautaire — quand bien même celle-ci ne s’en revendique jamais.

Soral possède néanmoins trois pirouettes en la matière : la première, revendiquer les écrivains juifs qu’il affectionne (Marx, Goldmann, etc.) ; la seconde, mettre en avant, selon la logique bien connue, ses « amis » juifs (ils sont deux : Jacob Cohen et le musicien Gilad Atzmon — ce dernier a même été désavoué publiquement, du fait de ses « arguments racistes », par un collectif de penseurs palestiniens22…) ; la troisième, répéter qu’il n’est pas antisémite mais judéophobe ou judéocritique (autrement dit : qu’il cible « l’idéologie juive », comme système de pensée, et non les êtres en tant que personnes de chair et d’os), et, surtout, qu’il ne s’en prend jamais à ceux qu’il nomme les « Juifs sur les bords » ou «Juifs du quotidien ». La défense s’écroule pourtant dès l’instant où il déclare, en juin 2014 : « On a vu le petitElkabbach – là, c’est mon analyse un peu plus racialo-communautaire –, qui est le petit sémite séfarade, se soumettre finalement comme une femme à quelqu’un [Poutine] qui représente encore, je dirais, la virilité aryenne, d’une certaine manière – même si elle est slave. Et ça, c’est la juste hiérarchie traditionnelle, vous voyez. Quand Poutine ouvre sa gueule, un Elkabbach la ferme. Et c’est comme ça que doit se concevoir un monde qui fonctionne bien23. » Jean-Pierre Elkabbach est très clairement attaqué en tant qu’individu membre d’une communauté ethnique déterminée. Autre exemple : un journaliste interroge Soral et lui demande ce qu’il juge obscène, en matière de littérature. Sans étonnement, Soral embraie sitôt, le visage traversé de successives moues écœurées : « J’ai ressenti un vif dégoût en lisant des pages plus ou moins autobiographiques de… ce n’est pas un hasard… Albert Cohen. Le type qui a écrit Belle du Seigneur et Mangeclous. Ça, ça me répugne. Il y a ce côté… je ne vais pas dire le mot pour ne pas m’attirer d’ennuis, mais ce côté complaisant, mis en scène, y’a du Elie Wiesel chez Albert Cohen. C’est pas un hasard. Ça m’insupporte. Moi je suis un goy du Nord, il y a le côté on se tourne pour pleurer, on pleure jamais face à la caméra. Sinon tout le reste c’est la famille, c’est Claude Lelouch, Boujenah, ça sent l’huile quoi… […] J’ai d’ailleurs ressenti cette gêne sans jamais identifier qu’il y avait une origine ethnico-culturelle là-dedans. J’ai toujours détesté les films deWoody Allen, qui sont incroyablement narcissiques et complaisants, et médiocres. Ça m’a toujours insupporté. Même les films des frères Coen. […] Pleurer face à la caméra pour tirer les larmes du goy et lui faire les poches. C’est une évidence, on le voit. Mangeclous et Belle du Seigneur, c’est insupportable. En plus d’énormes pavés, comme ça, c’est gras, c’est gras. C’est une culture, quoi. Quand on aime ça… Aujourd’hui on est submergé par cette merde. […] Mon monde à moi, qui est le monde de la pudeur du Nord, de la pudeur héléno-chrétienne, de la retenue, de l’émotion subtile, etc., a été dévasté par la vulgarité séfarade, il faut le dire, judéo-méditerranéenne. C’est une souffrance terrible pour nous24» Le sionisme n’a, ici, strictement rien à faire. Pas plus que la critique de l’Ancien Testament ou de la métaphysique juive. Seulement le racisme crasse.

Lisons ou relisons le psychiatre anticolonialiste antillais Frantz Fanon : « C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe. » (Peaux noires, masques blancs, paru en 1952)

 

Les femmes

Sans doute l’un des fils rouges de trois décennies de publications. Dans Sociologie du dragueur, quand il ne parle pas de « salope flippée » et de « féministe crypto-lesbienne », il analyse la gent féminine en quatre catégories : les salopes, lesbonniches, les folles et la femme-miracle. Mais toutes, par nature, ne savent pas s’exprimer clairement : « Une femme qui dit “non” est une femme qui dit “peut-être” et qu’une femme qui dit “peut-être” est une femme qui dit “oui25. » Se pose dès lors la question du viol. Délicate, estime-t-il – puisque, de nouveau, la femme n’éprouve pas « de frontière franche entre le “oui” et le “non” » (p. 113). Le viol est, pour le dragueur aguerri, un « défaut de maîtrise » (p. 114), une faute d’amateur en matière de technique. Et lorsqu’il parle de harcèlement sexuel, il ne s’agit bien sûr pas de celui que les femmes ont régulièrement à subir (au travail ou dans la rue), mais de celui que les hommes endurent par l’affichage quotidien de femmes dévêtues dans les espaces publics – harcèlement qui génère la frustration des hommes et pourrait aboutir à ce genre de « conséquences funestes », c’est-à-dire le viol (p. 114). Soral n’est du reste pas avare en recommandations, sur le terrain des rapports sexuels, consentis, cette fois : « Plus vous entrez sèchement, plus votre sentiment de la pénétrer sera fort » (p. 105) ; « son plaisir étant parent de la douleur, croyez qu’elle appréciera » (ibid) ; « jouissez, elle jouira » (p. 106) ; « aussitôt joui, barrez-vous » (p. 107). Dans CHUTe ! Éloge de la disgrâce, il explique « comment baiser une vraie bonne salope » (p. 93). Du fait de ses dispositions biologiques et mentales, écrit-il aussi, la femme s’avère moins apte que l’homme à penser (elle n’a que très rarement une « vision globale cohérente », SD, p. 155). Pour appuyer ses dires, il prend l’exemple de Arendt et Badinter, en jugeant de l’imbécilité de leurs œuvres respectives (Arendt revient à plusieurs reprises, dans ses livres, pour étayer ce même argument). La femme, du fait, notamment, de son « trou » anatomique, ne peut « pénétrer l’objet » (SD, p. 160), c’est-à-dire la pensée dans son abstraction la plus pure – d’où sa propension à l’irrationnel, l’émotion, l’intuition et l’astrologie. « La femme est profondément inapte à cette activité sérieuse et exigeante qu’est la pensée » (ibid). Existent toutefois quelques exceptions, ajoute-t-il, liées à des trajectoires individuelles obliques, comme Rosa Luxemburg et Jeanne d’Arc.

Dégoût physique et psychologisme lapidaire émaillent l’ouvrage : la vulve des femmes est « suppurante et nauséabonde » et « la jeune fille pue dans la plupart des cas » (SD, p. 31) ; « en baisant la fille, le dragueur baise d’abord sa propre mère » (p. 61), « dans un visage de femme, le jeune homme chercher d’abord à retrouver sa mère » (p. 86.) et « l’attachement mystique de l’homme à sa mère et le besoin frustre qu’il a de pénétrer » (p. 225). Dans un autre livre, Misères du Désir, il compare le sexe féminin à du mou de veau et rappelle « combien le sexe est vil » (p. 61) et combien « elle n’est pas bien belle l’origine du monde » (p. 60), après voir évoqué cette « ruse de la Nature qui nous met les femmes au cœur pour mieux nous pousser à y fourrer la bite » (p. 35). L’homme, ajoute-t-il, est fait pour la guerre, la politique et la pensée ; la femme pour l’enfantement et la gestion matérielle de l’existence (« leur nature de pondeuse », p. 41). Il aborde dans le même ouvrage la mort de Marie Trintignant, en 2003, sous les coups de Bertrand Cantat. « Le vrai scandale » de cette affaire, pense-t-il, c’est d’abord « la délocalisation d’une production de la télévision nationale » (p. 149), puisque le tournage se déroulait en Lituanie. « La violence physique du mâle est surtout son aveu d’impuissance. Devant tant d’habileté, de rouerie [féminine], il arrive que ces âmes anguleuses et simples, tout en émotivité, soient comme les résistants du Hamas confrontés aux manipulations sionistes : elles explosent ! » (p. 154) Il poursuit, toujours à propos de Cantat : « Je suis sûr qu’il ne l’a pas frappée pour lui voler son sac. Il a quand même fallu qu’elle lui en dise des mots vexants, humiliants, désespérants… qu’elle le pousse sacrément à bout, le gentil nounours, pour qu’il voie rouge et qu’il déjante. […] Oserais-je avancer qu’il a craqué, non pas parce qu’il était un monstre, une bête, mais parce qu’il était trop humain ? » (pp. 155-156). La violence ? Il l’assume, et reconnaît avoir giflé deux femmes et « dérouillé vraiment » une troisième (p. 157). Il raconte même : « Je l’étranglai, elle tomba au sol. […] Je devins vraiment fou, je la cognai, je la cognai… comme dans un rêve… un cauchemar. » (p. 158)

Soral, qui en appelle à abattre le féminisme du fait des « ravages » qu’il génère, le décrit comme « une soumission non sue à la masculinité » (SD, p. 189). Sans surprise, les féministes sont sous sa plume des « harpies » et des « hystériques ». Il fait état, dans Jusqu’où va-t-on descendre ?, de « leur mentalité d’avorteuse, leur tendance à l’infanticide » (p. 100), et, dansSocrate à Saint-Tropez, affirme que le « féminisme est en fait un mépris des femmes » (p. 332) (doit-on en déduire que le soralisme signifierait leur respect ?). Notons, en passant, que le harcèlement sexuel n’existe pas, nous l’avons lu, sauf lorsqu’il permet de louer la burqa : cette « jolie burqa bleue qui protège la musulmane du harcèlement sexuel » (Jusqu’où va-t-on descendre ?, p. 179). L’essayiste n’est jamais à une contradiction près : il lui arrive de déplorer le retour à l’irrationalité (musulmane — voir Socrate à Saint-Tropez) tout en traitant de « sataniques » la plupart de ses ennemis ; il n’a de cesse de faire l’éloge du travail productif tout en reconnaissant avoir tout fait pour fuir ledit travail (« Quand on a été salarié du tertiaire et qu’on a conduit une bagnole dans Paris pendant des années, on est un untermensch26 », déclare-t-il tranquillement — c’est-à-dire, en allemand, un sous-homme).

Les homosexuels

Une autre cible de choix (dont le révolutionnaire afro-américain, Huey P. Newton, fondateur des Black Panthers, disait qu’ils étaient « peut-être la population la plus opprimée de la société » et qu’il fallait, dès lors, « former des coalitions avec les groupes de libération des femmes et des gays27 »). Les gays, écrit Soral dans Sociologie du dragueur, sont « l’ensemble des efféminés du tertiaire dont la conscience politique se limite au droit de se faire enculer » (p. 196). Ils sont aussi des « pédés branchés » (p. 80) et les hommes qui nouent de sincères relations amicales avec les femmes ont « une mentalité de pédé » (p. 82) (le séducteur, qu’il oppose au dragueur de rue, dont il se réclamait alors, est quant à lui « politiquement émasculé », p. 73). Quand il n’en parle pas comme des « pédés », c’est pour les décrire comme des « sodomites », des « invertis », des « fiottes » et des « tantouzes ». Il dénonce, dans Misères du Désir, la « multiplication des fiottes dans nos sociales démocraties urbaines occidentales » (p. 166) et classe, dans Vers la féminisation ? Démontage d’un complot antidémocratique(paru en 1999, il reprend en grande partie Sociologie du dragueur), les homosexuels en quelques catégories principales : le « pédé littéraire », le « pédé commerçant », le « pédé intello-gauchiste », le « pédé néofasciste » (schéma qu’il utilise également dans Jusqu’où va-t-on descendre ?).

