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Solidarité avec les luttes sociales en Grèce : le convoi de tous les dangers

Ce compte-rendu est repris du blog de Yannis Youlountas (http://blogyy.net/), un documentariste libertaire, qui participe à l’organisation de ces convois trimestriels.

Si vous voulez en savoir plus sur ces convois, vous pouvez aussi aller ici :

https://agcontrelesexpulsions.wordpress.com/2017/09/03/convois-solidaires-en-soutien-aux-luttes-sociales-en-grece/

Digne d’un polar !

LE CONVOI DE TOUS LES DANGERS

Jamais convoi solidaire en Grèce n’a été aussi périlleux :
– barrage policier,
– filatures très visibles,
– pressions diverses,
– propagande médiatique,
– accusations délirantes,
– menaces fascistes explicites,
– plusieurs de nos lieux solidaires en grandes difficultés,
– l’un d’entre eux sur le point de mettre la clé sous la porte,
– attaque incendiaire néo-nazie sur un autre,
– inondations dramatiques,
– programme sans cesse chamboulé,
– six membres du convoi blessés par des policiers durant une manif,
– un autre arrêté et poursuivi en Justice puis libéré,
– un autre encore hospitalisé puis rapatrié en France…

On vous avait prévenus de longue date : ce convoi allait être plus politique que les précédents. Période importante. Météo moins clémente. Manif anniversaire. Nous savions également qu’après notre convoi très remarqué du printemps (26 fourgons), sous le feu malveillant des médias grecs, la surveillance du pouvoir et la haine des néo-nazis, nous serions probablement attendus. Sur les réseaux sociaux, début novembre, des fascistes cherchaient à savoir notre date exacte d’arrivée. Le pouvoir était également aux aguets. Qu’importe. Nous savions que ce serait compliqué et nous avions clairement prévenu nos candidats au voyage.

Contrairement au printemps, aucun enfant n’était admis dans le convoi, excepté Achille que nous avions prévu de laisser chez une parente à Athènes dès notre arrivée. Mais celle-ci, bien désolée, se décommanda au dernier moment, ajoutant une épreuve de plus durant le séjour : un petit gars de 8 ans avec nous dans ce qui allait devenir une véritable tempête.

Avec notre collectif Anepos, parallèlement à nos films solidaires, c’était la dixième fois depuis 2012 que nous coordonnions un transport de matériel vers nos lieux autogérés en Grèce, parfois très modestement avec de simples voitures, et c’était la quatrième fois durant l’année 2017 :
– 7 véhicules en janvier, dont 3 pour Athènes ;
– 26 fourgons en mars-avril (record absolu) ;
– 3 en août-septembre ;
– 16 véhicules en novembre-décembre, dont 15 fourgons et une voiture.

Au sens fort du mot convoi, c’était la deuxième fois seulement qu’on dépassait la quinzaine de véhicules et la trentaine de convoyeurs. Pour la plupart, nous venions du sud de la France : Bordeaux, Marseille et, surtout, les environs du Tarn (5 fourgons sur 16). D’autres nous avaient rejoint depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Limoges, la Bourgogne ou encore la Savoie, la Suisse et la Belgique. La moyenne d’âge était un peu plus élevée qu’à l’habitude et 18 convoyeurs sur 33 étaient déjà partis avec nous.

Seul regret : malgré notre appel pressant dans les réseaux antifascistes, plusieurs de nos camarades motivés avaient finalement du reporter leur départ. Nous n’étions donc qu’un quart des convoyeurs vraiment expérimentés dans ce domaine, alors que nous aurions souhaités être une bonne moitié dans ce profil, vu les circonstances délicates.

Cependant, le courage n’a pas manqué, personne dans le groupe n’a jeté l’éponge dans l’épreuve et, au final, dans des circonstances très difficiles, non sans quelques tensions inévitables, nous avons réussi à remplir tous nos objectifs, et plus encore, en participant également à la solidarité avec les sinistrés des inondations mortelles de l’ouest athénien.

Nous avons également battu le record absolu de soutien financier jamais apporté en convoi : 22 897 euros apportés contre 19 280 euros au printemps. Une somme répartie, à la suite de notre assemblée sur le ferry, entre 32 actions solidaires, principalement dans le quartier rebelle d’Exarcheia, mais aussi ailleurs à Athènes, ainsi qu’au Pirée, en Crète, à Lesbos ou encore à Thessalonique.

Une aide répartie, comme à l’habitude, environ à 50/50 entre précaires grecs et réfugiés/migrants, sans oublier le soutien aux camarades réprimés, poursuivis ou incarcérés.

Croulant sous les dettes, L’autre humain, fameux réseau de 17 cuisines sociales gratuites et autogérées, avait prévu de quitter avant la date du 15 décembre son lieu de vie spacieux dont la location n’était plus possible. Mais la solidarité de quelques dizaines d’ouvriers dans une usine voisine a finalement permis de rassembler un quart de la somme nécessaire. Alors, nous avons fait le reste, effaçant la totalité des dettes et assurant plusieurs mois de loyer d’avance.

Côté matériel, nous avons apporté une tonne et demi de lait infantile, plus de 10 000 couches, des soins et de la nourriture pour les bébés, des produits ménagers et d’hygiène, des fournitures médicales, des photocopieurs et des ordinateurs, de l’alimentation générale (nous avons aussi acheté un peu de frais sur place) et, bien sûr, des jouets très attendus, souvent accompagnés de messages, affiches, autocollants, ainsi que des dessins transmis par les écoles de Port-St-Louis dans les Bouches-du-Rhône. Valeur totale du chargement : environ 70 000 euros.

Tout ce qui a été demandé puis collecté a été transmis, sans exception, malgré les embûches, sans intermédiaire ni aucun frais, directement au mouvement social qui résiste en Grèce et organise l’entraide dans l’autogestion. C’était un défi cette fois, comme vous allez le voir en photos. Un défi relevé par mes 32 compagnons de voyage. Grand merci à elles, à eux d’avoir tenu bon dans l’adversité, chacun à sa façon. Même si ce ne fut pas toujours simple pour moi aussi, je leur tire mon chapeau, et Maud également.

Je n’en dis pas plus : les photos qui suivent vont vous résumer ce que nous avons traversé, durant ce dernier convoi solidaire de l’année, de mi-novembre à aujourd’hui, dans un tourbillon d’événements et une succession d’épreuves.

Merci à vous tou-te-s de votre soutien.

La suite au printemps. On en reparle en janvier.

Solidairement,

Yannis Youlountas

RECIT DU VOYAGE EN IMAGES :

Sur les 16 véhicules partis de France, Suisse et Belgique, 9 sont passés par le littoral, 6 par les Alpes et 1 par l’Autriche pour converger en Italie avant de faire une halte ensemble puis de rejoindre le ferry…

Comme à l’habitude, la traversée a été l’occasion d’accueillir les 15 nouveaux, mieux se connaître, évoquer les détails du voyage, mais aussi discuter et valider en assemblée la proposition de répartition des aides
Une étape en Grèce nous a permis d’harmoniser une partie des fourgons, en particulier ceux qui venaient de régions où ils étaient seuls à collecter et donc remplis de chargements très hétéroclites. Pas question de trier dans la rue à l’arrivée : le but est d’avoir des fourgons dédiés fin prêts, 4 pour ici, 3 pour là, parfois la moitié seulement pour d’autres lieux, quelques colis individuels avec des destinataires précis à soutenir dans l’adversité (même si la plupart des colis sont pour des collectifs), tenir compte également de la hauteur de chaque fourgon pour les garages ou parkings en ville, ou encore penser à libérer au plus vite les camarades qui ont prévu de dormir dedans. Un vrai casse-tête, mais on y arrive !
Les convoyeurs et convoyeuses, mes compagnons de voyage et camarades de lutte. Des personnalités très diverses, de 22 à 72 ans, anticapitalistes ou anarchistes, plutôt drapeau rouge ou bien drapeau noir, ou encore parfois sans drapeau ou alors seulement celui des ZAD, mais, au-delà de nos différences, une même volonté de ne pas baisser les bras et d’aller soutenir la principale ligne de front en Europe contre le durcissement du capitalisme et l’Europe forteresse.
Dans notre groupe, à notre grande surprise, il y avait même une star du show-biz, du moins le paraissait-il quand il mettait ses grandes lunettes blanches au soleil… On ira tous en utopie ! La la la !

Et puis surtout, il y avait Fifi, notre cher Fifi (au centre), véritable pilier du grand convoi du printemps, inénarrable bout en train, plein d’énergie et de tendresse, initiateur parmi d’autres des cuisines de rues bordelaises, gratuites et autogérées. Juste avant notre dernière étape pour rejoindre Exarcheia, Fifi est tombé dans les pommes en s’agitant frénétiquement… crise d’épilepsie ? Grosse panique, mais grâce à plusieurs camarades compétents, il a pu être sauvé, puis emmené dans un hôpital proche.

Exceptées deux personnes pour veiller sur lui, le reste du groupe devait partir au plus vite. Sur la place centrale d’Exarcheia, nos camarades solidaires grecs et migrants nous attendaient déjà. Et puis, la nuit passée avait été bizarre. Plusieurs personnes étaient passées aux alentours de notre halte, dans l’obscurité, pour compter nos fourgons et, apparemment, savoir combien nous étions. Des fascistes ? Des flics ? Difficile à dire. Les deux ? Peut-être. Dans tous les cas, après avoir assuré des gardes nocturnes en équipes successives pour surveiller les abords et les fourgons, il était temps de rejoindre notre petit coin tranquille au cœur d’Athènes : Exarcheia.

Deux heures tout au plus après la crise de Fifi, nous découvrons que nous sommes pris en filature par trois véhicules, dont un faux taxi ! Deux autres véhicules banalisés trainent aux alentours. Guet-apens fasciste ? Surveillance policière ? Les camarades grecs sont alertés et l’escorte antifasciste avec laquelle nous avions rendez-vous un peu plus loin, aux abords d’Athènes, vient aussitôt à notre rencontre à toute vitesse. Trop tard ! A la sortie d’un péage, une quarantaine de flics arrêtent le convoi et demandent les documents des véhicules et nos pièces d’identité. Ils nous comptent, fourgons et personnes, et prennent des notes. Finalement, les fourgons ne sont pas fouillés. Nous pouvons repartir, mais à la place de l’escorte antifasciste prévue (que nous apercevons au loin, mais qui garde ses distances à cause de l’omniprésence policière autour de nous), c’est finalement une drôle d’escorte policière qui nous suit, sans nous demander notre avis, jusqu’au centre-ville d’Athènes, avant de s’arrêter aux portes d’Exarcheia. Apparemment, les policiers en civil se fichent totalement de la discrétion et pendant une semaine, presque à chaque fois que nous sortirons d’Exarcheia, ils seront aussitôt là, sans se cacher, comme une filature de polar, façon guerre froide, au moins pour plusieurs d’entre nous.

Idem à notre arrivée en Crète, quelques jours plus tard, de façon impressionnante, mais brève.

De quoi s’agit-il exactement ? D’une surveillance intensive ? D’une protection spéciale en raison des menaces fascistes ? Les deux à la fois ? Les avis sont partagés. Certains évoquent le fait que, justement, le rôle des flics est de jouer alternativement sur les deux tableaux : « on te surveille, on prétend te protéger et puis, quand ça nous prend, on te réprime ». De plus, en Grèce comme ailleurs, la police est très liée à l’extrême-droite et, en particulier, au parti néo-nazi Aube dorée. C’est pourquoi quand les keufs trainent autour de nous, ça n’augure rien de bon. Ils étaient, par exemple, autour de l’espace social libre Synergeio avant sa destruction par les néo-nazis, sans s’interposer dès que le saccage a commencé. Ils étaient présents à Keratsini aux côtés de l’assassin de Pavlos Fyssas avant d’assister au meurtre du militant antifasciste sans intervenir :
https://www.youtube.com/watch?v=MlvB-y_QHBA(de la 35ème à la 55ème seconde). Ils sont souvent les oiseaux de mauvaise augure d’une opération en cours quand ils n’agissent pas eux-mêmes pour nous nuire.

Le pouvoir, bienveillant vis-à-vis d’un groupe d’anticapitalistes et d’anarchistes ? Aurions-nous oublié le traitement médiatique odieux de notre grand convoi du printemps, calomnié par les valets du pouvoir sur tous les JT ? Pourquoi les choses auraient-elles changé cette fois ? Doit-on s’attendre à un meilleur traitement ? Nous verrons bien. Cap sur Exarcheia !

L’arrivée dans le quartier est éblouissante à la nuit tombée. Des feux de Bengale et fumigènes s’allument à la rencontre des fourgons, des drapeaux s’agitent au bras de nos camarades grecs et migrants. Du rouge et du noir plein les yeux. Le sentiment d’arriver enfin chez nous, à l’abri, même pour celles et ceux qui ne sont jamais venus ! Les flics ont disparu, nous sommes enfin avec nos frères et sœurs d’utopies.

 

 

Parmi les fourgons du convoi, Christian de la CNT et José de la CGT nous ont réservé une surprise : ils ont décidé de décorer le véhicule qu’ils conduisent ensemble avec les drapeaux des deux syndicats à la fois, symbole de convergence de luttes. Sur le flanc, ils ont également collé un texte en grec : « La solidarité est notre arme ! », slogan repris en cœur par la foule sur la place.

 

 

Sur les fourgons, on peut également lire des hommages à Rémi Fraisse et à Heather Heyer, militante antifasciste assassinée par un néo-nazi aux Etats-Unis. Plusieurs luttes sont évoquées, comme celle de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, sans oublier quelques jeux de mots…

Les fourgons arrivent devant le squat de réfugiés, Notara 26 pour commencer la première livraison. Les chaines humaines se forment autour des 5 premiers fourgons dédiés aux réfugiés et migrants (les jouets, cachés dans un sixième fourgon, seront livrés ultérieurement). A l’intérieur de l’immeuble occupé, le classement commence, notamment pour prévoir les réacheminements vers d’autres squats en fonction des besoins précis. Les squats de réfugiés d’Exarcheia ne prennent que ce qu’ils leur est nécessaire et s’entraident souvent.

Le déchargement nous aide à évacuer le stress de la journée et à oublier la fatigue du voyage. Nos camarades grecs et migrants ont beaucoup attendu ce moment, eux aussi. On a le sourire aux lèvres, la joie au ventre et parfois les larmes aux yeux. Certains chantent et jouent de la musique pendant que les fourgons dédiés se vident progressivement. Les enfants tournent en riant autour de nous et nous aident à ranger les colis légers.
Et ça continue, même après la fin de la livraison, jusque tard !

Non, ce n’est pas un convoi humanitaire mais solidaire. C’est une action politique, pas philanthropique. Nous n’allons pas aider « les Grecs » ou « les réfugiés », mais les nombreux collectifs et lieux autogérés qui organisent magnifiquement l’entraide et luttent ensemble contre ceux qui prétendent nous gouverner.Ne nous parlez pas d’hypothétiques partenariats avec de grandes ONG réputées, d’improbables subventions de l’État, de possibles largesses de fondations richissimes ou encore de relais médiatiques prestigieux. Tout cela ne nous intéresse pas. Bien au contraire. Nous voulons justement faire sans, et même faire contre.

Nous n’attendons rien des puissants. Nous ne comptons que sur nous-mêmes pour prendre nos vies en mains, avec vous, par-delà les frontières.

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Et c’est précisément pour ça que les mass-médias nous détestent. Exactement comme au printemps, les JT des principales chaînes de télé grecques nous dénigrent aussitôt et nous calomnient diversement, laissant croire que nous venons pour détruire, sous-entendant que nous transportons des armes ou des munitions, et essayant, par tous les moyens, de faire peur aux téléspectateurs à notre sujet, notamment en mélangeant les images de notre arrivée (trouvées sur Internet) à des archives d’émeutes doublées de musiques inquiétantes.

Exactement comme à notre arrivée en mars : (jusqu’à la 35ème seconde)

 

Mais plus qu’au printemps dernier, les valets du pouvoir ne cessent de diffuser la peur et la haine à notre sujet, d’heure en heure, en donnant l’impression d’une dangereuse menace.
Le délire est tel que même le nombre de véhicules redevient incertain (malgré le comptage précis effectué par les flics) : 16 ? 13 ? 10 ?

Le sommet du rire est atteint quand les mass-médias associent dans la confusion le déploiement de 7000 policiers à notre venue (un déploiement en réalité prévu pour encadrer les manifs qui se préparent pour l’anniversaire de l’insurrection de 1973, lancée à Exarcheia, depuis l’Ecole polytechnique, contre la dictature des Colonels).

On apprend aussi par la presse que la direction générale de la police s’excite à notre sujet et que le ministre de l’intérieur en personne aurait donné des consignes. Ben oui, les paquets de couches et le lait infantile, ça fait peur !

Les articles contre nous ne se contentent pas d’images d’archives montrant des émeutes pour occulter nos livraisons solidaires et vitales, ils vont parfois jusqu’à utiliser des faux-portraits évoquant des djihadistes pour mieux sous-entendre que nous sommes peut-être des terroristes en puissance. Allez hop ! Tant qu’on y est ! Une radio précise que la France est truffée d’islamistes dangereux et insinue que certains d’entre eux sont peut-être cachés… dans notre convoi ! Après l’islamo-gauchisme, l’islamo-anarchisme ? Pfff ! Quelqu’un aurait-il un cachet d’aspirine ?

 

Rapidement, la propagande officielle contre nous attise à son tour la haine des fascistes. Les sites d’extrême-droite reprennent en boucle le parallèle avec les talibans : nous sommes venus avec des munitions pour transformer Athènes en Kaboul, à l’initiative d’un obscur complot (reptilo-illuminati ?). Des groupes fascistes sur les réseaux sociaux parlent même de guerre civile.

Dès le lendemain, plusieurs journaux fascistes nous désignent à la une comme les nouveaux ennemis : nous sommes des étrangers venus en Grèce semer le chaos, nous avons fait le voyage pour mettre la patrie à feu et à sang, nous sommes armés et nous voulons la guerre…

Et voilà ! Le tour est joué : le pouvoir a réussi à sonner le rappel de ses épouvantails contre nous et nous allons devoir redoubler de prudence.

D’un côté, le pouvoir menace et suscite la pire des menaces et, de l’autre côté, il protège ou feint de protéger. Autrement dit, il complique volontairement la situation pour mieux se rendre maitre du jeu. Il rend nos déplacements difficiles tout en se prévalant d’une position incontournable et magnanime. Il positionne notre adversaire, en manipulant et instrumentalisant, pour mieux s’attribuer le rôle d’arbitre, au-dessus du lot, raisonné et raisonnable, entre les « extrémismes ».

De tous temps, le pouvoir a divisé pour mieux régner, fabriqué des ennemis imaginaires ou nourrit des ennemis bien réels. De tous temps, il a cherché des prétextes pour se prétendre indispensable. Le pouvoir nous montre les catastrophes sociales et écologiques dont il est la principale cause en affirmant, au contraire, que seul lui peut les résoudre.

Bonne blague, sauf que ce n’est plus drôle. Nous sommes 33 personnes mises en danger par cette odieuse propagande contre nous. 33, dont un petit garçon.

 

Comme la plupart d’entre nous, Achille a bien compris ce qui se trame et ressent la tension croissante, au fil des heures. Malgré notre insistance, il ne veut plus nous quitter pour une solution de repli en matière de baby-sitting. Il se sent plus en sécurité au sein du groupe, près de ses parents et de plusieurs personnes qu’il connaît bien. Tout le groupe veille sur lui avec tendresse. Il a emmené sa mandoline crétoise avec lui et joue quelques chansons grecques, de temps en temps, pour le groupe.

Depuis bientôt deux ans, l’Autre Humain croule sous les dettes. Le fameux réseau de 17 cuisines sociales gratuites et autogérées a récemment annoncé un triste décision : il va quitter le 15 décembre son magnifique lieu de vie dont la location n’est plus possible. Ce grand espace au centre d’Athènes permettait aux sans-abris de se doucher, de laver leurs vêtements et de déjeuner au chaud, aux enfants démunis de trouver une aire de jeux et une aide aux devoirs, à tous d’être accompagnés autrement, sans bureaucratie, avec des boissons chaudes et des biscuits, ainsi que des ordinateurs et une assistance pour essayer de résoudre leurs problèmes. C’était un lieu en location parce qu’il permettait aussi de stocker beaucoup de choses, denrées et gros matériel, qui auraient probablement été perdus en cas d’expulsion.

Mais la solidarité de quelques dizaines d’ouvriers dans une usine voisine a permis de rassembler un quart de la somme nécessaire, parmi d’autres initiatives. Alors, après avoir longuement fait nos calculs, nous avons décidé tous ensemble de prendre en charge tout le reste, effaçant la totalité des dettes et assurant plusieurs mois de loyer d’avance. Plusieurs convoyeurs ont ajouté de l’argent sur leurs propres deniers pour parvenir à la somme nécessaire, en plus de la somme apportée par le convoi lui-même.

Depuis plusieurs jours, Kostas s’était fait à l’idée de partir. Il n’en revenait pas. De même que les autres camarades du collectif, très émus comme nous.

Maintenant, il nous reste à organiser une aide régulière pour que ce réseau absolument vital au mouvement social grec reste durablement dans ce lieu. C’est pourquoi nous lancerons prochainement un appel aux associations, syndicats et collectifs de lutte de France, Suisse et Belgique qui voudront bien prendre avec nous un minuscule petit bout du loyer. Nous espérons ainsi assurer mensuellement 250 des 500 euros de loyer (10 euros par mois x 25 contributeurs, ça doit être possible, non ?). On en reparle dans quelques temps. Pour l’instant, le loyer est payé jusqu’au 15 juin 2018.

Pendant ce temps, des pluies diluviennes tombent sur Athènes et les environs. Les inondations s’étendent et tuent des dizaines de personnes, laissant des dégâts gigantesques derrière elles.

Nous songeons à intervenir, mais comment ?

Sur place, l’Etat est complètement dépassé, les secours totalement insuffisants, le gouvernement honni, encore plus qu’à l’habitude. Simultanément, les néo-nazis d’Aube font le spectacle en organisant quelques actions superficielles pour leur vitrine.

Impossible de laisser faire, de laisser place vide, de ne pas y aller nous aussi.

Ça tombe bien. La bête noire des fascistes, le groupe anarchiste Rouvikonas (que nous soutenons depuis longtemps pour ses actions formidables aux côtés des opprimés) souhaite intervenir aussi et connaît bien le terrain. Mais il lui manque des fourgons, du matériel et des renforts. Nous avons tout ça ! Trois de nos fourgons sont justement remplis de couvertures chaudes, de vêtements secs, d’outils, de trousses de première urgence, de produits ménagers et de biscuits énergétiques. D’autres fourgons sont également disponibles.

Rouvikonas bat le rappel dans Exarcheia et complète le convoi vers la ville sinistrée de Mandra. Le pouvoir voulait absolument nous associer à un groupe sulfureux pour mieux défrayer la chronique ? Il va être servi. Quelques jours plus tard, la presse parle, cette fois, de l’action lancée par Rouvikonas en précisant que les fourgons sont ceux du fameux « convoi français » et que le chargement est composé de choses non utilisées lors des premières livraisons.

Une double revanche pour nous. Car oui, nous ne sommes pas un banal convoi humanitaire, nous sommes clairement engagés dans une action avant tout politique, de mouvement social à mouvement social. Mais non, cela ne nous empêche pas d’aider avant tout, partout où c’est nécessaire, aux côtés de nos camarades et compagnons grecs ou migrants. Y compris avec Rouvikonas, le groupe le plus craint par le pouvoir et les fascistes. Y compris à Mandra, ville mortellement touchée dont toute la Grèce parle, notamment pour les polémiques au sujet de l’incompétence du gouvernement et des services de l’État, complétement dépassés, et à cause de la tentative de récupération d’Aube dorée.

 

Sur place, c’est le choc. La situation est particulièrement difficile et les habitants essaient de parer au plus pressé eux-mêmes, dans la solidarité et l’autogestion. Les véhicules spécialisés des services de l’Etat étant trop peu nombreux, des paysans viennent avec leurs tracteurs pour dégager les rues.

Tous les soirs, nos camarades rentrent à Exarcheia avec de la boue jusqu’au cou et des témoignages émouvants.

L’Autre Humain fait aussi appel à nous pour installer une cuisine sociale gratuite et autogérée à Mandra et organiser des rotations en fourgons. Nous essayons de nous répartir sur plusieurs tableaux d’opérations chaque jour.

La moitié des membres du convoi se rendent à la grande manif du 17 novembre, anniversaire de l’insurrection contre la dictature des Colonels en 1973. Mais, sur l’avenue Alexandras, à l’approche de la fin de la manif, les MAT (CRS) nous chargent sans sommation, par surprise. Ils matraquent et donnent des coups de pieds à terre aux personnes renversées. Six membres du convoi sont blessés par les policiers qui continuent de nous gazer et de nous menacer. Les employés d’un supermarché voisin relèvent rapidement la grille, puis la baissent à nouveau pour nous mettre à l’abri. Dans une ambiance surréelle, une cinquantaine de manifestants se retrouvent cloitrés au milieu de la junk food et des barils de lessive.

Voici la vidéo : (surtout après une minute)

 

Le soir même, à la suite de la manifestation, il y des émeutes tout autour d’Exarcheia. Mais au fil des heures, la nuit s’avançant, il n’y a plus grand monde dans les rues. C’est le moment que choisit la police grecque pour entrer rapidement jusqu’à la place clairsemée et frapper quasiment toutes les personnes qui s’y trouve sans distinction. Plusieurs dizaines de personnes sont arrêtées sans mêmesavoir qui a participé ou pas aux émeutes. Les coups pleuvent et les scènes de tortures se multiplient : des personnes bloquées au sol et frappées à grands coups de pieds dans la tête et dans les côtes, d’autres sont tenues debout par deux CRS et frappées par un troisième.

La scène dure quelques minutes avant que la police ne batte en retraite, sous la riposte d’habitants du quartier en colère : pots de fleurs, bouteilles vides, gravats et objets en tous genres pleuvent des balcons, ainsi que quelques dizaines de cocktails Molotov depuis les toits en terrasse du nord de la place. Malgré leur armure, tous les robocops sont en fuite. Au final, 43 personnes ont été arrêtées, dont Dylan, membre du convoi, alors qu’il rentrait chez lui (à dix mètres exactement de la porte du solidaire grec qui l’hébergeait). Dans un premier temps, son pote Clément, membre du convoi lui aussi, le cherche, inquiet. Il a également été blessé aux côtes, au dos et au visage, comme beaucoup de personnes aux alentours, y compris deux adolescentes qui allaient simplement se chercher des pizzas.

Nous apprenons par la suite que Dylan a passé la nuit en garde-à-vue. Nos camarades avocats militants d’AK (mouvement anti-autoritaire pour la démocratie directe) s’occupent de lui. Il est poursuivi en Justice pour des chefs d’accusation fantaisistes puisque sans la moindre preuve : rébellion, insultes à agents, jets de projectiles… En réalité, c’est Dylan qui a été agressé, insulté, frappé et séquestré.

Pour l’épauler face aux poursuites, un comité de soutien s’est constitué. Militant solidaire et courageux, Dylan a très bien tenu le choc. Mais, à 22 ans, il est sans ressource et membre d’une famille modeste. C’est pourquoi nous faisons appel à soutien pour l’aider à se défendre en Justice afin d’échapper à une peine délirante :
https://www.lepotcommun.fr/pot/3cjea6x2

 

Les nuits blanches ou très courtes se succèdent. Difficile au petit matin d’aller participer à d’autres actions, comme ici avec Eric (quatrième en partant de la droite sur la photo du bas) à des rencontres pour une éducation moins autoritaire avec des enseignants du réseau Ecole buissionnière-Pédagogie Freinet, très actifs en Grèce. Changer la société, c’est aussi l’affaire des enfants et de notre façon de relationner avec eux. Sur la photo du bas, j’ai dans les mains un lance-pierre que le réseau vient de m’offrir et dans lequel j’ai glissé un petit livre prêt à être projeté : la résistance passe par la création et l’éducation.

Nous apprenons avec soulagement la libération de Dylan (mais en attente d’un procès), alors que nous sommes pour la plupart sur la place Agia Pantelemona, l’ancien épicentre des fascistes à Athènes, repris il y a trois ans par les antifascistes. Sur cette place, il y a désormais un local antifasciste : le Distomo, du nom d’un village anéanti par les nazis durant la seconde guerre mondiale. Distomoavec lequel l’Autre Humain vient de lancer sa 17ème cuisine sociale gratuite et autogérée sur la place. Daouda et Achille participent à la préparation du repas. Sur cette place, les structures autogérées de santé d’Exarcheia et Pedion Areos viennent aussi jusqu’ici pour proposer de la « médecine de rue », une permanence de pharmaciens, infirmiers et médecins bénévoles (dont un Syrien) pour aider les mal soignés. Tout autour de la place, dans les rues perpendiculaires, subsiste encore une guerre de tags entre fascistes et antifascistes. On sent qu’ils ne sont pas loin.

Quelques jours après, le local du Distomo où nous venions de passer, est attaqué à la bombe incendiaire (avec des petites bouteilles de gaz). Un procédé identique à celui utilisé par les néo-nazis pour attaquer le Notara 26 l’année dernière. En pleine nuit, le squat de réfugiés avait commencé à brûler, mais l’évacuation immédiate, avec beaucoup de sang-froid, avait permis de sauver tout le monde, notamment les enfants réfugiés, avant de stopper l’incendie et d’entamer trois semaines de nettoyage et de travaux.

Avec le pouvoir, les fascistes sont les pires ennemis de la solidarité parmi nous. Les uns comme les autres veulent nous empêcher de prendre nos vies en mains et de vivre ensemble en paix avec nos différences. Et, ensuite, ce sont eux qui nous accusent de « détruire » et d’être « belliqueux ».

Autre bonne nouvelle : Fifi va mieux. Il a été déplacé près d’Exarcheia et nous pouvons aisément lui rendre visite dans sa chambre. Achille, qui a assisté à sa crise, est rassuré. Derniers câlins avant le rapatriement en France.

Les camarades grecs d’Exarcheia et de Crète ont également pensé à Fifi : on lui ramènera bientôt de l’huile d’olive et des surprises (à l’occasion de la projection-débat de Sur la route d’Exarcheia le 9 janvier au cinéma Utopia de Bordeaux, sa ville, où je me rendrai avec Eloïse et Maud).

Tiens bon, Fifi, on vient t’embêter bientôt !

Si les filatures se poursuivent encore un peu à l’extérieur d’Exarcheia, le plus dur semble être passé. Mimi me charrie alors que je remercie Vangelis pour son aide précieuse. Allez, à la vôtre ! Gia mas ! (santé !)

Nos livraisons se poursuivent dans d’autres lieux, chaque jour, ainsi que des soutiens financiers. Ici, la structure autogérée de santé d’Exarcheia (en haut) et le squat de réfugiés/migrants Spirou Trikoupi 17 (en bas). Nous soutenons aussi, parmi d’autres lieux : Evangelismos à Héraklion, Favela au Pirée, Nosotros, K*Vox et Zaïmi à Athènes ou encore Mikropolis à Thessalonique : https://www.youtube.com/watch?v=rpqk24qvoR4(38 :30 à 40 :40)

La plupart de ces soutiens ont commencé il y a longtemps et ont été renouvelés régulièrement, en fonction de nos capacités. Il ne s’agit pas de saupoudrage ni d’appuis éphémères. Par exemple, Anepos a soutenu la cuisine sociale l’Autre Humain dès ses débuts en 2011-2012 et la structure de santé autogérée d’Exarcheia dès son lancement en 2013. Concernant l’espace social libre Nosotros, nous avons même commencé à le soutenir une première fois dès 2009, peu après les émeutes de décembre (sans transport de matériel à l’époque, uniquement en soutien financier). En janvier 2009, je faisais mes deux papiers sur le sujet dans Siné Hebdo et Le Monde Libertaire. En 2011, nous soutenions des travaux et deux ans plus tard, nous aidions à rétablir l’eau dans le lieu, par exemple. Par la suite, la sortie de nos films (en creative commons) nous a permis d’amplifier nos actions, notamment face à la crise des réfugiés et à la répression de nos camarades. Dans les périodes où nos films tournent moins, les convois sont des bouffées d’oxygène pour certains de nos lieux.

Première du film Sur la route d’Exarcheia à Athènes ! Le Notara est plein et l’ovation finale avec des youyous témoigne de la chaleur de l’accueil ! La plupart des retours sont excellents ! Bravo Eloise, Maxime, Matthias et Sébastien ! Quelques jours plus tard, la première en Crète fait également un tabac. Pour répondre aux questions, le film sera mis en ligne gratuitement sur Internet en début d’année prochaine (je n’en sais pas plus). En attendant, le contact pour programmer des projections, ce n’est pas nous (qui ne sommes que des personnages du film), mais : sebastien.mediacoop@gmail.com de la coopérative ouvrière Mediacoop.

Au Notara également, on fête les deux ans de l’occupation. Parmi les artistes, Christian chante plusieurs morceaux, parfaitement remis de sa blessure à la manif. On vous recommande vivement notre camarade :
https://vimeo.com/134782409
Contact : gavroche-prod@orange.fr

Les enfants sauvés des eaux sont également ravis par les clowns puis un goûter féérique, avant quelques mots plus solennels sur la solidarité et l’antifascisme par-delà les frontières. Un grand buffet mêlant des saveurs d’orient est offert à tou-te-s par les réfugiés/migrants pour conclure la soirée :
— Goûte ça, c’est un petit plat de chez moi, près de Téhéran ! Un jour, si tout va mieux là-bas, je t’inviterai. Tu verras, c’est très beau

Pendant que les premiers véhicules prennent le chemin du retour, plusieurs fourgons poursuivent leur route jusqu’en Crète pour soutenir plusieurs lieux et réseaux de lutte sur place, notamment les paysans des montagnes en lutte contre les filiales d’EDF. Nous participons également à plusieurs débats pour une éducation moins autoritaire et pour le développement de la philosophie avec les enfants dès le plus âge, notamment avec le groupe Ecole Buissionnière-Pédagogie Freinet et l’université de Rethymnon.

Ce n’est pas autre chose qu’une lutte pour l’émancipation sociale. Une preuve si nécessaire : les organisateurs ont souhaité passer des extraits de Je lutte donc je suis pour conclure la journée d’échanges.

Après être passés au grand squat Evangelismos de Héraklion, cœur des luttes locales, nous allons en convoi (une quarantaine de camarades en tout) à la prison pour apporter un soutien visible et audible à nos prisonniers politiques : concert de klaxons, plusieurs tours de la prison, slogans et chansons sous les fenêtres des détenus, échange avec un porte-voix avec eux, positionnement plus lointainensuite mais bien à la vue des fenêtres pour lever nos poings et les saluer et même quelques graffitis sur le mur extérieur de la prison en dépit des tentatives d’intimidation des képis. Un pope s’est plaint que nous nous sommes servis des cloches de la petite église voisine pour faire un peu de bruit, mais c’était pour la bonne cause.
– Vous êtes incorrigibles conclue gentiment une yaya (grand-mère) de la paroisse, Vous n’en faites qu’à votre tête ! Un jour, vous finirez en prison aussi et ne comptez pas sur moi pour vous sonner les cloches !

Les jours passent. Presque tous les fourgons sont repartis, en petits groupes. Mission accomplie malgré les nombreux obstacles. Il est temps de se reposer un peu durant la traversée vers l’Italie.

A vous tou-te-s, merci, quelle que soit la façon dont vous avez aidé à préparer ce convoi.

Et, pour les plus motivés, on vous emmène la prochaine fois. Pensez à ne pas oublier votre carte européenne de sécu, on sait jamais 

A bientôt !

Les migrant-e-s : un business prospère

Repris du site d’informations militantes « Le poing » de Montpellier (http://www.lepoing.net/).

Les migrants, un business prospère

  

Combien coûte un réfugié par jour ? C’est la question qui revient en permanence dans la bouche de ceux qui sont incapables de parler des migrants autrement qu’avec des calculs de rentabilité. Cette obsession comptable est partagée à la fois par les représentants de l’État, qui délèguent aux entreprises la construction des centres d’hébergement d’urgence, par les gros patrons, qui se font des bénéfices en gérant ces centres, et par les cadres des organisations non-gouvernementales (ONG), qui font le lien entre le secteur public et le secteur privé. Le Poing vous propose une petite revue de presse sur ce monde merveilleux où le migrant est un « produit rentable », et l’aide humanitaire « un marché porteur ».

L’ONU commande des tentes à Ikea

« La Fondation Ikea est notre principal partenaire du secteur privé. Elle nous aide à fournir abris, soins, éducation et énergie aux réfugiés et aux communautés d’accueil en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient ». Cette promotion de la célèbre marque d’ameublement suédoise, on peut la trouver sur le site du Haut Commissariat des Nations-unies pour les réfugiés (HCR). Depuis mars 2015, la Fondation Ikea a en effet signé avec le HCR un contrat de près de 35 millions d’euros pour la livraison de 30 000 tentes(1). Le président de la fondation, Per Heggenes, s’est confié à un journaliste du Monde diplomatique lors du premier sommet humanitaire mondiale, organisé en mai 2016 dans la très chaleureuse Turquie de Reycip Erdogan : « Pour moi, ce n’est pas “faire du profit” ou “faire de l’humanitaire”, mais plutôt : faire du profit d’un côté, et en même temps du développement […]. [La cabane Ikea] n’est pas transparente comme les autres tentes, et préserve donc mieux la dignité des réfugiés. On peut fermer les portes, il y a des fenêtres, de l’isolation. Cela offre une qualité de vie très différente à des personnes qui sont déplacées pour longtemps.[…] Le modèle est plus solide ; sur le long terme, cela revient donc moins cher pour le HCR d’investir dans nos tentes. »(2) Ces abris de fortune, déjà déployés par centaines dans des camps de réfugiés au Tchad, en Éthiopie et en Irak, offrent en réalité une « qualité de vie » bien plus précaire que ne le prétend le directeur d’Ikea. Les « fenêtres » dont ils parlent sont en réalité de simples bouches d’aération et avec une superficie de 17,5 m² pour 5 personnes, soit 3,5 m² par migrant(3) , il est plus approprié de parler de cellule que d’abri. La cabane Ikea est tellement « moins cher » qu’elle n’est même pas prévu pour résister au feu. Les autorités de la ville de Zurich et du canton d’Argovie, en Suisse, ont même annulé leur commande au géant suédois, en décembre 2015, après avoir réalisé des tests montrant que leurs cabanes étaient « facilement inflammables »(4) . L’ONU, peu rancunière, n’a pas rompu son contrat avec Ikea. Il faut croire que les ONG et les multinationales sont prêtes à faire feu de tout bois pour faire tourner le business de l’humanitaire.

Les supermarchés de l’ONU scannent les yeux des migrants

L’agence onusienne du HCR a ouvert en juillet 2012 le camp de Zaatari, à moins de 20 kilomètres de la frontière avec la Syrie. Il abrite aujourd’hui plus de 80 000 réfugiés fuyant la guerre civile(5). En janvier 2014, le programme alimentaire mondial de l’ONU (PAM) décide d’introduire dans le camp l’économie de marché. Fini les colis alimentaires, place à deux supermarchés concurrents : Safeway, un géant américain de l’alimentation, et Tazweed, une filiale d’un groupe koweïtien. « Le fait d’avoir deux supermarchés aux logiques commerciales affichées, dans lesquels vous pouvez, avec 1 dollar par jour, dépenser ce que vous avez et ce que vous voulez, a transformé les gens en consommateurs heureux » affirme Kilian Kleinschmidt, directeur de camp pour le compte du HCR entre 2013 et 2016, à un journaliste du Monde diplomatique(6). Même son de cloche chez Laith Al-Jazi, responsable du développement du groupe Tazweed : « Je pense que la concurrence est quelque chose de sain. Cela garantit les meilleurs services, les meilleurs prix pour les réfugiés, ou plutôt — laissez-moi utiliser ce terme — pour les bénéficiaires. » Une « concurrence » pas tout à fait loyale puisque ces deux supermarchés peuvent compter sur le soutien sans faille de l’ONU pour s’assurer le monopole du business sur le camp. Pour empêcher la circulation de cash sur le site et affaiblir l’économie informelle des vendeurs ambulants, le HCR a en effet autorisé la mise en place dans ces supermarchés d’un système de paiement par le scan de l’iris des migrants. Le principe est aussi simple qu’effrayant : à la caisse, le dispositif vérifie, grâce au balayage de l’iris, l’identité du réfugié, puis la solvabilité de son compte virtuel, crédité de 50 dollars par mois et domicilié dans une banque locale, la Jordan Ahli Bank(7). Pour vanter les mérites de ce nouveau service, le site du programme alimentaire mondial n’hésite pas, comme dans les publicités pour les banques et les assurances, à faire parler des « consommateurs heureux », comme une certaine Hana Herraki : « Maintenant, je ne m’inquiète plus quand j’oublie ma carte à la maison ou si je l’ai égarée. Chaque fois que je suis près de la boutique, je peux juste me présenter et prendre les aliments qui manquent à la maison »(8). Un engouement évidemment partagé par Imad Malhas, le directeur d’Iris Guard, l’entreprise qui fournit le dispositif et qui est par ailleurs domicilié aux îles Caïmans, l’un des paradis fiscaux les plus opaques de la planète : « Je suis fasciné par cette technologie. Vous savez, aucun être humain n’a le même iris, et, de plus, c’est la seule partie du corps qui reste la même tout au long de la vie. C’est beaucoup plus fiable que les empreintes digitales ». Et c’est aussi très rentable : Iris Guard perçoit 1% de chaque paiement effectué par les réfugiés(9). Pas sûr que les marchands de misère méritent autant de clins d’œil…

Le migrant ? Un produit spécifique.

Antoine Houdebine, directeur associé de la société Logistic Solutions, spécialisée dans la vente de conteneurs aménagés, est l’un des pionniers français du business de migrants. En octobre 2015, quelques mois avant les expulsions de la « jungle » de Calais, il remporte un appel d’offre de l’État pour installer un centre d’accueil provisoire(10). Interrogé en janvier 2016 par un journaliste du Monde diplomatique sur sa vision du marché du relogement d’urgence, qui ne concerne qu’une partie infime des expulsés de Calais, il vante « une expérience, une histoire française, du 100% français, à part les migrants, qui va complètement dans le bon sens »(11). Un an plus tard, face aux caméras d’Envoyé spécial, Antoine ne s’en remet toujours pas : « Calais, ça a été un one shot exceptionnel, une commande de deux millions pour une PME, c’est qu’une fois ! »(12). En un temps record, Antoine a livré 125 containeurs/dortoirs de 14 m² pour une capacité de 12 personnes, soit 1,16 m² par migrant(13). Pour accéder au camp, les réfugiés doivent s’identifier par un code d’accès et par la paume de leur main. Mais pas de panique, la préfecture du Pas-de-Calais assure qu’ « aucune empreinte ne sera stockée. Il s’agissait juste du système le plus pratique »(14). En bon propriétaire, Antoine, toujours devant les caméras d’Envoyé spécial, n’hésite pas à se rendre chez ses locataires pour une petite inspection des lieux : « Ça va à douze dans l’espace ? En tout cas, je vous félicite parce que le conteneur est très bien tenu ! » Une exception selon lui : « Le réflexe du migrant, quand il voit un trou dans la paroi, il bouche le trou ! Il croit que des souris vont rentrer alors qu’il y a une grille à l’intérieur ! Et les radiateurs, ils les mettent à fond vu que c’est pas eux qui payent ! Alors forcément, comme c’est très isolé et qu’il y a douze personnes dans le conteneur, il fait trop chaud ! » Il en viendrait presque à regretter ses anciens clients de l’armée : « Le militaire, lui, il a des règles, il est plus respectueux du matériel, il sait s’en servir. C’est un autre produit le militaire ! » Mais Antoine s’adapte, c’est un visionnaire : « Il y a 10 000 migrants et 100 départements, donc avec 100 camps de 100 migrants, on met 10 000 migrants organisés, rangés, propre. C’est 10€ la nuit. Donc ça fait 100 000€ par jour. » Et quand la journaliste d’Envoyé spécial lui demande si c’est bien moral de gagner autant d’argent sur la misère du monde, il balaie la question par une autre : « Est-ce que celui qui vend de l’aspirine doit gagner de l’argent parce qu’il exploite la misère des gens qui ont mal à la tête ? (…) Moi, je pense que les gens sont assez lucides pour comprendre que dès qu’on produit, on doit avoir une rentabilité. » Par peur de se rendre coupable d’incitation à des actes de barbarie en réunion et avec préméditation, le Poing ne vous propose pas de chute pour cette brève.

Un ancien député d’extrême-droite reconverti dans le marché de l’humanitaire

« L’office des migrations coûte trop d’argent et paye beaucoup trop pour des gens qui ne devraient pas être là »(15). Quand il était encore député de l’ancien parti d’extrême-droite suédois Nouvelle démocratie, au début des années 1990, Bert Karlsson n’y allait pas par quatre chemins : « Il y a des groupes parmi les réfugiés qui viennent pour une seule raison : tirer profit de la société et voler le plus possible ». Son parti prônait l’obligation pour les nouveaux arrivants de se soumettre à un dépistage du sida, le remplacement des allocations versées par des emprunts, l’expulsion de ceux qui se « comportent mal », la suppression du permis de résidence permanent, etc.(16) Parallèlement à ses activités en politique, Berl Karlsson est aussi un homme d’affaires redoutable : parc d’attraction, boite de nuit, télé-réalité, producteur de musique… aucun secteur ne lui échappe. C’est notamment à lui qu’on doit la fulgurante ascension du groupe de rock viking ultranationaliste Ultima Thule, adepte de la culture skin néonazi et de la suprématie blanche(17). Bert Karlsson n’est pas pour autant un homme buté, et quand il perd son siège de député en 1994 et que son parti se dissout en 2001, il revoit ses considérations sur les migrants. Désormais il pense que les Irakiens et les Syriens sont « des gens costauds, qui en veulent, qui cherchent à changer leur vie. Ce sont eux qui maintiendront le pays debout, en faisant les boulots dont les Suédois ne veulent plus »(18). En 2012, il rachète un ancien sanatorium à l’abandon au nom de la société Jokarjo et le rénove pour abriter des réfugiés, « je veux créer l’Ikea de l’accueil des réfugiés » promet-il. L’office national des migrations lui verse 32 euros par migrants et par jour et avec maintenant 60 centres ouverts, l’entreprise revendique un chiffre d’affaires d’environ 100 millions d’euros et un bénéfice de presque 10 millions.(19) Comme quoi il n’y a vraiment que les cons qui ne changent pas d’avis !

Une compagnie aérienne inciterait ses agents à frapper les migrants

Dans la soirée du 12 octobre 2010, l’angolais Jimmy Mubenga meurt dans un avion sur la piste atterrissage de Londres après s’être fait plaquer par trois agents de la compagnie de sécurité privé G4S chargés de veiller à son expulsion vers Luanda. Les trois agents font d’abord l’objet d’une enquête « en lien » avec le décès mais sont finalement acquittés et la mort restera officiellement « inexpliquée »(20). Le Home office (l’équivalent du ministère de l’Intérieur) rappelle tout de même, dans une circulaire distribuée à tous les employés de la compagnie, que la position dite du « carpet karaoke » (qui consiste à menotter quelqu’un assis et à appuyer sur sa tête pour qu’elle arrive au niveau de ses genoux) peut provoquer des difficultés respiratoires allant jusqu’à l’asphyxie(21). De nombreux témoignages de migrants dénoncent les pratiques violentes des compagnies aériennes, en particulier de celle de G4S. Pour Claire Rodier, juriste au groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), cité dans un rapport de Migreurop publié en juillet 2016, « la compagnie [G4S] inciterait les agents par la menace de pénalités financières, à faire usage de la violence lors des opérations d’expulsion. Ils expliquent que les migrants […] savent que les pilotes répugnent à voyager avec des passagers récalcitrants et que certains se manifestent bruyamment en espérant que le pilote refuse de décoller. Or un vol annulé coûte très cher, avec de lourdes répercussions pour la société de sécurité jugée responsable du contretemps. D’où la tentation, [pour les agents], de recourir à la force pour éviter les retenues sur salaire qui seraient infligées aux gardes n’ayant pas su ‘‘calmer’’ le trublion »(22). Alors, c’est quoi le pire, tuer un migrant parce qu’on est raciste, ou parce qu’on a peur de moins gagner à la fin du mois ?

« Tu sais combien je gagne avec les migrants ? La drogue est moins rentable ! »

L’Italie compte aujourd’hui plus de 175 000 migrants dont la plupart sont arrivés par la Sicile, qui héberge le plus grand centre d’accueil pour demandeurs d’asile d’Europe, le Cara de Mineo(23). Le camp est géré par la société Cascina, qui reçoit de l’État italien 29€ par jour et par migrant(24). Avec plus de 3 000 réfugiés sur le site(25), cela fait 31 millions d’euros d’argent public qui sont versés chaque année à cette société. Mais il est en réalité difficile de savoir précisément combien de migrants vivent dans ce camp puisque la justice soupçonne l’entreprise de faire artificiellement gonfler le nombre d’habitants du Cara de Mineo pour recevoir davantage de subventions(26). C’est ce qu’on appelle l’arnaque au badge : chaque migrant reçoit un badge à l’arrivée qui est censé être désactivé à sa sortie mais de nombreux départs ne seraient en fait pas déclarés. La justice pointe aussi du doigt la manière frauduleuse dont la société Cascina a remporté cet appel d’offre. Luca Odevaine, haut fonctionnaire italien chargé de la répartition des migrants sur le territoire, a en effet reconnu avoir touché des pots-de-vin de la part de Cascina, jusqu’à 20 000€ par mois, pour rédiger un appel d’offre taillé sur mesure(27). En épluchant les comptes de ce haut fonctionnaire, la justice italienne constate qu’il proposait aussi ses services à Sebastiano Buzzi, dirigeant de la société Eriches 29, qui gère plus d’une quinzaine de centres dans la région de Rome. C’est un ex-membre du groupe néofasciste Nuclei Armati Rivoluzionari et le bras-droit de Massimo Carminati, le parrain de Mafia Capital(28). Dans le cadre de l’enquête judiciaire, la police a dévoilé une vidéo en caméra-cachée de Sebastiano Buzzi où on peut l’entendre dire à son interlocuteur au téléphone : « Tu sais combien je gagne, moi, avec les migrants ? T’as une idée ? Le trafic de drogue est moins rentable… »(29). Devant les caméras d’Envoyé spécial, son avocat, Alessandro Diddi, ne peut plus grand-chose pour son client : « Les centres de réfugiés, c’est rentable, ne soyons pas hypocrites. Si Buzzi ou les sociétés françaises en Italie gèrent des centres, c’est exclusivement et uniquement pour gagner de l’argent, ce n’est pas par charité chrétienne. […] Si quelqu’un pense qu’on donne à manger aux migrants uniquement pour des questions de charité, alors je pense qu’on s’égare complètement »(30). Au moins, ça a le mérite d’être clair !

Jules Panetier, dessins de Titi

Sources :

(1) « Ikea lance la production de 30.000 abris en kit pour les camps de réfugiés », Le Figaro Immobilier, 30 mars 2015, lien.
(2) « Les réfugiés, une bonne affaire », Le Monde diplomatique, mai 2017, lien.
(3) « Ikéa défend ses cabanes face aux critiques suisses », Tribune de Genève, 19 décembre 2015, lien.
(4) « Les cabanes Ikea pour les migrants sont-elles inflammables ? », Le Point, 19 décembre 2015, lien.
(5) « 80 000 réfugiés entassés – Zaatari, le camp devenu ville », Paris Match, 7 mars 2015, lien.
(6) « Les réfugiés, une bonne affaire », Le Monde diplomatique, mai 2017, lien.
(7) « Payer en un clin d’oeil », Le Monde diplomatique, mai 2017, lien.
(8) « Le PAM lance le scan de l’iris dans le camp de Zaatari au profit des réfugiés syriens », fr.wfp.org, 6 octobre 2016, lien.
(9) « Payer en un clin d’oeil », Le Monde diplomatique, mai 2017, lien.
(10) « 125 conteneurs bretons pour les migrants de Calais », Ouest-France, 23 octobre 2015, lien.
(11) « Camp de réfugié à vendre : ‘‘très beau, pas cher’’ », Le Monde diplomatique, article paru en mai 2017, propos recueillis le 15 février 2016, lien.
(12) « Qui veut gagner des migrants ? », Envoyé spécial, reportage diffusé en janvier 2017.
(13) « Calais : un camp en dur inauguré au sein de la ‘‘Jungle’’ », Le Point, 11 janvier 2016.
(14) « À Calais, les migrants pas vraiment emballés par le camp de conteners », Libération, 12 janvier 2016.
(15) « Qui veut gagner des migrants ? », Envoyé spécial, reportage diffusé en janvier 2017, lien youtube.
(16) « En Suède, l’accueil des réfugiés est un business très rentable », Les Échos, 9 septembre 2016, lien.
(17) Kirsten Dyck, Reichsrock: The International Web of White-Power and Neo-Nazi Hate Music, p. 51, 3 octobre 2016, lien google books.
(18) « En Suède, l’accueil des réfugiés est un business très rentable », Les Échos, 9 septembre 2016, lien.
(19) « En Suède, l’accueil des réfugiés est un business très rentable », Les Échos, 9 septembre 2016, lien.
(20) Claire Rodier, Xénophobie business, La Découverte, 15 novembre 2012, pp. 21-25, sous-chapitre « G4S, les mercenaires de la sécurité migratoire », lien cairn.
(21) « G4S security firm was warned of lethal risk to refused asylum seekers », The Guardian , 8 février 2011, lien.
(22) Lydie Arbogast, La détention des migrants dans l’union européenne : un business florissant, Migreurop, Rosa-Luxemburg- Stiftung, Bureau de Bruxelles, p. 49, juillet 2016, lien PDF.
(23) « Italie. Dans un centre d’accueil pour migrants, la colère après la mort d’une jeune femme », Courrier international, 5 janvier 2017, lien.
(24) Lettre de l’ « Autorità Nazionale Anticorruzione Presidente » au « Prefetto di Catania » envoyée depuis Rome le 19 juin 2015, lien PDF.
(25) « A Mineo, en Sicile, le ‘‘paradis’’ menacé des migrants », Le Monde, 15 septembre 2015, lien.
(26) Lydie Arbogast, La détention des migrants dans l’union européenne : un business florissant, Migreurop, Rosa-Luxemburg- Stiftung, Bureau de Bruxelles, p. 60, juillet 2016, lien PDF.
(27) « Luca Odevaine, Mafia Capitale. Gip : ‘‘Intascava 20mila euro al mese per favorire cooperativa La Cascina’’ », Huffpost, 4 juin 2015, lien.
(28) « En Sicile, le ‘‘business des migrants’’ est plus rentable que la drogue », L’Humanité, 4 mai 2015, lien.
(29) « EXCLUSIF – Italie : ‘‘Mafia Capitale’’, le procès d’un vaste réseau mafieux à Rome », France 24, vidéo publiée le 1er avril 2016, lien youtube.
(30) « Qui veut gagner des migrants ? », Envoyé spécial, reportage diffusé en janvier 2017, lien YouTube.

Travail : l’enjeu des 7 erreurs

Article repris du site “DDT21” (https://ddt21.noblogs.org/).

 

Travail : l’enjeu des 7 erreurs

La confusion autour de la notion de « travail » est aujourd’hui croissante, et il nous a semblé important d’y revenir sur quelques points.
Une précision : sans nous priver de faire appel à des statistiques, nous ne pensons pas que le problème soit affaire de chiffres. Question et réponse dépendent d’une compréhension théorique. 1 Nous espérons que la réfutation des erreurs relevées ici aidera à comprendre progressivement par la négative ce qu’est le travail, avant que le dernier paragraphe en reprenne positivement la définition.

Erreur n°1 : « Le travail n’est plus central aujourd’hui »

Si un milliard d’êtres humains étaient pris dans une économie mondiale globale après 1945, quatre milliards le sont aujourd’hui et, quelque emploi qu’ils aient ou pas, ils sont entraînés dans l’orbite du travail. Le tiers-monde d’autrefois n’était « tiers » que par rapport aux deux autres, l’un dit capitaliste, l’autre dit socialiste. On parle aujourd’hui de « pays en voie de développement » et, dans une version plus optimiste, de « pays en développement », où les usines se multiplient sans pouvoir salarier tout le monde. 2

C’est le capitalisme comme système total qui crée la notion d’économie informelle, estimée en Inde à 90 % du marché du travail. Le salariat avec un « vrai » contrat concernant une petite minorité de la population mondiale, c’est lui qui fait classer à part l’immense catégorie de ceux et celles des prolétaires forcés de gagner leur vie par un travail informel. Sur un chantier, à Paris comme à Dubaï, au sein de la même entreprise respectable se côtoient des salariés en CDI, des « à statut » et des « sans statut », des précaires et des sans-papiers. Les multinationales qui fabriquent, extraient, transportent et bâtissent ont toutes recours à une main d’œuvre illégale ou hors régulation, y compris au cœur des pays dits développés. 3

La mondialisation est autant celle du travail que celle du capital.

De la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, la « révolution électrique » avait rendu le travail plus productif, transférant les emplois de l’agriculture vers l’industrie et bouleversant les métiers. Vers 1960, aux États-Unis, 60 % des emplois n’existaient pas cinquante ans plus tôt, et 70 % des emplois exercés en 1914-18 avaient alors disparu.

La « révolution numérique », elle, tend à faire effectuer par des machines toutes les tâches répétitives, substituant systématiquement du capital au travail. Entre 1980 et 2007 en France, selon le ministère des Finances, 29 % des suppressions d’emplois industriels sont dues à des gains de productivité, seulement 13 % à des délocalisations, avec transfert d’emplois à revenus moyens dans l’industrie vers des emplois moins payés dans les services, et un double effet : précarisation et paupérisation. Ce qui pour le capital est économie de travail signifie toujours une force destructive pour la vie du prolétaire. L’industrialisation de la première moitié du XIXe siècle s’était traduite à la fois par des ouvertures d’usines ainsi que par une baisse des salaires, une migration forcée vers les villes et un chômage de masse récurrent. Un mécanisme analogue de création-destruction, aux effets dévastateurs, a été lancé à la fin du XXe siècle.

Après la paupérisation des premières décennies du XIXe siècle, il avait fallu des décennies de luttes violentes pour que l’Angleterre, puis les autres pays industrialisés, France, Allemagne, États-Unis, acceptent un compromis social : renoncement au travail le moins cher (limitation du travail des femmes, interdiction de celui des enfants), réglementation de l’embauche, réduction des horaires, droits syndicaux, assurances sociales, retraite, etc. Or, ce compromis avait une limite : si les protections acquises par les prolétaires secouraient le travailleur mis dans l’incapacité de travailler par la maternité, la maladie ou la vieillesse, elles ne lui garantissaient en cas de chômage massif et de longue durée qu’un revenu faible, voire dérisoire. Comme le déclarait en 1944 William Beveridge, pionnier du Welfare State en Angleterre : « Si le plein emploi n’est pas conquis ou conservé, aucune liberté ne sera sauve, car pour beaucoup elle n’aura pas de sens. »

La paupérisation contemporaine des travailleurs signifie-telle que le travail cesserait d’être central ?

La moitié de la population mondiale est devenue urbaine et, contrairement à l’exode rural d’antan qui transformait les paysans en ouvriers, très peu des ruraux déracinés désormais entassés dans les banlieues de Mumbai trouveront un emploi régulier. Cela n’empêche pas l’emprise du travail sur leur vie. L’obligation de se salarier pour vivre pèse sur celui qui n’a pas d’emploi comme sur celui qui a eu « la chance » d’être embauché. Les quartiers populaires de Dakar vivent chaque jour sous la contrainte de la dépense quotidienne : trouver le petit boulot qui apportera l’argent pour acheter à manger d’ici le soir. Une minorité de la population mondiale reçoit un salaire, et une minorité encore plus réduite bénéficie d’un contrat en bonne forme, avec salaire fixé – et dûment versé – et droits du travail relativement respectés : le salariat n’en domine pas moins.  Pour reprendre une formule situationniste, le travail est devenu plus visiblement ce qu’il était déjà essentiellement.

Étrangement, plus les spécialistes comptent de « révolutions industrielles » (ils en sont à la troisième, et certains en annoncent une quatrième), moins ils voient d’industrie, donc moins de travail. 4

Une étude étasunienne portant sur 702 métiers conclut que près de la moitié seront affectés par les effets du traitement automatique de l’information : la fabrication, le transport, bien sûr les tâches d’administration et de gestion, mais aussi l’enseignement, la médecine et le droit. Deux jours ont suffi à une machine pour analyser et trier 570 000 documents juridiques. E-learning et massive open online course permettent à un seul professeur d’enseigner à 100 000 personnes à la fois sur cinq continents. Tout ce qui est « routinisable » sera susceptible d’automatisation, jusqu’à un tiers des services, répète-t-on. 5 Plus prudents, d’autres experts évaluent à 10 % le nombre d’emplois menacés en France, tout en reconnaissant que la moitié des métiers en sortiront peu ou beaucoup transformés, celui de vendeur autant que ceux de mécanicien ou d’infirmier, et que le travail qualifié augmentera aux dépens du peu qualifié. 6

Cela ne signifie pas robotisation intégrale, mais forte baisse des emplois, sans qu’on puisse la chiffrer. Personne ne sait comment se fera en 2050 le transport maritime, ferroviaire ou routier du lieu de production jusqu’au supermarché.

On se gardera quand même du rêve (ou du cauchemar) d’un avenir où la machine rendrait l’être humain obsolète. Trier des dossiers est une chose, plaider dans un prétoire en est une autre. Les drones d’Amazon n’iront pas livrer partout. L’automatisation se heurte à des limites écologiques et financières. 7 Loin d’être léger et économe en énergie, le numérique absorbe 10 % de l’électricité mondiale. Tout considéré, un iPhone consomme autant de ressources qu’un frigo. Le robot n’est ni le diable ni un remède miracle, et un minimum de mémoire historique nous rappelle que la nouveauté surgit rarement là où on l’attend. Dans les années 1970, Philip K. Dick nous imaginait pilotant bientôt des voitures volantes individuelles, mais forcés d’atterrir pour trouver au sol une cabine téléphonique.

Il n’y a pas de déterminisme technique. Le calcul coût/bénéfice sera toujours social : le capitaliste n’automatise que si c’est rentable. Ce n’est pas la technologie qui détermine le niveau d’embauche, c’est l’impératif de productivité, et l’un des critères de rentabilité restera la capacité de maîtriser le travail et de briser ses résistances, voire ses révoltes. Le monde n’est pas régi par des machines, mais par des êtres humains divisés en classes, et un patron ne mécanise que s’il y gagne. Début XXe siècle, au Congo, mines et chemins de fer avaient recours à une « embauche massive de main d’œuvre africaine [pour] une raison simple : la sueur coûtait moins cher que l’essence ». 8  Mais une machine qui coûte plus cher aujourd’hui que la main d’œuvre équivalente, mais qui ne fait pas grève, se révèlera peut-être pour cette raison moins chère demain.

En réalité, ceux qui théorisent une fin du travail ne parlent pas de travail, mais d’emploi et de la mutation de ses formes. Dès ses origines, la société capitaliste, forcée par la concurrence à sans cesse renouveler ses conditions de production, a dû et su s’adapter à sa propre évolution, donc à faire évoluer son traitement du travail. Mais chaque étape a dépendu autant de la réaction du prolétaire à la technologie que de la technique elle-même. 9

Erreur n° 2 : « Le travail ouvrier est en voie de disparition »

On nous décrit un irréversible raz-de-marée dés-industrialisateur. Les usines, il n’y en aurait plus qu’en Asie, en Amérique latine, et maintenant en Afrique, par exemple en Ethiopie, « nouveau Pakistan », grâce à la délocalisation du textile chinois, l’ouvrier étant payé 50 $ mensuels à Addis-Abeba au lieu de 450 à Shanghai. Par contre, Amérique du Nord, Japon et Europe verraient le règne des friches industrielles. « Il suffit de regarder les chiffres ! ! » L’usine Peugeot de Sochaux, un temps la première de France par le nombre de salariés (40 000 en 1979), avec la plus forte concentration d’Ouvriers Professionnels, n’employait que 12 200 personnes en 2011. Aux Etats-Unis, 87 000 sidérurgistes produisaient en 2015 3 % d’acier de plus que près de 400 00 en 1980. 10 En France, selon l’INSEE, pour une population active passée de 21,5 à 26,3 millions entre 1970 et 2011, les salariés de « l’industrie » ont chuté de 5,6 à 3,9 millions, et ceux du « tertiaire » augmenté de 11,3 à 20,5 millions. Voilà en effet pour les chiffres, sachant la méfiance qui s’impose devant ces classifications. Par exemple, le manutentionnaire de Carrefour effectue des tâches manuelles qui sont celles d’un ouvrier mais se voit recensé dans le secteur tertiaire puisqu’employé dans le commerce. Sont généralement comptées dans « les services » des activités comme les transports, les télécommunications, l’énergie, le traitement de l’eau et des déchets, qui sont en fait proches de l’industrie. Si l’on ajoute ces secteurs à l’industrie manufacturière, entre 1975 et 2011, la part de la valeur ajoutée de cet ensemble dans le PIB français n’a guère varié, environ 30 % du total. 11

Au-delà des statistiques, le fait marquant, c’est la défaite de la classe ouvrière occidentale et japonaise, celle des pays industriels longtemps dominants. Europe, États-Unis et Japon ont quasiment démantelé les contre-pouvoirs que le travail  avait réussi à se donner dans l’automobile, les mines et la sidérurgie. La «  forteresse ouvrière » Renault-Billancourt a fermé en 1992. Un mouvement ouvrier n’est plus, avec sa relative autonomie par rapport au monde bourgeois, ses institutions spécifiques, une culture propre, une vie de quartier populaire, allant parfois jusqu’à constituer une contre-société. A deux pas de la Maison des Métallos, ouverte en 1937 dans le XIe arrondissement de Paris, c’était une conquête ouvrière que la fondation en 1947 par la CGT de l’« Hôpital des Métallurgistes » (son nom officiel jusqu’en 2006), et sa maternité pionnière de l’accouchement sans douleur. La Maison des Métallos est aujourd’hui un espace culturel, « le lien vers vos futurs événements », défilé, lancement de produit ou showcase, « à la croisée du quartier branché d’Oberkampf et de Belleville multiculturel », promet le site Internet du lieu. Le relatif succès du mouvement ouvrier a fait son déclin : protéger, défendre la classe du travail, c’était l’intégrer de plus en plus directement dans la société et lui faire perdre sa spécificité « ouvrière ».

Quoi qu’il en soit, les ouvriers auraient donc disparu, et si l’on en parle ce n’est plus que négativement : pour les plaindre quand une usine ferme, pour les accabler un soir d’élection en leur reprochant de voter FN.12 Or, pour revenir aux statistiques, dans les anciennes métropoles capitalistes, la désindustrialisation est largement un effet d’optique, dû aux cas de la France et de la Grande Bretagne, les deux pays européens à être allés le plus loin sur cette voie. Ce qui n’empêche pas l’Angleterre, septième puissance économique mondiale, de devoir encore plus d’un cinquième de son Produit National Brut à ses industries, dont l’automobile, qui emploie 150 000 personnes. 13 Elle fabrique aussi des éléments de haute technologie, par exemple l’aile de l’Airbus 360, et tient le deuxième rang mondial pour l’industrie aéronautique. Et l’énergie aussi est une industrie, pétrolière notamment, qui emploie 100 000 personnes en Ecosse.

Il n’y a pas deux capitalismes, l’ancien, « industriel », remplacé aujourd’hui par un second, financier, numérique ou virtuel.

On n’est pas passé d’une économie basée sur l’industrie lourde à une nouvelle fondée sur les services et la fabrication effectuée dans de petites unités « à taille humaine ».

Selon l’Organisation Internationale du Travail, en 2006, la population active mondiale comprenait 2,9 milliards de personnes (16 % de plus qu’en 1996), dont :

22 % dans l’industrie contre 21,5 % en 1996.

38 % dans l’agriculture contre 43 % en 1996.

40 % dans les services contre 35 % en 1996.

Cela ne ressemble guère à une « société post-industrielle ». Si entre 2000 et 2010 le nombre d’emplois manufacturiers dans les pays de l’OCDE a chu de 62 à 45 millions, en deux siècles, la proportion de la population mondiale employée dans ce secteur (5 %) est restée à peu près stable.

Sans oublier que le « secteur informel » échappe souvent aux statistiques, et qu’agriculture et tertiaire incluent beaucoup de travail qualifiable d’industriel.

L’organisation productive reposant sur une entreprise sans usines et des usines sans travailleurs relève de la science-fiction. Simplement, les filatures, les fabriques d’automobiles, les aciéries et les mines ne sont plus sous nos yeux. Autrefois, on voyait les usines géantes aux portes de Londres, Paris, Berlin, New York ou Turin, et les quartiers bourgeois se sentaient menacés par ce qu’on a appelé « la pince noire de l’industrie ». Fin XXe siècle, l’usine est devenue lointaine, outre-mer ou « invisible », pourtant elle existe, et les lieux de production ne correspondent pas à l’idée (ou l’idéal) du Small Is Beautiful.

L’industriel Walther Rathenau écrivait en 1909 que trois cents hommes dirigeaient l’économie européenne. Un siècle plus tard, dix armateurs contrôlent 60 % du transport maritime conteneurisé, et les AMAP ne font pas le poids face aux fermes à 850 000 poulets. Il y a toujours des usines géantes, tant s’impose une concentration accrue du capital, malgré la dispersion des « sites » et la sous-traitance.

Le capitalisme ne vit pas hors sol et ses structures n’ont rien de léger. Il construit de nouvelles usines, parfois au bord de friches industrielles, et une dématérialisation sans cesse grandissante, de la caisse de supermarché au guichet de banque en passant par le journal quotidien, exige un énorme appareil productif fait de centrales électriques, de mines, d’usines, de réseaux routiers, de ports et d’aéroports. Si à la façon de l’INSEE on définit les ouvriers comme les « travailleurs manuels d’exécution », 25 % des actifs français sont ouvriers, et non seulement l’industrie manufacturière, l’énergie, les transports, etc., en occupent beaucoup plus qu’on le dit, mais ces hommes et femmes ont une force de blocage – et potentiellement de bouleversement historique – aussi forte que ceux et celles d’autrefois. 14 C’est la soudeuse de Dacca et le camionneur sur l’autoroute A1 qui font tourner le monde, pas le geek d’Akihabara ou la consultante de la City. La bourgeoisie voudrait un travail mobile, malléable, fluide, aussi liquide que le semble l’argent : elle butte sur la matérialité du travail, c’est-à-dire sur le prolétaire.