« Si les gays continuent à se multiplier, note-t-il dans l’ouvrage que l’on vient de mentionner, ils risquent de mettre en danger la survie même du monde occidental » (p. 125). Et croit bon de constater : « Il en sort de partout » (ibid). Dans Dialogues désaccordés, ouvrage bâclé commis avec Éric Naulleau et paru en 2013, Soral enfonce un clou vieux de presque vingt ans : « Alors que je les tolère, les supporte, ces créatures s’attaquent à mon monde pour le détruire, par haine, esprit de vengeance de l’anormal pour le normal ! » (p. 37) Et, assurant s’inspirer de Freud, explique que « l’homosexualité est une sexualité déviante, tantôt immature, tantôt perverse, qui doit se pratiquer dans la discrétion, avec un soupçon de honte ! » (p. 40) Les dérapages, prévient-il, ont tôt fait d’arriver : « D’abord un doigt de femme pour finir par une bite d’immigré » (p. 42). Dans Chroniques de l’avant-guerre, lorsqu’il parle d’un réalisateur, il ne peut à l’évidence pas s’empêcher de préciser : « 8 Césars de l’homosexuel Audiard28 ».

Un lieu commun assure que l’homophobie témoignerait en réalité d’une homosexualité refoulée : il n’est pas inintéressant de lire, dans Misères du Désir, qu’il éprouva le besoin, pour savoir s’il était homosexuel ou non, d’avoir une relation sexuelle avec un homme (de façon active et passive, indiqua-t-il) – l’expérience lui permit de conclure qu’il ne l’était pas (un thème récurrent dans son œuvre et son langage : il conclut d’ailleurs CHUTe ! en se mettant ainsi en scène, du moins son double romanesque, dans un back room).

Le pouvoir, après les livres ?

Soral a fait savoir qu’il était déjà rentré dans la petite Histoire et qu’il n’appartenait qu’à la grande de l’accueillir. Il suffirait, pour cela, de troubles révolutionnaires en Europe afin qu’il puisse devenir Robespierre, son modèle et héros depuis l’adolescence. Il y a quelques années, Taddéi lui avait demandé s’il pourrait faire couler le sang afin que s’accomplissent ses idées ; Soral de répondre, plus ou moins fanfaron : « Bien sûr, si on veut sauver la France demain, il faudra tuer quelques personnes. C’est une évidence, oui. […] Les gens ont peur de moi, parce qu’ils se disent que si un mec comme moi prenait le pouvoir, ils seraient peut-être effectivement un peu en danger de mort. Et ils n’ont pas tout à fait tort de le penser. Ils me flattent. […] Je rêverais de pouvoir faire plus que de faire rire les gens et les instruire, je rêverais de punir les méchants. […] Je pense quelque part avoir un devoir moral d’aider les gens29 ». Plus récemment, en juin 2014, il entérinait : « Quand je prendrai le pouvoir, car je finirai par le prendre un jour, je remettrai tout ça bien en place29. » Dans Dialogues désaccordés, il écrit encore : « J’aspire à l’avènement d’un leader autoritaire » (p. 72). Et s’il reproche à Trotsky son goût (juif, précise-t-il) pour la vengeance, notre Gaulois n’est pourtant pas en reste :  il confesse, dans la préface de son roman La Vie d’un vaurien, s’être inscrit au PCF pour se « venger » (p. 9) et déclare, dans CHUTe ! : « L’envie de tuer m’a tenu » (p. 52).

Le châtiment, doublé d’une obsession de la Vertu, sature ses textes. Il rappelle, dans Jusqu’où va-t-on descendre ?, le plaisir qui fut le sien de voir les tours américaines s’écrouler, au nom « de la morale et l’humanité » (p. 240), et explique, dans Dialogues désaccordés, qu’il ne songe qu’à une chose : « Dire le vrai au service du bien » (p. 24). Sous le masque de la Justice, le ressentiment et la violence sont à l’œuvre (un détail qui en dit assez long : la corrida est à ses yeux un « beau geste » où l’animal fait « la découverte ultime de la beauté », ST, p. 290). Et si tout Soral, au fond, tenait dans l’une des phrases de son ouvrage Misères du Désir ? « Je suis devenu polémiste, crachant dans la soupe qu’on n’a pas voulu me servir. » Page 57.

Toujours « flou » et « résistant », Soral ?


BIBLIOGRAPHIE

Éditions des ouvrages utilisés :
– Chroniques de l’avant-guerre, Blanche, édition numérique, février 2014
Dialogues désaccordés, Blanche / Hugo & Cie, octobre 2013
– Comprendre l’Empire, Blanche, janvier 2011
– Vers la féminisation ?, Blanche, janvier 2008
– Jusqu’où-va-ton descendre ? [JO] et Socrate à Saint-Tropez [ST]dans le même recueil Abécédaires de la bêtise ambiante, Blanche, janvier 2008
– Sociologie du dragueur [SD], Blanche, octobre 2007
– CHUTe ! [C], Blanche, mars 2006
– Misères du Désir, Blanche, mai 2004
– La Vie d’un vaurien, Blanche, août 2001
– Les deux premiers livres de Soral, Mouvements de mode expliqués aux parents (1984) et La Création de mode (1987), n’ont pas été cités puisqu’ils n’ont été d’aucune utilité lors de la rédaction du présent article.


NOTES

1. http://bondyblog.liberation.fr/201505280001/medine-jai-la-vocation-dun-demineur/
2. https://www.youtube.com/watch?v=HFIBIU9uCrc
3. http://www.fakirpresse.info/L-air-du-soupcon.html
4. http://www.dailymotion.com/video/x19g1fy_extrait-alain-soral-cite-jesus-christ-entretien-de-janvier-2013_news?start=208
5. Dialogues désaccordés, Blanche, 2013, p. 157.
6. Voir revue Ballast, n° 1, éditée par ADEN.
7. Proudhon et Bakounine n’étaient pas en reste, cela dit, question antisémitisme.
8. Clouscard, « Aux antipodes de ma pensée », http://www.humanite.fr/node/368670
9. Chroniques de l’avant-guerre, Blanche, article « Le CNR n’est pas pour demain ! »
10. https://www.youtube.com/watch?v=HFIBIU9uCrc
11. Rancière, Moments politiques, La Fabrique/LUX, 2009, p. 211.
12. http://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-discours-trouble-d-etienne-chouard-contre-les-1-qui-se-gavent_1622043.html
13. https://www.youtube.com/watch?v=P835JQmtKOk
14. https://www.youtube.com/watch?v=9k1Bmyax2XA
15. http://www.streetpress.com/sujet/1416422707-soral-accuse-injures-racistes-mannequin
16. http://www.dailymotion.com/video/x876md_soral-houria-bouteldja-fermerait-sa_news
17. https://www.youtube.com/watch?v=7Lt4VjkWfj0
18. Avril 2012, https://www.youtube.com/watch?v=n3x95gn3Dt4
19. http://www.dailymotion.com/video/xfn3av_l-obscene-interview-alain-soral_webcam
20. Novembre 2012, https://www.youtube.com/watch?v=ECClblAPg6k
21. https://quartierslibres.wordpress.com/2014/05/19/linsecurite-la-vraie/
22. En anglais : http://www.maannews.com/Content.aspx?id=467843
23. http://www.acrimed.org/article4576.html
24. http://www.dailymotion.com/video/xfn3av_l-obscene-interview-alain-soral_webcam
25. Sociologie du dragueur, Blanche, 2007, p. 95.
26. https://www.youtube.com/watch?v=9k1Bmyax2XA
27. « Les mouvements de libération des femmes et des gays », discours de Huey Newton, fondateur des Black Panthers, 15 août 1970.
28. Chroniques de l’avant-guerre, op. cit., « Le bouc-émissaires est toujours bien choisi ».
29. https://www.youtube.com/watch?v=vSSphXXSeHU
30. Juin 2014, https://www.youtube.com/watch?v=8Z-r-CUR6h4

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Alain Soral ? un poseur, un imposteur

Repris du site antifasciste “La Horde” : http://lahorde.samizdat.net/

Alain Soral ? un poseur, un imposteur

Alain Soral s’est illustré, dans une vidéo postée le 6 juillet 2013, en commentant l’assassinat de Clément Méric, qu’il qualifie de « dérisoire », de « grotesque », de « fait divers d’ados » (sic), et en insultant Clément sans retenue, se moquant par exemple de son physique… Pire, au nom de la défense de la « minorité opprimée » que seraient les naziskins, il prétend avoir envoyé de l’argent à Esteban Morillo, le meurtrier de notre camarade. Une provocation de plus de la part de l’un des éléments les plus médiatisés de l’extrême droite française, et l’occasion pour nous de revenir sur ce clown triste : un rappel de quelques vérités semblent nécessaires, en particulier ses fréquentations passées et présentes dans à peu près tout ce que l’extrême droite compte de tordus en tout genre.

En quelques années, Alain Soral est parvenu à être dans un premier temps sympathisant du FN, dans un second temps militant voire intellectuel autoproclamé du FN (il faut dire que la concurrence n’était pas vraiment féroce), puis dissident frontiste et finalement leader d’un petit groupuscule oscillant entre la nationalisme républicain et une sorte de nationalisme révolutionnaire new-age (les références politiques en moins), candidat sur une liste antisémite composé de paranoïaques et de marginaux politiques, fondateur/éminence grise d’un pseudo-journal politico-satirique, Flash, et enfin auteur à succès d’opuscules conspirationnistes et antisémites. Girouette mégalomane,  affabulateur conspirationniste, bateleur imbécile, Alain Soral a un parcours tout à son image.

Une jeunesse bourgeoise

Soral Jeune

Il y a encore quelques années, de son vrai nom Alain Bonnet de Soral, parlait avec nostalgie des cités ouvrières et du Paris ouvrier dans lesquelles il avait passé son enfance et scandait à qui voulait l’entendre qu’il était fier de s’être hissé socialement grâce à l’école de la République … La réalité est tout autre : Alain Soral est un fils de notaire, scolarisé au collège Stanislas1 à Paris. S’il vécut un temps à Meudon, il habita de nombreuses années rue de Vaugirard à Paris, l’une des rues les plus chères de la capitale…

Après avoir vécu un temps en province, il revient à Paris en 1976, année à laquelle débute sa période « bourgeois-bohème ». Il évolue alors, avec un certain succès, dans un milieu qu’il dénigre aujourd’hui. Il fréquente à la fois le monde de la nuit et celui des intellectuels parisiens, devient étudiant aux Beaux-arts et dans les années 1980, embrasse alors la carrière de journaliste et d’écrivain en pigeant dans divers magazines.

En 1990, il découvre les écrits de Michel Clouscard, auteur marxiste critique, inventeur du concept de « libéralisme-libertaire », connu pour son travail sur Mai 68 et ses conséquences sur la société française. Alain Soral s’empare des théories de cet universitaire, sans doute plus par non-conformisme que par réelle adhésion théorique, en ne retenant de la critique de Mai 68 qu’une haine viscérale pour tous les mouvements d’extrême gauche issus de cette période. Il prétend encore aujourd’hui être le vulgarisateur et continuateur des thèses de Clouscard, bien que ce dernier ait publiquement dénoncé la récupération de ses idées par Soral dans le journal l’Humanité du 30 mars 20072, expliquant sommairement que Soral n’avait rien compris à ses écrits. A cette époque, il persiste à fréquenter le milieu parisien de « gauche » du monde des médias, dans lequel il grenouille depuis le début des années 1980, espérant s’y tailler une place d’intellectuel de référence. Pourtant, il révélait à Vénissieux le 2 mars 2007, lors d’une réunion publique avec le FN : « dès cette époque [les années 1980] je préfère encore un facho à un gauchiste … ce que je reproche au facho, que je croise en allant draguer l’étudiante en droit du côté de la fac d’Assas, ce n’est pas sa radicalité révolutionnaire, mais le fait que son origine bourgeoise le poussera inéluctablement à rallier l’UDF ou l’UMP une fois son diplôme en poche, comme les Madelin et autres Devedjan. »

Alain au pays des soviets

En 1990, en pleine période de l’écroulement de l’URSS, Soral adhère au PCF. Il explique aujourd’hui les raisons de son engagement en déclarant que, selon lui, il est primordial que deux pôles antagonistes coexistent pour que la France puisse continuer d’avoir sa place dans le concert des nations, et la meilleure façon d’aider la nation, c’est de soutenir l’URSS via le PCF. Curieusement, cette position est ni plus ni moins que celle tenue par Alain de Benoist à l’époque, gourou de la Nouvelle Droite et du GRECE. Un individu que Soral croisera à plusieurs reprises dans son parcours, en particulier à l’Idiot International. Étrangement, personne aujourd’hui au PCF ne se souvient du passage d’Alain Soral. Ce dernier donne bien le nom de la cellule à laquelle il appartenait, « cellule Paul Langevin », mais cette appellation est tellement courante qu’il est impossible à ce jour de retrouver des militants affirmant avoir rencontré Soral. Il y a toutes les chances que Soral ait effectivement pris un jour sa carte au PCF, sans pour autant s’être investi dans un travail local ou avoir vendu l’Huma Dimanche, bien qu’il prétende avoir participé à la campagne contre le traité de Maastricht en 1992.