Erreur n° 3 : « La « société salariale » est révolue »

Voisine des précédentes auxquelles elle emprunte beaucoup, cette troisième erreur a cependant sa spécificité : selon elle, certes, le capitalisme domine plus encore le monde qu’au temps de Marx ou Rosa Luxemburg, et il n’annule pas le travail, mais celui-ci s’exercerait de moins en moins dans le cadre du travail salarié. Nous vivrions sous un capitalisme omniprésent avec très peu de salariat.

Conséquence politique, si le salariat devenait caduc, la lutte pour son abolition le serait aussi, puisque le capitalisme, loin de le généraliser comme le croyait Marx, se chargerait lui-même de lui enlever sa réalité. La révolution prolétarienne étant périmée, l’émancipation de l’humanité passerait par le développement et l’extension de pratiques solidaires et coopératives que justement la faillite du salariat fait émerger un peu partout, à Detroit comme à Bogota, du potager communautaire au logiciel libre en passant par l’école autogérée.

Les tenants de cette thèse font valoir un certain nombre de faits : dans les pays et régions dites développées, la montée du chômage de masse, parfois quasi « héréditaire »; dans ces mêmes zones, la diffusion de l’individualisation et de l’auto-emploi et, malgré le déclin du Welfare State, la proportion croissante de personnes dépendant d’aides publiques ou d’œuvres caritatives; dans l’ex-tiers monde, des masses humaines dont les cultures vivrières ont été détruites, forcées de migrer vers des villes sans autre espoir qu’un emploi rare et de courte durée. Ces évolutions convergeraient vers une dissociation du revenu et du salariat. Une seule chose est pire qu’être exploité, écrit Michael Denning au début de La vie sans salaire, c’est de ne pas l’être. Si le capitalisme a longtemps coïncidé avec une salarisation de plus en plus étendue, il tendrait désormais vers un monde où une très faible proportion de l’humanité vivrait d’un salaire. 15

Il est vrai qu’une réalité dramatique pour le travail, mais aussi une contradiction pour le capital, c’est d’avancer aujourd’hui vers un point-limite où le salaire ne suffirait plus à reproduire la force de travail et avec elle l’ensemble de l’équilibre social. La même société qui repose sur le travail et soumet le temps hors-travail aux normes productives de l’entreprise, s’avère d’incapable de salarier plus qu’une minorité de la population mondiale. Qualifier les chômeurs d’armée de réserve industrielle signifiait qu’ils étaient en réserve avant une nouvelle embauche aux conditions relativement similaires à leur ancien emploi. Ce n’est plus le cas. Aussi le capitalisme organise-t-il des palliatifs. A la différence des secours et aides d’autrefois, le RMI (devenu RSA) français, imité dans divers pays, instaure un système permanent. Il ne complète pas le revenu en attendant un possible retour au travail : il assure un revenu quand travailler est de fait impossible. Comme par ailleurs le travail déborde l’espace-temps qui était traditionnellement le sien, et que parallèlement se développe l’auto-entreprenariat, l’addition de ces phénomènes entretient l’illusion qu’au XXIe siècle le travail ne prend plus la forme du salariat.

Mais qu’est-ce que le capitalisme ? l’achat par une entreprise de la force de travail de personnes forcées pour vivre de la lui vendre, et que l’entreprise emploie de façon la plus productive possible face à la concurrence d’autres entreprises. Là est la base du rapport capital/travail salarié, qui a pris et continue de prendre les formes historiques les plus diverses, l’embauche directe d’un salarié sous un contrat individuel garantissant sa paie n’en étant qu’une variante, la plus connue (et pas toujours majoritaire) des zones dites développées et riches. Au XIXe siècle, dans le tâcheronnage, pour une tâche spécifique, l’entreprise payait un ouvrier qualifié (après marchandage et enchères décroissantes, le patron choisissant le tâcheron le moins cher) qui embauchait lui-même une équipe de manœuvres qu’à son tour il payait le moins possible. Dans des mines d’étain de Cornouailles, c’était un chef de famille qui recevait une somme globale pour son travail ainsi que celui de sa femme et de ses enfants sur une veine particulière. Une sorte de sous-traitance s’exerçait ici, non entre deux entreprises, mais entre un patron et un travailleur (individu ou famille) chargé d’exécuter un travail, et tout autant soumis au patron que s’il en était directement salarié. Le salaire lui-même a été à la pièce, à la tâche, au rendement, au temps, et en ce dernier cas payé soit à la journée, à la semaine ou au mois (en 1969, seuls 10,6 % des ouvriers français étaient mensualisés 16 ).

Depuis deux siècles, sinon davantage, le renouvellement incessant des procédés techniques va de pair avec un bouleversement des modes de subordination et de rémunération des travailleurs.

Par exemple, si le télé-travail, signe supplémentaire de colonisation de nos vies par le travail, franchit les limites du lieu et des horaires de l’entreprise, il ne cesse pas pour autant d’être du travail… salarié, et d’ailleurs n’est pas près de se généraliser : l’atelier ou le bureau demeure le meilleur lieu où contrôler l’immense majorité des salariés et mesurer leur rendement, surveillance encore aggravée par l’informatique. Le cadre (mot largement disparu du vocabulaire, sans doute parce que trop « hiérarchique ») qui traite des dossiers dans le TGV ou le soir dans son salon le fait généralement pour un patron. A moins de baptiser consultant tout donneur de conseils, cette profession indépendante très à la mode ne rassemblerait tout compte fait qu’un million de personnes dans le monde. 17

Laissons le « créatif » qui invente un slogan publicitaire sous sa douche à 7 h et le vend à une entreprise à midi lors d’un déjeuner : son cas est ultra-minoritaire.

On voit aussi mal en quoi l’économie dite sociale et solidaire témoignerait d’une sortie de la société salariale, puisque son personnel (évalué à 1,8 million en France et 11 millions en Europe) se compose de salariés, et que les bénévoles n’apportent leur contribution gratuite que grâce à l’activité le plus souvent salariée qu’ils exercent ailleurs.

Quant aux auto-entrepreneurs, on en compte un million en France, et un quart de la population active étasunienne (plus d’un tiers des personnes nées entre 1980 et 2000) serait self-employed, avec 28 millions de small businesses, dont 20 millions n’emploient que l’auto-entrepreneur lui-même, le plus souvent à son domicile. Déjà presque tous blogeurs, tous troqueurs et acheteurs/vendeurs au Bon Coin, nous serions bientôt tous à la fois salarié et patron. Pourtant, pour la plupart, l’activité « en freelance » complète un autre job, et s’exerce presque toujours à temps très partiel.

Surtout, ces travailleurs prétendus indépendants le sont devenus sous la contrainte, forcés d’adopter un statut de « prestataire de services » qui permet à une entreprise d’externaliser le salariat. En France, seulement 60 % d’entre eux ont un chiffre d’affaires positif, c’est-à-dire « gagnent leur vie », dans des secteurs allant des médias et l’informatique à la restauration et au transport routier, tandis que les autres vivotent avec un revenu inférieur au SMIG. Pendant ce temps, l’entreprise au sens classique, grande, PME ou TPE, mène ses affaires. Uber réinvente le travail à la tâche : sans être juridiquement salarié, l’employé est soumis au patron d’une entreprise, et entre dans le rapport capital/salariat. Si changement il y a, c’est la tendance à l’effacement de la différence entre sous-prolétaire et prolétaire, entre « galère » et emploi relativement garanti. Même là où des conditions particulières avaient permis au travail de se protéger, à EDF par exemple, le capital réagit en multipliant les personnels hors statut et en recourant toujours plus à la sous-traitance (dont les salariés assurent 80 % des travaux en centrale nucléaire, notoirement dangereux).

C’est l’échange marchand entre du travail et une entreprise qui fait la spécificité de l’exploitation capitaliste, différente par exemple du fermage ou du métayage. De nos jours, le paysan forcé de vendre ses fraises au bas prix imposé par Carrefour est lui aussi sous la coupe du capital, mais sa dépendance passe par le produit de son travail : le chauffeur ubérisé est soumis à l’entreprise par son travail, et payé comme un salarié à la tâche.

Et c’est justement parce que nous vivons dans une société du travail et non du revenu que la somme accordée au bénéficiaire du RSA se doit de rester faible et très inférieure au salaire minimum. 18

Erreur n° 4 : « Le travail va éclater de l’intérieur » 

Aucune théorie sociale sérieuse ne nie le fossé entre détenteurs des moyens de production et ceux qui en sont dépossédés. Cette contradiction, le réformisme d’antan voulait la résoudre en associant le travail au capital : par des représentants du travail élus au parlement et présents au gouvernement (solution social-démocrate) ou par un capitalisme d’État (solution léniniste). Mais une troisième voie, inapplicable et très peu tentée en pratique, proposait de réaliser par en bas une « vraie » démocratie économique. Début XXe siècle, en Angleterre, un socialisme des guildes prônait une économie industrielle sous contrôle des travailleurs, et un État réduit à une structure fédérale émanant des guildes ouvrières, des associations de consommateurs et des collectivités locales.

Longtemps passé de mode, ce socialisme renaît sous une autre forme avec l’idée d’un capitalisme évoluant de lui-même de l’intérieur : lecture négriste des Grundrisse, « communs », éco-socialisme, économie collaborative… toutes ces théories partagent la vision d’une activité aujourd’hui encore capitaliste mais qui échapperait de plus en plus à la logique du capital, et d’un salariat en voie de caducité qui n’aurait qu’à faire exploser le travail (quoique imploser serait plus exact). Parallèlement, patrons individuels et dynasties bourgeoises ayant disparu (ce qui est faux), remplacés par des fonds de pension gérant l’épargne de millions de retraités, il suffirait d’une vaste mobilisation populaire pour transformer ces organismes en propriété collective investissant au service de tous.

En résumé, cette mutation du travail aujourd’hui génératrice de misère, il nous appartiendrait de faire en sorte qu’elle soit heureuse.

L’enveloppe qu’est le travail craquerait sous l’effet non pas de l’action des travailleurs, mais de la technique moderne qui entraînerait une tout autre façon de produire et de vivre, résumable en un mot : une e-autonomie, caractéristique de « l’économie de la connaissance » qui serait désormais la nôtre. Mais de quoi parle-t-on ? Et de qui ? La graphiste qui passe l’après-midi à détourer des photos afin d’aboutir à des publicités de biftecks pour Auchan n’a guère d’autonomie, et l’employé chargé de corriger des anomalies sur des numéros de Sécurité Sociale, qui saisit un numéro sur un écran, le grise puis le copie-colle 6 heures par jour, est loin d’un « travailleur de la connaissance » ou d’un « manipulateur de symboles ». 19

Paradoxalement, la fausseté de la thèse fait la force d’un programme qui présente l’avantage d’esquiver l’importun rapport de classe. Et d’oublier que le capitalisme est fondé sur la séparation bourgeois/prolétaire : il l’aménage, l’adoucit, la durcit, la contourne (les bourgeois ont changé depuis 1848, les prolétaires aussi), mais il ne peut la dépasser ou l’abolir.

L’attrait de cette thèse est de remplacer la contradiction capital/travail salarié par celle opposant au travail capitaliste contraint un autre travail aujourd’hui encore capitaliste mais supposé libérateur (celui autour des logiciels d’open source, par exemple), en délivrant le second du carcan du premier. Comme si se développait déjà au sein du capitalisme une activité non-capitaliste, voire anti-capitaliste, assez dynamique pour s’étendre et changer la société sans rupture révolutionnaire. Il existerait un communisme souterrain que nous ferions monter à la surface, tel que l’expose David Graeber, un communisme élémentaire, une sociabilité humaine fondamentale, présente en creux dans toutes les sociétés, et qui ne demanderait qu’à émerger, grâce à une multitude de pratiques solidaires de base : coopératives, boulangeries collectives, écoles et dispensaires autogérées, potagers communaux, etc., auto-activité plus forte que le capitalisme qui n’en serait que l’enveloppe. 20

On peut avoir envie d’y croire, comme d’imaginer que le Trèfle et la Pèche, respectivement monnaies locales de Périgueux et de Montreuil, associées à des milliers d’autres, auront un jour raison de la suprématie du dollar et du yuan.

Si une perspective si peu crédible séduit, et imprègne même quelques esprits radicaux, c’est qu’en l’absence actuelle de perspective révolutionnaire crédible, ces solutions donnent l’apparence d’une réalisation immédiate possible: réappropriation de la créativité, récupération du temps volé, espaces d’expérimentation à développer, tout un monde parallèle rival de la société dominante dont il est tentant de croire qu’il finirait par la remplacer grâce à une dynamique supérieure.

Une théorie subversive a pour caractéristique, écrivait Debord, d’être « parfaitement inadmissible » par son ambition de « déclarer mauvais […] le centre même du monde existant, en en ayant découvert la nature exacte. » 21

Au contraire, la critique partielle du travail obscurcit « le centre même du monde existant ». L’idée, exposée notamment par Krisis dans son Manifeste contre le travail en 1999, d’un travail devenu inessentiel, et d’un capitalisme ayant déjà entamé son propre dépassement qu’il ne s’agirait que d’achever, cette idée séduit par sa promesse de changement révolutionnaire sans révolution, et c’est ce qui la rend parfaitement admissible.

Le Manifeste contre le travail proposait comme objectif de « créer des têtes de pont » aboutissant à une « contre-société » afin d’« organiser le lien social lui-même » au sein de la société existante. 22 Curieusement, Krisis célébrait la mort du « vieux » mouvement ouvrier mais reprenait sa perspective d’ouvrir des brèches dans la forteresse patronale, puis de les consolider et de les élargir jusqu’à ce qu’éclate la domination bourgeoise. Sauf qu’aujourd’hui cette « contre-société » ne serait plus à construire dans l’entreprise, puisque l’ensemble de la société fonctionnerait comme « usine sociale ».

Il est peu étonnant que médias et universités aient fait le meilleur accueil à une critique qui s’en prend au travail mais néglige la propriété privée dans ce qu’elle a de structurant : la séparation entre ceux qui maîtrisent les moyens de production et les « sans réserves ». Car il est permis – voire encouragé – de tout critiquer, sauf le rapport travail salarié/capital, prolétaire/bourgeois.

Bourgeois… mot désuet. Alors que la bourgeoisie d’antan s’employait à se faire passer pour indispensable, celle de notre époque réussit presque à faire croire qu’elle n’existe pas, tant elle serait diluée, ayant muté en une oligarchie financière mondiale hors sol, ne résidant plus dans ses châteaux, toujours en vol vers une réunion ou un lieu de vacances. Rien n’a effacé pourtant la différence, et l’opposition, entre le groupe de ceux qui n’ont pour subsister que leur travail, et le groupe de ceux qui peuvent ou non acheter ce travail.

La contradiction fondamentale du capitalisme, c’est l’opposition prolétaires/bourgeois, non une « crise du travail » où le travail entrerait en contradiction avec lui-même ou avec sa base technique.

Erreur n° 5 : « Travailler tous pour travailler (beaucoup) moins »

Lorsqu’aux États-Unis après 1929 des usines pratiquaient la semaine de 30 heures (avec baisse des salaires correspondante), il ne s’agissait que d’un remède provisoire en attendant la fin de la crise. Les plans actuels de partage du travail visent un tout autre but : tirer la conclusion des évolutions technologiques et des gains de productivité, accentuer la tendance historique à la baisse des horaires effectués. Une semaine de 32 heures, c’est ce que proposent la CGT ou un parti réformateur comme Nouvelle Donne, mesure parfois associée à l’instauration d’un revenu universel de montant variable mais presque toujours inférieur à un mois de salaire minimum légal. 23

A supposer que de tels projets entrent un jour en pratique, ils laisseraient le travail salarié au cœur de la société. En moins oppressant, dira-ton. Pas sûr. La journée de travail, parfois de 12, voire 16 heures au XIXe siècle, souvent sur 6 jours, n’a progressivement diminué qu’au prix d’un travail densifié et intensifié.

En réalité, l’ambition d’un tel programme est qualitative : repenser la société sans la pression du travail, en reconnaissant le travail « gratuit » apporté quotidiennement par chacun de nous à la collectivité. Louable intention, mais dans ce monde, seul est vraiment considéré comme travail ce qui valorise un capital. Le reste vient après, en plus. Si « je travaille dans le jardin », c’est parce que mon travail salarié m’a permis d’acheter (ou louer) ce jardin et de me payer des outils. Le bénévolat dépend de l’argent ailleurs gagné par les bénévoles. Le monde associatif n’existerait pas sans le monde des entreprises.

Travailler tous pour travailler (beaucoup) moins, c’est déjà ce qu’envisageait Lafargue, mais, lui, de façon radicale, avec renversement de la bourgeoisie. Partant du principe que toute société doit produire, Le Droit à la paresse concluait qu’il était nécessaire et possible de répartir équitablement la charge de travail. Au lieu que l’un se tue à la tâche, que l’autre soit chômeur et le troisième oisif, travaillons tous 3 heures par jour comme le permet le machinisme. Coïncidence, le militant socialiste revendiquait en 1880 le même horaire quotidien que l’économiste bourgeois Keynes prévoyait en 1931 pour l’an 2000. 24

Deux siècles de domination capitaliste ont apporté assez de surprises pour nous préparer à de possibles nouveautés. La tendance séculaire à la diminution du temps de travail est indéniable, comme en parallèle la lutte acharnée des prolétaires pour la réduction de la journée de travail, lutte antérieure même à la Révolution industrielle fin XVIIIe siècle (Marx y consacre le chapitre X du Livre I du Capital). Mais cette réduction n’est ni linéaire, ni obligatoirement émancipatrice : en France, malgré les jours « libérés » par la RTT, peu de salariés ont vécu le passage aux 35 heures comme une grande conquête sociale, et beaucoup de patrons ont obtenu du personnel d’accomplir en 35 heures ce qu’il faisait en 39 ou 40. Qu’en serait-il avec 32 heures sur 4 jours… ?

Erreur n° 6 : « La raréfaction de l’emploi entraîne la critique du travail »

Anticipant en 1963 sur l’avènement de l’automation et de la cybernétique, James Boggs, ouvrier chez Chrysler et militant d’extrême-gauche, écrivait : « Il est clair que l’armée grandissante des chômeurs permanents signifie la crise ultime de la bourgeoisie américaine. […] L’automation remplace les hommes. Il n’y a là bien sûr rien de nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que maintenant […] les hommes remplacés n’ont nulle part où aller. […] savoir quoi faire de ces hommes en surnombre rendus superflus par l’automation devient chaque jour une question plus critique.» 25

L’expérience historique a démenti cette prévision d’une «  crise ultime » : les masses de sans-travail mis en marge de la société n’ont pas formé la force révolutionnaire espérée par James Boggs, qui d’ailleurs n’excluait pas la possibilité d’un affrontement entre chômeurs et prolétaires avec emploi, ni d’une concurrence exacerbée pour des embauches de plus en plus rares.

Moins de dix ans après le livre de James Boggs, Simon Rubak affirmait : « La classe ouvrière est en expansion permanente », essor dont il attendait une intensification des luttes de classes favorable au prolétariat. 26

En sens inverse, quelques décennies plus tard, Michael Denning 27 n’est pas le seul à théoriser les populations en surplus, c’est-à-dire non plus les salariés mais les non-salariables, comme le sujet révolutionnaire de notre temps.

Alors, être « dans la production» ou ne pas y être ? Etre exploité ou ne même pas pouvoir l’être ?…

Faux débat.

Comme il peut, le prolétaire avec emploi réagit à l’exploitation, revendique, s’organise, lutte, mais il y a une différence entre résister au capital et le renverser : l’un ne conduit pas automatiquement à l’autre.

D’autre part, pas plus que la paupérisation généralisée, le chômage de masse ni la misère de plusieurs milliards d’êtres humains ne suffiront pas à produire la critique du travail.

S’il existe une « classe ouvrière mondiale » en formation ou déjà agissante 28 , nous serions naïfs de reporter le problème de Billancourt vers Chengdu, comme si les embauches massives là-bas compensaient les fermetures d’usines ici, comme si les OS de Foxconn allaient forcément accomplir au XXIe siècle ce que les métallos de Siemens n’ont pas fait cent ans plus tôt. La révolution n’est pas d’abord affaire de nombre, mais de capacité (et de volonté) du travail (ceux avec emploi comme ceux qui n’en ont pas) de se critiquer comme travail: elle est à la fois le prolongement de la lutte du travail contre le capital, et une rupture avec cet affrontement. L’abolition des classes passera par le terrain de la société de classes, et le dépassera. La contradiction est là. On n’y échappe pas.

Pour cette raison, il est également illusoire d’attendre maintenant un refus ou une désaffection généralisée du travail. Dans l’édition Spartacus de 1990 du Droit à la paresse, la couverture montrait des ouvriers sortant en courant de l’usine comme pour échapper à leur condition. Mais une fuite du travail socialement significative, à large échelle, ne pourrait advenir que dans une période « pré-revolutionnaire », et serait d’ailleurs un signe annonciateur très positif d’un ébranlement historique.

Erreur n°7 : « Le travail associé abolira le travail »

On peut supposer que nombre de lecteurs de ce texte partageront au moins une partie des positions que nous venons d’exposer. Notre dernier paragraphe soulèvera plus d’objections, car il va à contre-sens d’une opinion largement admise dans le milieu radical, ce qui n’est pas vraiment le cas des six « erreurs » précédentes.

Nous voulons parler de l’idée selon laquelle dépasser le travail (le travail salarié et le capital) serait mettre en œuvre une production associée communautaire. La révolution communiste devrait faire en sorte que la production serve les besoins humains, qu’elle soit décidée et menée en commun et – point essentiel – qu’elle calcule au plus juste le temps consacré à produire ce dont nous avons besoin, pour en réduire la durée au minimum possible, afin de dégager le maximum de temps libre.

Revenons au Droit à la paresse. Si un pamphlet rédigé en 1880 garde sa popularité plus d’un siècle après sa rédaction, s’il continue à trouver des lecteurs et des éditeurs aussi bien anarchistes que socio-démocrates, ex-staliniens ou communistes libertaires, c’est qu’il répond à une aspiration répandue chez des millions de prolétaires : produire en abondance par beaucoup moins de travail, grâce au machinisme (en 1950 grâce à l’automation, aujourd’hui à l’économie numérique) qui permettrait de réconcilier enfin liberté et nécessité.

Assoiffée de profit, la bourgeoisie privilégie le travail sur le temps libre. Libérés de la domination bourgeoise, les producteurs associés inverseraient la priorité.

« […] le Droit à la paresse n’est pas contre le travail, mais pour un bon équilibre entre travail et loisirs […] Lafargue n’est pas contre le travail, mais contre l’excès de travail. » 29

Au cœur de ce programme, il y a l’idée que le travail devrait et pourrait cesser d’être synonyme de coercition, de normes imposées d’en haut et de violence ouverte ou latente. Car telle est bien la vision du travail à la base de la plupart des pamphlets, tracts et affiches anti-travail jusqu’à ce jour, y compris les plus radicaux qui veulent rien moins que l’abolir, comme le classique Travailler, moi ? Jamais ! de Bob Black.30 Par conséquent, si travail signifie contrainte, nous nous en débarrasserons en créant une société de l’autonomie généralisée, individuelle et collective, où nous produirons sans patron, en organisant nous-mêmes l’activité productive.

Or, que le travail soit le contraire de la liberté, c’est certain. Pour autant, s’il implique effectivement soumission et servitude, il est aussi beaucoup plus, et cette définition du travail est tellement partielle qu’elle en devient fausse.

Le travail animé par un collectif de producteurs associés reste du travail, tant que l’activité ainsi autogérée demeure séparée de l’ensemble de la vie. Pour que cesse cette séparation, il faut s’engager vers des pratiques productives qui ne sont pas seulement productives, et qui rompent avec la comptabilité en temps, fondement de l’échange marchand et de l’argent. 31

La révolution ne s’empare de l’appareil productif (au sens large, incluant entre autres par exemple le système éducatif) que pour mettre fin à un mode de vie dominé par la production – c’est-à-dire par la productivité et la standardisation – en créant des activités non exclusivement productives. 32

Si ce point est le dernier traité dans ce texte, c’est qu’il a à voir avec ce que sera une révolution, avec ce que nous pourrons y faire : c’est donc le plus crucial.

G.D., 2017

(ce texte a pour origine la postface « Sous le travail l’activité », article du n° 4 de La Banquise en 1986, réédité par les éditions Asymétrie en 2016. Cette postface a été transformée et élargie pour englober les 7 « erreurs » ici analysées.)

NOTES :

1 Gilles Dauvé, De la Crise à la communisation, Entremonde, 2017, chap. 3, « Se défaire du travail ».

2 Nous ne reviendrons pas ici sur la mondialisation. La crise de 2008 a révélé la fragilité de ce que les bourgeois s’obstinent à présenter comme l’aube d’une ère nouvelle. Sur ce sujet :
Demain, orage. Essai sur une crise qui vient (2007),
Zone de tempête (sur la crise advenue) (2009),
Et De la Crise à la communisation (cf. note précédente), chap. 4 : « Crise de civilisation ».

3 Bruno Lautier, L’Économie informelle dans le tiers-monde, Repères, 2004.

Bruno Astarian, Les Bidonvilles forment-ils une planète à part ?, 2010.

4 Jeremy Rifkin, La Fin du travail, et Dominique Méda, Le travail. Une valeur en voie de disparition, parus l’un et l’autre en 1995. Également significative, l’évolution d’Alain Touraine, d’abord sociologue de l’usine, auteur de L’évolution du travail ouvrier aux usines Renault (1955), ensuite théoricien des « nouveaux mouvements sociaux » présentés comme typiques d’un nouveau capitalisme (cf. La société post-industrielle : naissance d’une société, 1969).

5 Carl Benedikt Frey, Michael A. Osborne, The Future of Employment : How Susceptible are Jobs to Computerization,2013.

7 Blog de Jean Gadrey sur alternatives-economiques.fr, 2015.

8 David van Reybrouck, Congo. Une histoire, Actes Sud, 2012.

9 Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Gallimard. Paru en 1995, la même année que les ouvrages de Rifkin et Méda (indiqués à la note 4), il est beaucoup plus pertinent.

11 Pierre Veltz, La Société hyperindustrielle. Le Nouveau capitalisme productif, Seuil, 2017.

12 Une idée courante veut que le vote ouvrier en faveur du PC se soit reporté vers le FN. C’est l’image récurrente de l’ouvrier inculte, borné et sans cervelle, avant-hier adorateur de l’URSS, hier « intégré » par la société de consommation, aujourd’hui xénophobe. En fait, à en croire les sondages, le « premier parti ouvrier de France » est depuis longtemps celui de l’abstention, et sur l’ensemble des ouvriers en France, un sur sept vote FN. On est loin de l’adhésion massive serinée par les médias.

13 21,8 % du PNB britannique étaient dus à l’industrie en 2012, pourcentage à comparer à celui des États-Unis : 22,1 % ; de la Chine : 46,9 % ; du Japon : 24,9 % ; de l’Inde : 26,3 % ; de l’Allemagne : 27,8 % ; de la Russie : 36,8 % ; et de la France : 18,5 %. http://www.therichest.com/rich-list/world/worlds-largest-economies/
Sur les pertes et créations d’emplois industriels aux États-Unis : https://fas.org/sgp/crs/misc/R41898.pdf

14 G.D. « Working Class Zero ? Sur la prétendue disparition des ouvriers américains », 2016.

15 Michael Denning, « Wageless Life », New Left Review, n° 66, November-December 2010. « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout », écrivait déjà en 1962 Joan Robinson pour en tirer d’autres conclusions – keynésiennes. L’article de Michael Denning expose ce qui sert de fondement aux diverses théories présentant les deux ou trois milliards de population « surnuméraires » ou « en surplus » comme l’agent du changement social à notre époque.

18 Montant du RSA en 2016 : à partir de 524 € pour une personne seule, 673 € s’il s’agit d’un parent isolé, comparé à un Smig de 1 150 € net.

19 Dans L’Économie mondialisée (1991), Robert Reich – plus tard ministre de l’Emploi sous Clinton – employait la formule plus neutre de symbol analysts, et faisait preuve d’une certaine lucidité, prévoyant que les heureux « manipulateurs de symboles » resteraient une minorité à côté des masses de « travailleurs routiniers ».
Quant à l’avènement d’une « société de l’immatériel », il est bon de savoir que chaque année, l’économie mondiale utilise autant d’acier que durant la première décennie après 1945.
Vaclav Smil, Making the Material World: Materials & Dematerialisation, 2014. Pour un condensé de ce livre : http://itemsweb.esade.edu/research/esadegeo/41MakingtheModernWorld_EN.pdf

20 Le baseline communism de Graeber est une des meilleures expressions de la théorie (parfois mise en pratique) des « communs ». Pierre Dardot et Christian Laval en font une bonne synthèse (favorable) dans un livre dont le titre donne le programme : Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014.

21 Préface à la 4e édition italienne de La Société du Spectacle, 1979.

22 Manifeste contre le travail.
Pour une critique rapide des thèses fondées sur le concept de « forme valeur » : La boulangère et le théoricien. Pour une analyse détaillée de Marx et des théories autour de la valeur, Bruno Astarian, http://www.hicsalta-communisation.com/category/valeur, et L’Abolition de la valeur, Entremonde, à paraître.

23 Pierre Larrouturou, Dominique Méda, Einstein avait raison. Il faut réduire le temps de travail, Éditions Ouvrières/Éditions de l’Atelier, 2016.

25 James Boggs, « The American Revolution : Pages from a Negro Worker’s Notebook », Monthly Review Press, 1963.
Ouvrier chez Chrysler pendant plus de 25 ans, James Boggs (1919-93) a fait partie dans les années cinquante avec C.L.R. James du Correspondence Publishing Committee, un temps sur des positions voisines de Socialisme ou Barbarie, avant de militer avec l’aile radicale du mouvement pour les droits civiques.

26 Titre de son livre aux éditions Spartacus, 1972.

27 Sur Denning, voir note 15.

28 Wildcat, La Classe ouvrière mondiale, 2015 : http://wildcat-www.de/fr/fr_w98_wak.pdf

30 Travailler ? Moi, jamais !, 1985. Les tenants de la thèse assimilant le travail à une contrainte semblent douter de leur propre définition, puisque pour eux, même libérée du patron et du profit, l’activité productive devrait être toujours réduite à un minimum : c’est donc qu’elle est et restera une servitude dont l’humanité ne pourra jamais totalement se débarrasser. La différence étant que le capitalisme nous l’impose jusqu’à l’absurde, alors que les « communistes » d’un monde futur feraient tout ce qui est possible pour qu’elle n’occupe qu’une partie de plus en plus minime dans leur vie.

31 L’illusion d’un travail autogéré va d’ailleurs de pair avec celle de l’argent pouvant perdre sa réalité aliénante pour devenir un bien commun maîtrisé collectivement. L’idée que le travail cesserait d’être oppressif s’il était organisé en commun est aussi fausse que celle de croire que la monnaie changerait de nature en passant sous notre contrôle à tous, réduite ainsi à un simple instrument de mesure dont nous nous servirions comme on le fait aujourd’hui des kilogrammes ou des octets.

32 On ne développera pas ici des thèmes traités dans notre De la Crise à la communisation, chap. 5, « L’Insurrection créatrice », Entremonde, 2017. Et dans Bruno Astarian, Activité de crise et communisation, 2010.
L’idée que le communisme n’est pas institution, mais activité, a d’abord été exposée dans Un monde sans argent (OJTR, 1975-76), texte trop peu connu.

Convois solidaires avec les luttes en Grèce

Nous relayons cet appel en faveur de convois solidaires avec les luttes et résistances sociales en Grèce. Tous les détails pour soutenir ces projets interntionalistes dans le texte. Infos trouvées sur le blog du documentariste anar Yannis Youlountas (http://blogyy.net/).

 

Appel urgent pour les prochains convois

solidaires en Grèce (28 août et 14

novembre)

 

Après l’échec de l’expédition haineuse des fascistes en Méditerranée, c’est le moment pour nous de repartir également en expédition, non pas sur mer mais sur terre (26 fourgons la dernière fois) et de façon diamétralement opposée : non pour harceler, mais pour épauler. Direction : l’extraordinaire mouvement social grec qui résiste et organise, dans l’autogestion, l’aide aux plus précaires, sans distinction de nationalité, qu’ils soient Grecs ou migrants.

Depuis début juillet, nos préparatifs ont été ralentis par la mobilisation de plusieurs de nos membres dans la lutte contre le C-Star (et prise en charge par Anepos des 5 demandeurs d’asile Tamouls qui ont dévoilé les agissements des responsables du navire). A l’heure de reprendre nos activités, le point que nous venons de faire sur la situation s’avère dramatique.

En résumé : il y a urgence, à tous les niveaux (lait infantile, soins, hygiène et nourriture principalement) et les caisses des principaux lieux sont vides. De notre côté, collectes de fournitures et soutiens financiers sont très maigres cette fois, à la différence des convois précédents, alors que les besoins sont plus importants.

Prochains départs : 28 août et 14 novembre, depuis le sud de la France (arrivées trois jours plus tard).

Nous n’attendons rien des puissants. Nous ne comptons que sur nous-mêmes — et sur vous si vous vous sentez concerné-e-s — pour prendre nos vies en mains avec nos camarades, par-delà les frontières.

Η αλληλεγγύη είναι το όπλο μας!
La solidarité est notre arme !

 

 

Bilan du convoi solidaire en Grèce de

mars-avril 2017 : plus de 100 000 euros

apportés !

Avec les camarades du dernier convoi, durant nos retrouvailles récemment, nous avons tenté une petite évaluation chiffrée du total transporté (uniquement pour le convoi solidaire de mars-avril, avec 26 fourgons et 62 convoyeurs). Voici ce bilan :

2 tonnes de lait infantile en poudre —> valeur 19 000 €
18 000 couches —> 4 000 €
Soin et nourriture bébé —> 9 000 €
Produits ménagers et d’hygiène —-> 5 000 €
Fournitures et matériels médicaux —> 25 000 €
Alimentation —> 12 000 €
Electroménager —> 4 000 €
Jouets et livres —> 3 000 €
Fournitures scolaires —> 2 000 €
Divers —> 1 000 €
TOTAL MATÉRIEL : valeur 85 000 €

TOTAL ARGENT apporté par les convoyeurs* : 19 280 €

TOTAL CONVOI MARS-AVRIL : environ 104 280 €

Ceci est, bien sûr, le record absolu en la matière ! A titre de comparaison, en janvier, nous n’avions apporté que 4 170 € en argent et environ quatre fois moins de matériel (avec 7 véhicules dont 3 pour Athènes), soit un total d’un valeur de 25 000 € environ, ce qui était déjà énorme.

Le convoi de mars-avril a plus que quadruplé notre force d’action et l’arrivée bruyante des 26 fourgons dans Exarcheia le 28 mars vers 17 heures, avec des fumigènes, des klaxons, des chansons, des sourires et des drapeaux (noirs, rouges, rouges et noirs, ZAD, Attac, etc.) marque encore la mémoire du quartier et des visiteurs.

Le plus important d’après nous ? C’est surtout qu’absolument tout ce qui vous a été demandé a réussi à être transmis, sans intermédiaire et sans aucun frais (ni salaire, ni coût du transport puisque chaque fourgon était autofinancé), directement au mouvement social qui résiste en Grèce et organise l’entraide dans l’autogestion. Un défi pas si facile qu’il n’y parait.

Merci encore et bravo à tou-te-s.

Réponse de notre collectif aux sollicitations des

autorités françaises en Grèce et des médias

mainstream :

CE QUE NOUS FAISONS, NOUS LE FAISONS

CONTRE VOUS

Nous avons bien reçu vos invitations à collaborer autour de notre prochain convoi solidaire.

Notre initiative vous intéresse parce qu’elle commence à prendre un peu d’ampleur, cette fois au départ de quatre pays d’Europe occidentale et à destination de la Grèce, portée par plusieurs milliers de personnes d’un bout à l’autre du continent, c’est-à-dire bien plus que nos 23 fourgons et 57 membres du convoi, et tout cela sans votre aide, qu’elle soit institutionnelle ou médiatique.

Vous qui représentez les intérêts de l’État et des firmes françaises en Grèce, vous tentez de vous rapprocher de nos actions, non pas pour nous aider, mais, au contraire, pour en neutraliser la subversion, en brouiller la signification et en effacer l’appel à résister.

Vous qui passez votre temps à désinformer dans vos colonnes et dans vos reportages, qui nous trainez dans la boue à longueur d’années, qui mentez, occultez et déformez outrageusement la réalité, vous aimeriez, une fois n’est pas coutume, nous mélanger à vos salades pour essayer de paraitre magnanimes, exhaustifs et exemplaires.

Vous êtes risibles. Du haut de votre piédestal que nous sommes décidés à démolir, vous avez cru pouvoir nous récupérer. C’était fort mal nous connaitre.

Nous ne cèderons ni à la tentation de la reconnaissance par le pouvoir, ni au narcissisme de la notoriété médiatique.

Nous n’avons pas d’autre ambition que de susciter la réflexion et l’action parmi celles et ceux qui veulent mettre fin à votre règne mortifère.

Puissants, ôtez-vous de notre soleil. Nous n’avons pas besoin de vous. Et pour cause : ce que nous faisons, nous le faisons contre vous.

Collectif artistique et solidaire Anepos, 12 mars 2017

 

Convois solidaires : quelques mots sur la

répartition de l’argent

Suite à mon article sur la dernière action coup de poing du groupe Rouvikonas à la mairie de Zografou, l’un d’entre vous m’a interrogé sur l’ampleur de notre soutien financier à ce groupe et sur le mode de ventilation de nos moyens.

QUELQUES MOTS SUR LA RÉPARTITION DE L’ARGENT

D’habitude, nous ne rentrons pas publiquement dans les détails chiffrés, et ce, à la demande des collectifs sur place, en lutte contre le pouvoir qui les surveillent et les répriment. Mais bon, je vais tout de même répondre quatre choses qui nous semblent importantes, à savoir :

1- La répartition des dons entre les destinataires est toujours décidée avec l’ensemble des convoyeurs, en assemblée durant le voyage aller (le plus souvent sur le ferry), après une longue discussion qui permet de faire un point complet sur les différentes situations, tout cela sur une base de propositions prévisionnelles et en tenant compte des répartitions précédentes (tous les convoyeurs savent évidemment ces montants puisqu’ils les ont eux-mêmes décidé au consensus, mais ils ont fait le choix de ne pas communiquer les détails pour les raisons évoquées plus haut).

2- Ensuite, les sommes d’argent décidées sont toujours remises en public, par l’un des membres du convoi mandaté par l’ensemble du groupe (on essaie de faire participer tout le monde ou presque), en présence d’autres convoyeurs et, le plus souvent, pendant la réunion du collectif aidé (pour le maximum de transparence, par contre on ne fait pas de photo de la remise), ce qui permet également de faire ensemble un nouveau point sur la situation avec les destinataires.

3- A titre d’exemple, dans le cas de Rouvikonas, les montants versés ont été de 250 euros en janvier (remis par une délégation de deux convoyeurs) et de 1500 euros en avril (remis par une délégation de quatre convoyeurs). Je ne donnerai pas plus de détails, de part notre engagement. Mais c’est pour vous donner un ordre d’idée.

4- Pour conclure, nous n’aidons pas seulement (grâce à vous et à nos films solidaires) des squats de réfugiés/migrants (45% de nos moyens), des dispensaires médicaux autogérés, des cuisines sociales gratuites et, plus modestement, des mouvements pédagogiques anti-autoritaires ou encore des automédias qui font de la contre-information gratuite. Nous aidons aussi de toutes nos forces plusieurs collectifs de résistance, notamment pour les aider à payer leurs amendes et leurs frais de justice. Il nous arrive aussi, depuis des années, de participer au paiement des cautions pour sauver de la prison des camarades (parmi les nouveaux cas, un militant reconnu et personnage majeur de nos films est sur le point d’échapper à la prison grâce à ça, à l’initiative des membres du convoi de mars-avril).

Voilà. C’est pour ça que parmi la liste des besoins*, nous aurions éventuellement pu mentionner en plus grands caractères (au même niveau que le lait infantile et les genouillères) la possibilité d’apporter un soutien financier.

Car c’est l’un des nerfs de la guerre actuellement pour nos camarades sur place. Jusqu’à la sortie de notre troisième film (sans doute en janvier), nous aurons particulièrement besoin de ce soutien pour mener nos actions. Ensuite, le troisième film prendra le relais comme d’habitude et sera notre principal moyen d’agir.

La résistance grecque est aujourd’hui la première ligne de front en Europe contre le durcissement du capitalisme qui massacre la vie et la Terre. L’enjeu sur place n’est pas local, mais global. La solidarité avec cette résistance exemplaire est de la plus haute importance.

Développons les stratégies médiatiques de nos mouvements

Un texte intéressant sur un sujet trop souvent négligé dans les milieux radicaux, trouvé sur le site de “Rebellyon” (https://rebellyon.info/).

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Ce texte, tiré du site anarchiste It’s Going Down (IGD), même s’il est tourné vers les Etats-Unis, fait cruellement écho à la situation en France et en Europe. En effet, à l’heure des réseaux sociaux, rares sont les stratégies porteuses d’espoir sur le web anarchiste français. Si Rebellyon, le réseau Mutu et ses centaines de milliers de visiteurs mensuels, dénotent un peu, un grand travail reste à accomplir pour contrer l’hégémonie réactionnaire de l’extrême droite et de la presse bourgeoise.

 

Développons les stratégies médiatiques de nos

mouvements

À It’s Going Down (IGD) aux USA, nous parlons beaucoup de stratégie, de la manière de construire nos capacités, et aussi de comment grossir comme une force matérielle au sein de nos communautés. Mais il y a une chose dont nous avons peu parlé, c’est le besoin pour davantage de gens de mettre en place des médias alternatifs et de contre-informations là où ils se trouvent.

Comme nos amis le signalaient dans Puget Sound Anarchists, une plateforme en expansion pour les anarchistes du Pacifique Nord-Ouest, si la croissance de médias comme IGD est importante, il en revient également aux gens à une échelle locale, de construire leur propre média local et autonome ; pour pousser à décentraliser à la fois comment nous obtenons nos informations et qui les relayent.

Par ailleurs, comme nos ami-e-s de Crimethinc l’ont montré, une partie importante du renforcement de nos luttes et de notre force ne relève pas seulement des tactiques et des stratégies que nous déployons dans les rues et dans nos communautés, mais aussi la façon dont nous diffusons nos récits, nos idées, nos visions, et nos arguments dans les luttes, au fur et à mesure qu’elles ont lieu. Ne pas le faire, c’est laisser la place aux libéraux, aux réformistes et aux opportunistes qui n’hésiteront pas à nous balayer, à nous attaquer, et à nous balancer.

En termes d’utilisation de plateformes de médias, nos ennemis d’extrême-droite ont pris une énome avance sur nous, qu’il s’agisse de l’usage de Twitter, des livestreams ou de chaînes Youtube.
Par exemple, alors qu’IGD a eu 700 000 visiteurs uniques en avril 2017, ce qui constitue un nouveau record pour nous, il s’agit d’un chiffre ridicule par rapport aux millions de visiteurs du Daily Stormer, l’un des sites de référence des néo-nazis, sans même parler d’un site comme Infowars.

L’une des raisons pour lesquelles les médias de l’extrême droite et de “l’alt-right” prennent de l’ampleur, c’est que pour chaque événement, ils crééent des médias pour pousser leurs idées dans la discussion, poussant le cadre du débat de plus en plus loin à droite. En résumé, l’un des éléments de leur stratégie médiatique consiste à construire une capacité d’intervention importante au sein du débat public ; et même ils publient régulièrement des “fake news”, des informations bidons et des provocations racistes pour arriver à leur fin et cela fonctionne plutôt bien.

En résumé, nous avons besoin de davantage de personnes produisant des médias, et de tous les genres. Nous avons besoin de gens faisant des vidéos anarchistes de santé et de fitness, des points de vue personnels sur les événements en cours, davantage d’analyses et de reportages, et plus de podcats. Mais par dessus tout, nous avons besoin de médias dont l’objectif est d’influencer à la fois la manière de raconter les choses qui impactent nos vies et le débat lui-même ; chercher à discuter avec la population la plus large possible, et pas simplement un petit milieu isolé.

Pour être clair, il ne s’agit pas d’appeler les gens qui se battent dans les rues ou organisent des mouvements à devenir des producteurs d’informations, mais plutôt à ce que la création de médias devienne une partie intégrante de nos stratégies d’organisation quand nous nous lançons dans la lutte, au même titre que l’organisation face à la répression ou le soutien aux prisonniers.

Ce que beaucoup ne comprennent pas

L’une des premières erreurs que font les gens, c’est que souvent leur interface avec le public ne contient quasiment aucune information sur ce que fait leur groupe, son objet, et ce qu’il a réalisé. Les réseaux sociaux sont plein de comptes d’anarchistes, de syndicalistes révolutionnaires, d’antifascistes et d’autres groupes qui se contentent de partager des liens. Or, si nous devons avoir une présence en ligne, c’est pour impliquer les gens dans le travail d’organisation que nous menons. Ça ne signifie pas qu’il ne faut pas partager d’articles, mais si nos espaces d’organisation en ligne se contentent de publier des liens, alors ils ne seront que ça. Nous devons améliorer notre capacité à montrer ce que nous faisons, les événements que nous organisons, et les contenus originaux que nous créons.

Cela nous amène à une deuxième erreur récurrente : la plupart du temps, les gens n’écrivent pas sur toutes les actions trop cool qu’ils mènent ! Et on le comprend, parce qu’écrire peut être extrêmement chronophage, et pour cerain-es, intimidant. On doit d’abord se rappeler qu’il n’y a pas besoin d’être le meilleur auteur au monde pour écrire quelque chose d’intelligent. Et qu’il est très important que le monde sache ce que vous et votre groupe faites. Pour faire court, cela nous permet de savoir que nous ne sommes pas seuls, ça donne de nouvelles idées, ça nous inspire. Mais si tu ne créés pas ce média, si tu ne prends pas 30 minutes pour rendre compte de ton action, pour mener une réflexion, pour monter une vidéo, ça n’aura pas ces effets.

Par ailleurs, beaucoup de groupes ne parviennent pas à sortir leurs histoires dans des délais assez rapides. En tant qu’anarchistes, nous sommes aux premières lignes des émeutes, des grèves, des occupations et des luttes partout dans le monde. Cela signifie que nous sommes souvent au coeur de situations que la plupart des journalistes ne contemplent que de l’extérieur. Cela signifie aussi que nous sommes en position de rapporter certains des témoignages les plus vibrants et excitants. Mais si nous ne nous appliquons pas à sortir cette histoire dans un délai pertinent, l’énorme impact que peut avoir notre analyse et nos idées sur les événements en cours risque d’être rapidement amoindri.

Un autre point qui doit être martelé, c’est qu’il ne suffit pas de publier quelque chose sur internet pour que cette chose se manifeste dans la vraie vie. A IGD, nous voyons souvent (surtout dans le cas de nouveaux groupes ou collectifs) des gens publier des appels pour des actions ou des événements, pensant qu’il suffit que l’appel soit en ligne pour que du monde se pointe. Ce n’est pas si facile. Informer les gens que quelque chose se passe n’est qu’un aspect de la bataille : il faut aussi travailler et s’organiser de manière à ce que les gens viennent aux événéments et aux actions. Il faut aussi prendre en compte qu’une fois l’information publiée, la police et l’extrême-droite sont alertées. Les réseaux sociaux et internet sont des outils, et de bons outils, mais il ne faut pas s’imaginer qu’un post a des effets magiques. Une fois de plus, cela doit s’inscrire dans une statégie sur comment nous mettons en avant et organisons nos actions.

Enfin, nous devons travailler à ce que nos médias soient les plus beaux possible. Si vous n’avez pas les compétences, les connaissances, ou accès à Photoshop, demandez à un·e ami·e, ou trouvez des ressources gratuites en ligne. Gagner la guerre médiatique implique notamment de mettre de l’amour et de soigner les détails dans notre travail.

Développer une stratégie médiatique pour nos manière d’organisation

Quand nous nous organisons, lançons une campagne, démarrons un projet, ou partons mener une action, nous tenons compte de beaucoup de choses. Rencontres, création d’une legal team et d’une équipe médic, nous essayons de tout anticiper. Mais souvent, la question des médias est la dernière sur la liste. Plutôt que de compter sur les médias mainstreams et les journalistes “libéraux” pour qu’ils racontent notre histoire, nous voulons construire notre capacité à parler par nous-mêmes. Si IGD est une ressource, sans personne sur le terrain nous n’aurions rien à publier. Alors à quoi pourrait ressembler une stratégie médiatique ?

Premièrement, nous devons construire des plateformes locales pour atteindre les gens. Cela suppose de créer des comptes sur Twitter et Facebook, et des sites mis à jour régulièrement.

Deuxièmement, nous devons rendre compte et discuter de nos actions et de nos efforts d’organisation, et échanger sur ce qui mène à conduire ces actions. Troisièmement, cela veut dire que nous devons mener nos actions, nos campagnes et nos luttes en sachant comment les gens peuvent s’informer sur ce qui se passe. Est-ce que certain-es feront un livestream, une vidéo, des tweets, des mises à jour régulières ? Comment protéger les personnes qui ne veulent pas être filmées ? Qui peut écrire quelquechose avant ou après ? Comment utiliser les médias pour repousser les attaques des media dominants, … et de l’extrême-droite ?

Enfin, nous devons travailler à contextualiser nos actions, et promouvoir nos visions auprès du grand public. Cela suppose de créer des médias qui peuvent relayer nos arguments au public le plus large possible.

Ne pas avoir peur de se lancer

L’un des aspects les plus intéressants d’un projet comme IGD, c’est qu’il donne à voir la grande diversité d’actions et de projets menés sur le territoire de ce qu’on appelle l’Amérique du Nord. L’organisation des travailleurs, la construction d’infrastructures, la lutte contre les oléoducs et l’écocide, le soutien aux prisonnier-ère-s, la résistance aux expulsions, la lutte antifasciste… Voir tant de gens faire tant de choses est inspirant. Plus nous créons une culture de création de médias autonomes et d’amplification de nos voix, plus les gens feront attention à ce que nous avons à dire et rejoindront la discussion.

Quelques idées pour démarrer :

  • Créez un site de contre-information. Vous ne savez pas trop comment mettre au point un site web ? Blackblogs constitue un bon point de départ.
  • Créez des comptes sur les réseaux sociaux pour votre groupe. Informez les gens de ce que vous faites et des événéments à venir.
  • Produisez une forme de revue, d’émission vidéo, de podcast, pour aller plus loin dans l’analyse et l’expression d’idées.
  • Réalisez des comptes rendus des actions et campagnes menées, et travaillez à écrire des analyses et des critiques sur la situation nationale et locale.
  • Mettez-vous en lien avec d’autres groupes au niveau local et régional. Développez votre capacité à vous unir pour amplifier l’écho du média que vous créez.

Comme le disait une vieille expression d’Indymedia — Faites un média, foutez le bordel !

P.-S.

Article posté sur IDG traduit par le réseau Mutu .

Film : Je lutte donc je suis de Yannis Youlountas (2015)

A la suite du documentaire “Ne vivons plus comme des esclaves” (voir post précédent), Yannis Youlountas continue son exploration des luttes et résistances auto-organisées en Grèce et en Espagne, passant du quartier rebelle d’Exarchia à Athènes, où foisonnent les initiatives collectives libertaires, au village autogéré de Marinaleda en Espagne. 

Film : Ne vivons plus comme des esclaves de Yannis Youlountas

Nous relayons le bon film documentaire de Yannis Youlountas, un réalisateur libertaire grec, sur les luttes, résistances, solidarités, alternatives mises en place par le mouvement social en Grèce face aux ravages des politiques d’austérité dans ce pays, face à la répression d’Etat, face à la menace fasciste. Une dose de courage et d’utopie pour aborder une rentrée sociale qui s’annonce tendue !

Vidéo : Affronter le fascisme

Après l’attaque fasciste mortelle contre des manifestant-e-s antiracistes à Charlottesville le 12 août, il paraît intéressant de relayer cette vidéo, sous-titrée en français, réalisée par “Sub Media” (https://sub.media/), un site anarchiste nord américain qui produit des vidéos militantes. Celle-ci traite de la montée de l’extrême-droite aux USA, de ses spécificités, de ses transformations, de l’émergence de nouvelles mouvances comme l’ “Alt Right” (pour “Droite Alternative”). On y trouve aussi des témoignages et analyses de militant-e-s antifascistes révolutionnaires des USA, du Canada, d’Angleterre.

 

Un mort à Charlottesville, USA : Pourquoi la droite peut maintenant nous tuer

Le 12 août, à Charlottesville, en Virginie, l’extrême-droite fasciste américaine a tenté d’organiser un de ses plus gros rassemblement unitaire depuis bien longtemps. Celui s’y n’a finalement pas pu se tenir face à la réaction des habitant-e-s de la ville et de multiples groupes et organisations antiracistes. La multiplication des incidents et des bagarres a contraint la police à disperser le cortège d’extrême-droite, largement dépassé en nombre par les contre-manifestant-e-s. C’est à la suite de cette dispersion qu’un jeune fasciste a délibérément foncé en voiture contre un cortège antiraciste, tuant une femme, membre du syndicat révolutionnaire IWW, et blessant plus ou moins gravement près d’une vingtaine de personnes. Un fait qui illustre la montée des provocations et violences d’extrême-droite et le climat de tension politique et social actuel aux USA.

Nous relayons cet article, traduit de l’anglais par le site antifasciste “La Horde” (http://lahorde.samizdat.net/). Cet article a été, à l’origine, publié par le site anar américain “Crimethinc” (https://crimethinc.com/).

Pour celles et ceux qui lisent l’anglais, vous pouvez  aussi suivre la situation sur les sites radicaux américains suivants : “It’s Going Down” (https://itsgoingdown.org/) et “Redneck revolt” (https://www.redneckrevolt.org/analysis).

Un mort à Charlottesville : Pourquoi la droite

peut maintenant nous tuer.

Rassemblement de Charlottesville

Aujourd’hui, à Charlottesville en Virginie, des participantEs à un rassemblement fasciste sont passéEs à l’acte après les menaces, en conduisant une voiture contre la foule, tuant au moins une personne.

Nous ne sommes pas surprisEs.

En novembre, pendant le Standing Rock, la police avait failli arracher le bras d’une jeune fille de 21 ans, Sophia Wilansky, avec une grenade à concussion (qui produit une puissante onde de choc).

Les autorités du Dakota Nord n’avait alors pas répondu en condamnant la police pour ces violences, mais en proposant un projet de loi qui légitimerait les conducteurs amenés à renverser des manifestants.

Lors d’une manifestation antifasciste à Seattle en janvier, au moment de l’investiture de Trump, un militant de Alt-right avait tiré et blessé au ventre Hex, un manifestant anti-fasciste, membre du syndicat IWW (Industrial Workers of the World), non armé, l’envoyant plusieurs semaines à l’hôpital. La police avait initialement refusé de mettre en examen le tireur pour crime, tout en continuant de condamner, et de réprimer les manifestantEs antifascistes.

Après ces coups de feu à Seattle, nous avions écrit que le alt-right était « en train de travailler activement pour donner un élan à la création d’un mouvement fasciste, qui ne s’arrêterait pas sans meurtres ».

Heather Heyer assassinée par un nazi ce 12 août 2017

Aujourd’hui le meurtre d’une militante antifasciste est le premier à se produire pendant une manifestation. Ce ne sera probablement pas le dernier.

Quand l’État passe le message que la police mais aussi des totalitaristes peuvent librement attaquer et blesser ceux qui protestent contre le racisme et l’injustice, personne ne devrait être surpris que cela se reproduise.

Quand l’État change ses lois pour permettre de tuer des manifestantEs avec des véhicules, personne ne devrait s’étonner que le alt-right réponde à l’invitation.

Pendant ce temps, le gouvernement a l’intention d’utiliser cette tragédie pour consolider sa position. Trump a condamné la haine et le sectarisme « aux différentes facettes », en entretenant le flou sur l’identité de ceux et celles qui perpétuent des violences et de ceux et celles qui les subissent, ainsi que sur les valeurs qui opposent les antifascistes et la haine des fascistes. Melania Trump est intervenue pour rappeler que « rien de bon n’émerge de la violence » – mettant de nouveau sur le même plan l’engagement antifasciste et le crime fasciste – pendant que son mari ravive la menace d’une catastrophe nucléaire, en conduisant le monde au bord du gouffre.

Et pendant que nos amis saignent dans les rues ou refroidissent à la morgue, les violences néonazies inexcusables atteignent un niveau qui n’avait pas été vu depuis des années, et le maire de Charlottesville nous dit de « rentrer à la maison ». Il ne peut pas venir et dire « un néonazi a tué une personne qui se battait contre la suprématie blanche pendant que j’étais là et que je ne faisais rien ». Alors il a diplomatiquement déclaré qu’ « une vie avait été perdue », comme un trousseau de clé que l’on aurait égaré, au lieu de dire qu’un horrible acte de violence raciste venait d’être délibérément commis.

Le discours autour de ‘la loi’ et de ‘l’ordre’ fonctionne de la même façon, que ce soit dans la bouche des libéraux comme le maire Signer, ou dans celle des zélateurs du culte de Blue Lives Matter. Il s’appuie sur nos peurs de la violence et du chaos pour nous convaincre que la seule alternative est d’accepter le status quo économique, politique, et racial, défendu par une surveillance et un contrôle toujours accrus.

Mais nous devons prendre conscience que ce sont leurs lois et leur ordre qui génèrent précisément cette situation – une situation dans laquelle les profits des entreprises pétrolières et gazières valent plus que la vie des défenseurs de l’eau, parmi lesquels les policiers ont tué des hommes noirs en toute impunité, parmi lesquels les nazis porteurs de flambeau peuvent tuer ceux qui s’organisent pour mettre un terme à leur programme raciste.

Nous devons identifier les forces latentes de leurs lois et de leur ordre – la suprématie blanche, le patriarcat, la police, le capitalisme, et l’État. Nous devons travailler ensemble pour nous préserver et ré-imaginer le monde sans eux.

Non, nous ne rentrerons pas à la maison. Nous n’oublierons pas. Et si nous pouvions un jour oublier, ce sera seulement lorsque nous serons sûrs que ni les policiers ni les fascistes ne seront plus jamais en mesure de causer le moindre mal à quoi que ce soit de vivant.

A bientôt dans les rues.

Traduction La Horde

Un message depuis la mobilisation de Bure pour les antifascistes de Charlottesville

Expériences de communes autonomes dans la Syrie en guerre

Un article trouvé sur le site “Lundi matin” (https://lundi.am/) sur la commune de Deraya et les processus d’auto-organisation populaire dans certaines zones libérées de l’emprise du régime sanguinaire d’El Assad, en Syrie.

Expériences de communes autonomes dans la Syrie en guerre

L’héritage d’Omar Aziz et la commune de Deraya par Leila Al-Shami

Deraya est un territoire de la banlieue ouest de Damas, situé à quelques kilomètres du palais présidentiel. Le régime a repris cette zone fin Août 2016 après d’intenses bombardements. Cette perte fut un énorme coup porté à la révolution, tant la commune de Deraya était devenue un symbole, un modèle de libération au sein de la révolution syrienne. Pendant cinq ans, l’entrée du quartier était marquée par un portrait de Bachar posé au sol, qu’il fallait d’abord piétiner avant de rentrer dans la zone libre de Deraya. Les brigades de l’ASL qui tenaient le quartier, avaient la réputation d’être de redoutables spécialistes de la guerre urbaine. On nous rapporte de Syrie que toutes les franges de la rébellion voulaient s’associer avec eux pour les batailles importantes.
Omar Aziz est un activiste syrien, mort en détention en 2013, qui développa l’idée de commune à travers la mise en place de comités locaux au sein des territoires libérés par l’Armée Syrienne Libre. A ce propos il déclara, peu avant son arrestation en 2012, “Nous avons fait mieux que la Commune de Paris, qui a résisté 70 jours. Cela fait un an et demi et nous tenons toujours.”
Au sujet de l’expérience de Deraya et de la pensée d’Omar Aziz nous publions ici un article de Leila Al-Shami. Cette dernière est la co-auteure, avec Robin Yassin-Kassab, de « Burning Country : les syriens dans la guerre et la révolution », sur lequel nous avions consacré un article. Elle est aussi co-fondatrice de « Tahrir-ICN », un réseau qui œuvre à lier les luttes anti-autoritaires au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Europe.
Cet article est paru une première fois, en anglais, dans Fifth Estate en septembre 2016. Leila Al-Shami a accepté que Lundimatin en publie la traduction française.

« Une révolution est un événement exceptionnel qui bouleversera aussi bien l’histoire des sociétés, que l’humanité elle-même. C’est une rupture dans le temps et dans l’espace dans laquelle les humains vivent entre deux séquences : la séquence du pouvoir et la séquence de la révolution. Une révolution est victorieuse dès lors qu’elle parvient à établir l’indépendance de son temps propre afin d’entrer dans une ère nouvelle » Omar Aziz

Omar Aziz avait la soixantaine lorsqu’il retourna en Syrie en 2011. Il était auparavant salarié dans une entreprise de technologies de l’information en Arabie Saoudite mais avait décidé de rejoindre le soulèvement qui faisait rage contre quarante ans de dictature de la famille Assad. Avec d’autres activistes, Aziz commença par distribuer de l’aide humanitaire aux familles déplacées des banlieues de Damas qui subissaient les attaques du régime. Les manifestations qui continuaient face aux balles et aux tanks du régime ont beaucoup inspiré son travail, mais il était convaincu que les seules manifestations seraient insuffisantes à briser la domination du régime et que l’activité révolutionnaire devrait toucher à tous les aspects de la vie des gens. [1]
Avant son arrestation le 20 novembre 2012, et sa mort en prison en février 2013, il soutenait l’hypothèse de la formation d’auto-gouvernements locaux, et défendait que la solidarité, la coopération et l’entraide étaient les moyens par lesquels les gens pourraient s’émanciper de la tyrannie de l’État. Au cours du huitième mois de la révolution, alors que les manifestations étaient encore largement pacifiques et que les communautés vivaient encore à l’ombre de l’autorité de l’État, il écrit « le mouvement révolutionnaire reste séparé des activités humaines quotidiennes ». Et poursuit : « il y a une division du travail entre les activités au jour le jour et les activités révolutionnaires » soulignant le risque « d’une absence de corrélation entre les sphères de la vie quotidienne et la révolution elle-même » [2].
Aziz défendait l’établissement de conseils locaux pour réduire ce fossé. Dans sa vision des choses, les conseils, constitués de volontaires expérimentés dans divers domaines, devaient avoir un certain nombre de responsabilités : trouver des maisons sûres pour les déplacés, s’organiser en solidarité avec les détenus dans les prisons du régime et soutenir leurs familles. Aziz pensait qu’il était aussi du rôle de ces conseils de promouvoir la solidarité et la coopération en mettant en place un forum dans lequel les gens pourraient trouver des solutions collectivement aux problèmes qu’ils rencontrent et tisser des liens entre les conseils de différentes régions.
Il soutenait que les conseils devraient aussi coordonner la résistance aux expropriations de terres dans les villes et les banlieues et à l’expulsion de leurs occupants menées par le régime. Ces expropriations visaient principalement à constituer des zones résidentielles sécurisées pour les officiels du gouvernement et les officiers de l’armée, des centres commerciaux et la mise en œuvre d’autres investissements destinés à favoriser les riches.
Quelques mois plus tard, Aziz écrivit un second papier. La situation en Syrie changeait rapidement. La réponse brutale de l’état au mouvement de protestation a vite mené à la militarisation de la révolution, les insurgés prenant progressivement les armes pour se défendre. Dès lors des portions entières du territoire commençaient à être libérées de l’emprise de l’État. La culture d’organisation communautaire que le soulèvement avait suscité, comme la distribution de paniers de nourriture, ou la transformation de simples maisons en hôpitaux de campagne, l’inspirait énormément. De tels gestes montraient, pour lui, « l’esprit de la résistance du peuple syrien à la brutalité du régime, au massacre organisé et à la destruction des communautés » [3]. Il y décrivait comment les activistes avaient formé des comités de coordination dès le début de la révolution pour organiser la relation aux medias, documenter les activités, relever les exactions du régime et comment ces conseils s’étaient ensuite élargis à l’aide d’urgence et aux services médicaux. Il était convaincu que ces processus permettaient aux gens de s’émanciper de la domination de l’État, et donnaient lieu à des changements plus profonds tant dans les relations sociales que dans l’ordre des valeurs.

Selon Mohammed Sami Al Kayyal, un des camarades de Aziz, « Omar Aziz était pour la rupture complète avec l’État en vue de réaliser une libération collective sans attendre un changement de régime ou qu’un pouvoir en remplace un autre. Il pensait que les communautés sont les premières capables de construire leurs propres libertés indépendamment des vicissitudes de la politique » [4]. Aziz soulignait que le moment de la révolution était celui où les gens devraient déclarer leur autonomie et mettre en place sans attendre une sorte de programme alternatif. Il appela une nouvelle fois à la création de conseils locaux, en soulignant cette fois l’importance d’autres fonctions comme les activités de premier secours, les comités médicaux et les activités éducatives. Il imaginait qu’une révolution sociale pourrait être enclenchée en Syrie en construisant au fur et à mesure des communes autonomes, auto-administrées, à travers tout le pays, reliées entre elles par un réseau de coopération et d’entraide indépendant de l’État.
Omar Aziz a contribué à fonder quatre conseils locaux dans les quartiers populaires de Damas avant qu’il ne soit arrêté. Un d’entre eux était dans la ville à dominante agricole de Deraya. Cette ville a une histoire de résistance civile non-violente aux racines religieuses qui remonte à bien avant la révolution. [5] Les activistes de Deraya s’inscrivaient dans la tradition d’un ouléma libéral, Jawdat Said, qui appelait à la désobéissance civile non-violente, à la démocratie et à la lutte pour le droit des femmes et des minorités.
A Deraya, les jeunes hommes et femmes ont organisé des campagnes contre la corruption ainsi que des manifestations contre l’invasion israélienne du camps de réfugiés de Jenin en 2002, ou encore l’invasion de l’Irak par les troupes étasuniennes en 2003. Cette dernière manifestation, courageusement organisée sans autorisation préalable sous un régime policier avait mené à l’arrestation et à l’emprisonnement de plusieurs activistes.

Quand la révolution éclata en 2011, la jeunesse de Deraya (qu’elle vienne de la communauté musulmane ou de la communauté chrétienne) a pris les rues pour demander la chute du régime et la démocratie. Ils portaient des fleurs en signe de paix face aux soldats envoyés pour les abattre. Nombre d’entre eux furent encerclés, arrêtés puis torturés. En août 2012, la ville connu un horrible massacre ; des centaines d’hommes, femmes et enfants furent massacrés par les troupes du régime. Cette brutalité ne fit que renforcer la détermination de la résistance. A peine trois mois plus tard, le régime fut chassé par les habitants qui avaient pris les armes pour se défendre. La ville était désormais entièrement entre les mains de ses habitants, et la commune de Deraya était née.
Un conseil local fut établi le 17 octobre 2012, pour gérer les affaires de la ville et pour venir en aide aux déplacés et aux blessés. Ses 120 membres choisissaient leur exécutif par un vote tous les six mois, et les représentants et porte-parole étaient choisi par des élections publiques. Ce furent parmi les premières élections libres en Syrie depuis quatre décennies. Le conseil pourvoyait aux services vitaux comme l’approvisionnement en eau et en électricité pour les quelques 8000 résidents qui restaient d’une population de 80 000 habitants avant le début du soulèvement. Le conseil mis en place un service d’assistance qui organisa une soupe populaire et tenta de construire les moyens d’une auto-suffisance agricole en mettant des terres en cultures dont les fruits étaient distribués aux habitants. Le conseil gérait aussi trois écoles élémentaires (toutes les autres infrastructures éducatives avaient été rendues inutilisables par les bombardements répétés). Un service médical supervisait le seul hôpital de campagne qui tentait de venir en aide aux malades et aux blessés. L’autonomie de Deraya était défendue par une brigade locale de l’armée syrienne libre qui était soumise à l’autorité civile du conseil.
Deraya était la parfaite antithèse de l’État-Assad. Les habitants avaient construit par leurs propres moyens un espace de liberté et de démocratie. A côté des activités du conseil, un groupe de femmes avait fondé « femmes libres de Deraya » pour organiser des manifestations et l’aide humanitaire. Elles publiaient et distribuaient un magazine indépendant appelé Enab Baladi (raisins de mon pays) pour contrer le monopole des médias du régime et promouvoir une résistance pacifique au sectarisme et à la violence du régime. Des activistes ont mis en place une bibliothèque souterraine, un abri sécurisé où les gens pouvaient aller lire, apprendre et échanger des idées. Enfin le graffeur Abu Malik Al-Shami peignait l’espoir sur les murs en ruines de Deraya.
Mais en novembre 2012, le régime entama une stratégie de siège et de blocus en vue d’affamer les habitants, empêchant toute sortie et toute entrée de ravitaillement et de matériel médical. Ceux qui tentaient de fuir ou d’aller chercher de la nourriture dans les champs alentours étaient abattus par des snipers. Du gaz toxique, du napalm et plus de 9000 tonneaux d’ explosifs furent déversés sur Deraya. Le Conseil Local a fait des appels répétés aux organisations humanitaires et à la communautés internationale pour qu’ils tiennent leur engagement de briser le siège et de stopper l’offensive du régime : « Nous sommes punis pour avoir osé nous soulever pacifiquement pour notre liberté et notre dignité » disait un communiqué. « Il n’y a a pas d’organisations fondamentalistes comme l’État Islamique ou le Front Al-Nosra ici. Ceux qui défendent les armes à la main nos quartiers sont tous des locaux, protégeant nos rues contre un gouvernement qui nous a torturé, gazé et bombardé, nous et nos familles ». [6] Des femmes et des enfants ont aussi organisé des manifestations, les ont filmées et publiées sur internet, ont eux aussi multiplié des appels au monde qui faisait la sourde oreille, pour que le siège soit brisé et que cessent les violences perpétrées par le régime. Dès l’été 2016, la situation s’est nettement détériorée. Un embargo sur les armes imposé par un accord américano-jordanien neutralisa le « Front du Sud », une coalition large de groupes laïques et démocratiques membre de l’Armée Syrienne Libre, soulageant de facto les forces du régime dans cette zone et leur permettant d’intensifier leurs attaques sur la ville. Les américains avaient aussi fait pression sur Le Front du Sud pour qu’ils concentrent leur efforts militaires contre les groupes islamistes radicaux (qui ont pourtant une présence limitée dans le sud du pays) plutôt que contre les troupes du régime. Le dernier hôpital à Deraya fut bientôt détruit et les terres agricoles, seules ressources alimentaires, furent saisies et les récoltes brûlées. Avec un niveau minimum de ravitaillement en armes, aucune aide extérieure, minée par la famine, la résistance à Deraya a tenu tête à l’État Syrien et ses soutiens impérialistes quatre années durant. Mais le 25 août 2016 la ville tomba aux mains du régime. Tous les résidents, tant les civils que les combattants, furent évacués, sans doute sans retour. Certains des civils évacués vers la ville de Harjalleh, contrôlée par le gouvernement syrien, furent arrêtés et croupissent désormais dans les geôles du régime. Les troupes d’Assad célébrèrent leur victoire dans un non-lieu apocalyptique, au milieu de bâtiments en ruine, dans une ville vidée de ses habitants.