A la même époque, il participe, aux cotés de Jean-Paul Cruse3, à la création du « Collectif des travailleurs communistes dans les médias », alias la « Section Ramon Mercader » (du nom de l’assassin de Trotski), dont le logo était deux piolets croisés. Ils publient un bulletin : La lettre écarlate. Malgré les propos de Soral, qui donne beaucoup d’importance à cette aventure4, tout cela restera ultra confidentiel, c’est à dire connu seulement de Soral, Cruse et de leur petit cercle d’amis. Ce genre d’histoires ne peut que convaincre des individus ne connaissant pas l’univers du PCF et de la CGT. En effet, le PCF n’aurait jamais toléré qu’une cellule ou association portant un nom aussi provocateur puisse exister. Quant à la CGT, elle n’aurait pas permis qu’une telle structure puisse exister en dehors du tout puissant Syndicat du Livre. L’importance donnée aujourd’hui à cet épisode est due en grande partie à la publicité qu’en a fait Alain Soral, mais également Didier Daeninckx lorsque ce dernier présenta le dossier à charges des « rouges-bruns » à Georges Marchais, à l’époque premier secrétaire du PCF.

L’affaire des rouges-bruns

idiotA la même époque, Soral appartient à la rédaction del’Idiot International, le journal de Jean-Edern Hallier, haut lieu de convergence de militants et d’intellectuels de tout bords, en ruptures ou marginalisés d’avec leur milieu d’origine, la plupart du temps ne représentant qu’eux mêmes. Autour de Marc Cohen, rédacteur en chef du journal et membre du PCF, ancien responsable de l’UNEF-renouveau, on trouve pêle-mêle l’équipe de Jalon5 (journal satirique dont certains membres se trouvent avait flirté avec l’extrême droite comme son directeur Basile de Koch, de son vrai nom Bruno Tellenne, frère de Karl Zéro, tous deux proches du GUD durant leurs études), Alain De Besnoit du GRECE et de la revue Eléments, le journaliste Frédéric Tadéï6, Jean-Paul Cruse. Cette volonté de journal « trans-courant », voulu par Edern-Hallier, passe par une destruction des clivages gauche-droite. Cette alchimie malsaine aboutira à un texte de Jean-Paul Cruse en 1992 « Vers un Front National » dans l’Idiot International, qui propose une alliance entre les communistes, le Front national et les partisans de Chèvenement et Pasqua pour « conduire une politique autoritaire de redressement du pays ». Après avoir longtemps refusé la paternité du texte, Jean-Paul Cruse aujourd’hui la revendique intégralement, après que Soral a laissé pensé qu’il en serait l’un des auteurs. Ce texte provoque une vive émotion à gauche, surtout au sein du PCF, dont certains membres sont impliqués dans l’Idiot International. La réaction du bureau national du SNJ-CGT ne se fait pas attendre en condamnant le texte, rappelant que « ces idées ne sont pas celles de la CGT », qu’elle les combat « même de toutes [ses] forces »7.

Le PS fait pression sur Edern-Hallier pour virer l’équipe de l’II, et Marchais fait le ménage dans son parti. Soral quitte le PCF en 1993 (ou en est exclu selon les versions qu’il donne de cet épisode). Cette confusion des genres, née principalement pendant la mobilisation contre la Guerre du Golfe, aura quelques répercussions sur le terrain, essentiellement autour de la personne d’Alain de Benoist. Le 10 janvier 1992, il est invité à s’exprimer sur les ondes d’une station radio du PCF et, quelques jours plus tard, il apparaît dans le carré de tête d’une manifestation anti-guerre, le 12 janvier 1991. Il interviendra le 12 mai 1992 dans un débat organisé par l’Institut de recherches marxistes (dirigé par Francette Lazard) à la Mutualité sur le thème « le réveil de la pensée critique »8. Quant à Marc Cohen, il participera à un débat organisé au Musée social à Paris par la revue du GRECE, Eléments, le 19 mai 1992, sur « la recomposition du paysage intellectuel français ».

Coming-out nationaliste

Après cette petite escapade, Soral décide de retourner à son métier d’écrivain, pour lequel il connaît un certain succès, dès 1996, avec « Sociologie d’un dragueur », peaufinant au fil du temps son numéro bien rôdé de macho républicain sur les plateaux de « C’est mon choix » ou de Thierry Ardisson. Bien qu’on lui prête sur cette période (fin 1990 début 2000) une sympathie et un rapprochement avec la mouvance souverainiste de JP Chevènement9, il semble, une fois de plus, que son engagement tienne plus du mythe, se limitant à une dédicace pour l’ancien ministre de la Défense dans l’un de ses ouvrages. Malgré ce succès médiatique et éditorial, Alain Soral est de nouveau tenté par le démon de la politique. Et cette fois-ci, il met la barre à droite toute ! Pour son retour dans l’arène politique, Soral commence en effet par répondre aux questions d’Eléments10en 2004, revue de la Nouvelle Droite où l’on retrouve Alain De Benoist, personnage déjà croisé à l’époque de l’Idiot International. L’année suivante Soral donne une interview au fanzine national-bolchevik Rébellion.

Il franchit un cap supplémentaire le 24 juin 2006 en dédicaçant son livre dans la librairie Facta d’Emmanuel Ratier, à Paris. La même année, il est signataire aux côtés de Fabrice Robert, Philippe Vardon et Gilles Soulas d’une pétition demandant la libération du néonazi Michel Lajoye, condamné pour des attentats à l’explosif contre des bars et résidences de travailleurs maghrébins. Il préface l’ouvrage d’Anne Kling11, La France LICRAtisée, dont les fantasmes sur le lobby juif et la LICRA rejoignent complètement ceux de Soral. Enfin, en août 2006, aux côtés de Marc Robert (FN), Thierry Meyssan (Président du Réseau Voltaire passé aux délires paranoïaques et complotistes), Dieudonné, Ahmed Moualek (La Banlieue s’exprime, pseudo association de banlieue à la gloire du FN) et Frédéric Châtillon (ancien chef du GUD et proche de Marine Le Pen), Alain Soral participe à un voyage au Liban.

FN : je t’aime, moi non plus

Soral-LePenEn parallèle, il rejoint les rangs du FN, de façon officieuse, dès 2005 après un dîner pris en commun avec Jean-Marie Le Pen. Il rédige alors au moins l’un des discours du président frontiste, « le discours de Valmy », prononcé le 20 septembre 2006. Ce n’est qu’une fois son engagement au FN rendu publique en novembre 2006, qu’il intègre officiellement le bureau politique du FN. Dans le même temps, il fonde son club de pensée Egalité et Réconciliation, qui aura l’honneur de recevoir lors de sa deuxième université d’été, la visite de Jean-Marie Le Pen. Soral se sent alors pousser des ailes, accompagne Marine Le Pen dans tous ses déplacements, joue les « fiers à bras » face aux journalistes, protégé quand même par le DPS, s’intronise caution de gauche du FN12. Jamais avare de phrases chocs, Soral déclare alors à qui veut l’entendre que si « Marx était encore vivant, il voterait Le Pen » ou bien encore, que les vrais communistes et les vrais défenseurs du prolétariat, les vrais révolutionnaires étaient au FN13.

Si l’intégration de Soral au FN est une réussite médiatique, en interne le monsieur commence sérieusement à agacer14. Des cadres du FN, présents depuis des années dans l’appareil, supportent mal l’attitude de Soral, surtout quand ce dernier se permet de revendiquer la tête de liste FN en Ile-de-France pour les européennes dès le mois de juin 2008. Le sociologue va rapidement déchanter à la fin de l’année 2008 quand il apprend que le clan Le Pen lui refuse la tête de liste pour les régionales. Vexé, il refuse alors la seconde place ou une place éligible, et fidèle à son habitude quand il n’obtient pas ce qu’il veut, Soral rejette la faute sur ses anciens camarades et les insulte allègrement. Jean-Marie Le Pen, quelques temps plus tard, se fera un plaisir de souligner certains traits de caractère du personnage : « Alain, ce n’est pas un politique, c’est un romancier. Et puis, il a un fichu caractère. Moi, il ne m’a jamais manqué de respect, mais dès que quelqu’un n’était pas d’accord avec lui, il l’insultait : « juif ! pédé !». Ce n’était plus possible. »15. Un malheur n’arrivant jamais seul, quelques jours avant l’annonce officielle de son départ du FN, Alain et ses maigres troupes d’E&R se prennent une volée à Paris lors de la manifestation en soutien au peuple palestinien à Paris. Son départ du FN en interne est vécu comme un soulagement, et chacun, même en dehors du FN, en profite pour régler ses compte avec Soral qui annonce, dès lors, son repli sur son club Egalité et Réconciliation.

Egalité et Réconciliation

Fondé officiellement en 2007 avec Marc Georges, Frédéric Chatillon et Gildas Mahé O’China (ancien du GUD également), Egalité et Réconciliation avait alors pour vocation de devenir la boîte à idées pour le Front national, toute entière vouée au culte d’Alain Soral. Cette petite structure tente alors de se créer un espace politique pour ceux qui, en rupture avec leur milieu idéologique, seraient attirés par une « union antisystème » au-delà des clivages gauche-droite. Ce n’est ni plus ni moins qu’une énième version d’un vieux projet des tercéristes, autres nationalistes-révolutionnaires français, depuis des décennies en France. Il n’est pas alors étonnant de voir des gens comme Christian Bouchet ou la rédaction de Rébellionse rapprocher d’E&R. Au vu de le forte composante NR ou Nationaliste-Bolchevique lors des premiers mois de vie de E&R, il n’est pas surprenant que dans un premier temps Soral ait présenté son association comme l’héritière du Cercle Proudhon16, inconnu du grand public, mais au combien mythique chez les NR.

La vraie réussite d’E&R, c’est d’avoir, contrairement aux autres tentatives NR d’« union antisystème », réussit à attirer à eux des individus et des structures étrangères à la galaxie nationaliste, servant de caution de « gauche » au projet E&R (quelques militants de l’ancien Parti des Travailleurs et de la secte politique de Cheminade, Solidarité et Progrès). En y regardant de plus près, on remarque très rapidement que ces alliés sont très marqués par l’antisémitisme et une paranoïa excessive frisant le pathologique. Ce flou artistique autour des idées d’E&R et son marxisme de bazar peut arriver à tromper des militants sincères, peu au fait de l’évolution récente d’une partie de l’extrême droite française, d’autant que dans le même temps, Soral et E&R ont tenté de rentrer en contact avec certains représentants les plus conservateurs de la communauté musulmane, cherchant à peu de frais une caution antiraciste. Serge « Batskin » Ayoub, associé un temps au projet, s’éloigne définitivement de Soral après l’ouverture du « Local » bar associatif, projet à l’origine lié à E&R, mais totalement géré aujourd’hui par l’ancien JNR17.

Soral reprend alors son bâton de pèlerin et part donner des conférences pour différentes structures nationalistes, dont le groupe Unité Populaire, version suisse d’Egalité et Réconciliation, en 2008, où il expose sa vision du marxisme, pour le moins curieuse, puisqu’il appelle à l’union des employés et des patrons, victimes au même niveau, selon lui, du système capitaliste et appelle de ses vœux à l’union des classes populaires et de la bourgeoisie nationale ! Plus fort il désire dépasser le concept de lutte des classes pour restaurer les « solidarités nationales ».

Veste ou quenelle18 ?

Soral - DieudonnéPrivé de tête de liste pour les Européennes, Soral se tourne alors vers son « ami  Dieudonné19 » qu’il avait largement brocardé quelques années auparavant et délaissé depuis l’officialisation de son appartenance au FN. Ils se retrouvent alors autour du Parti Anti Sioniste de Yahia Gouasmi pour monter la Liste Anti Sioniste en Ile-de-France, sur laquelle Soral, bien que porte-parole de la liste, se retrouve à la 5ème place, en position inéligible. Cette liste, totalement financée et encadrée par le PAS, ne dépassera les 0,5%. Le résultat est, semble t-il, rude pour la petite bande, certains pensant alors atteindre allègrement les 10%. Même si Soral et Marc George déclarèrent plus tard dans la lettre interne des militants/sympathisants de E&R que du haut de leur grand expérience, ils savaient qu’ils ne dépasseraient pas les 1%, lors de la soirée de fin de campagne de la Liste (où l’on peut apercevoir Thomas Werlet avec son petit béret à la recherche d’amis pour étoffer son gang de boneheads), ça plane sévère niveau estimation.

Une fois retombée l’euphorie des résultats pourtant médiocres, les langues ont commencé à se délier concernant l’ambiance au sein de cette liste. Ainsi, Ginette Skandrani de conclure, concernant Soral : l’écrivain n’était «  malheureusement pas un militant de terrain … ». Mais c’est sans doute du côté de Thomas Demada, membre d’Egalité et Réconciliation, militant NR, aujourd’hui responsable de la branche européenne du MDI de Kémi Séba, que la sentence est la plus terrible : selon lui, Soral possède « …une intelligence vraie et débridée, mais trop débridée, au point de tourner à la filouterie et l’opportunisme idéologique ! »20. Demada passe une deuxième couche concernant le « boxeur21 Soral (qui) se montre également un excellent gymnaste, spécialiste du grand écart », manière délicate mais réaliste de la part de Demada, de décrire l’inconstance des convictions de Soral, le sieur étant capable de dire et défendre tout et son contraire !22 Il est frappant de constater qu’une fois le charme du talent oratoire de Soral dissipé, rapidement les gens s’éloignent de lui, ne supportant plus son narcissisme et son inconstance dans ses idées et ses théories.

On aurait pu penser que Soral aurait cherché à transformer son fan club « Egalité et Réconciliation » en parti, comme il l’avait annoncé durant l’été 2009 : mais, avec l’exclusion au printemps 2010 du secrétaire général de l’association, Marc George, qui défendait cette ligne, E&R devient ce qu’il est encore aujourd’hui : un simple fan-club d’Alain Soral. Lors du bilan de l’Assemblée générale d’E&R des 27 et 28 mars 2010, il est précisé : « suite à ue grave crise interne, il a en effet été décidé de revoir les documents précédents en rendant à Alain Soral un contrôle total sur son association. »23 

Aussi, E&R n’est donc plus aujourd’hui qu’une coquille politique vide, destinée à servir de promotion de la « pensée » soralienne et, parfois, aux productions de ses amis. Une activité particulièrement lucrative pour Soral, son ouvrage pompeusement appelé Comprendre l’Empire ayant connu un véritable succès, en particulier dans la vente en ligne (il serait dans les 100 meilleures ventes du site Amazon…). Bien que n’ayant plus qu’une existence politique virtuelle, Soral, de par l’audience de son site, conserve ainsi un potentiel de nuisance non négligeable, que tout antifasciste se doit de prendre en compte, en rappelant à celles et ceux qui se plaisent à l’oublier d’où il vient, quelles idées il défend réellement et quels sont ses amis d’hier et d’aujourd’hui.

Note : l’essentiel de l’article a précédemment été publié dans le bimestriel No Pasaran n°77, hiver 2009-2010.

1 Etablissement privé catholique sous contrat du 6ème arrondissement de Paris, lieu de scolarisation privilégié pour les enfants de la haute bourgeoisie parisienne.

2 Soral n’est plus le seul à l’extrême droite à faire référence à Clouscard. Les nationaux-bolchevik de L’Organisation Socialiste Révolutionnaire Européenne font référence à cet auteur dans le numéro 35 deRébellion.

3 Journaliste, ancien militant de la Gauche Prolétarienne, délégué CGT à Libération, Cruze a été traumatisé par ses expériences militantes des années 70, développant dès lors une paranoïa excessive. Il est très hostile aujourd’hui à Soral qu’il accuse d’être manipulé.

4 Le seul autre membre connu de ce collectif est Simon Liberati, journalise pendant 20 ans à FHM et 20 ans. Il est l’auteur d’un livre Anthologie des apparitions, tellement mauvais qu’il fut réécrit en parti par Alain Soral avant publication en 2004.

5 Soral pour le lancement de FLASH fera explicitement référence à ce journal.

6 Aujourd’hui présentateur d’une émission culturel à succès sur France 3 le soir où Soral et De Besnoît sont régulièrement invités. Frédéric Tadéï a également été interviewé en 2008 par le journal d’extrême droite « Le Choc du mois ».

7 « À propos d’un article publié par l’Idiot international », communiqué du SNJ-CGT du 25 juin 1993.

8 Le 12 mai 1993, Alain de Benoist, membre entre autres du GRECE, plaide pour l’abandon du clivage droite / gauche pour lui préférer la notion d’un « centre » et de « périphérie », le premier étant constitué par « l’idéologie dominante », la seconde regroupant « tous ceux qui n’acceptent pas cette idéologie ». Cette intervention aurait été des plus banales si elle n’avait eu lieu à la Mutualité dans le cadre d’une conférence dirigée par Francette Lazare, membre du bureau politique du PCF.

9 Interviewé sur ses différents engagements au PCF, chez les chevènementistes et au Front dans le magazine Technikart en 2008, Soral ne se démonte pas et parle de cohérence concernant ces trois engagements successifs.

10 Alain Soral, l’intellectuel de gauche qui dérange la gauche, Eléments 113, été 2004.

11 Ancienne du groupuscule Alsace D’abord, elle est aujourd’hui membre de la Nouvelle Droite Populaire.

12 Il se présente alors comme un conseiller technique « en charge des affaires sociales et des banlieues ».

13. Il est plus que conseillé à Soral de relire, voire tout simplement de lire Marx, et il verra de lui-même que la doctrine communiste, en matière économique et sociale, est peu compatible avec le programme du FN :

– libérer au maximum l’entreprise des contraintes de toute nature qu’elle subit

– libérer le travail et l’entreprise de l’étatisme, du fiscalisme et du réglementarisme

– renégocier la durée hebdomadaire du temps de travail par branches d’activité

– simplifier le Code du travail

– assurer un service minimum dans les services publics

14 Excédé par les leçons de militantisme distribuées continuellement aux membres du FN par Alain Soral, Steeve Briois, responsable FN sur Hénin-Beaumont, publiera un communiqué de presse assassin en mai 2008 contre le sociologue, après que ce dernier ce soit fendu d’une analyse négative sur la campagne frontiste dans cette ville du Nord. Qualifiant Soral de comique troupier, Briois rappellera l’engagement de Soral pendant la campagne des législatives de Hénin, à savoir la présence une après-midi, entre les deux tours de l’élection, suite à la présence de caméras de télévision.

15 http://blogs.lexpress.fr/barbier/2009/02/le-pen-des-potr.php

16 Ephémère rassemblement au début du XXème siècle de militants de l’Action Français et de syndicalistes révolutionnaires désirant faire la jonction entre le nationalisme et le syndicaliste. Son influence fut très faible à l’époque, bien que certains historien y aient vu une sorte d’idéologie préfasciste, le cercle ne survécut pas à la première guerre mondiale.

17 La cohabitation entre le public traditionnel du bar de Batskin et les sympathisants d’ER semble avoir été difficile, les fans de Soral s’étaient fait à plusieurs reprises fait « secouer » par des boneheads à l’intérieur du bar.

18 Lors d’une conférence de presse de la liste antisioniste, Dieudonné et Soral promettaient de glisser « une quenelle dans le cul du système et du sionisme ».

19 Comme l’ont si bien rappelé les auteurs de la synthèse des déclarations contradictoires de Soral « Quand Soral traitait d’inculte son colistier Dieudonnè » (http://nantes.indymedia.org/article/17465), Soral n’a pas toujours eu en très haute estime le comique.

20 http://www.voxnr.com/cc/tribune_libre/EkVpyyukpkXqGyzKLd.shtml

21 Oui Alain Soral serait boxeur, et même d’un assez bon niveau. Sans tomber dans un virilisme de bas étage, toutes les fois où des gens ont voulu lui porter la contradiction, Soral n’a pas brillé par son courage, s’éclipsant très vite au moindre haussement de ton de ses adversaires, pour ensuite mieux réapparaître, sous l’objectif de ses caméras, en fanfaronnant. La seule victime physique connu à ce jour d’Alain Soral est Frédéric Beigbeder, qui est loin d’être un guerrier rompu aux sports de combat.

22 Le meilleur exemple concerne la thématique de la lutte des classes ou Soral est capable de déclarer toujours croire « … à la culture de classe, à la logique de classe et à l’intérêt de classe… » dans leTechnikart d’octobre 2008 et la même année en Suisse, lors d’une réunion publique d’Unité Populaire, antenne suisse de E&R d’appeler de ses vœux à « l’union des employés et des patrons, victimes au même niveau selon lui du système capitaliste et appel de ses vœux à l’union des classes populaires et de la bourgeoisie nationale ! »

23 Cité par Michel Briganti, André Déchot et Jean-Paul Gautier dans La Galaxie Dieudonné, Syllepse, 2011.

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LES SOTS RÂLENT ET LA BOURGEOISIE SE PRELASSE

Un bon texte sur la pensée putride du triste sire Soral, à l’heure où quelques adeptes locaux du gourou collent deci-delà à Caen quelques affiches… On la trouvé sur le site http://mondialisme.org/ qui l’avais repiqué ici : http://sinistrespectacle.free.fr/ 

Ce texte est extrait du site http://sinistrespectacle.free.fr/

LES SOTS RÂLENT ET LA BOURGEOISIE SE PRELASSE

Exécution sommaire des aboyeuses sous-fascistes.