Omar Aziz n’a pas vécu assez longtemps pour voir les formidables réalisation de la commune de Deraya. Il n’a pas non plus pu observer les autres expériences locales d’auto-organisation qui avaient, avec plus ou moins de succès, fleurit à travers le pays. Ces « conseils locaux » ne sont pas de nature idéologique mais sont des expériences pragmatiques. Leur premier souci est de maintenir les services minimums au sein des communautés dans les zones où l’État s’est évaporé. La plupart du temps ils demeurent indépendants de toute direction politique ou religieuse et se concentrent sur des problématiques de première nécessité, comme la garantie des services vitaux et le ravitaillement en nourriture. Ces tentatives travaillent et évoluent à travers le prisme de leurs propres cultures et de leur expérience chemin faisant, mais constituent de vraies alternatives à l’autoritarisme d’État, en ce sens elles ont une dimension libertaire indéniable.
En mars 2016, on estimait à 395 le nombre de conseils locaux actifs dans les villes, villages et quartiers urbains, dont la moitié concentrée dans les provinces d’Alep et d’Idlib. [7] Cette estimation date de quelques mois après le début de l’intervention militaire russe pour soutenir le régime en déroute. Cette intervention militaire extérieure provoqua la perte de nombreux territoires libérés, plaçant les communautés insurgées en situation de grand danger. Alors que s’écrivent ces lignes, en septembre 2016, d’autres quartiers révolutionnaires autour de la capitale risquent fort de retomber aux mains du régime suite à sa bien-nommée stratégie du « à genoux ou crève de faim ». Il en est de même pour Al-Waer le dernier réduit révolutionnaire à Homs et pour les 300 000 habitants de la zone libérée d’Alep-Est qui sont à nouveau assiégés (trois mois plus tard, suite à un pilonnage systématique par les aviations russe et syrienne, Alep-Est était évacuée et reprise par les forces du régime et ses alliés sous le regard médusé de la « communauté internationale »).

[1Omar Aziz, Une contribution à la discussion sur les Conseils Locaux – https://www.editionsantisociales.com/AbouKamel.php

[2Ibid.

[3Omar Aziz, The formation of local councils in Syria, 2011 (en arabe) https://www.facebook.com/note.php?note_id=143690742461532

[4Voir Budour Hassan, “Radical Lives : Omar Aziz”(en anglais) (2015) http://wire.novaramedia.com/2015/02/radical-lives-omar-aziz/

[5Mohja Kahf, “Water bottles & roses : Choosing non-violence in Daraya” (en anglais) (2011) http://www.mashallahnews.com/water-bottles-roses/

[6Lettre écrite par un membre du conseil local de Deraya. Extraite de “The Syria Campaign” https://act.thesyriacampaign.org/sign/save-daraya?source=tw&referring_akid=.166567.9L5obO

[7Agnes Favier, “Local Governance Dynamics in Opposition-Controlled Areas in Syria” (2016) https://isqatannizam.wordpress.com/2016/07/09/local-governance-dynamics-in-opposition-controlled-areas-in-syria/

Une coopérative de femmes au Rojava

 Un article de la revue “Ballast” (https://www.revue-ballast.fr/) sur les expériences de coopératives de production au Rojava, le Kurdistan de Syrie, qui éclaire quelque peu le processus de transformation sociale en cours dans cette zone en guerre et sous embargo.

Une coopérative de femmes au Rojava

Texte inédit pour le site de Ballast

Le Rojava, territoire autonome kurde au nord de la Syrie, suscite l’enthousiasme de nombreux militants de l’émancipation — jusqu’à, pour certains d’entre eux, s’y rendre afin de prendre les armes, comme autrefois face à Franco, contre l’organisation théocratico-fasciste Daech. Le Parti de l’Union démocratique, issu du PKK turc, les branches militaires YPG-YPJ et l’action populaire quotidienne ont en effet de quoi nourrir l’espoir, en cette région ravagée par le fondamentalisme religieux, le despotisme étatique et l’ingérence des puissances internationales : le Rojava promeut, et entend pratiquer, l’autogouvernement des communautés locales, le socialisme démocratique, l’écologisme libertaire et le féminisme — gardons-nous bien sûr de croire à quelque (nouveau) Paradis sur terre, qui plus est par temps de guerre… Hawzhin Azeez, militante kurde et féministe, a fait partie du Conseil de reconstruction de Kobanê : elle participa, une année durant, au redressement de la ville après sa libération. Elle nous conduit aujourd’hui au cœur d’une coopérative de femmes et nous rappelle la nature de leur projet politique, par-delà le présent conflit : s’organiser et se développer dos aux circuits capitalistes. ☰ Par Hawzhin Azeez


Zahra Shexo se penche sur sa machine à coudre et, d’une main méticuleuse et experte, laisse le tissu courir entre ses doigts et sous l’aiguille de la machine. Une douzaine de voix et de rires de femmes se mélange au bruit mécanique et répétitif des machines. Cette salle de couture est une vaste pièce, kaléidoscope de matières, d’échantillons, de fils et d’accessoires aux couleurs variées. Zahra est l’actuelle administratrice de la coopérative textile Amargê, de la ville de Kobanê. Les gens de l’extérieur avaient entendu parler de la révolution du Rojava en 2014, lorsque le groupe terroriste Daech avait tenté de prendre le contrôle de Kobanê. Une bataille épique s’en était suivie. Quoiqu’en sous-nombre et sans l’armement lourd dont leurs opposants disposaient, la résistance tenace des combattants kurdes du YPG et du YPJ parvint à défendre Kobanê ; elle fut libérée le 26 janvier 2015. De nombreux efforts avaient été entrepris dans le nord kurde afin d’implanter des réseaux d’assemblées populaires, avant même les Printemps arabes, les soulèvements de 2011 contre Assad et la révolution du Rojava en 2012 (qui attira la fureur de Daech). La coopérative Amargê en est un bon exemple : créée il y a six ans, elle a toujours eu pour objectif de fournir aux femmes de Kobanê des opportunités économiques. Actuellement, dix-sept d’entre elles y travaillent.

« Les profits sont répartis à égalité entre tous les membres, contrairement au système de marché capitaliste. »

Les réseaux d’assemblées populaires et de coopératives que le peuple du Rojava a mis en place se basent sur le modèle radical du Confédéralisme démocratique, fondé par le leader kurde Abdullah Öcalan — en prison depuis 1999 et condamné à perpétuité en 2002 —, inspiré, bien avant 2011, par les travaux de l’écologiste américain Murray Bookchin. L’idéologie du Confédéralisme démocratique d’Öcalan comporte trois piliers : une société autonome et démocratique, une écologie durable et l’égalité de genre. Le modèle économique du Rojava s’inscrit dans ce cadre pour mettre en œuvre une économie alternative basée sur un modèle social communautaire. Les coopératives participent d’un réseau autonome d’assemblées populaires dont l’objectif est la liberté pour tous. Ce sont des entreprises autonomes et démocratiques, fondées à l’échelon local, qui visent à répondre aux besoins économiques de la communauté tout en lui proposant des alternatives accessibles. Par exemple, les coopératives de femmes s’efforcent de fabriquer des produits qui soient saisonniers, artisanaux et locaux, souvent vendus sur le marché à des prix plus bas — augmentant dès lors la demande.

Les coopératives sont aussi un lieu d’exercice de pratique démocratique, avec comme principe fondamental « Un membre, une voix » : les profits sont répartis à égalité entre tous les membres, contrairement au système de marché capitaliste, fondé sur la logique de l’investissement (le profit y est proportionnel en fonction des parts détenues dans une affaire). Des milliers de coopératives fonctionnent dans plus de cent pays dans le monde —dont le Royaume-Uni, l’Espagne, le Canada, les États-Unis ou encore l’Inde —, mais, au Rojava, nous en avons une conception quelque peu différente. L’importance du système coopératif tient aux efforts de démocratisation de tous les secteurs de la société, économie comprise. Ainsi, la mise à disposition de moyens et la recherche de nouvelles pistes permettant aux groupes traditionnellement marginalisés —comme les femmes —de participer activement à l’économie locale sont un aspect essentiel de ce modèle démocratique radical. Plus encore, il contribue à installer, à échelle populaire, des pratiques effectives de démocratie, tout en décentralisant et en amoindrissant le pouvoir de contrôle du marché par l’État. Les coopératives permettent à la communauté de produire des biens d’origine locale et d’y créer des emplois, offrant ainsi la possibilité aux travailleurs non-qualifiés d’acquérir des compétences.

Avec la guerre, ses répercussions sur l’économie de la région du Rojava et l’embargo en cours imposé par la Turquie, ce système répond à un problème récurrent rencontré par cette communauté. Les cantons de la Fédération démocratique du Rojava et le nord de la Syrie ont une économie basée sur l’agriculture et l’élevage : les coopératives constituent une forme d’organisation et de développement économique à part entière, contestant les fondements mêmes de la société capitaliste et patriarcale. Au Rojava, les coopératives de femmes sont créées et encadrées par l’organisation fédératrice féminine Kongreya Star («Congrès Étoile »), qui supervise l’ensemble. Le mouvement des femmes remonte à 2005, alors que la région était encore sous l’autorité du régime de Bachar el-Assad, mais il s’avérait déjà bien organisé lorsque la révolution du Rojava éclata le 19 juillet 2012. Les femmes du Rojava avaient développé une certaine expérience en matière d’auto-organisation ; depuis, elles jouent un rôle prépondérant dans l’organisation de la société : elles dirigent des programmes idéologiques, des Conseils, des Communes et des coopératives dans les secteurs de l’éducation, de l’économie, de l’autodéfense, des affaires sociales, de la justice, de l’écologie, de l’art… Chaque canton a son quartier général, chaque ville du canton a son propre bureau et son équipe de Kongreya Star — avec l’aide du Conseil économique des femmes, ces équipes soutiennent la création et le fonctionnement des coopératives.

« Le mouvement des femmes remonte à 2005, alors que la région était encore sous l’autorité du régime de Bachar el-Assad. »

D’après Midya Qamishlou, ingénieure agronome et représentante du Conseil économique des femmes de Qamishlou, il existe une dizaine de coopératives de femmes — dans le textile, la restauration, l’industrie agricole et laitière —dans cette seule ville. Midya note que « les femmes peuvent gagner de 30 000 à 45 000 livres syriennes par mois [soit 75 à 85 euros, ndlr] ». Elle affirme aussi que ces coopératives « permettent aux femmes de prendre confiance en elles et de soutenir leur famille en cette crise économique. Mais le plus important, c’est le rôle qu’elles jouent dans l’effort collectif pour une vie libre pour tous, et en particulier pour les femmes. Elles participent au défi lancé contre la structure patriarcale de la société, en s’assurant de l’instauration d’une égalité. Lorsque les femmes reprennent leur rôle traditionnel de contributrices principales de l’économie, les hommes ne peuvent qu’en prendre conscience et revoir leur perception du rôle des femmes dans la société». L’une des plus connues, la coopérative Warshin, travaille dans le textile ; Shieler, dans les produits laitiers ; Dastar est un conglomérat de plusieurs petites coopératives de conserves ; Adar est une coopérative boulangère. Selon Midya, un nouveau genre de coopératives voit le jour depuis peu, qui s’éloigne des premiers modes d’organisation : les marchés de femmes, organisés en étals tenus et dirigés par elles, vendant leurs propres produits de fabrication artisanale. L’objectif est d’étendre ces marchés dans toutes les villes du canton de Cezire1Qamishlou, Amude, Derbispiye, Heseke, Serikaniye, Terbispiye, Remilan, Derik et Til Tamir. . Aujourd’hui, le marché des femmes de Derik est sur le point d’ouvrir ; à Qamishlou et Amude, on en élabore les plans et le futur emplacement.

La communauté s’éloigne ainsi des pratiques capitalistes traditionnelles, encourage les travailleurs à s’émanciper de la figure traditionnelle de l’employeur (et de l’exploitation qui en découle sur le plan des salaires et des conditions de travail), bâtit un endroit où il est possible de s’organiser et développer une conscience idéologique propre. La guerre actuelle contre Daech, les combats constants contre le gouvernement Assad, les bombardements menés par les États-Unis, la Russie et le régime en place, la récente invasion de la Syrie par la Turquie et l’annexion de Jerablus avec le concours de l’Armée syrienne libre —qui compte différents groupes terroristes islamiques — ont conduit à la destruction de centaines de villages, de fermes et de foyers, ont contraint des milliers de personnes à se déplacer. Le taux de chômage s’est mis à augmenter dans la région. Parallèlement, chaque canton a accueilli des milliers de réfugiés de Manbij, Raqqa et Bab, soumettant l’économie locale à une forte pression. Le choix de subvenir aux besoins d’une communauté victime d’un embargo, à qui les pays voisins ont fermé leurs frontières et qui empêchent jusqu’aux convois humanitaires de traverser la zone, a confirmé que ce nouveau modèle est une politique indispensable à la survie et à l’autodéfense de la communauté.

La Société coopérative Kasrek — l’une des plus grandes, située dans la région de Dirbesiye — s’articule autour de plusieurs projets, portant principalement sur la production agricole et l’élevage. Elle regroupe 4 000 personnes : chaque membre a participé au projet à hauteur d’environ 100 dollars en achetant des « parts ». Le gouvernement lui a attribué près de 15 000 hectares de terres où des légumineuses (pois, pois chiches, lentilles), du blé et du cumin ont commencé à être plantés. Dix hectares sont dédiés aux légumes, notamment à des serres pour la culture de tomates, de persil, de concombres, d’ail, d’oignons, de radis, de laitues, d’épinards ou de carottes. Le projet prévoit également des terres destinées au bétail et à des arbres fruitiers, dont des oliviers. Un troupeau de moutons de 1 000 têtes a déjà été acheté —l’objectif étant d’augmenter le cheptel afin de créer à terme une industrie laitière. Pour assurer la pérennité de ce projet, la coopérative a fait l’achat d’engins agricoles et ouvert une clinique vétérinaire. La coopérative Hevgirtin, dans la ville de Tirbispiye, s’avance à grande échelle et regroupe différentes activités : née il y a six mois, elle possède plusieurs antennes dans le canton de Cezire. Son objectif est de fournir à la communauté des vivres à meilleur prix ainsi que d’autres produits de base. Dans la ville d’Hesekê, la première coopérative de femmes a vu le jour en juin 2016, avec le projet de produire du muhammara, une sauce à base de piment rouge. Les coopératives travaillent souvent ensemble ; les produits d’Hesekê sont par exemple vendus dans les coopératives Hevgirtin. La coopérative Amûde assure, quant à elle, la subsistance de plus de 2 000 familles.

« Toutes les grandes industries, les usines et les principaux producteurs étaient établis à l’extérieur du Rojava, essentiellement dans les zones à forte concentration arabe. »

Si le modèle coopératif permet de subvenir aux besoins des communautés, l’objectif à long terme des dirigeants de la région est plus complexe. À l’époque du régime de Bachar el-Assad, le gouvernement syrien — à l’instar du Kurdistan Nord en Turquie aujourd’hui — a sciemment appliqué une politique de sous-développement, notamment dans le domaine des infrastructures, de l’éducation et de la santé, créant des dilemmes économiques encore présents. Toutes les grandes industries, les usines et les principaux producteurs étaient établis à l’extérieur du Rojava, essentiellement dans les zones à forte concentration arabe. Le Rojava est donc confronté à un défi continu : le développement de sa capacité économique à long terme. Au vu de l’instabilité actuelle en Syrie et du risque que le conflit se prolonge, conserver son indépendance vis-à-vis du gouvernement et avoir la garantie d’une situation socio-économique opérationnelle s’avère essentiel à la pérennité du Rojava. L’objectif principal est, à l’avenir, d’encourager l’industrialisation sans toutefois ouvrir le marché national aux marchés occidentaux comme il se fait habituellement. Un autre objectif essentiel est de faire en sorte que la région du Rojava ne devienne pas tributaire de ressources extérieures — comme c’est le cas du Kurdistan du Sud, au nord de l’Irak, dont l’économie repose désormais totalement sur le pétrole et donc sur les investisseurs et les marchés étrangers. L’embargo dont le Rojava fait en ce moment l’objet, ainsi que la fermeture des frontières, interdisent l’importation de pétrole, de coton, de blé ou d’autres ressources naturelles produites dans la région. Pour la même raison, il ne dépend pas non plus d’une aide extérieure ; de nombreuses ONG et organisations, qui propagent traditionnellement l’idéologie néolibérale du capitalisme, n’ont pas pu passer la frontière et contaminer la région : la fermeture des frontières du Rojava avec la Turquie et le Kurdistan irakien est peut-être un mal pour un bien… Le Kongreya Star et le Conseil économique continuent pendant ce temps de créer toujours plus de coopératives afin de protéger la société et de résister au capitalisme.


Toutes les photographies de l’article sont de Hawzhin Azeez.
Texte traduit de l’anglais par Cihan Gunes et Maude Morrison, pour Ballast.


NOTES   [ + ]

1. Qamishlou, Amude, Derbispiye, Heseke, Serikaniye, Terbispiye, Remilan, Derik et Til Tamir.

De retour de la révolution du Rojava.

Un témoignage sur la situation révolutionnaire au Rojava, le Kurdistan de Syrie, tiré de la revue “Ballast” (https://www.revue-ballast.fr/).

De retour de la révolution du Rojava.

Traduction d’un article de Novara Media, pour le site de Ballast

Une révolution socialiste, féministe, pluri-ethnique et écologiste prend forme, officiellement, depuis novembre 20131La Constitution du Rojava date, quant à elle, du 29 janvier 2014. : quelque part en Syrie, au nord d’un pays divisé par la guerre, en région autonome kurde : le Rojava. L’anthropologue libertaire américain David Graeber va jusqu’à la qualifier de « l’un des rares points lumineux » de la région et de l’une « des grandes expériences démocratiques du monde ». Les principaux ennemis de la révolution ? Le fascisme théocratique de Daech et l’autocratie turque. Nous suivons avec un vif intérêt l’évolution de la situation et traduisons, pour le lectorat francophone, cet entretien de Peter Loo paru il y a trois mois de cela dans les colonnes du site Novara Media : professeur d’anglais bénévole, il a passé plus d’un an sur place dans le cadre du groupe de solidarité anticapitaliste Plan C Rojava. Et livre, à son retour, une analyse pédagogique de la situation, soucieux des grandes réalisations autant que des limites certaines.


Pourriez-vous d’abord détailler un peu la chronologie de la révolution au Rojava ?

Eh bien, commençons par évoquer rapidement les origines de la révolution. Beaucoup de gens omettent de parler des origines, alors que c’est crucial pour comprendre la dynamique de toute la révolution. Le Parti de l’union démocratique (PYD) qui a mené la révolution était actif dans le nord de la Syrie, ou Kurdistan occidental (Rojava signifie « ouest » en kurmanji) depuis 2003. Avant lui, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), auquel est affilié le PYD, avait l’autorisation du régime d’utiliser la région comme base d’activités contre l’État turc, jusqu’à son expulsion en 1998. Les premières manifestations contre le président syrien Bachar El-Assad ont débuté début 2011 ; au printemps, le PYD a entrepris de se consacrer à l’organisation de la communauté kurde en formant des comités locaux et des unités d’autodéfense — les précurseurs du YPG, ainsi que des forces féminines du YPG. Cela devait constituer la base sociale de la révolution. Mi-juillet 2012, alors que le mouvement social contre El-Assad s’étaient transformé en conflit militaire sanglant impliquant plusieurs puissances étrangères, ces forces d’autodéfense, renforcées par des guérilleros formés par le PKK, expulsèrent les forces du régime de plusieurs villages et villes du Nord. Les forces de défense du PYD prirent alors le contrôle des grandes routes et évincèrent le régime des infrastructures clés — en causant très peu de violences et de victimes.

« Il s’agit d’une des plus passionnantes luttes politiques entreprises de nos jours, à la fois du point de vue de son échelle et de sa portée. »

La géographie a joué évidemment un rôle crucial : les zones à majorité kurde où le PYD pouvait s’organiser furent les premières à se soulever et à expulser les forces du régime. Dans les zones sans forte majorité kurde, les forces d’El-Assad parvinrent à se maintenir. Ici, à Qamishlo, où 20 % environ de la population soutient le régime, il y eut des affrontements violents mais le régime réussit à garder le contrôle de plusieurs bâtiments publics. Juillet 2012 marqua l’émergence du Rojava en tant que force à part dans le conflit syrien. Les cantons qui furent créés se déclarèrent contre El-Assad (quoique plaidant pour une destitution électorale, sans recourir à la force), tout en restant en dehors de la constellation de groupes rebelles syriens en voie de fragmentation. Les relations entre le Rojava et l’Armée syrienne libre — ASL/FSA : les forces militaires initialement formées par les rebelles — sont complexes : les exemples de coopération comme de conflit entre le Rojava et les différentes composantes de l’ASL sont nombreux  depuis le début de la révolution. Ce récit des origines de la révolution en tant qu’insurrection est contesté par ceux qui critiquent la révolution du Rojava et son refus de rejoindre plus largement le soulèvement anti-Assad. Émanant surtout de Grande-Bretagne, ces critiques incluent Robin Yassin-Kassab et Leila al-Shami, les auteurs de Burning Country. Dans cet ouvrage, qui ne parle que brièvement du Rojava, les auteurs affirment que le retrait des forces d’El-Assad avait été « apparemment coordonné » avec le PYD, dont l’arrivée au pouvoir était un fait accompli précédemment accepté par le régime afin de libérer des troupes des missions de surveillance pour leur permettre de combattre les rebelles ailleurs. Ces deux récits sont incompatibles ; j’avoue ne pas avoir de réponse définitive : peut-être que les choses seront plus claires dans les prochains mois, lorsque les relations entre le Rojava et le régime syrien seront éclaircies.

L’argument du fait accompli n’explique pas, pour autant, les victimes militaires des premiers jours, ni pourquoi les hostilités continuent, de façon sporadique. Je ne crois pas en l’existence d’une conspiration. Il semble plus probable que, reconnaissant que la situation politique au Rojava a changé avec l’insurrection, El-Assad a reconsidéré sa position politique concernant cette partie de la Syrie, probablement pour garder ses options ouvertes sur le long terme. Depuis ses débuts, la révolution s’est étendue géographiquement et socialement. Deux de ses trois cantons sont directement reliés (Kobané et Ciziré) et les combats continuent afin qu’ils le soient au canton d’Efrin. Un système basé sur la décentralisation (le système confédéral) et la construction de « communes » au niveau local a été institué ; une organisation économique qui privilégie les coopératives et assure la satisfaction des besoins primaires est en place. Un bouleversement majeur des relations entre les hommes et les femmes est également en cours. Il s’agit d’une des plus passionnantes luttes politiques entreprises de nos jours, à la fois du point de vue de son échelle et de sa portée — d’autant plus impressionnante que le conflit est toujours en cours en Syrie et que les pays voisins affichent leur hostilité vis-à-vis d’elle.

Kobané (DR)

Nous reviendrons sur les relations entre révolution et régime. Ainsi, la révolution a débuté en tant que mouvement dirigé par le PYD principalement soutenu par des Kurdes ?

Exactement. Après ce qu’on pourrait appeler la phase insurrectionnelle de la révolution (consistant à écarter le régime du pouvoir), la phase suivante fut celle de la consolidation politique et de l’application d’un programme politique. Ce programme repose sur trois principes essentiels : un système de démocratie citoyenne (en relation avec les partis politiques officiels et doté d’une certaine forme de représentativité) que l’on appelle « confédéralisme démocratique » ; la révolution des femmes ; un programme écologique — de loin le moins développé des trois aspects pour le moment. Consolider ce programme au-delà du PYD ou de la communauté kurde ont été les tâches immédiates de la révolution. Plusieurs petits partis politiques sont aujourd’hui actifs dans la révolution : ils travaillent ensemble sous le nom de « TEV-DEM » (Mouvement pour une société démocratique). Bien évidemment, tout le monde ne soutient pas ce qu’il se passe. L’ENKS, une coalition de seize partis dominée par Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), a publiquement critiqué beaucoup de choses qui ont lieu au Rojava. Barzani ne partage pas la vision politique du PYD. Il calque le GRK sur les États pétroliers, comme Dubaï, et applique, en ce moment même, un embargo contre le Rojava, avec son allié turc — ce qui cause toutes sortes de problèmes… En raison de ces tensions, Carl Drott, de l’université d’Oxford, a déclaré : « Parfois, il semble que la seule politique cohérente du KCN [ENKS] est de s’opposer à tout ce que fait le PYD. »

« Plus important encore, la révolution a comme priorité de gagner le soutien et la confiance de toutes les communautés présentes au Rojava. »

Plus important encore, la révolution a comme priorité de gagner le soutien et la confiance de toutes les communautés présentes au Rojava. Ces communautés — Arabes, Syriaques, Tchétchènes, Arméniens, Turkmènes, etc.— s’impliquent en nombre grandissant au fil du temps, au fur et à mesure qu’elles voient les idées de la révolution (et ses avantages) mises en pratique, de même qu’elles constatent que le régime ne reviendra pas. Les raisons de soutenir la révolution vont des plus politiquement motivées, telles que le souhait d’un Kurdistan libre, la confiance en la politique d’Abdullah Öcalan [le leader emprisonné du PKK, ndlr] et sa vision du confédéralisme et un désir plus concret de paix, de sécurité et de services de base que la révolution apporte à la vie quotidienne. Les YPG et YPJ sont aimés par quasiment tout le monde ici ; ce soutien s’est étendu à l’alliance militaire (les Forces syriennes démocratiques, FSD/SDF) conclue avec d’autres milices progressistes des différentes ethnies de la région. La révolution a démarré du sein de la communauté kurde et le travail à mener pour qu’elle soit soutenue par d’autres communautés est une priorité cruciale. Cela suppose de travailler avec les milliers de réfugiés arabes fuyant le conflit du reste de la Syrie et qui sont empêchés de se rendre en Europe par l’État turc. Une partie de mon travail avec le TEV-DEM consiste à consolider ce soutien des communautés. La communauté syriaque, par exemple, est fortement divisée entre le régime et la révolution, et chaque faction possède ses propres unités militaires et sa propre police. Quand on traverse les quartiers syriaques, cette division saute aux yeux : ici, la rue est pleine de portraits d’El-Assad et de drapeaux du régime ; là, il y a un checkpoint pro-révolution avec des slogans révolutionnaires sur tous les murs.

Abordons la question épineuse des relations entre le régime d’El-Assad et le PYD. En quoi consistent-elles, en résumé ?

Comme je l’ai dit, la révolution n’a pas mis partout le régime à la porte. Ici, à Qamishlo, il est encore présent. Ainsi, lorsqu’Alep a été « libérée » récemment, de bruyantes festivités pour la victoire d’El-Assad ont eu lieu dans certains quartiers — et le régime continue de payer les salaires de certains fonctionnaires, comme les instituteurs. De temps en temps, des escarmouches éclatent dans des villes où le régime est encore présent, comme ici ou à Hasseke. La révolution s’est constituée en tant que force indépendante du large mouvement de rébellion — très diversifié — contre El-Assad. Elle a pu compter sur le soutien de mouvements sociaux étrangers, de partis politiques progressistes, mais également sur celui, plus controversé, de puissances comme les États-Unis et, parfois, de la Russie. Cela a, dans une certaine mesure, empêché El-Assad ou, plus probablement à l’heure actuelle, l’État turc de l’annihiler purement et simplement, bien que la situation soit toujours périlleuse. Aujourd’hui, les positions que va prendre le régime vis-à-vis du Rojava ne sont pas encore claires, et vice-versa. Pour le moment, aucun des deux camps n’a d’avantages militaires probants pour l’emporter sur le terrain. Après la défaite des rebelles, quasiment assurée avec la réoccupation d’Alep, cela peut complètement changer. Par exemple, le YPG et le YPJ, qui défendaient le quartier kurde d’Alep, Sheiq Maqsoud, et qui ont également soutenu les forces d’El-Assad à certains moments de la bataille, se sont désormais retirées, pour ne laisser que les Asayish, la police armée, dans le quartier.

(DR)

Ces relations avec le régime ont été beaucoup critiquées. Au début du soulèvement syrien, la possibilité d’une large alliance entre Arabes et Kurdes semblait proche mais celle-ci a échoué, pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci figurait un chauvinisme arabe latent, fruit de décennies de régime colonial au Rojava, et l’une des causes de la réticence du régime et des rebelles à voir l’autonomie kurde proclamée. La montée en puissance des forces islamistes du côté rebelle a également bloqué une alliance à grande échelle entre révolution Rojava et rebelles. Des accords ont été conclus à échelle locale, avec les forces présentes dans les cantons, comme les FSD, mais une large alliance avec les grandes factions rebelles est restée au point mort. Cette opportunité manquée, si tant est qu’elle fût possible, a probablement déterminé l’issue du reste du conflit.

Les cantons du Rojava ont connu une expansion rapide, particulièrement dans les zones à forte présence arabe. Pourriez-vous nous parler de votre expérience quant à l’accueil des différentes ethnies au sein de la révolution et de la façon dont cela fut perçu ?

« Les visiteurs qui s’attendraient à une expérience révolutionnaire transcendantale seront déçus. »

Depuis 2015, les zones contrôlées par les cantons se sont largement étendues grâce aux offensives menées par ceux-ci contre Daech. Il est indéniable que cela est d’abord dû à un réseau de cantons, en permanence reliés les uns aux autres. Ces offensives, menées par des forces principalement kurdes sur des régions majoritairement arabes, ont causé quelques problèmes. J’ai eu l’occasion de me rendre sur le front à Salouk en décembre [2016]. L’offensive sur Raqqa faisant reculer la ligne de front, les gens ont été autorisés à retourner dans leurs villages. Les villageois que j’ai rencontrés semblaient globalement pencher en faveur des unités des FSD, avec qui ils entraient en contact. Cependant, tous les villageois ne soutenaient pas les actions en cours, d’autant que beaucoup, nous a-t-on dit, avaient été ou étaient encore des sympathisants de Daech. Nous avons visité un tabur (unité militaire) victime d’un attentat-suicide plus tôt dans l’année ; son auteur était quelqu’un de connu, originaire du village d’à côté. Les zones contrôlées par le système confédéral augmentant, des ajustements ont dû être faits pour accueillir le nombre croissant de participants non-kurdes. J’ai mentionné les FSD comme exemple de coalition militaire multi-ethnique, laquelle a représenté un pas en avant pour la révolution. L’actuelle dénomination officielle de la région, « Système fédéral démocratique de Syrie du Nord », témoigne du projet multi-ethnique que la révolution essaie de construire. On a notamment entendu l’un des coprésidents du système confédéral, Mansur Salem, un Arabe syrien, insister dans un discours récent sur le fait que construire ce soutien multi-ethnique était un défi politique clé pour la révolution.

Dans quelle mesure les « gens ordinaires » s’approprient-ils l’idéologie de la révolution au Rojava ?

Les visiteurs qui s’attendraient à une expérience révolutionnaire transcendantale seront déçus. Un travail exceptionnel y est accompli et il existe une bonne couverture médiatique, produite pour une audience occidentale ; mais, au-delà du front, la manière dont la révolution se manifeste est souvent subtile ou simplement pas aussi développée que ce à quoi on pourrait s’attendre. Diffuser les valeurs de la révolution dans d’autres communautés est un travail en cours. À titre d’exemple, les niveaux les plus élevés du système confédéral, en particulier les villes, sont bien développés, alors que le niveau le plus bas, à savoir la commune — institution de quartier où s’organise la participation la plus directe dans les assemblées politiques et les comités, sur des thèmes politiques —, n’est pas aussi répandu que ce que l’on pourrait croire. Les raisons remontent aux origines de la révolution et à la dynamique de cette phase insurrectionnelle que nous avons évoquée. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les niveaux les plus élevés du système qui tentent de développer les niveaux de base de la participation politique. Une large part du travail est consacrée à accroître la place des communes, numériquement et géographiquement. Cela implique de trouver des ressources matérielles et d’éduquer les gens, dans les communautés locales, sur les valeurs de la révolution, ainsi que sur le fonctionnement, parfois complexe, du système. L’élément le plus visible de la révolution est sans doute le rôle des femmes dans la société.

Manifestation pour la libération d’Öcalan (DR)

L’image souvent renvoyée par la révolution est celle de la libération des femmes et du rôle de premier plan des YPJ dans la volonté de transformer les relations de genre. Comment cela affecte-t-il la vie quotidienne au Rojava ? Est-ce vraiment un aspect fondamental du mouvement ?

Une critique de gauche en Europe, comme on peut le voir dans un article récent de Gilles Dauvé, avance que la révolution des femmes au Rojava est limitée aux seules femmes des YPJ. Si c’était le cas, on ne pourrait pas considérer que le Rojava connaît une révolution des femmes. Après tout, l’État israélien enrôle des femmes comme soldats, et Kadhafi était connu pour avoir des gardes du corps féminins. L’histoire est pleine d’exemples de femmes jouant un rôle prépondérant dans les luttes sociales ou les conflits militaires, pour retrouver ensuite une position sociale de soumission une fois les hostilités terminées. Mais ce n’est pas là que s’arrête la révolution des femmes au Rojava. De même qu’elle ne s’arrête pas au 40 % de représentation féminine dans tous les comités, ni à l’égalité en termes de prise de parole (ce qui est en soi un pas qui va au-delà de ce qui se pratique dans la majorité des États occidentaux). Sous toutes ces conquêtes manifestes, il y a le développement long, patient, du mouvement politique des femmes : l’éducation politique pour que les femmes développent leurs capacités, pour que les futures organisatrices prennent confiance en elles ; des actions de (ré)éducation et d’intervention contre les hommes ayant commis des abus ; l’activité des comités de femmes à tous les niveaux du système confédéral ; et le travail infatigable du Kongreya Star (« Congrès des étoiles ») — la forme d’organisation du mouvement des femmes ici.

« Ces changements se font dans une société massivement conservatrice où la violence contre les femmes, les meurtres pour l’honneur, les mariages forcés étaient extrêmement courants avant la révolution. »

Encore une fois, ce n’est pas un processus sans accrocs. Ces changements se font dans une société massivement conservatrice où la violence contre les femmes, les meurtres pour l’honneur, les mariages forcés, la différence considérable entre les salaires, ainsi que les caractéristiques habituelles du patriarcat étaient extrêmement courants avant la révolution. Le mouvement travaille dur pour fédérer tout le monde, assurer des positions fermes, prendre des mesures immédiates si nécessaire, ou adopter une approche sur le long terme si cela s’avère plus efficace. À l’image de tout le reste, ici, le mouvement partage des traits communs avec les mouvements occidentaux, mais il conserve de nombreuses différences. Le travail politique qui sous-tend le mouvement des femmes au Rojava est collectivement appelé « jinéologie », qui signifie « la science des femmes ». Öcalan est, sans surprise, un théoricien jinéologiste de premier plan ; il a développé une vaste argumentation consacrée aux racines historiques du patriarcat, qui a renversé une société matriarcale et pacifique. Le capitalisme est considéré comme intrinsèquement patriarcal et Öcalan, qui est la référence principale du mouvement, soutient que « la nécessité d’inverser le rôle des hommes revêt une importance révolutionnaire ».

Certains pans de son argumentation sont plus problématiques pour une partie des féministes occidentales. Par exemple, l’approche jinéologique du genre peut passer pour essentialiste, car elle assigne des caractéristiques définies aux genres. Les féministes queer trouveront cette idéologie très provocante. Les comportements en matière de sexualité sont aussi très différents que ceux en vigueur en Occident : les relations sexuelles entre les cadres sont globalement interdites, et il y a toujours, dans le reste de la société, une forte pression sur la question de l’abstinence jusqu’au mariage. Dans de nombreuses interviews, lorsque la question queer est soulevée, la réponse standard se résume souvent à : « Nous n’avions jamais vu de personne gay au Rojava, avant. » Cette question sera, je l’espère, prise peu à peu en compte — j’ai entendu des rapports selon lesquels des politiques LGBT étaient mises en place dans certaines zones.

Soldats de Daech (DR)

Vous dites que la jinéologie ne se conforme pas complètement au féminisme occidental. Peut-on affirmer la même chose pour le mouvement apoïste [ou « confédéralisme démocratique », théorisé par Öcalan, ndlr] en général ?

Oui, absolument. Beaucoup de débats sur le PKK sont construits en réponse à la question « Est-ce une organisation anarchiste ? » : ils tournent en rond parce qu’ils ne parviennent pas à effectuer une analyse concrète du mouvement lui-même. Au même titre que le PKK n’a jamais été, historiquement, une organisation ouvertement marxiste-léniniste, il ne peut pas non plus être qualifié de mouvement anarchiste. Le PKK et ses organisations sœurs s’autodéfinissent comme « apoïstes » — un mouvement construit autour d’Abdullah Öcalan et de ses travaux très… éclectiques. Les mouvements qui se fondent sur sa vision politique sont contradictoires, en particulier après le développement du « nouveau paradigme » qui suivit l’arrestation d’Öcalan en 1999. Ce paradigme a modifié de manière significative de nombreux pans de la vision politique du PKK. Bien que celui-ci ait désormais formellement abandonné la revendication d’un État kurde indépendant et l’ait remplacé par son modèle de confédéralisme démocratique, c’est encore un mouvement hiérarchique, avec une discipline stricte pour les cadres et un culte de la personnalité autour d’Öcalan. Leur conception de la révolution ne s’inscrit pas dans les limites des conceptions des mouvements révolutionnaires classiques, mais se définit comme suit : « Ni l’idée anarchiste de l’abolition de la totalité de l’État immédiatement, ni l’idée communiste de la prise de contrôle de la totalité de l’État immédiatement. Avec le temps, nous organiserons des alternatives pour chaque section de l’État contrôlée par le peuple, et quand elles réussiront, la partie correspondante de l’État sera dissoute. » Par ailleurs, et c’est important, leur critique du capitalisme ou, selon leurs termes, de la modernité capitaliste, est relativement opaque — une opacité que le manque de traduction en anglais de leurs textes ne contribue pas à éclaircir — ; elle n’est aussi certainement pas aussi fondamentale que celle provenant de la tradition marxiste. Bien que le mouvement apoïste intègre de nombreuses valeurs des traditions socialiste et anarchiste, c’est quelque chose de différent et distinct.

« C’est encore un mouvement hiérarchique, avec une discipline stricte pour les cadres et un culte de la personnalité autour d’Öcalan. »

Deux autres volontaires internationaux, anarchistes revendiqués, ont publié récemment un article sur le site Plan C. L’article donne une série de raisons pertinentes et majeures sur les freins d’ordre pratique à la mise en œuvre de la solidarité au Rojava, et pour cela il mérite vraiment d’être lu. Il met en avant le fait (non contesté) que travailler au Rojava n’est pas neutre. Les choix des lieux et des personnes avec qui on travaille vont renforcer certains groupes, individus et dynamiques plutôt que d’autres, et on doit en être conscients. Mon interprétation de cette lecture est qu’elle reprend l’argument implicite, commun à beaucoup dans la gauche anti-autoritaire, en faveur du peuple ou des mouvements sociaux plutôt que des partis organisés. Le problème spécifique au Rojava, c’est que le mouvement apoïste a transcendé les limites de ses partis politiques et qu’il est aussi un mouvement social de masse comprenant des éléments d’auto-organisation au-delà des partis. Je dirais que la gauche révolutionnaire devrait soutenir le PYD et les mouvements apoïstes au Moyen-Orient plutôt qu’un « peuple » à la définition floue, et potentiellement fictif. Ils représentent une force progressiste très grande — peut-être la plus grande — au Moyen-Orient, et une large part de leur politique fait écho à la nôtre. Montrer un engagement sérieux dans un réel travail de solidarité aide à fonder le terrain commun à partir duquel on peut créer un dialogue avec ces mouvements. J’adorerais pouvoir débattre avec eux de certains pans de la vision apoïstes (par exemple, les définitions et critiques du capitalisme), mais cela ne peut sans doute se produire que si l’on peut justifier d’une certaine expérience.

Revenons-en aux communes : quelle est leur importance ?

Au niveau local, elles sont très importantes pour résoudre les problèmes mineurs, souligner les problèmes majeurs, et fonctionner comme la courroie de transmission sur le terrain des idées de la révolution. En plus d’organiser les réunions locales et les comités, les niveaux les plus bas du système servent de pôles pour mobiliser les gens sur les questions d’autodéfense, pour les manifestations et les rassemblements. Lorsque nous participons à un événement politique, nous partons d’habitude des Mala Gel (« Maison du peuple » — concrètement : centre social) de notre quartier en bus par grands convois, et lorsque nous organisons des événements, les communes locales sont une ressource vitale pour se connecter directement avec les gens. Je n’ai pas pu étudier suffisamment ce système, complexe, pour pouvoir estimer dans quelle mesure les idées de la base sont entendues plus haut dans le système fédéral, au travers des diverses délégations élues et des comités thématiques. Pour l’anecdote, j’ai rencontré ici un marxiste-léniniste européen convaincu que les anarchistes n’avaient rien compris à la révolution, et que les communes avaient un rôle très accessoire dans le processus. Pour lui, la révolution était dominée par le PYD ; le YPG et le YPJ en étant les bras.Quand il a rencontré l’un des partis marxistes-léninistes internationaux qui réalise ici un travail communautaire solide en promouvant et installant des communes, toute son attitude a changé. Peut-être que certains à gauche sont un peu optimistes sur le développement du système des communes, mais il existe bel et bien et il est en expansion ; nous devons simplement ne pas confondre nos désirs avec les réalités.

Militants internationalistes, de la ZAD au Rojava (DR)

L’une des plus importantes interrogations à gauche est : quel type d’économie est en train d’être mise en place ?

La Syrie du Nord a été historiquement sous-développée par le régime syrien, qui l’a traitée comme une colonie intérieure. Les colons arabes étaient encouragés à s’installer autour des exploitations des réserves pétrolières découvertes dans la région. L’autre secteur principal de l’économie, la production agricole, était strictement encadré. Ce qui est désormais le canton d’Efrin a vu au fil du temps ses nombreuses forêts remplacées par des plantations d’oliviers tandis que, dans les années 1970, le régime répandait la rumeur selon laquelle une maladie de la tomate particulièrement vicieuse s’étendait depuis la Turquie, afin d’orienter la conversion de la production agricole du canton de Cizire vers le blé. Pendant l’hiver, conduire dans la campagne du canton de Cizire et de ses champs désertiques à perte de vue est une expérience lugubre. Des efforts sont menés aujourd’hui pour diversifier l’agriculture, pour des raisons à la fois écologiques et économiques. La révolution n’a donc pas hérité de beaucoup de moyens de production à grande échelle. Les quelques sites productifs d’envergure ont été socialisés. Il y a, il me semble, une usine de ciment, des puits de pétrole et, dans le campagne de Manbij, le barrage de Tishrin. Ici, à Qamishlo, on dénombre environ soixante « fabriques » qui emploient chacune au maximum vingt employés. Certaines sont le fait d’initiatives privées, d’autres sont gérées en coopératives. L’organisation du commerce et de la logistique se font aussi à petite échelle au Rojava. Lors de l’expulsion du régime, on comptait peu de larges systèmes logistiques — organisation des transports, ou systèmes de logistique intégrée, que les grandes chaînes de supermarché possèdent — qui pouvaient être socialisés. Le petit réseau ferré est hors service et le régime tient l’aéroport de Qamishlo, qui n’abrite qu’une ligne intérieure vers Damas, avec des trains peu fréquents.

« Cette sorte de purisme du tout ou rien provient souvent d’une réflexion très abstraite, très éloignée d’une prise en compte des difficultés d’un changement social concret. »

Dans une très bonne interview menée par Janet Biehl, le conseiller pour le développement économique dans le canton de Cizire présente les « trois économies » qui fonctionnent en parallèle au Rojava. Vous pouvez lire l’article vous-même. En bref, il y a l’« économie de guerre », l’« économie ouverte » (c’est-à-dire le secteur privé) et l’« économie sociale ». Pour le moment, l’économie de guerre — le pain et le pétrole subventionnés, par exemple — domine, avec l’économie sociale des coopératives, qui est présentée comme porteuse d’espoir pour l’avenir. Évidemment, le danger est qu’en cas de levée de l’embargo le secteur privé soit de nouveau autorisé — en particulier pour ce qui est des infrastructures coûteuses, comme les raffineries pétrolières et l’industrie lourde —, et que l’économie sociale soit complètement écrasée par cette concurrence. Je ne voudrais pas m’aventurer à prédire l’avenir de l’économie, bien que les défis futurs semblent clairs, mais je trouve décevant que certains, à gauche, n’apportent pas leur soutien à ce qui se passe ici parce que la propriété privée persiste, ainsi que la production marchande et la relation salariale. Cette sorte de purisme du « tout ou rien » provient souvent d’une réflexion très abstraite, très éloignée d’une prise en compte des difficultés d’un changement social concret. Aucune révolution n’a encore réussi à abolir les relations capitalistes — encore moins en l’espace de quelques années, en pleine guerre de proximité internationale et sous embargo ! Bien que la critique de la modernité capitaliste apoïste ne soit certainement pas une critique marxiste, la stratégie économique au Rojava est largement une stratégie progressiste — avec des points d’interrogation quant à l’avenir. Elle mérite notre solidarité. Ne pas apporter notre soutien au prétexte que le capitalisme fonctionnera encore dans un futur plus ou moins prévisible me semble être une vision à bien court terme. Il est intéressant de constater qu’on soutient souvent des luttes sociales non communistes, jusqu’au moment où elles atteignent la capacité de changer significativement le monde, et que, dès lors, nombreux sont ceux qui retirent leur soutien. Il faut adopter une vision à plus long terme du changement social, qui le reconnaisse comme un procès compliqué et contradictoire. Ce n’est pas parce que la révolution ici ne met pas immédiatement en place le communisme que nous ne devons pas la soutenir.

Quelle est la composition dominante des volontaires internationaux ? Avec quelles attentes viennent-ils ; sont-elles confirmées ou déçues ?

En général, les gens qui arrivent ici forment un mélange entre idéalistes et une frange plus réaliste. À un certain moment, à partir des seules sources d’Internet, on pouvait croire que la majorité des volontaires étaient des aventuriers, des gens de gauche bien intentionnés, voire des gens de droite qui n’étaient là que pour combattre Daech. Même si cela a pu être le cas à un moment, ce ne l’est certainement plus aujourd’hui. Les YPG ont remarqué les conceptions et les comportements problématiques de certains de ses volontaires et sont devenus plus sélectifs. Sans surprise, il y a beaucoup de volontaires issus de la diaspora kurde, mais, au-delà, la majorité des volontaires que j’ai rencontrés ou dont j’ai entendu parler sont des gens de gauche. Il y a une présence relativement importante de camarades turcs venus d’organisations marxistes-léninistes ou maoïstes, par exemple. Les autres volontaires sont majoritairement européens ou nord-américains, et ils sont pour la plupart dans des unités militaires, parmi lesquelles un tabur international dévoué — le Bataillon de la liberté internationale. Les gens chez eux ont probablement vu dans les médias certaines des photos géniales prises par la « brigade Bob Crow » anglophone. Du fait des barrières de langage, des difficultés du voyage et de l’identification d’un endroit où la personne peut être utile, il n’y a pas beaucoup de volontaires internationaux dans la société civile. J’espère que cela deviendra plus facile avec le temps. Pour le moment, si les gens veulent être volontaires ici, ils devraient penser à quelles compétences ils détiennent ou peuvent acquérir avant de partir. Par exemple, si les gens sont intéressés, se former pour être professeur d’ESL (anglais comme seconde langue) est un excellent moyen d’être utile : la demande est très importante.

(DR)

Pensez-vous que la présence de volontaires internationaux est un apport pour le mouvement ?

Il existe des compétences spécifiques pour lesquelles la demande est élevée, pour les équipes médicales, par exemple. Sinon, les volontaires peuvent au minimum travailler à établir des liens entre le Rojava et le reste du monde. Ainsi, les gens ici savent qu’ils ne sont pas seuls et le reste du monde découvre un peu plus ce qui se passe. C’est bien sûr une grande responsabilité, pour ceux qui en ont la compétence, de rapporter ce qu’ils ont vu et de faire le portrait d’une révolution entière à partir de leur expérience. Ceux qui le font doivent tenter d’être honnêtes sur ce qu’ils ont vu, ce qu’ils pensent, et les limites de l’expérience personnelle. Il n’est pas surprenant, quoique décevant, de voir des critiques émanant de certains pans de la gauche qualifier la majorité des volontaires d’« aventuriers orientalistes », d’« islamophobes cachés » ou de « fantaisistes ayant le complexe du héros ». Même si certains rentrent bien dans ces catégories, la plupart des volontaires — en particulier les camarades politiquement actifs qui ont répondu aux appels aux volontaires — ne sont en rien comme cela. Le YPG prend d’ailleurs des mesures pour filtrer et évacuer ces types de volontaires. Il est stupéfiant de constater que même ce qui est considéré comme une valeur historique incontestée du mouvement communiste — l’internationalisme — est la cible d’attaques de la part de ceux qui se considèrent eux-mêmes comme appartenant à la gauche. Il semble qu’il y ait aujourd’hui plus de volontaires de gauche appartenant à des structures préexistantes — ou peut-être utilisent-ils simplement les médias plus efficacement. Quoi qu’il en soit, marteler le fait que c’est une lutte progressiste qui a besoin du soutien de la gauche internationale, et qui se considère comme partie prenante d’un mouvement international, est une tâche politique à laquelle nous pouvons tous participer.

Quel est l’impact le plus significatif de la révolution pour le moment ?

« Au minimum, le Rojava sert à rappeler que la révolution est toujours possible là où des révolutionnaires sont organisés, déterminés. »

La révolution a libéré le peuple de la région de la domination du régime d’El-Assad et de Daech. Elle a aussi apporté des progrès importants pour ce qui est de la libération des femmes et la démocratie directe. Sur le plan international, la révolution a donné une impulsion massive aux luttes au nord de la frontière à Bakour et en Turquie, ainsi qu’aux révolutionnaires au-delà. Même s’il faut garder la tête froide, il y a de nombreuses leçons à tirer de cette révolution. Au minimum, le Rojava sert à rappeler que la révolution est toujours possible là où des révolutionnaires sont organisés, déterminés, et prêts à risquer leur vie.

Un commentaire final ?

La révolution ne correspond pas ici au fantasme parfait de certains révolutionnaires occidentaux. Cela n’a pas été le soulèvement spontané de l’immense majorité des gens, ils n’ont pas aboli l’État (à supposer que cela soit possible) ou le capitalisme, et il y a encore des problèmes à régler. Malgré le fait que ce n’est pas le communisme ici et maintenant, cette révolution a besoin d’applaudissements et de soutiens. Comme toutes les révolutions, elle n’est pas apparue achevée une fois pour toutes, elle se construit sur le tas, en faisant face à beaucoup d’opposition. Contrairement à de nombreuses révolutions, celle-ci est assez difficile à définir : les étiquettes « anarchiste » ou « révolution sans État » obscurcissent plus qu’elles ne font voir. Ce que nous savons cependant, c’est que cette révolution impulse des formes de démocratie populaires, la libération des femmes et certaines formes d’économie de la solidarité. La vie au Rojava est meilleure pour les gens que dans la plupart des régions du Moyen-Orient. Pour ceux qui sont effrayés de voir des révolutionnaires ayant un réel pouvoir de changer les choses plutôt que de se maintenir à jamais dans la « résistance », je voudrais citer Murray Bookchin (dont l’influence sur la lutte ici est clairement exagérée dans certains milieux) : « Les anarchistes peuvent appeler à l’abolition de l’État, mais une coercition d’une certaine forme sera nécessaire pour prévenir le retour de l’État bourgeois en pleine force et avec une terreur débridée. Le fait qu’une organisation libertaire échoue, du fait de la peur déplacée de créer un État, à prendre le pouvoir quand elle le peut, avec le soutien des masses révolutionnaires, est au mieux de la confusion, au pire une perte totale de ses nerfs. »

« Une vraie révolution est une masse de contradictions dont la plupart doivent être affrontées à mesure qu’elles apparaissent. »

Ceux qui adoptent une position d’ultragauche au Rojava, et qui placent la révolution hors de portée, mettent plus en évidence les faiblesses de leur propre positionnement politique que celles de la révolution qui se met en place ici. Une vraie révolution est une masse de contradictions dont la plupart doivent être affrontées à mesure qu’elles apparaissent. Ce qui fait qu’il est particulièrement important pour la gauche libertaire de soutenir cette révolution, c’est qu’elle affronte ces contradictions sans en passer par la dictature d’un parti politique. Il y a d’autres moyens pour la gauche d’exprimer sa solidarité avec le Rojava, et la lutte plus large dont il est un des éléments dans la région, que d’écrire des articles et de partager des trucs sur Facebook. Diffuser des informations sur ce qui se passe ici est bien sûr important, mais les exigences des organisations politiques qui soutiennent la révolution ici, et qui en ont la capacité, sont bien plus élevées. En Grande-Bretagne, par exemple, le groupe de solidarité pour le Rojava du Plan C travaille avec des structures dirigées par des Kurdes, qui organisent des débats et des manifestations ; il a rassemblé de l’argent, notamment pour un bus-école et du matériel médical, et envoie maintenant des volontaires pour faire du travail civil. Il y a quelques groupes de solidarité kurdes qui travaillent dur en Grande-Bretagne également, qui font du très bon travail. Si on les compare à avec des campagnes de solidarité au long cours comme les campagnes de solidarité pour la Palestine, les campagnes de solidarité des Kurdes sont encore très jeunes au Royaume-Uni. L’intensification massive du rôle contre-révolutionnaire de la Turquie, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières, susceptible de s’étendre à l’Irak cette année, augmente encore la nécessité de cette solidarité. Des structures nationales efficaces de solidarité doivent être rejointes ou créées, et fédérées à un niveau international. C’est un peu cliché, mais nous ne pouvons pas oublier ce slogan : « La solidarité n’est pas un mot, c’est une arme. »


Titre original : « A real revolution is a mass of contradictions: Interview with a Rojava Volunteer », 01 février 2017 — traduit de l’anglais, pour Ballast, par Jean Ganesh et Farid Belkhatir.

NOTES   [ + ]

1. La Constitution du Rojava date, quant à elle, du 29 janvier 2014.

Quelle révolution au Rojava ?

Nous relayons cet intéressant témoignage d’un anarchiste de retour des territoires autonomes du Kurdistan de Syrie. Un récit loin du dédain puriste comme de la fascination naïve Cet article est tiré de la revue “Ballast” (https://www.revue-ballast.fr/).

Quelle révolution au Rojava ?

Texte du site Rojavan Puolesta, traduit par Ballast

Qu’est-ce qu’une révolution ? Une montagne de contradictions. Les candides se trouvent bientôt déçus, toujours, puisque la réalité froisse leurs rêves les plus ambitieux ; les puristes crachent leur bile, toujours, puisqu’ils ne voient que le verre à moitié vide et feraient, bien sûr, tout mieux que tout le monde s’ils étaient aux manettes. L’Histoire n’a plus à le prouver : toute révolution comporte son lot d’impairs, de reculades, de compromissions, voire d’exactions — il ne s’agit pas de s’en contenter, encore moins de s’en laver les mains, seulement de penser et d’agir politiquement, c’est-à-dire comme on peut, cahin-caha, les pieds dans cette matière aussi instable qu’est la Terre des hommes. Le Rojava, estime Noam Chomsky, tente, dans la limite des conditions fixées par la guerre en Syrie, d’instaurer une « société assez décente » — raison pour laquelle, poursuit l’analyste américain, ils « méritent assurément soutien ». Nous traduisons cet entretien de l’anglais : un anarchiste occidental a intégré les Unités de Protection du Peuple (YPG) afin de prendre part à la révolution et à la lutte contre Daech. Il tenait à rester anonyme. Un bilan — provisoire — tour à tour enthousiaste et critique.


Qu’est-ce qui vous a amené à vous rendre au Rojava et à rejoindre les YPG ?

Différentes raisons, toutes liées, pour moi comme pour d’autres, à nos racines historiques — notamment l’antifascisme et l’internationalisme révolutionnaire.

Étiez-vous dans le Bataillon international ?

Je n’ai été dans aucun bataillon international, seulement avec les taburs YPG/YPJ [bataillons kurdes, ndlr], composé principalement de Kurdes (mais également d’internationaux). Il y a aussi le Bataillon international Liberté, un tabur intégré à la structure des YPG/YPJ, auquel participent différents volontaires, socialistes ou communistes. Personnellement, je n’ai eu aucun contact avec eux. Ils sont en majorité marxistes-léninistes.

Quelle place tiennent les conceptions politiques du Confédéralisme démocratique dans les YPG ?

« Dans ce modèle, l’idée est que la force de défense n’est pas une armée, mais une milice populaire, une force de guérilla. »

Il existe des groupes très divers au sein des YPG. La jeunesse du Rojava, par exemple, est porteuse d’idées nouvelles au cœur d’avancées récentes, mais elle n’est pas encore très au fait de la politique ou d’une perspective globale : elle reste nationaliste. Les Kurdes de Bakur ou de Qandil, en revanche, sont déjà très révolutionnaires — la plupart d’entre eux témoignent d’un haut degré de conscience politique et de capacité d’analyse.

Pouvez-vous nous parler de la vie quotidienne dans les YPG, et de sa structure de commandement ?

La vie quotidienne dans les unités de défense kurdes ne ressemble à rien de ce que l’on peut voir dans les autres armées. On va jusqu’à oublier qu’il s’agit d’une guerre grâce à l’amitié, la joie… et la danse ! Le sentiment de la révolution est vraiment vivant ! Les unités accordent une grande importance aux relations communautaires fondées sur le Confédéralisme démocratique. Dans ce modèle, l’idée est que la force de défense n’est pas une armée, mais une milice populaire, une force de guérilla. La structure de commandement relève d’une responsabilité collective. Le komutan (« commandant ») est ainsi le seul grade existant. Il faudrait d’ailleurs plutôt dire « co-commandant » car cette fonction, à un niveau supérieur à celui du groupe, est partagée entre un homme et une femme. Que vous soyez le commandant d’un groupe de 5 personnes ou celui d’un tabur, celle-ci est conçue comme une tâche à remplir parmi d’autres. Les amis feront vos choix et vos conseils parce qu’il existe un respect de la structure. Vous occupez cette position à la suite d’un consensus et parce que vous avez de l’expérience ; vous êtes reconnu comme étant la personne la plus à même de mener à bien cette tâche. Le komutan constitue la base, la fondation de la structure, car il représente le lien, l’articulation entre le corps et le cerveau du collectif. C’est une responsabilité énorme d’être komutan, quel que soit le nombre d’amis sous vos ordres. Cela explique que sa figure soit si respectée et qu’il n’ait même pas besoin, en principe, de donner des ordres directs. Ce n’est pas nécessaire. Ils doivent, au minimum, faire preuve d’éthique et de discipline, d’intelligence et de courage dans la bataille. Leurs ordres seront suivis au combat ; tout le monde participe aussi au Tekmil, l’assemblée d’autocritique militaire, afin de discuter de la tactique à envisager et des erreurs commises. Bien sûr, les amis-commandants sont humains… et peuvent commettre des erreurs. C’est le moment de les amener à changer de position ou de leur octroyer du repos pour étudier l’idéologie et la stratégie. Cette organisation militaire, issue des écoles de la guérilla kurde de Qandil, est la plus avancée de l’histoire des guérillas et de la révolution en matière d’art de la guerre. Par ailleurs, il n’existe pas de manifestation formelle de hiérarchie — comme les décorations ou le salut : le seul usage en vigueur est le mot « ami » devant le nom de chacun, parce que cela rappelle que nous sommes, avant tout, tous amis. Nous nous respectons les uns les autres et nous résolvons nos conflits en toute amitié.

Qu’est-ce que l’assemblée militaire, le Tekmil ?

C’est une assemblée dédiée à la critique : une critique amicale et constructive vis-à-vis de son commandant ou d’autres personnes de son unité. On peut aussi y pratiquer son autocritique. Mais, surtout, on y reçoit des critiques, qu’on doit pouvoir comprendre et intégrer afin de s’améliorer. Le rôle du Tekmil est de se pencher sur des situations posant problème, éviter les conflits personnels ou les petits problèmes de comportement susceptibles de dégénérer en conflit. J’ai vu peu de punitions ou de mesures répressives. S’il y a conflit, cela suscite au contraire beaucoup de discussion. Bien sûr, il s’agit là d’un modèle. La plupart des amis du Rojava sont confrontés à tout cela pour la première fois ; c’est leur premier contact avec la mise en pratique d’idées politiques. Mais on peut dire ce que l’on veut en s’adressant à qui on veut au Tekmil. Son but essentiel est de permettre à chacun de proposer au débat son point de vue et de se distancier de son ego. Énoncer une critique s’avère dès lors une grande responsabilité — pour soi et pour la personne à qui on l’adresse. Cela implique de chercher une solution et d’en assumer ensuite la responsabilité. C’est très similaire au type de critique qui a lieu au Tev-Dem, l’assemblée de l’autogouvernement, où une question d’ordre pratique va déboucher sur une discussion philosophique. C’est là qu’on peut vraiment mesurer l’évolution du mouvement kurde.

Qu’avez-vous pensé lorsque vous avez rejoint le YPG ? Quels sont les entraînements auxquels vous avez participé ?

« L’assemblée doit aussi respecter des quotas de genre — l’égalité des femmes est présente dans tous les aspects de la société. »

L’académie du YPG accorde une place majeure à la formation idéologique, politique et historique. Elle comprend aussi des cours de philosophie et de « jinéologie », la science des femmes. Elle fonctionne exactement comme une école. Les formations peuvent être courtes ou longues, ça dépend. J’y suis resté un mois et demi. La formation dispensée à l’académie militaire est avant tout pratique. Elle porte sur la vie quotidienne : comment vivre en groupe et travailler ensemble — donc sur l’autodiscipline —,  comment entretenir les armes. Il existe en outre des académies spécialisées dans certaines compétences militaires, comme le sabotage ou le tir d’élite.

Avez-vous passé tout votre temps dans les unités de combat ? Avez-vous participé à un aspect révolutionnaire de l’organisation sociale ?

Non. Mais c’est difficile de placer la limite entre structure « civile » et « sociale » dans une situation révolutionnaire. Tout le monde est soumis à un processus de formation et d’autoformation pour construire les outils de l’autogouvernement. Chaque institution possède son autonomie propre — parfois ses intérêts propres. Ça pourrait ressembler à un gigantesque chaos plein de contradictions : mais grâce au système confédéral, il y a autorégulation. Le Tev-Dem et l’autodéfense populaire, le HPC (Hêza Parastina Cewherî), sont selon moi les deux aspects les plus révolutionnaires de l’organisation : ils fournissent au peuple ses propres outils pour se défendre, parfois même contre l’intérêt du YPG, des institutions du canton ou de son gouvernement.

Avez-vous assisté à une assemblée Tev-Dem ?

Oui, mais je n’y ai pas participé. J’étais plutôt engagé dans les assemblées du Tekmil, dans le contexte militaire. Le modèle d’autogouvernement de l’assemblée est en passe de donner une base vraiment solide à la Révolution. Comment crée-t-on une assemblée ? Quand un problème surgit, ou un nouveau groupe social ou d’intérêt, on doit constituer une assemblée. Si un nouveau sujet ou problème apparaît, on peut créer une assemblée au sein de la première. L’assemblée doit aussi respecter des quotas de genre — l’égalité des femmes est présente dans tous les aspects de la société. Lorsqu’un groupe social, une tribu ou un village crée une assemblée, celle-ci dépend de la coordination du canton — pour la gestion d’une ferme en coopérative, par exemple. Ils doivent aussi réunir une assemblée de femmes afin que le point de vue de ces dernières sur le sujet abordé soit pris en compte. La personne en charge de la création de l’assemblée ne doit pas non plus se trouver toute seule : c’était le rôle du patriarche avant la Révolution ; désormais, il doit y avoir le co-leadership d’un homme et d’une femme. Il existe aussi une direction partagée pour les codélégués, où la femme représente le mouvement autonome des femmes local. Impliquer les gens dans un système d’assemblées pour résoudre leurs propres problèmes est le meilleur moyen de penser à la Révolution… Et cela les éloigne de la télévision !

On rapporte que la construction d‘une société écologique est l’un des principaux enjeux de la révolution au Rojava. Qu’avez-vous observé en la matière ?

Ils n’y entendent pas grand-chose, de ce que j’ai vu. Les gens des montagnes ou de Bakur savent ce que cela signifie d’agir de manière raisonnable en préservant la nature, pas tellement au Rojava, ni en Syrie en général. J’ai souvent entendu dire « Le Rojava est beau ! » tout en voyant brûler des sacs plastiques. Qamislo a un réel projet de souveraineté alimentaire et Kobane différentes propositions — et différents besoins. Mais ils manquent de volontaires. Ils ont besoin de gens ! Pas seulement qui viennent les voir, mais qui mènent des projets sérieux et élaborent des propositions afin de construire une société nouvelle et des infrastructure neuves. Cela dit, beaucoup de gens originaires de Bakur et d’Iran sont mobilisés dans le soutien de projets sociaux et écologiques au Rojava.

Quid du mouvement d’économie coopérative ? Avez-vous visité des fermes coopératives, des usines ou des lieux de travail ?

« Peut-être va-t-il falloir encore attendre cinquante années de luttes pour voir ces graines porter leurs fruits. »

J’ai constaté que les grands propriétaires terriens avaient fui pour échapper au régime [d’el-Assad], à l’État islamique ou à Barzani [président du gouvernement régional du Kurdistan, en Irak, ndlr]. Leurs terres ont été collectivisées par le YPG/YPJ. Cela inclut quelques gigantesques fabriques de ciment gérées par des compagnies étrangères turques et françaises, qui employaient des travailleurs syriens des régions ouest du pays. Cela faisait partie du programme d’arabisation des régions kurdes sous le régime syrien. Il y a aussi des villages vides ; les organisations kurdes ont appelé les réfugiés à ne pas fuir vers l’Europe mais à venir s’y installer pour devenir des propriétaires coopératifs de leurs propres terres et de leur propre travail. Mais toutes ces expériences sont limitées. Il n’y a pas assez de gens et la guerre fragilise tout : l’embargo a stoppé tous les investissements dans les infrastructures ; un personnel qualifié et dévoué, comme des techniciens et ingénieurs volontaires, fait défaut ; le sol est rendu exsangue par des années de monoculture intensive ; les gens eux-mêmes sont, socialement et culturellement, détruits… Et puis il y a des intérêts divergents au sein de la réalité « kurde ». Il y a quelque temps, j’ai lu un texte sur Internet, une sorte d’appel à l’action pour aider les Kurdes à se former, étudier et mettre en pratique différents modèles de socialisation historiques ou politiques. Je ne me souviens plus si cela émanait d’un syndicat socialiste ou anarcho-syndicaliste. Les mouvements et les structures « révolutionnaires » traditionnels considèrent les événements du Kurdistan de loin ; ils ne sont pas complètement engagés parce que c’est un paradigme de révolution sociale totalement nouveau. J’ai eu connaissance de nombreuses critiques de l’économie « mixte » au Rojava, du capitalisme et des intérêts de classe qui doivent guider la Révolution pour qu’elle devienne une révolution. Il y a beaucoup de socialistes et d’anarchistes de différents courants ou tendances qui parlent là-dessus sur des forums et dans des réunions, mais très peu se rendent sur place pour travailler avec eux à construire le socialisme. Même si les gens du Rojava n’ont pas besoin de socialistes étrangers pour leur apprendre ce qu’il faut faire ! Ils ont plutôt besoin de construire leur propre réalité par et pour eux-mêmes.

Il n’y a pas plus d’économie socialiste au Rojava que ce que veulent les gens qui y vivent — les coopératives, qui fonctionnent comme des communautés socialistes, en sont une partie. Les gouvernements de cantons et les organisations armées ne sont pas en mesure d’imposer la socialisation de la production et de l’économie. Ils ne peuvent pas le faire, et ne veulent pas le faire. En ayant cela en tête, on peut se faire une meilleure idée de la réalité au Rojava. Il y a bien des régulations dans l’économie, et des programmes de planification sociale ; mais si les gens persistent à vouloir vivre des relations capitalistes, il n’existe pas tellement d’autres possibilités que l’intervention pédagogique pour changer leurs points de vue. Il y a émergence d’un intérêt coopératif et collectif auquel la Révolution apporte un soutien. On n’en est qu’au début d’un processus d’éducation et de construction de nouvelles relations sociales. Peut-être va-t-il falloir encore attendre cinquante années de luttes pour voir ces graines porter leurs fruits.

Le mouvement kurde témoigne d’un grand respect pour ses martyrs. Que pensez-vous ?

Les martyrs et le martyre sont partie prenante de la vie quotidienne pour le peuple kurde et les révolutionnaires. Même si cela a été perdu en Europe, au Moyen-Orient, la conception philosophique selon laquelle les martyrs ne meurent pas est vivante dans l’esprit commun. Parce que les martyrs ont sacrifié leur vie pour tous ; ils se sont sacrifiés pour la vie et la liberté de chacun. C’est sacré, et c’est spirituel car cela dépasse l’intérêt matériel de l’individu. Beaucoup manifestent leur respect pour les martyrs en montrant une image d’eux dans les rassemblements, et les évoquent au cours de salutations. Je sais que c’est choquant pour nos esprits individualistes ; nous préférons faire attention à nos fesses… La notion de martyr nous semble relever du fanatisme. Ce n’est pas vraiment la plus haute distinction à laquelle une personne puisse prétendre, disons. Mais il est vrai que nos martyrs ne meurent pas et que leur sang ne touche jamais terre !

Mais le Rojava est-il vraiment si idéal ? Avez-vous des critiques à émettre sur le processus révolutionnaire en cours ?