Depuis quelques années, une coalition d’énergumènes identitaires tente laborieusement d’engrainer les plus crédules issus des classes opprimées (sous-prolétariat, prolétariat, petite bourgeoisie) pour escorter les exactions ad nauseam de l’ultra réaction institutionnalisée. La posture offensive de ces guignols, caractérisée par une hargne sans limite doublée d’une stupidité crasse, renvoie à des marottes idéologiques par trop éculées d’avoir pourries dans la gueule du fascisme. Ceci dit, leur mode d’action peut impressionner au premier abord. Tranchant avec la docilité d’une gauche et d’une extrême gauche putréfiées, le ton colérique d’un Alain Bonnet de Soral, les assertions tonitruantes de Thierry Meyssan ou le verbiage comminatoire d’un Stellio Gilles Robert Capochichi (dit « Kemi Seba »), sont autant d’apparats séducteurs pour qui se trouve légitimement submergé par les motifs de révolte sociale. Mais, alors que cet assemblage bricolé de pourfendeurs du sionisme mondialiste s’épanche dans un tapage très médiatisé, on pourrait croire qu’une énième résurgence du fascisme est en marche. Pourtant, loin de constituer des forces anciennes sous des apparences nouvelles, ce secteur d’agitateurs est, en vérité, un agglomérat mal agencé de groupuscules politico-religieux guidés par d’arrivistes transfuges venus ramasser la matraque d’une extrême-droite dissoute dans la dictature en construction. Le vieux fascisme est vaincu et ne reviendra plus, mais il n’en constitue pas moins une base idéologique et organique du présent capitalisme suicidaire.

En 60 ans, jamais l’appareil d’Etat n’a été aussi répressif, omnipotent et doté d’institutions anti-démocratiques. Jamais les organisations patronales n’ont été autant articulées sur des principes et méthodes réactionnaires. Jamais l’ensemble des représentations ouvrières n’a été aussi intégré à la gestion de la déroute du prolétariat. La dictature à l’œuvre, fille de tous les fascismes, n’a plus besoin de formules politiques jadis nécessaires à d’aventuristes dévalorisations du coût du travail qui ne pouvaient reposer que sur l’embrigadement massif. Pour autant, les gesticulations de ce nationalisme bigarré sont bel et bien dangereuses, sa fonction objective étant de semer des frontières ethniques, religieuses et communautaires à l’intérieur du camp des exploités afin de participer à leur pacification, exigence permanente de la gouvernance globale. Les dégâts potentiels de tels saboteurs sont d’autant plus graves que la culture et la mémoire prolétariennes ont subi ces 5 dernières décennies les assauts les plus violents d’une société spectaculaire marchande à la force de pénétration inédite. La régression de la conscience de classe au profit de l’individualisme consumériste est le creuset d’une réceptivité populaire aussi désemparée que naïve face aux charlatans du conservatisme contestataire. Incomparables avec les vieilles formations d’extrême droite, tant dans leurs moyens (une capacité d’enrégimentement relativement faible au regard des ligues fascistes), leur forme d’expression (un charabia pauvre comparé à l’intellectualisme des vieilles élites fascistes) et d’organisation (des réseaux souples, peu exigeants avec leur membres, attirés par le coup d’éclat et non par l’action séditieuse) que dans leur but réel (accompagner le pouvoir et non le prendre), ces formations d’appui aux frappes bourgeoises peuvent donc revêtir, par soucis de clarification, le qualificatif de sous-fascistes.

Le combat révolutionnaire ne saurait ainsi se priver de conceptualiser des réalités nouvelles contre lesquelles le pouvoir de classe espère le voir inadapté et donc désarmé. Par conséquent, il convient de procéder méticuleusement à une exécution sommaire de ces bouffons criards qui, affublés d’attributs propres à notre classe, croient pouvoir substituer leur chauvinisme capitulard à la révolution prolétarienne salvatrice.

Rapaces

Dissection d’une pensée sous-fasciste : le cas Alain Soral

Analyser la pensée d’Alain Bonnet de Soral, plus connu sous le nom d’Alain Soral, est important dans ce contexte de crise économique propice à la propagation de discours fascistes. Ce genre de discours a d’autant plus de risques de gagner en influence que ladite crise a révélé la lâcheté, la veulerie, la trahison des partis de gauche et d’extrême-gauche. En outre, Soral est suffisamment habile pour saupoudrer ses diatribes de réflexions apparemment progressistes et de critiques relativement pertinentes de divers groupements politiques (le NPA, Bertrand Delanoë et son équipe municipale…) ou phénomènes de société (le communautarisme, le « féminisme » de la bourgeoisie…). Ce faisant, il espère endormir la vigilance de son auditoire et, ainsi, faire passer « en fraude » sa camelote d’extrême-droite.

Nous avons divisé notre analyse visant à démont(r)er l’imposture soralienne en 7 thèmes :

1°) Doubles discours et contradictions ;

2°) Récupération au profit de l’extrême-droite d’auteurs, de pratiques et de combats qui ne sont pas les siens ;

3°) Fascisme et poujadisme ;

4°) Antisémitisme ;

5°) Stalinisme ;

6°) Apologie de régimes répressifs ;

7°) Arrivisme et haine de classe.

Cette division est en partie arbitraire puisque certaines déclarations d’Alain Soral peuvent avoir leur place dans plusieurs des thèmes ci-dessous développés.

1°) Doubles discours et contradictions

Soral a compris que, s’il veut « ratisser large », il doit avoir un discours flou et changeant, et savoir « s’adapter à son public ». Cette faculté d’adaptation lui permet, certes, d’espérer rencontrer du succès au-delà des seuls nostalgiques du IIIè Reich… mais c’est au prix de ridicules pirouettes théoriques et pratiques.

Soral, qui n’hésite pas à se dire « marxiste », considère pourtant qu’il existe un « intérêt général des citoyens du monde »… Une négation en paroles de l’existence de la lutte des classes… Mais aussi et surtout un propos bien dans l’air du temps qui, n’en doutons pas, plaira aussi bien aux citoyennistes d’ATTAC qu’aux fachos partisans de l’association Capital/Travail !

C’est sans doute en qualité de « marxiste » que Soral qualifie le FN de « mouvement qui évolue vers la vraie gauche, la gauche sérieuse, la gauche économique ». Dans la foulée de cette affirmation hasardeuse, Soral conseille de lire « le programme économique » du Front National. Merci du conseil, Alain ! Une petite visite sur le site du FN peut toujours servir, effectivement ! Même si – crise économique oblige – le FN passe désormais sous silence ses propositions les plus ouvertement pro-patronales (sur la Sécurité sociale, notamment), il reste encore largement assez de « matière » sur leur site pour voir que ce parti est à 100% au service de la bourgeoisie. En vrac : « libérer au maximum l’entreprise des contraintes de toute nature qu’elle subit », « libérer le travail et l’entreprise de l’étatisme, du fiscalisme et du réglementarisme », « renégociation de la durée hebdomadaire du temps de travail par branches d’activité. Permettre en particulier de ‘gagner plus à ceux qui travaillent plus’ », « simplification du Code du travail », « créer un cadre favorable à l’entreprise, notamment aux PME », « baisser la pression fiscale » et notamment l’impôt sur la fortune et l’impôt sur les sociétés, développer les « régimes de retraite complémentaire par capitalisation », « assurer un service minimum dans les services publics », « obtenir des économies budgétaires en réorganisant la Fonction publique, par l’introduction du principe de mobilité et le non-remplacement d’une partie des départs en retraite ». Ah ! c’est donc ça la « vraie gauche » ! ‘fallait y penser… Avec une telle conception de la « gauche économique », il n’est pas étonnant que Soral puisse dénoncer la « société d’assistanat » tout en continuant à se prétendre « marxiste »…

Soral affirme, à propos de la police et de l’armée : « il y a très longtemps que ces gens-là n’ont plus aucun pouvoir en France, on peut leur cracher à la gueule tant qu’on veut » et qualifie les flics de « pauvres fonctionnaires qu’ont le plus haut taux de suicide de France ». Mais il affirme par ailleurs « nous sommes dans un régime totalement policier et totalitaire […] on est dans une société intégralement policière et dégueulasse ». La France, « régime totalement policier et totalitaire »… où les flics « n’ont plus aucun pouvoir » depuis « très longtemps » ? La contradiction est évidente, mais Soral espère probablement séduire les jeunes de banlieue et une partie de l’extrême-gauche avec sa rhétorique pseudo-libertaire et anti-keuf, tout en rassurant ses soutiens (et souteneurs) d’extrême-droite avec un discours plus traditionnel sur le thème de l’autorité qui n’est plus respectée. (Au passage, nous ne saurions trop conseiller aux partisans d’Alain Soral de tester la validité des assertions de leur Grand Chef en « crachant à la gueule » de tous les flics qu’ils croisent. Avec un peu de chance, à force de coups de tonfa et de GAV, ils deviendront d’authentiques révolutionnaires.)

Il y a quelques années, Soral évoquait « l’inculte – et désormais pas drôle – Dieudonné » (Alain Soral, Abécédaire de la bêtise ambiante, Jusqu’où va-t-on descendre ?, Pocket, Paris, 2003, p. 112). Il lui reprochait notamment de ne pas oser montrer du doigt cette « ‘communauté invisible’ certes surreprésentée dans le show-biz en termes de quotas, mais à laquelle il doit aussi son doux statut de rigolo » (Ibid., p. 114). « Communauté invisible », comprendre : les Juifs. Soral fait désormais liste commune avec « l’inculte » Dieudonné aux élections européennes de 2009… L’humoriste ( ?) est pourtant au moins aussi con aujourd’hui qu’en 2002, lorsque Soral écrivait ces lignes… en revanche, il est vrai qu’en matière d’antisémitisme, Dieudonné a accompli d’immenses « progrès » ces derniers temps !

Même type de revirement concernant les Arabes et/ou musulmans. Soral affirmait l’année dernière : « Aujourd’hui, on voit très bien que le Système diabolise les maghrébins. […] Vous Français arabo-musulmans et nous Français du Front National sommes diabolisés par le même système […] Toutes les saloperies qu’on raconte aujourd’hui sur les maghrébins de banlieue, sur les ‘kärchérisables’, c’est les mêmes qu’on a racontées sur Le Pen et les gens du Front National… et elles sont aussi fausses ! » … Soral souffre sans doute d’amnésie, il nous faut donc lui rappeler ses positions antérieures sur le sujet : « Leur seul espoir [aux Algériens], c’est qu’on y retourne [en Algérie]. » (Ibid., p. 15) ou « celui qui se comporte en colon, de plus en plus c’est le Beur » (Ibid., p. 99) ou : la France devient « un pays d’Anglo-Saxons névrosés envahis de Maghrébins hostiles » (Ibid., p. 124) ou encore, à propos de la situation en banlieue populaire dans les années 60 : « Les seuls qui posaient problème, déjà, c’étaient les Algériens qui se tenaient à l’écart dans la solitude, la peur, l’islam et la Sonacotra, et dont les jeunes, peu nombreux encore, foutaient déjà la merde » (Ibid., p. 40). Soral est démasqué par ses propres écrits : il fait partie de ce Système qui « diabolise les maghrébins », qui « raconte des saloperies sur eux » ! …Il est vrai qu’il a, depuis, changé radicalement de stratégie à leur égard : il espère même les incorporer à l’ « avant-garde » des bataillons d’extrême-droite : « Les premiers qui devraient se battre pour la préférence nationale, ça devrait être les Français d’origine immigrée, parce que c’est eux que [l’immigration] met le plus en danger. » Soral se plaît à répéter que le Système « divise pour mieux régner » : c’est indéniable… Tout aussi indéniable que le fait que lui-même divise pour mieux régner ! Après avoir fait des maghrébins des boucs-émissaires, il leur conseille de se retourner contre les nouveaux arrivants en France et, au passage, il se dédouane de ses propres responsabilités en accusant un « Système » (impersonnel) d’être à l’origine de leur stigmatisation.

Dans cette même optique, lors d’une conférence à Fréjus en 2008, Soral a affirmé à propos des exactions commises aux Invalides lors d’une manifestation le 23 mars 2006 : « Moi j’étais très content de voir, effectivement, le ‘bolossage’ des petits cons du CPE… Tout ça est quelque part bon signe. » Le plus amusant est que les fafs présents dans la salle ont applaudi ces propos d’Alain Soral ! Les mêmes qui, en d’autres circonstances, mettent en avant l’existence d’un racisme anti-blanc pour convaincre les électeurs d’accorder leurs suffrages à l’extrême-droite… Bonjour l’hypocrisie…

Ultime contradiction, à propos de ses opposants, Soral affirme : « ces gens-là ne vous sortent que des références des années 30 »… Or, lui-même ne se gêne pas pour « sortir des références des années 30 », en se réclamant notamment des pacifistes de cette période qui, se plaint-il, ont eu de gros problèmes après la guerre. De deux choses l’une. Ou bien les connaissances historiques de Soral sont très limitées (ce qui, après tout, n’est pas à exclure)… Ou bien il n’ose pas se réclamer trop explicitement de Jacques Doriot, Marcel Déat, Fernand de Brinon et autres « pacifistes des années 30 » qui ont été inquiétés à la Libération, non pas pour pacifisme mais… pour collaboration avec les nazis ! Soral fait parfois preuve d’un peu plus de discrétion et brouille les cartes en se faisant passer pour un « homme de progrès »…

2°) Récupération au profit de l’extrême-droite d’auteurs, de pratiques et de combats qui ne sont pas les siens

Les diatribes de Soral sont truffées de références, parfois explicites, à des auteurs qui ne sont pas d’extrême-droite. C’est bien connu : la culture, c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale. Soral tient donc à nous faire savoir qu’il a lu Guy Debord (tout en affirmant par ailleurs qu’il est « la partie de l’œuvre de Marx accessible aux publicitaires », Ibid., p. 96 ), Jean-Claude Michéa, Michel Clouscard (référence à « l’idéologie du désir » ou dénonciation de la récupération de Nietzsche par des intellectuels de gauche), Pier Paolo Pasolini (« codes intégralement fascistes de la mode »), Pierre Clastres…

De là où ils sont, Debord, Pasolini et Clastres ne risquent pas de protester… Concernant Michéa : les thèses qu’il développe dans ses essais sont contestables, mais il n’en reste pas moins évident que c’est de manière abusive que Soral se sert d’elles comme caution à sa prose d’extrême-droite. Nous ne pouvons que vous inviter à vous faire votre propre opinion en lisant L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Impasse Adam Smith, L’empire du moindre mal, etcetera.

Quant à Michel Clouscard (dont les thèses sont, là aussi, contestables – mais, présentement, là n’est pas la question), dans une tribune libre dans L’Humanité (30 mars 2007), il a tenu à préciser qu’ « associer […] d’une manière quelconque nos deux noms [le sien et celui de Soral] s’apparente à un détournement de fonds. Il s’avère qu’Alain Soral croit bon de dériver vers l’extrême droite (campagne pour le FN). Il veut y associer ma personne, y compris en utilisant mes photos à ma totale stupéfaction. Je n’ai en aucun cas autorisé Alain Soral à se prévaloir de mon soutien dans ses menées prolepénistes. Le Pen est aux antipodes de ma pensée. » Clouscard étant décédé le 21 février 2009, gageons que le fossoyeur Soral va pouvoir reprendre tranquillement son « détournement de fonds »…

Soral se plaît également à affirmer que « Marx voterait aujourd’hui Le Pen. » Sans doute conscient que cet « argument » est trop visiblement spécieux, il prétend aussi que votent pour le FN « des branchés, des marginaux, […] des anciens d’Action Directe »… A défaut de correspondre à une quelconque réalité, cette façon de présenter l’électorat FN est bien plus sympatoche que celle qui dépeindrait les partisans de Le Pen sous les traits de bourges de la région PACA, de vieilles rentières, de boneheads alcooliques (ah ouais mais nan… eux, ‘faudrait déjà qu’ils trouvent le bureau de veaute) ou encore de petits patrons/commerçants/artisans (qui ont eu l’occasion de montrer, tout au long du XXe siècle, qu’ils constituaient le terreau de toutes les réactions).

Dans la même veine, Soral reprend à son compte le concept de décroissance, se dit « assez proche de certains écologistes ». Il évoque aussi « un processus de domination par l’intégration du flic ». Ce qui est juste, seulement voilà : ça sonne très « Mai 68 » (cf. les slogans du style « Tue le flic qui est dans ta tête. ») dont Soral est, comme chacun sait, un contempteur ! Plus fort encore, il s’imagine même rejoindre un jour « les anti-système radicaux qui vivent uniquement de récup’ dans les poubelles, et dans des endroits squattés » et il n’hésite pas à prendre la défense de Julien Coupat. Et puis quoi, ensuite ? Une apologie des black-block ? A un tel stade d’opportunisme et de démagogie, tout est possible…

Démagogie toujours, lorsque Soral justifie son soutien aux PME en disant que des « économistes marxistes » prônaient un tel soutien dès les années 90. « Économistes marxistes » que, bien sûr, il ne cite pas… Et pour cause puisque soit ils n’existent pas, soit ils ne sont pas marxistes !

Alain Soral se réclame abusivement de la « dialectique. » En fait, il ne s’agit que d’un artifice rhétorique bien commode dont il use à chaque fois que son arrivisme ou sa médiocrité intellectuelle menacent d’éclater au grand jour. Ainsi, à ceux qui s’étonnent de sa trajectoire politique, Soral répond qu’elle est « dialectique ». Et sa fâcheuse tendance à faire de Karl Marx un apôtre de l’extrême-droite est – devinez quoi ? – « dialectique » !

Notons que cette tendance à la récupération de tout et n’importe quoi va au-delà du seul Alain Soral : c’est une véritable mode à l’extrême-droite depuis quelques temps. Presque tous se disent maintenant « révolutionnaires » (en période de crise économique, ça passe mieux que « contre-révolutionnaires » ou « royalistes »… mais il s’agit de « révolutionnaires » bien particuliers : des « révolutionnaires » qui sont anticommunistes primaires, qui soutiennent les contre-réformes du gouvernement et qui agressent les grévistes). Et pendant que certains fachos se réclament de Che Guevara, d’autres découvrent les situationnistes… Des identitaires se prétendent même « enfants de la Commune et du 6 février 1934 ». Comme s’il était possible d’établir une filiation entre le premier gouvernement prolétarien de l’Histoire et une tentative de coup d’Etat fasciste ! Cela étant dit, le 6 février 34, on leur le laisse et on confirme : ils en sont bien les héritiers !

3°) Fascisme et poujadisme

Dans sa préface à Jusqu’où va-t-on descendre ?, Soral supposait que le « libéral libertaire bourgeois bohème » trouverait ses écrits « poujadistes » ou encore « fascistes » (Ibid., p.12). Eh bien, si tel a vraiment été le cas en 2002 lorsque cet essai est sorti, force est de constater que le « li-li bo-bo » – que pourtant nous n’apprécions pas – aura cette fois-là eu raison. Puisque, quelques années plus tard, Soral se vantera d’avoir écrit certains discours de Jean-Marie Le Pen. Rien d’étonnant quand on voit à quel point les thématiques fascistes et poujadistes sont au cœur de la « pensée » soralienne.

Dans une conférence de mars 2009, entre une référence à la propagandiste du IIIe Reich Leni Riefenstahl et une dénonciation de l’ « idéologie maçonnique », Soral trouve quand même le temps de se montrer choqué par le tribunal de Nuremberg (« On tue tous les nazis, parce que c’était le Mal donc on les raye de la planète terre. ») et par l’épuration à la Libération… Cette conférence se déroulait pourtant à l’initiative du Parti Populiste (extrême-droite), dont le programme mentionne le rétablissement de la peine de mort pour les auteurs de « crimes de guerre, […] assassinats, actes de barbarie, tortures d’innocents », donc on ne voit pas trop pourquoi Soral s’indigne des exécutions de nazis et de collabos (à moins qu’il ne considère pas les Juifs, les Tsiganes et autres communistes qui ont été massacrés comme de « vrais » innocents ?). Soral estime aussi que « de toute façon, le métissage c’est la violence » … Assertion guère compatible avec celle-ci, également de son « cru » : « On [le peuple français ?] est un métissage réussi puisque cohérent, lent, accepté, etcetera. » Alors, le métissage c’est la violence, oui ou non ? Comme nous l’avons vu précédemment, Soral se fiche pas mal de s’empêtrer dans ses contradictions puisqu’elles sont « dialectiques ».

Soral nous offre encore un magnifique exemple de « dialectique » quand il déclare : « quand on est marxiste, on doit fonctionner sur des concepts marxistes, quand on abandonne tout ces concepts pour se fonder sur des concepts petits-bourgeois, on se casse la gueule » avant d’affirmer que « pour faire quoi que ce soit de subversif en politique », il a plus confiance dans les « patrons de bistrot, les chauffeurs de taxi et ce qu’on appelle la petite-bourgeoisie » que dans les profs et les étudiants. Karl Marx voyait-il dans ces catégories de population une force révolutionnaire ? A-t-il prôné la dictature des patrons de bistrot ? Ou bien écrit « petits-bourgeois de tous les pays, unissez-vous » ? Soit Alain Soral a accès à des textes cachés de Marx, soit – c’est plus probable – il se sert, pour appuyer ses théories bancales, de ces mêmes « concepts petits-bourgeois » qu’il reproche à d’autres d’utiliser.

Typiquement poujadiste est la défense soralienne du « petit patron », prétendue victime de la « persécution fiscale » et de la « méchanceté des prudhommes ». Soral se livre à cet exercice en se réclamant notamment de « Michéa »… On le comprend : pour réussir la prouesse de défendre ouvertement une fraction du patronat tout en restant « marxiste-compatible », il fallait au moins la caution d’un intellectuel qui se réclame du Socialisme (et pas de la « gauche » : dans l’esprit de Michéa, ce n’est pas la même chose… c’est même antinomique)… Au passage, Soral se livre à des reproches (malheureusement !!) infondés concernant Arlette Laguiller : selon lui, dans ses discours, elle ne ferait pas de différence entre petit patronat et grand patronat… En réalité, dans ses interventions, cette réformiste patentée de Laguiller flétrit presque uniquement le « grand patronat »… comme si les autres patrons étaient plus respectables !

Soral ressort également une ruse habituelle du fascisme pour servir de « paratonnerre » à la bourgeoisie en temps de crise économique : il dénonce régulièrement et avec insistance le « capitalisme financier spéculatif » et la « finance mondiale spéculative », espérant que les exploités ne s’apercevront pas que le problème est plus global et que c’est toute la société de classe (Alain Soral compris) dont ils doivent se débarrasser. Dans « Qu’est-ce que le national-socialisme ? », texte daté de juin 1933, Trotsky remarquait déjà que « tout en se prosternant devant le capitalisme dans son entier, le petit bourgeois déclare la guerre à l’esprit mauvais de lucre. »

Cette autre sentence soralienne participe de la même logique du « paratonnerre » : « Ce monde [du marché] est porté par les élites blanches occidentales judéo-protestantes » Il s’agit ici, en réduisant le capitalisme à ses seuls partisans juifs ou protestants, d’épargner le catholicisme (dont Soral se réclame – entre mille autres « étiquettes », il est vrai !) ainsi que les Arabes et/ou musulmans dont Soral veut se faire de nouveaux alliés, convaincu qu’il est que « dans l’imaginaire politique africain ou maghrébin, c’est un type de gauche Le Pen, hein… et même d’extrême-gauche parce que c’est pas des régimes très cools là-bas. »

Au cas où vous en auriez douté, Soral manie fort bien la théorie du complot et a des talents certains en matière de réécriture de l’Histoire : « [Les Noirs] étaient issus de l’empire colonial qu’ils ne détestaient pas particulièrement d’ailleurs, en dehors de certaines élites financées souvent on sait pas trop par qui… » Comme dirait un chanteur sarkozyste : « Ah ! Le temps béni des colonies… » Eh oui, Soral, c’est bien connu : les colonisés ne détestaient pas particulièrement la puissance coloniale, cette dernière a décidé d’elle-même, spontanément et sans pression d’aucune sorte, de quitter le continent africain et, d’ailleurs, depuis la décolonisation, la France a totalement cessé de s’immiscer dans les affaires intérieures du Gabon, de la Côte d’Ivoire, du Tchad ou du Togo…