« Nous sommes arrivés avec un sac rempli de visions idéalistes et romantiques sur la Révolution : en réalité, elle reste à construire. »

Aujourd’hui, en regardant en arrière, ça semble idéal. Mais on peut aussi faire le constat d’une réalité difficile et de beaucoup de contradictions. On peut parfois avoir l’impression qu’il y a davantage de propagande et de projets dans l’air que de réalisations effectives. Il existe un processus, nourri d’intentions louables, mais qui rencontre beaucoup de difficultés confronté à la réalité. Notre perception de la réalité a été soumise à un choc au Rojava. Nous y sommes arrivés avec un sac rempli de visions idéalistes et romantiques sur la Révolution : en réalité, elle reste à construire, si c’est ce qu’on veut, et cela implique parfois d’accepter que tout le monde autour de vous n’ait pas la même idée de la Révolution — quelquefois, les gens ne comprennent même pas pourquoi vous êtes venu pour combattre. On est engagés dans une révolution démocratique, au sens où personne ne va imposer quoi que ce soit à quiconque. Cela va totalement à l’encontre d’une conception de la révolution impliquant une « dictature du prolétariat » — définitivement. Cette conception démocratique permet de travailler avec d’autres tendances, souvent fortement opposées à notre conception de la Révolution, ou qui ont des pratiques contraires à notre éthique. Oui, les gangs de Daech et de l’État turc sont des gens mauvais, tout le monde est d’accord là-dessus, mais il existe aussi des comportements racistes envers les Arabes. Et il y a toutes ces « alliances circonstancielles » d’un jour, avec les États-Unis1En octobre 2016, les États-Unis ont installé une base militaire au Rojava. En mars 2017, l’un des cadres des YPG, Redur Khalil, confiait avoir grand espoir en Trump pour lutter contre Daech. , avec la Russie et le régime syrien. Et certains visent des positions de pouvoir — comme n’importe où dans le monde…

Le Confédéralisme démocratique va à l’encontre du nationalisme… mais l’idée nationaliste demeure bien vivante pour la majorité du peuple kurde. Cela ne concerne pas seulement les droits nationaux des Kurdes (qui doivent être respectés et défendus), mais des positions et points de vue qui ne peuvent être importés depuis les réalités et les luttes des autres. Une autre critique porte sur l’usage opportuniste du capitalisme et de la soi-disant « économie mixte » — mais je ne sais pas quel autre système économique serait possible dans cette situation. Si je mentionne cette critique, c’est parce que nous avons des camarades qui insistent là-dessus. Il est également important de comprendre que l’organisation armée des Kurdes, issue d’une tradition stalinienne, a fait l’objet d’une autocritique collective approfondie. Elle est engagée dans un processus qui mène à une éthique libertaire, grâce à l’idée confédérale et à la culture de la critique — mais c’est un processus long. Et même si une large partie du mouvement ne se conforme plus au modèle stalinien, il est encore présent dans certaines pratiques — comme le goût de la hiérarchie ou de certaines préséances.

Avez-vous le projet d’y retourner ?

Non, mais qui sait… La situation au Rojava n’est pas confortable, c’est une guerre dure. Il faut avoir ses propres motivations pour s’y engager. J’avais besoin d’y aller pour trouver un horizon et un sens à nos luttes et nos vies mais, maintenant, le temps est venu pour d’autres de le faire. Nous avons besoin d’une génération avec de nouvelles perspectives puisque nos mouvements et nos entourages ont depuis longtemps perdu tout horizon. De nombreux amis kurdes m’ont répété la même chose, dans différentes situations : « Retourne vers ton peuple et continue le même combat qu’ici. Nous n’avons pas besoin de martyrs occidentaux, nous avons besoin d’une révolution dans les pays occidentaux ! » Alors, maintenant que j’ai bénéficié à titre personnel de l’apprentissage et de l’expérience du Rojava, il est temps de voir ce qui se passe dans nos pays occidentaux confrontés à la montée du racisme et du fascisme.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les autres volontaires internationaux — y avait-il parmi eux beaucoup de femmes ?

De nombreux étrangers dénués d’idées politiques, ou encore d’anciens militaires, deviennent là-bas des révolutionnaires. Il est utile de rappeler que les gens peuvent prendre conscience de ces idées une fois dans le bain de la Révolution, et qu’ils peuvent alors se battre pour elles et les répandre. Quelques femmes étrangères viennent combattre, mais pour ma part je n’en ai vu aucune. Mais comparée à celle des hommes, leur proportion est très faible, anecdotique. Il existe une femme internationale martyr, une marxiste afro-européenne qui combattait dans le Bataillon international. Et il y en a certainement beaucoup plus qui viennent de pays non-occidentaux : des Turques, des Arabes ou des Iraniennes, par exemple. C’est un point faible pour le féminisme « blanc occidental » : il n’y a pas assez d’engagement de sa part dans cette révolution des femmes, malheureusement…

Que pensez-vous de la jinéologie et du féminisme ?

« La jinéologie est en rupture avec la tradition du féminisme libéral occidental. »

La science sociale de la jinéologie démontre à quel point l’humanité a perdu en raison de sociétés hiérarchisées et de la rupture avec la vie communautaire — les hommes devenant des soldats, des prêtres, des travailleurs, etc. — même des esclaves, d’ailleurs, qui restaient cependant maîtres de leur maison et de leur femme. La jinéologie explique que l’humanité a pu retrouver sa nature grâce à la libération des femmes et la vie communautaire. Cependant, c’est une question sur laquelle je ne suis pas vraiment penché. C’est très complexe, mais très intéressant à étudier et à discuter. C’est une idée neuve pour l’humanité. Nous avons compris l’Histoire comme celle de l’homme, et la sociologie comme la science sociale d’une société patriarcale. Mais aujourd’hui, à la suite d’années d’étude et de débats menés par l’Union des femmes libres dans les montagnes, un nouvel outil émerge qui permet de comprendre l’évolution du pouvoir dans l’Histoire — et le rôle tenu par les femmes. La jinéologie est un outil de libération parce que l’Histoire est aussi l’histoire de la résistance des femmes, que nous devons connaître et apprendre. La jinéologie est en rupture avec la tradition du féminisme libéral occidental. Celles et ceux qui s’inspirent de la jinéologie sont en rupture avec le féminisme occidental parce que, pour elles et eux, la jinéologie va bien plus loin dans son analyse : elle n’est pas partiale et ne comporte pas de tendances, interprétations différentes ou groupes d’intérêts — elle est intégrale et universelle.

Un autre facteur important : la jinéologie est mise en pratique par des organisations de femmes autonomes et par l’entremise de la codélégation dans la gestion politique et administrative des communautés. C’est une réelle pratique sociale, pas la thèse de quelque intellectuelle bourgeoise ou le style de vie de jeunes hédonistes. La jinéologie et le mouvement des femmes kurdes au Rojava critiquent ainsi le féminisme occidental parce qu’il s’est construit au sein de la modernité et du positivisme, parce qu’il a rompu les liens avec la vie communautaire pour devenir individualiste. Je pense que la jinéologie est un bon outil, à même de provoquer une restructuration du féminisme occidental — libéral et radical —, en particulier parce qu’aucune idée nouvelle n’est apparue dans les dernières décennies sur les femmes et la Révolution. On a des camarades féministes révolutionnaires, mais le féminisme lui-même n’est plus révolutionnaire. C’est la pratique réelle qui est révolutionnaire, bien plus que les idées ou l’esthétique. À cela, il faut ajouter que le Mouvement des femmes libres du Kurdistan témoigne d’une conscience politique bien supérieure, dans l’analyse radicale qu’il fait de la civilisation hiérarchique et de la domination masculine, que les hommes du Mouvement. Et c’est grâce à l’étude de la jinéologie et à l’exemple de la guérilla menée par les femmes kurdes. Cependant, le mouvement des femmes kurdes doit apprendre davantage du féminisme moderne, spécialement en ce qui concerne l’individualité et la libération sexuelle. Il existe une répression sociale dans ce domaine, car, je crois, les hommes comme les femmes ont eu à construire une organisation militaire révolutionnaire qui devait se défendre contre les intérêts individuels et la domination sexuelle au Moyen-Orient. Mais dans certaines situations, selon moi et avec tout le respect que je leur dois, eux comme elles reproduisent des tabous religieux du Moyen-Orient en matière de corps et de sexe.


Le texte original a paru sur le site Rojavan Puolesta, sous le titre « Experiences in Rojava. Interview with an anarchist YPG volunteer » — traduction réalisée par Jean Ganesh pour Ballast.

NOTES   [ + ]

1. En octobre 2016, les États-Unis ont installé une base militaire au Rojava. En mars 2017, l’un des cadres des YPG, Redur Khalil, confiait avoir grand espoir en Trump pour lutter contre Daech.

Rojava : des révolutionnaires ou des pions de l’Empire ?

Nous relayons cet article traduit par l’intéressante revue “Ballast” (https://www.revue-ballast.fr/). Il aborde la question du soutien militaire américain, provisoire on s’en doute, aux forces kurdes de Syrie. Celles-ci sont en première ligne contre Daesh à Raqqa tout tandis que dans les territoires sous leur contrôle une expérience de transformation sociale à caractère autogestionnaire et démocratique tente de survivre et de se développer. Un texte qui rappelle que loin des jugements faciles, ici, derrière un écran d’ordinateur, des gens luttent pour leur survie là-bas et doivent faire face aux inévitables contradictions et incertitudes que véhicule toute tentative révolutionnaire.

Rojava : des révolutionnaires ou des pions de l’Empire ?

Texte de Kurdsihquestion traduit par Ballast

Il serait fautif de réduire le Rojava à une expérience anarchiste — une brigade internationale spécifiquement libertaire a d’ailleurs été fondée il y a peu en réaction, notamment, à la présence de faucilles et de marteaux sur les drapeaux. Plusieurs traditions gravitent bel et bien autour du Confédéralisme démocratique porté par le PKK, le PYD et les unités majoritairement kurdes du nord de la Syrie. Un reporter américain, communiste, s’est rendu sur place et revient sur un point ô combien polémique : l’implication de son pays dans le processus révolutionnaire qui s’y déploie. Le secrétaire états-unien adjoint aux affaires européennes et eurasiennes a récemment décrit les relations entre Washington et le Rojava, dans le cadre de la lutte menée de concert contre Daech, comme « temporaires, transactionnelles et tactiques ». Realpolitik assumée de part et d’autre ou dindons de la farce socialiste ? C’est ce que l’auteur a voulu savoir. Nous traduisons son analyse — fût-ce sa charpente idéologique différente de la nôtre — afin de contribuer aux débats francophones. ☰ Par Marcel Cartier


L’activiste kurde Hawzhin Azeez a lancé : « Les YPJ [Unités de protection de la femme] — écrit Becky1Il s’agit là d’une figure archétypique, à valeur d’illustration, et non d’une personne précise, ndt. , cette féministe anti-impérialiste occidentale — auraient dû choisir une décapitation digne, des viols collectifs et le massacre de toutes les femmes, des Kurdes et des peuples de la Syrie du Nord plutôt que d’accepter les armes des impérialistes crasseux afin de se défendre contre Daech !!! Son doigt fracasse le bouton point d’exclamation dans le but de mettre en relief son opinion, tandis qu’elle prend une délicate gorgée de son Fraise à la crème de soja Frappuccino avant de recommencer à tapoter sur son iPad 7. Je les aurais soutenues sans aucun doute, alors ! Mais certainement plus maintenant ! Elle toise la serveuse mexicaine qui lui apporte sa commande — un cheesecake au camembert, à la myrtille et au mascarpone — et l’interrompt dans son analyse politique révolutionnaire de la Syrie. Dehors, la pluie tombe à verse. Becky est confortablement assise, tout à son aise, dans quelque coin de son café Starbucks. Elle ignore brièvement son iPhone, qui tout à coup sonne pour lui rappeler de changer l’heure de son cours de « hot yoga » afin qu’il ne se télescope pas avec la nomination de son caniche au Salon du chien. Puis conclut son statut, accompagné d’un sourire d’autosatisfaction en coin, par cette phrase : L’esclavage dans les rues de Raqqa et d’Alep, même sexuel, aurait mieux valu que les armes des impérialistes ! C’est le genre de féminisme que je soutiens, pour les femmes arabes, musulmanes, noires et indigènes du monde ! »

« Après tout, le soutien nord-américain aux groupes liés ou proches de l’extrémisme salafiste et wahhabite n’a strictement rien de nouveau. »

Cela rassemble au paradoxe de tous les paradoxes. Les États-Unis et leurs alliés occidentaux sont engagés dans une guerre impitoyable et implacable contre le gouvernement syrien de Damas, celui-là même qui vit ces soi-disant « défenseurs de la démocratie et de la liberté » soutenir l’une des plus ignobles et réactionnaires organisations terroristes que la planète ait comptée dans l’histoire récente. Il y a peu, le président Donald Trump est, pour la première fois, intervenu militairement contre les forces gouvernementales syriennes : un barrage de missiles de croisière ayant pour effet d’aider les groupes qui opèrent dans le sillage idéologique d’al-Qaïda, au nord-ouest du pays. Mais, non, cela n’est pas le paradoxe ultime. Après tout, le soutien nord-américain aux groupes liés ou proches de l’extrémisme salafiste et wahhabite n’a strictement rien de nouveau — n’oublions jamais l’appui des États-Unis aux « moudjahidins » en Afghanistan, dans les années 1980. Ce qui s’avère autrement plus paradoxal est que les États-Unis apportent leur soutien militaire à une organisation, située au nord de la Syrie, qui non seulement n’est pas réactionnaire, mais affirme en plus être socialiste et féministe, tout en nourrissant des liens idéologiques avec le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK — ce même PKK était, du reste, en guerre avec la deuxième plus grande armée de l’OTAN, la Turquie, depuis plus de trois décennies.

Le fait que le Parti de l’union démocratique (PYD) et ses composantes armées, les Unités de protection du peuple et les Unités de protection de la femme (YPG et YPJ), mènent une véritable révolution sociale en plein milieu du chaos syrien ne fait pas l’ombre d’un doute. Le mois que j’ai passé à voyager à travers les zones qu’ils contrôlent fut plus que largement suffisant pour me convaincre du caractère unique de cette expérience révolutionnaire, qui dépasse l’imagination et présente une large dimension démocratique et socialiste. J’ai été constamment impressionné par ce que j’y ai vu : des structures communalistes aux coopératives, des organisations de femmes aux florissantes académies culturelles et artistiques. L’honnêteté et la franchise du mouvement vis-à-vis des nombreuses contradictions qui surgissent lors d’un processus de transformation radicale de la société m’ont frappé. Je peux aussi affirmer que, pour la première fois de ma vie et malgré tous les voyages que j’ai effectués dans des pays qui s’engagèrent, à divers degrés, dans la construction du socialisme (le Venezuela, Cuba ou la Corée du Nord), j’ai touché du doigt l’existence d’une société profondément vivante, démocratique et populaire, que j’avais toujours imaginé pouvoir — et devoir — naître un jour.

Combattants de Daech (DR)

Pourtant, le sentiment d’une ultime contradiction ne m’a jamais vraiment quitté. Elle me perturbait. Je ne savais que faire de ce que les YPG/J nomment une « coopération militaire tactique » avec les États-Unis. Comme quiconque ayant atteint la maturité politique après avoir usé ses fonds de culotte sur les bancs de l’école du marxisme révolutionnaire et de l’anti-impérialisme, on m’avait appris à considérer avec la plus grande méfiance tout ce qui venait, de près ou de loin, du Pentagone ou de la CIA — il y a de bonnes raisons à cela. Les États-Unis n’ont, de fait, pas pour habitude de soutenir les véritables révolutions qui ont lieu aux quatre coins de la planète… Après avoir convenu que le projet porté par le Rojava relevait bel et bien d’une authentique révolution sociale — au sein de ce que j’ai longtemps tenu pour une opération de changement de régime, soutenue par les États-Unis, contre un gouvernement, celui de Damas, ayant refusé de jouer selon les règles du néolibéralisme mondialisé —, j’ai désespérément ressenti le besoin d’obtenir des réponses à mes questions : est-ce que les YPG/J ne font qu’utiliser les États-Unis ? Les États-Unis ne font-ils qu’utiliser les YPG/J ? Ces Kurdes n’aident-ils pas, objectivement, de façon notable l’impérialisme américain si l’on prend du recul ? L’impérialisme américain soutiendrait-il sciemment, complexité de la guerre oblige, un processus révolutionnaire socialiste ? Ou bien la vérité se situe-t-elle quelque part entre les deux ? Y a-t-il des éléments de réponse dans chacune des réponses possibles, ou bien n’est-il pas possible, aujourd’hui, d’avoir de réponse claire ? Mieux : mes questions, même pertinentes, seraient-elles le reflet d’un statut privilégié ou de préjugés occidentaux ?

Pendant et après Kobané

« L’impérialisme des États-Unis aiderait-il sciemment, complexité de la guerre oblige, un processus révolutionnaire socialiste ? »

Ce fut lors de l’étape finale de l’avancée des YPG/J à Kobané, début 2015, que la coalition américaine consentit in fine — sous l’énorme pression internationale — à appuyer les forces kurdes au moyen de frappes aériennes afin de repousser Daech. Depuis, les États-Unis n’hésitent jamais à affirmer combien important fut leur rôle dans la libération de Kobané — mes rencontres avec les combattants des YPG/J, dans cette même ville, m’ont toutefois permis d’apprendre qu’ils ne voient pas tout ceci de la même façon ! Leur sentiment général ? De la colère, contre les États-Unis, à qui ils reprochent de n’être pas intervenus plus tôt et d’avoir fermé les yeux sur les souffrances du peuple aux mains de Daech. Cela suffit à les convaincre que leur intervention n’a servi que leurs propres objectifs géostratégiques, sans constituer un véritable soutien des YPG/J. Les mots de l’activiste et universitaire kurde Dilar Dirik2Nous avons traduit l’un de ses articles dans le n° 6 de notre revue papier, paru en mai 2017. sont très éclairants sur ce point. Elle a récemment écrit un article, dans les colonnes de ROAR, intitulé « La démocratie radicale : la ligne de front contre le fascisme »3« Radical Democracy: The First Line Against Fascism », Dilar Dirik, ROAR Magazine. ; il soulève la question de l’incapacité d’une partie importante de la gauche occidentale à soutenir les YPG/J, en particulier à la suite de l’appui aérien des États-Unis au cours de la deuxième bataille de Kobané : « L‘image publique des forces armées du Rojava a brusquement changé aux yeux des sections de la gauche après la libération de Kobané. Bien que ce fût indéniablement une bataille historique, remportée par une communauté organisée et grâce au pouvoir de femmes libres, la sympathie généralisée dont elles bénéficiaient s’est effondrée dès l’instant où les forces au sol ont reçu le soutien aérien de la coalition sous commandement américain. Après avoir longtemps figuré au nombre des victimes les plus lésées de l’impérialisme au Moyen-Orient, les Kurdes et leurs voisins n’ont vraiment plus besoin d’être davantage éclairé à propos des fléaux de l’empire. Les massacres et les génocides perpétrés par des forces impérialistes, agissant en collaboration, sont encore dans les mémoires. Les visions dogmatiques du monde et les critiques simplistes et bornées ne fournissent aucune réponse aux personnes qui se battent pour leur vie, sur le terrain. Plus important encore : elles ne sauvent aucunes vies. »

Un soutien militaire — mais non politique

Il y a aujourd’hui plus de deux ans que les fascistes [de Daech, ndlr] ont été chassés de Kobané. Les États-Unis continuent de soutenir les forces kurdes ainsi que leur parapluie militaire étendu, les Forces démocratiques syriennes (SDF) — au début du mois de mai [2017], l’administration Trump a donné le feu vert pour l’envoi d’armes lourdes. Les Forces démocratiques comptent nombre de milices arabes qui se battent elles aussi pour la mise en place de structures démocratiques, inspirées par les succès des administrations pluri-ethniques et des Communes mises en place au Rojava. Les États-Unis n’ont pas fait que se mettre à fournir les Forces démocratiques en armes lourdes : on dénombre près de 1 000 hommes des Forces spéciales américaines opérant à leurs côtés sur le terrain, en plus d’un déploiement de Marines. Ces troupes, qui combattent au sein des Forces démocratiques syriennes, ne sont-elles que les acteurs de la contre-révolution sur lesquels ont parié les États-Unis, compte-tenu de l’effondrement des troupes de l’Armée syrienne libre, que la Turquie semble à tout prix vouloir ressusciter ? On ne peut fournir de réponse définitive à cette question, mais il est important de noter que, si les États-Unis soutiennent militairement l’avancée des Forces démocratiques syriennes sur Raqqa, la capitale de Daesh, sous la bannière de l’opération La colère de l’Euphrate, Washington a tout entrepris pour maintenir le PYD — le bras politique des YPG/J — loin de la table des négociations lors des pourparlers de paix de Genève. En outre, le système fédéral mis en place par le PYD et le Mouvement pour une société démocratique (TEV-DEM) du Rojava n’ont reçu aucune sorte de soutien, pas plus qu’une once de considération de la part des États-Unis qui, constamment, ont souligné que le « fédéralisme ad hoc » n’est pas encouragé par Washington.

AP/AFP/Reporters

La Russie a volontiers pris le contrepied de la position états-unienne sur le Rojava. Alors que Moscou est généralement considéré comme le bras militaire épaulant le gouvernement baasiste [d’el-Assad, ndlr], ces mêmes Russes ont, récemment, proposé l’établissement d’une nouvelle constitution pour la Syrie — basée, au moins en partie, sur la fédéralisation préconisée par le PYD et leur réflexion sur le caractère multiethnique du pays (suggérant en l’occurrence de changer le nom du pays de « République arabe syrienne » en « République syrienne »). La Russie a également préconisé l’inclusion du PYD dans la troisième série de pourparlers de Genève — une proposition battue en brèche par les États-Unis. En outre, le premier bureau du PYD ouvert à l’étranger le fut à Moscou, en février 2016, et ce fut l’État russe qui facilita les pourparlers entre le gouvernement syrien et le PYD au sujet d’un règlement du conflit susceptible de déboucher sur la paix entre les forces en présence. Depuis peu, la Russie s’est engagée à travailler militairement avec les YPG/J, à établir dans la ville d’Afrin à la fin du mois de mars [2017] une base destinée à entraîner les forces des unités kurdes et les Forces démocratiques syriennes, et d’y créer, enfin, une zone-tampon pour empêcher les forces turques de les attaquer. Il semblerait que Moscou ait misé sur eux, après le succès durable des forces militaires, du projet politique et de l’endurance du Rojava.

Des ennemis idéologiques

« Nous savons qu’une fois leurs objectifs stratégiques atteints, ils nous abandonneront. »

Il n’est pas nécessaire de chercher au-delà d’un élémentaire et pragmatique instinct de survie pour expliquer pourquoi les YPG/J acceptent la coopération militaire avec les États-Unis — ce que quelques guerriers occidentaux du clavier et autres militants du fauteuil rejettent, ai-je entendu, sous couvert de la formule, fort simpliste, de « danse avec le diable ». Après tout, pourquoi des socialistes révolutionnaires feraient-ils équipe avec les États-Unis, sauf à, bien sûr, n’être en rien des révolutionnaires ? Mes observations m’ont conduit à estimer que ces forces sont, de facto, réellement révolutionnaires. Tout au long de mon séjour, j’ai été obsédé par l’idée de détecter des opinions divergentes dans les rangs des YPG ou des organisations politiques sur la manière d’appréhender cette coopération avec les États-Unis — dans le cadre de l’opération Inherent Resolve, menée contre Daech. Que font-ils, ces radicaux, des motivations de Washington, que ce soit sous l’administration de Barack Obama ou celle de Donald Trump, lorsqu’ils travaillent côte à côte avec eux ? Ainsi que je l’avais mentionné dans un précédent article sur les différentes tendances présentes au sein de la politique kurde, un commandant YPG, Cihan Kendal, a déclaré au début de l’année que « l’Amérique voudrait nous avoir comme principal allié, mais ils savent que ce n’est pas possible : sur le plan militaire, il nous arrive de collaborer, mais, idéologiquement, nous sommes ennemis.» C’est une opinion que Cihan Kendal m’a répétée lorsque je l’ai rencontré au nord de la Syrie. Il m’a dit : « Nous sommes engagés dans une révolution démocratique, mais cette révolution est aussi dirigée par un parti socialiste, donc, bien sûr, il s’agit d’une révolution socialiste. Dès lors, naturellement, c’est quelque chose que les États-Unis ne vont jamais soutenir. »

Un autre commandant YPG que j’ai rencontré à Kobané n’a pas mâché ses mots : « Il y a ceux qui disent que parce que nous collaborons tactiquement avec les États-Unis, il ne s’agit pas d’une véritable révolution. Mais, dites-moi, comment sommes-nous censés vaincre Daech et défendre notre révolution sans armes lourdes ? Nous savons qu’ils vont nous donner des armes pour prendre Raqqa mais, dans le même temps, ils ne veulent pas que nous gouvernions Raqqa à notre manière. Nous savons qu’une fois leurs objectifs stratégiques atteints, ils nous abandonneront. » Quelques jours plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer un autre idéologue, impressionnant, qui se révéla, avec ses camarades, posséder une connaissance très approfondie de l’histoire des mouvements révolutionnaires. Au mur, derrière lui, un portrait d’Abdullah Öcalan [leader emprisonné du PKK et théoricien du Confédéralisme démocratique, revendiqué par le Rojava, ndlr]. Dessous, un autre de Vladimir Ilitch Lénine parlant aux masses de Petrograd en 1917. Désignant le portrait de Lénine, il me dit : « Lui, c’est un homme qui, il y a un siècle, accepta de monter dans un train blindé de l’État allemand impérialiste pour rentrer en Russie et mener la révolution bolchevik. Devons-nous aujourd’hui le considérer comme un agent de l’impérialisme allemand ? » Savoir si cette comparaison est vraiment pertinente est une question en soi, mais le point soulevé par le commandant a fait mouche. Il m’a également assuré, avec une clarté sans appel : « Nous ne sommes pas des pions ni des marionnettes des États-Unis. Nous sommes des révolutionnaires avant tout. »

Rojava, Flickr officiel des YPG.

Des ultra-gauchistes opportunistes ou d’authentiques révolutionnaires ?

La question de savoir comment finira la coopération militaire entre la superpuissance la plus sanguinaire et les révolutionnaires les plus radicaux du monde est loin d’être aujourd’hui réglée ; il serait absurde de croire que les révolutionnaires du mouvement de libération kurde, mouvement fort de quatre décennies d’expérience de lutte contre ces mêmes impérialistes, ont soudainement oublié leurs vices. D’aucuns, au sein de la gauche occidentale, peuvent rejeter d’un revers de la main les YPG/J comme autant d’ultra-gauchistes qui rallient, tout à leur opportunisme, les forces de l’Empire. Cette analyse ne correspond en rien à la réalité. Il est nécessaire de réfléchir plus profondément à ce qu’écrit Dilar Dirk : « Pour les personnes dont les familles ont été massacrées par Daech, la facilité avec laquelle les gauchistes occidentaux ont paru plaider en faveur d’un rejet de l’aide militaire, au profit de notions romantiques telles que la pureté révolutionnaire, était incompréhensible. Pour dire le moins. Ce plaidoyer en faveur d’un anti-impérialisme inconditionnel, détaché de l’existence humaine réelle et des réalités concrètes, est un luxe que seuls ceux qui vivent loin du traumatisme de la guerre peuvent se permettre. Bien conscientes du danger d’être instrumentalisées par les grandes puissances que sont les États-Unis et la Russie pour mieux être abandonnées ensuite, mais coincés entre le marteau et l’enclume, les Forces démocratiques syriennes avaient pour priorité — et elle le demeure — de survivre, d’abord, et de mettre un terme à la plupart des menaces immédiates visant l’existence même de centaines de milliers de personnes à travers les vastes étendues du territoire qu’elles contrôlent. »

De retour en Europe, ces textes m’ont frappé. Il est incroyablement facile — sinon honteux, à certains égards — de s’asseoir dans le confort de nos maisons occidentales et de critiquer la « trahison » d’un mouvement au nom de sa « collaboration » avec l’impérialisme lorsque la vie de tant de personnes est, littéralement, en jeu. Une fois que l’on prend le temps d’enquêter sur le terrain et que l’on voit à quoi les YPG/J sont confrontés — un blocus de la Turquie, de Daech et des nationalistes kurdes bornés du Parti démocratique du Kurdistan, en Irak —, une tout autre image devrait émerger. Le révolutionnarisme et la solidarité de fauteuil, uniquement conditionnés par les notions de « pureté » n’ont aucun sens dans le monde réel. Observer la région — et le monde — comme si cela n’était rien d’autre qu’un jeu d’échecs peut aisément conduire à adopter la politique de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » : une politique profondément viciée et paresseuse, qui peut amener à soutenir des mouvements extrêmement réactionnaires et non pas ceux qui mènent en réalité le type de politique que nous aimerions voir en œuvre dans nos propres pays. Les paroles du n° 2 des commandants YPG, que j’ai rencontré et qui a répondu à mes préoccupations au sujet des États-Unis, ont résonné ô combien en moi lorsque je suis rentré dans mon pays. « Il nous serait bien sûr utile que Trump nous envoie deux Humvees. Cela nous aiderait clairement dans notre lutte contre Daech. Mais souvenons-nous que l’un des F-16 vendus par Trump à la Turquie pourrait anéantir ces véhicules en une seconde. Nous savons de quel côté les États-Unis se situeront s’ils doivent un jour choisir, et ce ne sera pas du nôtre. »


Texte traduit de l’anglais, par Ballast, avec l’aimable autorisation de son auteur (original : « YPG and YPJ: Revolutionists or pawns of the Empire? », Kurdishquestion, 16 mai 2017)
Photographies de couverture et de vignette : Flickr officiel des YPG

NOTES   [ + ]

1. Il s’agit là d’une figure archétypique, à valeur d’illustration, et non d’une personne précise, ndt.
2. Nous avons traduit l’un de ses articles dans le n° 6 de notre revue papier, paru en mai 2017.
3. « Radical Democracy: The First Line Against Fascism », Dilar Dirik, ROAR Magazine.

vidéo Mexique: La lutte à Nochixtlan/ Oaxaca. 2016

Cette vidéo a été élaborée par des militants mexicains au moment ou les faits se produisaient, juste après le massacre de Nochixtlan, dans l’état d’Oaxaca, le 16 juillet 2016, quand la police à ouvert le feu contre des manifestants qui bloquaient une route d’accès une raffinerie.
Après une intense lutte de rue d’environ deux mois, l’État a opté pour le pourrissement et l’isolement médiatique pour éteindre le feu qui menaçait de se répandre. Actuellement (début 2017), le conflit n’a pas été résolu, mais les barricades ont disparu et les assemblées où se discutaient comment structurer la lutte ont quasiment disparues aussi.
Pour autant, cette vidéo n’essaye pas d’affirmer des conclusions, compte tenu des contradictions posées par le capital, le prolétariat comme sujet potentiellement révolutionnaire, devrait démontrer dans les faits, jusqu’où peut aller cette rupture avec cette réalité de misère.

À l’heure actuelle, nous assistons sans aucun doute à l’intensification de la lutte de classe à Oaxaca au Mexique. Le conflit actuel nous rappelle celui de l’année 2006, dans lequel notre classe a jailli sur la scène lors d’un grand soulèvement qui fut marqué par un avant et un après.

Califat et barbarie.

Voici un texte autour de la question du dit “Etat Islamique”, de sa nature, de son fonctionnement et de son organisation, de son idéologie et de l’attraction qu’il peut exercer . Il est paru en 2 parties sur le site “Douter de tout 21” (http://ddt21.noblogs.org/) où il est téléchargeable en format PDF.

Il contient bien des informations et analyses intéressantes et c’est à ce titre que nous le relayons.

Califat et barbarie (première partie)

               Les Arabes, comme mercenaires ou auxiliaires, étaient le soutien indispensable des grands empires. On achetait leur concours, on craignait leurs révoltes, on se servait de leurs tribus les unes contre les autres. Pourquoi n’utiliseraient-ils pas leur valeur à leur propre profit ? Pour cela il faudrait un État puissant qui unifierait l’Arabie. Il pourrait ainsi assurer la protection des richesses acquises et du commerce, détourner vers l’extérieur l’avidité des Bédouins les moins pourvus au lieu qu’elle soit une entrave pour l’activité commerciale des Arabes eux-mêmes. Les États de l’Arabie du Sud, trop colonisateurs à l’égard des nomades, trop détachés des Bédouins malgré leur parenté lointaine, avaient failli à cette mission.
Un État arabe guidé par une idéologie arabe, adapté aux nouvelles conditions et cependant encore proche du milieu bédouin qu’il devait encadrer, constituant une puissance respectée à égalité avec les grands empires, tel était le grand besoin de l’époque. Les voies étaient ouvertes à l’homme de génie qui saurait mieux qu’un autre y répondre. Cet homme allait naître.

Maxime Rodinson, Mahomet, 1961, p. 58-59.

             La naissance d’un État n’est ni fréquente, ni attendrissante. Et le prématuré, le proto-État, bien que très fragile, est déjà nuisible.
Avec l’actuelle restructuration du Proche-Orient, nous assistons à la constitution de nouvelles entités, les plus connues étant l’État islamique (EI) et le Rojava (Kurdistan occidental). Celui-ci, parangon de démocratie et de féminisme, serait un rempart contre la barbarie du premier. Car l’État islamique est un monstre, les images le prouvent. Tout le prouve. Il faudrait d’ailleurs le nommerDaech1 car il ne mériterait pas le « noble » qualificatif d’État et n’aurait « rien à voir » avec l’islam. L’explication devrait suffire. Elle n’est pourtant pas suffisante pour comprendre pourquoi et comment, depuis des mois, huit à dix millions de personnes vivent dans un territoire en guerre contre le reste de la planète. Les jours du Califat sont sans doute comptés, mais la question, elle, demeurera : Pourquoi ça marche ?

L’EI attire tous les regards, mais son image est brouillée. Le reflet qui nous parvient via les médias est celui d’une foire aux atrocités soigneusement mise en scène, ou d’épisodes guerriers choisis en fonction d’obscurs intérêts politico-militaires, par exemple la Bataille de Kobané. Mais parmi les groupes « rebelles » ayant émergé durant le conflit irako-syrien, l’EI est aussi le seul qui tente de mettre en place une structure de type étatique et qui s’appuie sur un projet politique structuré et ambitieux2 : le rétablissement du Califat disparu en 1258 qui implique une critique du monde, de sa marche, de l’Occident, de la démocratie, du nationalisme, etc. Est-ce à dire une critique ducapitalisme ? Certainement pas, mais plutôt celle de certains de ses maux et excès, ceux qui entraveraient le fonctionnement libre et harmonieux d’une société califale rêvée… et surtout de son économie.

première partie : de l’État

 

« Ce qui serait le mieux, en ce moment, ce serait un pouvoir
autoritaire mais qui serait très bon, aimable et juste
 ».
Lilo Pempeit à son fils Rainer Werner, 1977.

Nous ne reviendrons pas sur les origines et l’artificialité centenaire des États et frontières de la région, ni sur les soulèvements de 2011 qui, en Syrie et en Irak, ont laissé place à une guerre civile puis, rapidement, à une confrontation militaire à plusieurs bandes opposant une multitude d’acteurs locaux et internationaux aux stratégies et alliances fluctuantes.

La généalogie de l’EI, à l’origine la branche irakienne d’al-Qaïda devenue autonome, est elle-même des plus complexe3 mais préoccupait peu de monde avant que ses troupes ne remportent une série de surprenantes victoires durant l’été 2014.

La question militaire

L’EI n’était à l’origine qu’un des groupes de résistance armée à l’occupation américaine en Irak (donc un groupe terroriste) ; mais, à partir de 2009, il bénéficie du ralliement de milliers de miliciens sunnites et de centaines d’ex-officiers de l’armée irakienne4.

Militairement très efficace, l’EI a été considéré par une bonne partie de la population irakienne sunnite comme une « armée de libération » et donc fêté comme telle5, et beaucoup de chefs de tribus ont choisi de lui faire allégeance. Cela explique que de nombreuses localités soient tombées entre ses mains aussi facilement (par exemple Mossoul) et que les troupes de Bagdad (chiites) n’aient que peu résisté dans ses régions.