Enfin, dans la rubrique « comment, par la calomnie, l’extrême-droite assassine Jaurès une seconde fois », cette citation : « La position de Le Pen est très respectable et très cohérente, même sur le plan de l’immigration, du racisme, etcetera, elle est très saine, c’est une position de patriote français de gauche du début du siècle, c’est la position… il serait même à la gauche de Jaurès aujourd’hui ! » … Sûrement, oui !! Le Pen est à peu près autant à la gauche de Jaurès que l’était l’homme qui l’a abattu, Raoul Villain, qui fut membre du mouvement catholique du Sillon et du groupe d’étudiants « nationalistes » de la « Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine »…

4°) Antisémitisme

L’antisémitisme, ce socialisme des imbéciles, est très apprécié d’Alain Soral. Il s’agit, là encore, de détourner la colère populaire vers des boucs-émissaires. Mais ce brave Soral, décidemment très prévoyant, n’a pas attendu la crise économique pour distiller son poison. En 2004, déjà, il déclarait : « Quand avec un Français, Juif sioniste, tu commences à dire ‘y a peut être des problèmes qui viennent de chez vous. Vous avez peut-être fait quelques erreurs. Ce n’est pas systématiquement la faute de l’autre, totalement, si personne ne peut vous blairer partout où vous mettez les pieds.’ Parce qu’en gros c’est à peu près ça leur histoire, tu vois. Ça fait quand même 2500 ans, où chaque fois où ils mettent les pieds quelque part, au bout de cinquante ans ils se font dérouiller. Il faut se dire, c’est bizarre ! C’est que tout le monde a toujours tort, sauf eux. Le mec, il se met à aboyer, à hurler, à devenir dingue, tu vois. Tu ne peux pas dialoguer. C’est à dire, je pense, c’est qu’il y a une psychopathologie, tu vois, du judaïsme sionisme (sic !) qui confine à la maladie mentale. » …Puis, cette année : « Il y a quand même un milliard de chrétiens qui s’excusent face à 15 millions de Juifs… C’est quand même bizarre, il a dû se passer quelque chose pour qu’on soit obligés de s’humilier à ce point là, que notre pape soit obligé de demander pardon parce qu’il y a un évêque ultra-marginal qui a dit trois conneries » Les « conneries » de Richard Williamson étant « juste », pour rappel, ses déclarations selon lesquelles « 200 000 à 300 000 Juifs ont péri dans les camps de concentration, mais pas un seul dans les chambres à gaz. »

Intéressante également, cette déclaration de Soral qui reprend le stéréotype, popularisé par le Protocole des Sages de Sion, du Juif fauteur de guerre : « M. Finkielkraut était pro-croate, M. Bernard Kouchner… euh… M. Cohn-Bendit… euh nan pas Cohn-Bendit… C’était Bernard-Henri Lévy, il était pro-bosniaque, ils ont chacun choisi leur camp afin d’attiser la haine et la violence. On ne sait pas trop pourquoi, ils ont dû tirer ça à pile ou face… » Au risque de décevoir Soral et ses groupies, il est important de souligner que l’anéantissement de la République fédérale socialiste de Yougoslavie a des causes multiples et complexes, n’ayant rien à voir ni avec Finkielkraut ni avec BHL. Pire encore : Finkielkraut et BHL n’auraient jamais existé que cela n’aurait strictement rien changé au sort des peuples des Balkans.

Courageux mais pas téméraire, Soral, peut-être lassé des agressions physiques et des décisions de justice défavorables, se replie la plupart du temps sur des propos plus allusifs visant « l’autre d’une telle communauté que je ne nommerai pas », stigmatisant Daniel Cohn-Bendit en tant que « parasite de la société française… qu’il insulte ! » ou affirmant : « La France [que les mecs de banlieue] n’aiment pas, je ne l’aime pas non plus… C’est la France de Bernard-Henri Lévy, je ne l’aime pas non plus. » Que l’on soit bien clairs : les personnalités auxquelles Soral s’en prend sont souvent méprisables. Seulement, bien d’autres le sont tout autant et dont Soral ne pipe pourtant pas un mot. Et il n’est pas compliqué de comprendre quel est sans doute le but – et quel sera assurément le résultat – des envolées soraliennes visant Bernard Kouchner, Alexandre Adler, BHL, Jacques Attali, Laurent Fabius, Alain Finkielkraut, Élisabeth Lévy, etcetera. Ces diatribes permettent à Soral de passer pour un type qui ose s’en prendre aux « puissants » alors qu’elles ont pour fonction objective, en ne visant que des personnalités à l’origine ethnico-religieuse (supposée !) commune, d’épargner la bourgeoisie dans son ensemble en détournant le prolétariat des approches strictement classistes.

5°) Stalinisme

Soral a gardé de graves séquelles de son passage par le Parti dit « Communiste ». Il n’hésite pas à qualifier la CGT de « réseau de résistance ou d’opposition traditionnelle » alors que cela fait au moins sept bonnes décennies que la Confédération Générale de la Trahison est un obstacle aux tentatives d’émancipation des prolétaires. Pour Soral, « tout ce qui est de l’ordre de la violence […] et de la guerre civile, c’est forcément un truc qui affaiblit la France. » Ce Soral qui s’oppose à la violence et à la guerre civile au nom du salut de la France n’a, contrairement à ses prétentions, rien d’un marxiste… mais c’est un parfait stalinien ! C’est avec ce même type d’arguments, avec cette même dévotion envers l’unité nationale que le P « C » F a, à trois reprises, saboté des situations révolutionnaires : en 1936 (Maurice Thorez, secrétaire général du P « C » F : « il faut savoir terminer une grève »), à la Libération (Thorez, toujours : « produire, produire, encore produire, faire du charbon c’est aujourd’hui la forme la plus élevée de votre devoir de classe, de votre devoir de Français » et « La grève, c’est l’arme des trusts. »), en Mai 68 (Georges Séguy, secrétaire général de la CGT : « …ce mouvement lancé à grand renfort de publicité qui, à nos yeux, n’a pas d’autre objectif que d’entraîner la classe ouvrière dans des aventures en s’appuyant sur le mouvement des étudiants. »).

Il arrive aussi à Soral de s’attaquer au « Capital apatride » et au « Capital nomade ». C’est cette même idée qu’il développe lorsqu’il affirme dans une interview que « tous les internationalistes aujourd’hui sont des gens de droite, par essence, tu vois… » Notons en passant que, trois minutes plus tôt, dans cette même interview, il affirmait : « Je ne crois pas à l’essentialisme, les gauchistes essentialistes m’emmerdent, ce sont des crétins et des petits cons ». Pour en venir à ce que révèle, sur le fond, cette citation, Soral – ce « crétin » et ce « petit con » d’essentialiste (ce sont ses termes) – reprend à son compte la vieille antienne stalinienne qui affirme que, par opposition au Capital qui n’a pas de frontières, qui est « cosmopolite », les travailleurs se doivent d’être nationalistes. C’est ballot : Soral le stal’ a oublié que le Manifeste du parti communiste se termine par un appel à l’union des prolétaires de tous les pays…

6°) Apologie de régimes répressifs

Il n’y a pas besoin de creuser bien longtemps pour s’apercevoir que Soral est contre-révolutionnaire : il suffit de regarder quels régimes et quels chefs d’Etat il admire ! Saddam Hussein (entre autres) est rangé par ses soins dans la catégorie des « chefs d’Etat locaux de puissances alternatives ». Alternatives à quoi ? Sûrement pas au capitalisme, en tout cas ! Le premier fait d’armes de Saddam Hussein est la participation à une tentative d’assassinat, en 1959, du général et Premier ministre marxisant Abdul Karim Qasim qui, l’année précédente, avec d’autres militaires, avait renversé la monarchie iraquienne. Une fois arrivé au pouvoir (avec le soutien des Etats-Unis), à la tête du parti Baas, Saddam Hussein a réprimé férocement ses opposants, notamment les membres du Parti Communiste Irakien (ce qui n’a pas empêché Moscou de continuer à soutenir le régime baasiste… ça en dit long sur la teneur en socialisme de la bureaucratie stalinienne).

Soral fait également l’apologie de Poutine, ex-membre du KGB et bourreau du peuple tchétchène qui, en fait d’« alternative », a surtout parachevé le rétablissement du capitalisme privé en Russie (ouverture à la concurrence du fret ferroviaire, baisse du taux d’imposition sur les sociétés…) et restreint les déjà peu nombreuses libertés démocratiques dont bénéficiaient les Russes ( journalistes assassinés, opposants emprisonnés, désignation par le Président et non plus élection des gouverneurs des sujets de la Fédération de Russie, grande impunité accordée aux membres des groupes fascistes/néonazis qui commettent de nombreuses exactions).

Autre objet d’admiration de Soral : la République islamique d’Iran, régime théocratique où les militants des organisations de gauche ont été exécutés par milliers suite à la contre-révolution islamique et où les minorités (kurdes, arabes) sont soumises à de multiples brimades. Ce régime qui tente de fédérer sa population autour de discours hostiles à l’Occident, aux Etats-Unis, à Israël, sait pourtant miser sur plusieurs lièvres à la fois : dans les années 80, il n’a pas hésité à acheter des armes aux Etats-Unis (qui se sont servis de l’argent récolté grâce à ces ventes pour financer une guérilla d’extrême-droite au Nicaragua : c’est la fameuse affaire Iran-Contra) et à Israël. Les dirigeants iraniens sont également ravis de la décision des Etats-Unis et de la dictature européiste de classer comme organisation terroriste l’Organisation des Moudjahiddines du Peuple Iranien (OMPI), et ils ont sûrement vu d’un bon œil les perquisitions visant l’OMPI opérées en France en 2003. La « lutte contre le terrorisme » (c’est-à-dire, en réalité : le terrorisme d’État) est décidemment sans frontières…

7°) Arrivisme et haine de classe

Soral qui reproche à BHL, Finkielkraut, Cohn-Bendit, etcetera (voir 4°)) leur capacité à retourner leur veste n’a peut-être pas tort sur le fond… Mais il est très mal placé pour parler, sa propre trajectoire politique étant marquée par de nombreux retournements de veste. Après avoir adhéré au mouvement punk, il rejoint le P « C » F. Il finit par quitter ce parti dans les années 90, une fois que l’Union Soviétique s’est cassé la gueule et qu’il s’est rendu compte – soixante ans après tout le monde, mais mieux vaut tard que jamais – que le P « C » F n’est pas révolutionnaire. Il qualifie son Abécédaire de la bêtise ambiante, paru en 2002, de « national-républicain » et paraît alors proche de Jean-Pierre Chevènement. Passade de courte durée puisqu’il se rapproche ensuite à grandes enjambées de l’extrême-droite, jusqu’à rejoindre l’équipe de campagne de Jean-Marie Le Pen en vue des présidentielles de 2007. Mais il est vrai que, dans l’interview où il annonçait son rapprochement avec le FN, Soral affirmait que, faisant cela, il rejoignait un parti « qui pèsera demain 25% minimum » (forcément, puisque « Le Pen, c’est le plus grand résistant au Système de France » !!). Quelle déception au soir du premier tour des présidentielles quand Le Pen, doublé sur sa droite (extrême) par un Sarkozy vraiment très décomplexé, n’obtient « que » 10,44% des voix. Pas grave, Soral a l’explication : « Le Pen mérite la France, mais je ne suis pas sûr que la France et les Français tels qu’ils sont aujourd’hui méritent Le Pen. » Dit plus clairement : les Français sont des cons. Venant de quelqu’un qui passe son temps à glorifier démagogiquement le « Peuple » et la « Nation », c’est plutôt cocasse… A l’échec du FN aux présidentielles vient s’ajouter l’échec, plus net encore, des municipales en 2008, ce qui fait que Soral doit commencer à se demander s’il a misé sur le bon cheval (blanc).

Soral annonce finalement son départ du FN le 1er février 2009, le parti n’ayant daigné lui proposer, en vue des élections européennes, qu’une place d’honneur sur la liste en Ile-de-France. Une simple place d’honneur à lui, Alain Soral, lui qui est « rebelle depuis l’âge de seize ans », vous vous rendez compte ?!? Comme l’aurait dit une de ses défuntes icônes staliniennes : c’est un scandÂÂÂÂle ! Mais puisqu’il ne veut surtout pas sombrer dans l’oubli et qu’il tient à faire parler de lui à tout prix, Soral se contente finalement d’une place de numéro 5 sur la liste antisém… pardon… « antisioniste » de Dieudonné. On ne sait jamais, dès fois que… Après tout, « les gens sont tellement cons, ils en redemandent… » et puis « un salarié, c’est comme un enfant ». Alors, qui sait ? Ces ânes-là iront peut-être voter…

Le grandissime Soral qui, lui, n’est ni un con ni un salarié, chie sur la Star Academy, les émissions d’Arthur, celles de Stéphane Bern… Le hic c’est que Soral n’a jamais hésité à aller faire la promo de ses bouquins de merde chez Thierry Ardisson ou Evelyne Thomas ! Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais… Soral semble paniqué à l’idée de retomber dans l’anonymat : « Si vous ne faites pas ce qui faut, vous êtes progressivement marginalisés, c’est-à-dire vous ne passez plus dans les grands médias, vous êtes un peu mal vus […] On voit bien ceux qui peuvent se maintenir et ceux qui sont marginalisés, et pourquoi […] Et cette marginalisation elle est bon… au niveau des médias évidemment, c’est-à-dire on est disqualifiés, on n’est plus invités, etcetera… Moi on voit très bien que j’passais beaucoup dans les émissions mais à un moment donné on n’m’a plus vu […] d’ailleurs les gens ne se posent même pas la question ‘tiens, on ne vous voit plus !’ » C’est qu’il doit également se demander comment il va faire pour écouler ses daubes fascistoïdes si, par malheur, il se voit privé de l’accès aux principaux médias et de la notoriété qui va de pair… Aiguillé par son ambition sans scrupules, Soral saura, s’il le faut, changer une énième fois son fusil d’épaule, trouver de nouveaux compagnons de route et de nouvelles tribunes d’où il pourra dégueuler sa prose pseudo contestataire qui, en fait, nuit exclusivement au prolétariat. A moins que ce dernier ne lui en laisse pas l’occasion…

sources :

- Alain Soral, Abécédaire de la bêtise ambiante, Jusqu’où va-t-on descendre ?, Pocket, Paris, 2003

- interview d’Alain Soral après qu’il ait annoncé qu’il rejoignait l’équipe de campagne de Jean-Marie Le Pen, fin 2006 (http://www.dailymotion.com/search/alain%2Bsoral/video/xtjwl_alain-soral-interview-fn )

- interview d’Alain Soral suite au premier tour des dernières présidentielles, 22 avril 2007 (http://www.dailymotion.com/related/xtjwl/video/x1td0v_soral-echec-de-le-pen_news?hmz=74616272656c61746564 )

- Alain Soral, conférence à Fréjus, 23 mai 2008 (http://www.dailymotion.com/relevance/search/soral+fr%C3%A9jus/video/x5snqq_alain-soral-frejus-partie-1_news ethttp://www.dailymotion.com/relevance/search/soral+fr%C3%A9jus/video/x5snuj_alain-soral-frejus-partie-2_news )

- Alain Soral, conférence « Vers la gouvernance globale » à l’invitation du Parti Populiste, 9 mars 2009 (http://www.dailymotion.com/relevance/search/conf%C3%A9rence+gouvernance/video/x8vz58_alain-soral-conference-090309-parti_news )Poubelles-003

Qu’est ce que c’est… Le travail domestique ?

Un texte repris du site révolutionnaire “Tanquil” (http://www.tantquil.net/) autour de la notion de travail domestique.

Qu’est ce que c’est… Le travail domestique ?

À priori quand on pense au travail domestique on pense aux tâches qui ont pour but l’entretien de la maison et le soin des personnes qui composent la famille : lessive, ménage, cuisine, gestion des mômes, courses, etc. C’est notamment la définition prise dans les statistiques qui se préoccupent de quantifier les tâches ménagères. Mais le concept de travail domestique tel qu’on l’emploie ici désigne tout autre chose.

Il ne décrit pas un certain type d’activité dans la maison, mais la forme de l’exploitation des femmes dans la société capitaliste. (On parle des femmes prolétaires.) Le travail domestique est un travail spécifiquement féminin, illimité et non rémunéré.

Dans cet article, nous nous sommes focalisés sur le travail domestique du point de vue du rapport homme/femme. Un article sur la reproduction de la force de travail et un article sur le genre vont bientôt paraître. Ces trois articles sont complémentaires.

Un travail à temps plein

Commençons par un exemple, un aperçu de la journée de Martine, femme au foyer, qui a deux enfants en bas âge.

6h30 : Son mari se lève pour aller bosser. Elle se lève aussi pour s’occuper des gamins : prépare à bouffer et les accompagne à l’école en bus, parce qu’ils n’ont qu’une voiture et que le mari en a besoin pour aller au travail.

9h : Martine embraye sur les courses de la semaine, là où c’est le moins cher pour économiser. Ça consiste à faire plusieurs magasins pour choper les produits là où ils sont les moins chers et ça prend du temps.

10h30 : Elle passe faire une heure de ménage chez M. et Mme Dupuis, à quinze minutes de chez elle. Martine voudrait bien avoir un job qui rapporte plus, mais elle n’a pas le temps.

12h : Martine prend un moment pour faire les comptes, parce que ça va pas fort et qu’il faudrait budgéter. Elle s’occupe ensuite de la demande d’APL : épluche la FAQ sur le site de la CAF, passe au taxiphone pour photocopier les pièces justificatives.

 14h : Elle s’occupe de ranger la baraque et de faire les lessives.

16h : Martine retourne à l’école pour chercher les mômes, les gère jusqu’au soir : les lave, les met en pyjama, prépare la bouffe et les fait manger.

20h : Le mari rentre, mange avec sa femme, joue un peu avec les enfants puis se détend de sa journée de taf. Elle couche les mômes.

Si ça ne se passe pas exactement comme ça chez vous, peu importe. Toutes les situations individuelles sont spécifiques, mais il n’en reste pas moins que ce qui est décrit vaut comme généralité pour toutes les femmes :

Ce qu’on voit, c’est qu’il s’agit d’un travail constant, sans limites temporelles.

Le mari, salarié, a des horaires de taf. En dehors du travail, il est dans son temps libre. Cette séparation n’existe pas pour les femmes.
Que la majorité des femmes soient aujourd’hui elles aussi salariées ne change rien à l’affaire, au contraire, cela rend ce phénomène encore plus clair. En effet, le travail salarié ne dispense pas les femmes du travail domestique, il est réalisé en plus des heures de travail salarié. C’est ce qu’on appelle la double journée de travail (travail salarié/travail domestique).

Un travail “gratuit”…

Le mari de Martine échange son travail contre un salaire de merde.
Martine, elle, ne l’échange contre rien, parce que le simple fait d’être une femme l’assigne à ces tâches comme si elles étaient ses fonctions naturelles, conséquence de l’amour qu’elle porte à sa famille (voir l’article Genre).

Le travail domestique est avant tout un rôle: celui de Martine dans sa famille. On juge de ce qu’elle est à partir de la réalisation de ce travail: une bonne mère, une bonne épouse…

abolition du travail domestique

Le travail domestique n’est pas un simple travail dont on pourrait essayer d’améliorer les conditions. Il existera tant que les rôles sociaux hommes et femmes inhérents au capitalisme ne seront pas abolis. Le travail domestique n’est rien d’autre que l’activité spécifique des femmes.

Un travail de femmes…

Le travail domestique représente un avantage matériel et social pour les hommes. Que Martine lave le slip de son mari ou qu’elle s’occupe des enfants c’est toujours une décharge pour lui. Cela a pour conséquence de lui libérer du temps, qu’il peut consacrer à d’autres activités plus satisfaisantes (à sa vie sociale, à ses loisirs etc… tout ce qu’il peut faire en dehors de leur journée de travail).

On dit souvent que cette analyse, qui colle certainement à la société des années 50, est dépassée et caricaturale aujourd’hui. Deux arguments centraux sont censés soutenir ce discours.

– Nous avons déjà répondu à l’argument de la salarisation massive des femmes, qui ne les dispense pas du travail domestique.

– Le second argument est celui du partage des tâches : le fait que les hommes participeraient de plus en plus au travail domestique.

Or le partage des tâches est une blague douteuse car les femmes font toujours plus de tâches ménagères que les hommes. Et quand bien même ce serait réel : que quelques âmes charitables parmi les hommes s’occuperaient “par modernisme” ou “par amour” des minots et de la vaisselle, ça n’a pas le sens d’une exploitation pour eux ni d’une “libération” pour les femmes sur le mode de l’égalité établie ou de la compensation.

Les femmes n’échappent jamais au travail domestique. Elles le réalisent parce qu’elles sont des femmes, parce que c’est ce qu’on attend d’elles. Pour les hommes, c’est “faire la vaisselle”, “changer la couche” et point barre. De simples tâches qu’ils peuvent choisir de faire ou de ne pas faire.

Plus les foyers sont pauvres, plus la somme de travail gratuit à réaliser augmente (pas de lave-vaisselle, pas de machine à laver etc.) et pas non plus les moyens de payer une autre femme pour faire une partie de ses tâches.

Moulinex faisait la promotion de machines censées débarrasser les femmes du travail domestique. Or ce n’est pas du tout le cas, force est de constater qu’il est structurel à la société capitaliste et au rapport de domination homme/femme qui en fait partie. Il n’est donc pas « réformable ». L’égalité, le partage des tâches, l’évolution des mentalités sont des chimères. Le travail domestique est le lot des femmes et il détermine leurs conditions.

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Travail domestique et capitalisme

Le travail domestique est indispensable au capitalisme. Pour comprendre cela, le mieux serait de relire notre notion sur le salaire. Au cas où, on va quand même vous faire un bref résumé.

Le salaire n’est pas le prix de l’achat de notre travail, mais de notre force de travail. On vend notre force de travail, pour une certaine durée, une heure, 35 heures, etc., à un patron. Celui-ci en est propriétaire durant le temps où il l’a acheté. Ensuite, nous travaillons pour lui, et il empoche le fruit de notre travail.

Sur quoi est basé le prix de notre force de travail ? Eh bien, comme le reste des marchandises, sur les coûts de production, et d’entretien de cette marchandise.

Une part très importante du travail nécessaire à l’entretien de cette marchandise qu’est cette force de travail, est effectuée gratuitement par les femmes : c’est le travail domestique.

En ce sens, le travail domestique, l’exploitation spécifique des femmes est une condition pour que les capitalistes puissent faire des profits : eh oui, sans cette exploitation, la force de travail serait beaucoup plus chère !

Le travail domestique sert à l’entretien du travailleur. Plus encore, il sert à l’entretien du minot, aujourd’hui simple gamin, mais demain main d’œuvre pas chère disponible pour le patronat. On n’entretient pas des enfants parce que c’est joli dans la société, mais parce qu’on en a besoin pour faire tourner les machines… (On vous parlera plus en détail de tout ça dans une prochaine notion sur la reproduction de la force de travail)