L’EI s’est ainsi emparé d’un important arsenal qui lui servira pour progresser en Syrie à partir de 2013 ; dans ce pays les localités sont prises à la suite de violents combats contre d’autres groupes islamistes ou grâce au ralliement de ceux-ci. Dans le chaos ambiant, ses capacités logistiques et régaliennes lui valent une certaine popularité dans la population. C’est dans un second temps qu’il lancera des offensives contre le Rojava et le régime de Damas.

A noter que l’EI semble très attentif à la survie de ses combattants, n’hésitant pas à abandonner des positions si nécessaire (la question des attaques suicides est d’un autre ordre). Cette armée rassemblerait selon les estimations entre 30 et 100 000 hommes : beaucoup d’anciens miliciens irakiens, des arabes et des kurdes et au moins 20 000 volontaires étrangers. Leur solde étant versée avec régularité, cela limite pillages, vols et rackets dont sont coutumiers de nombreux autres groupes rebelles.

La réputation sanguinaire et impitoyable de ses troupes est sciemment entretenue ; n’étant pas signataire des Conventions de Genève, l’EI ne respecte aucune « règle » de la guerre, surtout contre ceux qu’il juge infidèles ou apostats. Ses adversaires, quels que soient leurs agissements, s’en trouvent parés d’un verni de respectabilité.

Administrer un territoire

Le rétablissement du Califat, sous le nom d’État islamique, a été proclamé le 29 juin 2014 dans la Grande mosquée d’al-Nuri à Mossoul. Le débat sur le terme « État » n’a pas cessé depuis6.

Si le mot désigne un territoire délimité à l’intérieur duquel une autorité souveraine fait régner ses lois sur une population fixe, dispose d’une armée, d’une monnaie et d’une économie, l’EI ressemble bien plus à un État que certaines entités aujourd’hui (plus ou moins) reconnues internationalement (Libéria, Somalie, Yémen, Vatican, Luxembourg, Libye, Soudan du Sud, etc.) et bien peu à un groupe terroriste.

Seule l’instabilité de ses frontières contredit le modèle étatique occidental, mais la guerre n’est pas seule en cause :

« Est-ce que le mot de « Dawla », généralement employé en arabe pour dire « État », et qui sert à l’acronyme « Daech », peut être exactement traduit par « État » ? Dans l’histoire du monde arabe et du monde musulman, ce mot distingue en effet des formes de gouvernement qui n’ont pas grand rapport avec l’histoire occidentale du mot État. Celui-ci renvoie à l’idée de « statique », de territorialité, de frontière, de souveraineté, de différenciation entre le politique et le social, en bref à bien d’autres choses que ce qui a pavé l’histoire du monde musulman » (Bernard Badie)7

Sur la question de la forme, l’EI a déjà répondu :

« Quant à ceux qui veulent des passeports, des frontières, des ambassades et de la diplomatie ils n’ont pas compris que les partisans de la religion d’Ibrâhîm [al-Baghdadi]mécroient et prennent en inimitié ces idoles païennes. […] Nous voulons rétablir l’État Prophétique et celui des quatre Califes bien-guidés ; pas l’État-Nation de Robespierre, de Napoléon, ou d’Ernest Renan. » (Dar al-Islam)8

L’EI gère un territoire de 300 000 km2 peuplé de 8 à 10 millions d’habitants. Il n’a pas tardé à installer (ou à transformer) les institutions du territoire qu’il contrôle. Elles se structurent autour d’une administration centrale réduite (sept ministres autour du Calife), d’un Conseil de guerre et de sept gouverneurs de provinces chacun assisté d’une choura.

Les deux grandes zones (Syrie et Irak) disposent d’une assemblée consultative composée d’imams, de prédicateurs, de notables des villes et de chefs de tribus, où toutes les voix n’ont pas le même poids mais où l’on recherche le consensus. La démocratie, invention occidentale et « idolâtre », est rejetée et le pouvoir législatif inutile : la charia suffit.

Raqqa (200 000 habitants) est de fait la capitale administrative, Mossoul (2,5 millions d’habitants) la capitale religieuse.

Lorsqu’il s’empare d’un territoire, l’EI restitue le pouvoir à des acteurs locaux (ou les maintient en place s’il leur fait confiance) : chefs tribaux, de clans, leaders de quartier, à condition qu’ils fassent allégeance exclusive à l’EI, qu’ils ne déploient d’autre emblème que celui de l’EI, et respectent ses injonctions en matière de mœurs.

Quant au fait que l’administration du Califat s’impose froidement par la violence et l’arbitraire, ce n’est certainement pas une raison pour la priver du nom d’État, au contraire.

Une répression extraordinaire… et ordinaire

L’EI est un des régimes les plus répressifs d’une région assez bien dotée en la matière9 mais c’est surtout le seul qui fasse un tel étalage d’« atrocités ». Pour des sociétés occidentales ayant connu une dé-brutalisation 10 ce ne peut être l’œuvre que de « barbares », c’est-à-dire qu’ils ne parlent pas « notre » langue.

Pourtant, dans les zones qu’il contrôle, l’EI, rétablit une forme d’État de droit, et ainsi « répond aux aspirations d’acteurs locaux »11. En Irak il a chassé les troupes chiites considérées par la population comme une abominable armée d’occupation, une « check point army » dont la présence n’apportait qu’exactions, violences, viols, racket, corruption généralisée et insécurité 12. Dans une ville comme Mossoul où régnaient bakchich et clientélisme, et où une misère massive jouxte d’inexplicables poches de prospérité, les premières mesures du nouveau régime, hautement symboliques, peu onéreuses et très médiatisées, sont l’éviction et l’exécution publique des corrompus. Les habitants le constatent, « c’est incontestablement un mieux par rapport à la situation précédente, devenue invivable »13.

Si l’ordre règne à Mossoul, c’est aussi que la répression est impitoyable. Mais loin d’être dictée par une folie mortifère incontrôlée, elle répond à de froides logiques étatique et administrative et trouve une légitimité dans une interprétation littérale du Coran et très rigoriste des Hadith (actes et paroles du Prophète). Cette abominable répression, ultra-médiatisée, relève en fait de trois registres différents :

1 / Politico-médiatique

Il s’agit d’exécutions d’otages mises en scène par les médias du Califat afin de choquer les Occidentaux. Elles sont massivement relayées par les médias occidentaux14.

2 / « Crimes de guerre »

Il s’agit des massacres, là aussi très médiatisés, commis par l’EI dans les heures et jours qui suivent la prise d’une ville ou de nouveaux territoires. Outre des exécutions de partisans ou sbires d’autres régimes, voire de militants démocrates ayant échappé à tous les groupes précédents, la nouvelle administration califale ne peut ignorer les minorités religieuses encore présentes15 :

Les gens du Livre (les chrétiens) se voient proposer trois possibilités : conversion, statut dedhimmitude (citoyens de seconde zone, mais protégés) ou exil. Beaucoup ont choisi cette dernière solution avant même l’arrivée de l’EI16.

Les « païens » (les Yézidis par exemple ) ne sont même pas considérés comme humains et n’ont donc aucun droit. Ils doivent être tués ou réduits en esclavage.

Les apostats (athées ou convertis) méritent simplement la mort. L’EI fait un usage fréquent dutakfir, procédé permettant d’ôter la qualité de musulman à un adversaire et d’en faire un apostat (c’est le cas des chiites mais aussi de quasiment tous les sunnites opposés à l’EI).

Bien que l’EI se donne pour but d’appliquer strictement ce qui relève selon lui de prescriptions coraniques, il ne s’agit là que de la théorie. Dans la pratique, lors des combats, l’encadrement et la discipline n’étant pas encore du plus haut niveau, « bavures » et « exactions » sont fréquentes.

Quant au rétablissement de l’esclavage, c’est une conséquence des victoires militaires. Femmes et enfants capturés (« mécréants ») sont considérés comme une partie du butin qui se doit d’être partagée équitablement (ou du moins le produit de leur vente). Les victimes sont ainsi transformées en domestiques et/ou « concubines »17 (certaines auraient été achetées par des proxénètes turcs). Ici encore, l’EI se flatte d’appliquer à la lettre les indications du Coran qui encadrent cette pratique18.

3 / Justice ordinaire

Pour beaucoup de commentateurs, la justice quotidienne et correctionnelle est le service qui fonctionne le plus efficacement dans le Califat. Des juges religieux, les qadis, ont été nommés sur tout le territoire et pris place dans les Palais de justice.

Les peines encourues varient : amende, confiscation, flagellation publique ou non (par exemple pour avoir fumé une cigarette19), emprisonnement, amputation (pour un voleur), exécution selon diverses techniques (pour adultère, homosexualité, viol, corruption, etc.). L’effet recherché étant dissuasif et exemplaire, les exécutions sont publiques et les cadavres exposés. La baisse de la délinquance et de la criminalité serait considérable.
On retrouve des aspects de ces pratiques dans certains pays musulmans, en particulier l’Arabie Saoudite.

La justice jouirait auprès de la population d’une « réputation d’impartialité »20. Les médias de l’EI mettent évidemment en avant des exemples montrant que les djihadistes ne bénéficient pas de passe-droit : ici un responsable crucifié pour corruption, là un combattant exécuté pour viol.

Les qadis disposent d’une police chargée d’appliquer leurs décisions. Une autre unité, lesmuhtasibîn, fait respecter la hisbah (ce qui convenable ou pas, selon le Coran). Cette police des mœurs, rendue célèbre par la présence en son sein de femmes djihadistes européennes, surveille également les marchés.

Sans oublier une police secrète politique, l’Anni, et l’interdiction des manifestations. Le contrôle et la surveillance de la population semble particulièrement redoutable et des experts y voient même la « patte » d’officiers irakiens formés aux techniques du Bloc de l’Est21. Les opposants débusqués sont exécutés de manière exemplaire et, on l’aura compris, « si vous respectez leurs règles sans broncher, personne ne s’en prendra à vous »22. Pourtant, aussi efficace soit-elle, une politique répressive ne suffit pas à assurer la pérennité d’un régime.

La vie quotidienne

Les informations disponibles sont parcellaires, souvent anecdotiques et concernent le plus souvent Raqqa ou Mossoul. La réalité est sans doute bien différente dans les campagnes ou d’une ville à l’autre, en fonction de l’ancienneté de l’arrivée de l’EI, du degré de soutien ou de résistance des tribus et de la population, de l’éloignement ou de la proximité du front. Les réglementations peuvent par exemple s’appliquer de manière progressive23.

Dans les rues ce qui frappe c’est assurément le noir des femmes. Les nouvelles réglementations liées aux mœurs, à la religion (interdiction du tabac, de l’alcool et de la drogue24) mais surtout celles concernant la condition féminine sont les plus connues.

En fait, la situation des femmes s’est progressivement dégradée en Irak depuis le premier embargo de 1990 et surtout après 2003. Il en est sans doute de même en Syrie depuis 2011, où la plupart des zones « libérées » de Assad sont aux mains de groupes armés islamistes.

Outre un code vestimentaire très strict imposé dès le plus jeune âge (voile obligatoire pour les fillettes à partir de la troisième année d’école), les femmes ne peuvent circuler dans les villes du Califat sans la présence d’un tuteur masculin. Les seuls emplois féminins autorisant un déplacement hors du domicile semblent liés au secteur médical ou éducatif. A noter que, contrairement à l’Arabie saoudite, les femmes sont autorisées à conduire des voitures.

Il est également demandé aux hommes un effort vestimentaire, notamment d’éviter les tenues jugées trop occidentales ou certains vêtements de marques.

Ces rues des grandes villes dans lesquelles la police scrute les vêtements semblent pourtant grouillantes et bruyantes, les étals et boutiques achalandés, l’activité commerciale battant son plein25 . Ce n’est pas le business que souhaite bouleverser l’EI, plutôt l’apparence et la surface pour les remettre en adéquation avec la volonté divine. Les journées sont ainsi rythmées (perturbées selon certains commerçants) par les cinq prières quotidiennes, il y a enfin des agents qui régulent la circulation aux carrefours, de nouvelles plaques minéralogiques, un calendrier lunaire, etc.

L’EI accorde aussi une attention toute particulière à la sécurisation et à l’amélioration de l’approvisionnement, ainsi qu’à une baisse des prix des denrées alimentaires ; d’où le contrôle des moulins et boulangeries, autrefois publiques en Syrie. Pendant qu’une jeune « Autorité de protection des consommateurs » veille sur l’hygiène et la qualité des produits, les muhtasibîn sont attentifs aux prix dans les rues et sur les marchés : on peut tout de même être exécuté pour « spéculation et accaparement »26 .

Lorsqu’une ville est conquise, comme toute armée d’occupation conséquente, l’EI a parmi ses priorités de rétablir le fonctionnement des services publics. Les employés des entreprises publiques et les fonctionnaires sont incités à rester en place et le versement des salaires est assuré s’il le faut27. (et avec plus de régularité que sous le règne de Nouri al-Maliki). L’état civil se remet à fonctionner, prenant juste en compte les modifications légales (comme l’autorisation du mariage pour les filles dès l’âge de neuf ans).

L’EI s’efforce de reconstruire les infrastructures endommagées par la guerre mais lance aussi de nouveaux projets mis en valeur dans sa presse : réparation de ponts et de circuits électriques, création de lignes des transport public à prix réduit, restauration d’un service postal, etc. Lors de la prise de Palmyre, les exécutions à peine terminées, l’EI a dépêché sur place des techniciens pour rétablir l’électricité et les connexions internet. Les fonctionnaires de la ville ont reçu des avances sur salaire et du nouveau matériel médical a été installé dans l’hôpital28. A Raqqa, réalisation emblématique, le palais du gouverneur a été transformé en hôpital29. Dans des zones périphériques parfois délaissées par les régimes précédents, l’EI a pu « bénéficier de significatifs effets de contraste dans son rapport aux populations »30 en finançant des campagnes de vaccination, la construction de dispensaires, de puits ou d’écoles.

L’éducation est une autre des priorités affichées. Le régime insiste sur la nécessité de rouvrir écoles et universités, surtout pour les filières scientifiques et techniques. Il a créé une fac de médecine à Raqqa, où une université scientifique est réservée aux femmes. Quant aux programmes scolaires, ils ont subi une brutale réforme inspirée du modèle saoudien.
Il circule des images d’enfants et jeunes adolescents recevant une formation militaire dont on ignore le contexte : déscolarisation complète ou (plus vraisemblablement) cours hebdomadaire ?

Mais la propagande du régime montre aussi des djihadistes emmenant se baigner des enfants souriants, jouant avec eux, d’autres gamins au volant d’autos-tamponneuses ou sur des jeux gonflables géants dans les parcs. On sait aussi qu’à Mossoul a été organisée une « Journée du divertissement » avec distribution de ballons (sic) et concours de récitation du Coran…31

Un programme social

Les vidéos d’exécutions ne sont qu’une partie de la propagande de l’EI que véhicule internet : s’y ajoute un volet social et caritatif.

Il est classique pour les mouvements islamistes (d’opposition) de mettre en place des programmes d’aide aux plus démunis. Celui de l’EI est de grande ampleur et les mesures annoncées sont diverses : allocations aux familles les plus pauvres (à Raqqa, ville délaissée par Damas, 10 $ par enfant, puis 250 $ au début de l’hiver)32, ouverture de cantines, distribution de nourriture, contrôle ou baisse des prix des produits de première nécessité, plafonnement des loyers, allocations familiales, prime au mariage et pour chaque naissance33, allocations pour les familles de soldats morts au combat, etc.

L’EI achète ainsi la paix sociale et le soutien de la population, mais cela s’inscrit aussi dans son projet politique. Les djihadistes ayant en charge l’administration d’un territoire, s’ils crucifient les opposants, ils se doivent aussi de veiller sur l’immense majorité de la population qui respecte leur interprétation de la charia et qui peut, dans une certaine mesure, bénéficier elle aussi des conquêtes militaires34.

Il y a forcément une différence entre un programme et sa réalité35. D’autant que l’EI, de par même sa légitimisation religieuse ne peut bouleverser l’ordre établi (par Dieu) en s’en prenant aux différences de revenus, classes, hiérarchies (parfois tribales), allégeances, etc. Il ne peut se donner comme objectif que d’en limiter les excès et les abus les plus criants, sans pour autant succomber à son tour à la corruption, ce qui n’est pas simple36.

L’économie califale

Les informations en ce domaine sont en général fragmentaires et invérifiables (on apprend ainsi que l’industrie du ciment représenterait 10 % des recettes de l’EI, sans plus de précision37) ; beaucoup de chiffres sont avancés mais très peu de détails sur le fonctionnement concret des entreprises.

L’EI disposerait d’un patrimoine de 2 260 milliards de dollars, son fameux « trésor de guerre », mais ce chiffre recouvre en fait la valeur des installations pétrolières et gazières, des mines de phosphates, des terres agricoles et des sites culturels situés sur son territoire (dont des centaines de millions de dollars trouvés dans les coffres de la banque centrale de Mossoul)38. Il est en hausse par rapport à 2014. Le budget de l’État en 2015, de l’ordre de 2,5 milliards d’euros, aurait diminué, notamment à cause des recettes liées au pétrole (baisse des cours et hausse des bombardements), quoique celles provenant de taxes et confiscations grimpent.

Nous avons tout d’abord affaire à une économie de guerre, dans des zones parfois ravagées par les combats et vidées d’une large part de sa population. C’est surtout le cas en Syrie où, sur 22 millions d’habitants, 4 millions ont fui à l’étranger et 8 à 10 ont dû quitter leur domicile ; si certaines villes sont « passées » intactes à l’EI, d’autres ont été ravagées par de longs combats. De nombreuses usines ont déménagé dans d’autres régions ou en Turquie39.

C’est différent dans la partie irakienne du Califat où économie et population sont depuis longtemps adaptées à ce type de situation.

C’est via la Turquie (et dans une moindre mesure la Jordanie) que l’économie de l’EI est reliée au reste du monde, mais son entrée en guerre à l’été 2015 ainsi que les offensives kurdes menacent cet accès.

Dans le cadre d’une économie de guerre, l’EI semble faire preuve de pragmatisme afin de relancer au plus vite les unités de production nécessaires à son effort militaire et au ravitaillement des populations dont il a la charge (puis à la perception de taxes), en fonction de l’urgence, du type de propriétaire (compagnies d’État, qui sont nombreuses, ou privées), du type d’entreprise, des particularités locales. Cette capacité d’adaptation est facilitée par la large autonomie dont jouissent les autorités locales.

C’est ce réalisme, et non une volonté de libéralisme économique, qui expliquerait la privatisation de certaines entreprises d’État (sans exclure un bénéfice financier) ou le lancement d’un programme de soutien aux petites entreprises et à l’économie locale40. Des usines abandonnées par les propriétaires ont sans doute été remises en fonctionnement par l’EI. Par exemple, la gestion de certaines exploitations pétrolières a été laissée un temps aux entreprises en place, et pour d’autres confiée à des tribus locales.

En tout cas, l’EI paraît édicter plus de programmes, brochures, décrets, fatwas, etc. sur les questions de mœurs que d’économie.

Impôts et fiscalité

Un nouveau système fiscal reposant sur des prélèvements réguliers et des procédures et barèmes formalisés a été mis en place pour assurer le fonctionnement de l’État. Ces impôts, qualifiés par les médias occidentaux d’« extorsion » et de « racket », représentent au moins un tiers des revenus de l’EI. Ils comprennent la Zakât, aumône légale et troisième pilier de l’islam, aux formes diverses, parfois payée en nature par les paysans ; la Sadaqa, don volontaire aux nécessiteux, et la Djizya, impôt des dhimmis, lourde mais progressive selon les revenus (on parle de 60 à 250 dollars mensuels à Mossoul).

De très nombreuses taxes existent (certaines au titre de la Zakât) par exemple sur : les entreprises, le revenu des entreprises nouvellement créées, les télécoms, la protection des commerces, les retraits d’espèces, les salaires (5 % pour la «protection sociale»), ceux versés par Damas ou Bagdad (50 %), les produits aux frontières, les chameaux, les péages, etc. Cette fiscalité remplace celle des régimes précédents mais aussi les pots-de-vin qui étaient obligatoires.

Les « extorsions » comprennent de nombreux cas de confiscations : d’argent pour non-respect des réglementations (sur l’alcool ou les cigarettes), et de maisons, de terres, de voitures ou de bétail suite à l’abandon par leurs propriétaires.

L’augmentation des recettes en 2015 a deux causes : les difficultés du régime qui doit augmenter les taxes existantes, et une amélioration de l’administration et de la collecte.

Ressources extraordinaires et « criminelles »

Il s’agit de sommes versées par des donateurs privés du Golfe (les liens tribaux jouent ici un rôle important), des rançons d’otages, de la vente/rachat d’esclaves, et du commerce d’antiquités (ou plutôt de l’encadrement de ce trafic). Souvent liés aux conquêtes militaires, ces revenus ont tendance à se tarir.

De multiples rumeurs circulent sur divers trafics (cigarettes, drogue, organes) et d’activités mafieuses contradictoires avec l’idéologie affichée du régime. Ce qui semble plus certain, c’est la taxation de certaines filières préexistantes (par exemple celle du Captagon).

Banques41

L’EI s’est doté d’une banque d’État et d’une monnaie officielle : dinars, dihrams et fulus califaux sous forme de pièces en or, argent et cuivre (la valeur d’une pièce serait celle de la valeur intrinsèque du métal qui la compose). On ne sait rien de son utilisation réelle sinon qu’elle est peu probable.

L’EI contrôle sur son territoire plusieurs dizaines d’établissements bancaires, certains continuant à effectuer des opérations commerciales y compris des transactions internationales. Les banques de Mossoul, succursales d’établissements basés dans le Golfe ou à Bagdad, ont continué (continuent peut-être encore) à fonctionner normalement.

Le régime est néanmoins confronté à des difficultés de change : si ses revenus sont encaissés en dollars, euros, livres turques ou syriennes, il règle ses factures en dollars.

Agriculture

Elle représenterait entre 7 et 20 % des recettes du Califat, qui contrôle les vallées fertiles du Tigre et de l’Euphrate, là où étaient produits 50 % du blé syrien, un tiers de celui d’Irak (8ème producteur mondial) et près de 40 % de l’orge irakienne.

Ici encore la guerre est un facteur important dans des régions très agricoles (dans le gouvernorat de Raqqa, 50 % de la population active travaille dans ce secteur). Beaucoup de paysans ont fui (notamment des chrétiens ou kurdes) abandonnant fermes et terres. L’EI s’en est emparé mais des champs restent en friche42. Le contrôle de cette production est vital car il permet au régime de fixer le prix de la farine et donc du pain, base de l’alimentation.

L’EI contrôle aussi une large partie des champs de coton syriens dont la vente représenterait 1 % de ses recettes. L’exportation de cette fibre est moins aisée que celle du pétrole, mais la principale destination est la même : 6 % des importations turques auraient ainsi pour origine les champs du Califat. De quoi produire un cinquième des tee-shirts made in Turkey (soit 1,2 % de ceux vendus en France)43.

Divers

Quoique l’EI se soit emparé de la majorité des mines syriennes de phosphate (nécessaire à la fabrication d’engrais), il n’a pas les moyens de relancer l’ensemble de la production et il lui est difficile de la vendre. Cela représenterait néanmoins 10 % de ses recettes44. Il contrôle également des sites d’extraction de soufre en Syrie et en Irak, ainsi que de nombreuses cimenteries.

Hydrocarbures

Si en 2003 les compagnies américaines ont raflé tous les contrats irakiens, elles ont dû depuis faire face à la concurrence de BP, Lukoil et surtout de la Chine qui, depuis 2008, a investi des dizaines de milliards dans le pétrole irakien, devenant le premier client et le premier investisseur dans le pays. Aujourd’hui, 50 % de la production sont exportés vers la Chine (chiffre qui devrait atteindre 80 % en 2035), et l’on projette de construire deux pipe-lines reliant les deux pays. Plus de 10 000 travailleurs chinois étaient présents sur place avant l’irruption de l’EI.

Alors que les États-Unis cherchaient à se désengager militairement de la région, l’accentuation du chaos irakien gênait donc surtout les investisseurs chinois (déjà chassés de Syrie par la guerre). Ce n’est qu’en août 2014, lorsque l’EI a menacé les zones pétrolières sous contrat avec des compagnies américaines (Kurdistan et sud de l’Irak) et Bagdad (dont la chute aurait été catastrophique pour toute la région), que l’US Air Force a dû intervenir.

L’EI contrôle 60 % du pétrole syrien et 10 à 15 % de celui d’Irak (ce dernier chiffre a certainement baissé depuis le recul des troupes de l’EI à l’automne 2015). La production est estimée en 2015 entre 20 000 et 50 000 barils de pétrole par jour, contre au moins 70 000 l’année précédente : c’est une goutte d’eau comparée à la production régionale (la Syrie produisait 385 000 barils par jour en 2010)45. Le pétrole, vendu 50 à 60 % de moins que les prix du marché, rapporte entre 1 et 1,5 million de dollars par jour, soit entre 350 et 600 millions de dollars par an. C’est la principale ressource de l’EI (selon les sources entre 25 et 40 %) mais elle diminue du fait de la baisse des prix du marché et des bombardements occidentaux.

Par ailleurs, Daech recrute au prix fort des personnels compétents (techniciens, ingénieurs, traders…), en Syrie et en Irak mais aussi à l’étranger, pour améliorer la productivité de ses sites vieillissants46. L’État Islamique s’est fixé pour objectif de parvenir à des rendements doubles de ceux obtenus dans les champs de pétrole avant qu’il en prenne possession47.

L’EI s’occupe presque uniquement d’extraire du pétrole brut, vendu au pied des puits à des commerçants indépendants, contrebandiers, ou simples propriétaires de camion, qui emportent le pétrole pour le raffinage, la consommation locale (60 à 70 %) ou l’exportation. En octobre et novembre 2015, les bombardements américains auraient détruit des centaines de ces camions. De même, les grosses installations de raffinage comme beaucoup de ses raffineries artisanales (mobiles) ayant été détruites par la coalition, l’EI s’adresse à des raffineries privées dont il taxe la production. En Syrie, moyennant le paiement de taxes, des compagnies pétrolières privées ont pu continuer à travailler dans des zones conquises par l’EI48. L’exportation se fait par contrebande vers la Jordanie, la Turquie ou des zones tenues par des groupes ennemis via une myriade de camion, parfois à dos d’âne ou de cheval, ou acheminées par de mini-oléoducs artisanaux. En Irak, le trafic de pétrole est une pratique remontant aux temps de l’embargo, voire plus ancienne.

En Syrie le contrôle de l’extraction donne lieu à de nombreux conflits entre groupes rebelles pour le partage de cette importante source de revenus. Il en va de même des exploitations gazières qui permettent la fourniture de gaz et d’électricité aux populations.

Cela laisse aussi le champ libre à des trafics stupéfiants. Le pétrole extrait sur le territoire de l’EI peut être vendu à ses ennemis : à d’autres groupes, au régime de Damas ou au Rojava49. La prise d’une centrale électrique à gaz près de Palmyre a obligé Raqqa et Damas à des marchandages, puisque personne ne contrôle l’intégralité de la chaîne de la production à la distribution50. Dans la région de Deïr ez-Zor, l’EI a confié l’extraction de pétrole et de gaz aux tribus locales qui récupèrent une fraction des bénéfices mais vendent une partie de la production au régime d’Assad pour se prémunir de représailles aériennes.51 Attention aux sabotages d’oléoducs par des tribus exclues du jeu !

Rien qu’un État ?

Construire un État tout en faisant la guerre à presque toutes les puissances de la planète est loin d’être aisé. Ce que nous venons de décrire est moins un tableau socio-économique de l’EI à un instant T que l’esquisse d’un processus qui, en gros, s’étend de l’été 2014 à l’été 2015. C’est durant cette période, qui sera peut-être un jour considérée comme celle de « l’apogée » du Califat, celle de son expansion maximale, que l’EI se lance dans la construction d’un État, de son administration, tente de relancer son économie tout en assurant un niveau de vie supportable pour sa population.

Cette période est sans doute achevée et ce processus passé en involution. Sauf surprise d’ampleur, l’implication progressive de la Turquie dans le conflit, l’intervention militaire russe (octobre 2015) et la montée en puissance de celle des Occidentaux (été et automne 2015) devraient d’ici quelques mois régler la question de l’existence territoriale de l’EI en Irak et en Syrie. Déjà tous les indicateurs passent au rouge et les tableaux de productions et statistiques cités plus haut seront fin 2016 fort bas.

Nous nous demandions au début « pourquoi ça marche ? » Et nous avons vu que la survie et l’expansion de ce régime ne s’expliquaient pas seulement pas ces capacités militaires et policières. Certains parlent même d’« État providence ».

Mais c’est aussi que le Califat n’est pas seulement, banalement, un État. Non content d’administrer, il prétend transformer le monde, instaurer une nouvelle ère ou en préparer la venue… Une ère où il ne s’agirait évidemment pas pour l’EI d’abolir le salariat ni la société marchande, seulement de les remodeler à sa façon. « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change » (ici le « comme avant » est d’importance), la surface, les mœurs, coutumes, etc. Bien sûr, mais aujourd’hui, pour des milliers habitants d’Irak et de Syrie, et bien au-delà, l’espoir s’appelle Califat. Et des dizaines de milliers de jeunes, notamment beaucoup de prolétaires, traversent la planète pour y vivre ou y mourir, et beaucoup d’autres en en rêvent. Cet espoir est désespérant. Non ?

Tristan Leoni, novembre 2015

1Acronyme arabe de l’ancien nom de l’EI, utilisé d’avril 2013 à juin 2014, « l’État islamique en Irak et au Levant » (faisant lui-même suite à « État islamique d’Irak »).

2Le projet du PYD n’a lui pour cadre que le Kurdistan syrien (Rojava). L’EI entend lui, dans un premier temps, s’étendre de l’Inde à l’Espagne. Sur le PYD, voir notre article paru sur DDT21 en janvier 2015, « Kurdistan ? ».

3Sur cette question, voir Myriam Benraad, Irak, la revanche de l’histoire, Paris, Vendemiaire, 2015, 288 p.

4A partir de 2006, au sein de comités al-Sahwa (le Réveil), Bagdad avait salarié des milices sunnites pour lutter contre al-Qaïda. Le Premier ministre Nouri al-Maliki y met un terme en 2009, licenciant ainsi 85 000 miliciens.

5Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech, La Découverte, 2015, p. 17.

6Voir les entretiens avec Philippe-Joseph Salazar, disponibles sur Youtube depuis novembre 2015.

7Interview de Bernard Badie, Afrique Asie, octobre 2015, p. 33.

8Dar al-Islam, n° 3, mars-avril 2015, p. 14 (Dar al-Islam est la revue francophone de l’EI).

9Unique exception, le Rojava. Les chances d’y être enfermé arbitrairement, exécuté, torturé ou « disparu » par la police y sont bien plus faibles que partout ailleurs dans la région. Même Human Rights Watch le reconnaît.

10Au sens de George Mosse, historien qui a forgé le concept de « brutalisation » appliqué aux sociétés sorties de la Première Guerre mondiale, et dans laquelle il voit la « matrice des totalitarismes ».

11Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 15-16.

12L’armée de Bagdad, gangrenée par un absentéisme organisé et une forte corruption était d’une rare inefficacité pour assurer un semblant de sécurité dans la ville.

13Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 29.

14Ces images n’utilisent pas les mêmes canaux que celles, nombreuses et très populaires sur internet, montrant par exemple des djihadistes jouant avec de petits chats.

15Un traitement qui rappelle, par ses pratiques et son cadre religieux, celui des populations occitanes lors de la Croisades des Albigeois au XIIIème siècle.

16La dhimmitude, sévère et contraignante, comprend notamment le paiement d’un impôt spécial, la Djizya. A Raqqa quelques dizaines de chrétiens ont choisi ce statut, alors qu’à Mossoul les évêques ont préféré l’exil.

17Abdel Bari Atwan, Islamic State: The Digital Caliphate, Londres, Saqi Books, 2015 ; Claude Moniquet , Djihad : D’Al-Qaida à l’État Islamique, combattre et comprendre, La Boite à pandore, 2015, p. 182.

18Des agissements qu’il est problématique de qualifier de « barbares » tant ils rappellent les heures les plus glorieuses de l’Antiquité grecque.

19De par sa dangerosité, la cigarette est assimilée au suicide qui est interdit par l’islam.

20« Administration, police, communication… Daech, les rouages d’un quasi-État », http://bibliobs.nouvelobs.com, 18 novembre 2015.

21Alain Rodier, « Irak/Syrie: Daesh, comment ça marche ? », https://www.cercle-k2.fr, 7 juin 2015.

22Selon un membre du groupe d’opposants Raqqa is Being Slaughtered Silently cité par Layal Abou Rahal, « Raqqa,la ville modèle du califat de l’EI », L’Orient le Jour, 21 juin 2015.

23Hala Kodmani, « A Palmyre, l’État islamique a cherché à gagner la confiance », Libération, 1er juin 2015.

24Le célèbre Captagon, sorte d’amphétamine, n’étant ni un psychotrope ni un hallucinogène, n’est pas jugé haram. Les soldats de l’EI l’utilisent car il augmente la vivacité psychique et la résistance à la fatigue. Des djihadistes français ayant succombé à son caractère addictif ont été emprisonnés par l’EI.

25Voir les reportages de Vice News sur Raqqa : https://news.vice.com/video/the-islamic-state-part-1

26Avant, les réseaux clientélistes locaux organisaient la pénurie artificielle de denrées alimentaires de base pour faire monter les prix.

27Bagdad ou Damas continuent parfois à payer leurs fonctionnaires dans les zones qu’ils ne contrôlent plus ; c’est aussi le cas au Rojava.

28Hala Kodmani, « A Palmyre, l’État islamique a cherché à gagner la confiance », Libération, 1er juin 2015.

29www.france24.com, octobre 2014.

30Grégoire Chambaz, « Facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’État islamique », http://courrierdorient.net, 11 octobre 2015.

31Yochii Dreazen, « Daech, administrateur colonial », Foreign Policy, 20 août 2014 (Courrier international, hors-série, octobre-décembre 2015)

32Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’État islamique. Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 2015, p. 98.

331 000 dollars selon Samuel Laurent, L’État islamique, Seuil, 2014, p. 100.

34On pense ici au livre de Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands : Le IIIe Reich, une dictature au service du peuple, Flammarion, Paris, 2005.

35Les informations décrivant une situation alimentaire et sociale catastrophique avant l’été 2015 sont rares. Voir par exemple sur Raqqa en novembre 2014: Marie Le Douaran, « A Raqqa, Daech vit grand train mais fait mourir la ville à petit feu », http://www.lexpress.fr, 27 février 2015.

36Myriam Benraad, « Défaire Daech : une guerre tant financière que militaire », Politique étrangère, vol. 80, n° 2, été 2015.

37Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 118.

38Marine Rabreau, « Pétrole, taxes, trafics d’humains : comment Daech se finance », Le Figaro, 19 novembre 2015.

39Henri Mamarbachi , « Comment fonctionne l’économie de guerre en Syrie », http://orientxxi.info, 8 octobre 2015.

40Yochii Dreazen, « Daech, administrateur colonial », op. cit.

41Jean-Charles Brisard and Damien Martinez, Islamic State : The Economy-Based Terrorist Funding, Thomson Reuters, octobre 2014, 12 p.

42Aline Joubert, « L’État islamique vit-il au-dessus de ses moyens ? », http://www.marianne.net, 07 Mars 2015.

43« Le coton syrien continue d’habiller les Français », Le Monde, 23 septembre 2015. et Caroline Piquet, « Peut-on retrouver du coton «made in Daech» dans nos vêtements ? », Le Figaro, 3 septembre 2015.

44Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 118.

45En 2014, l’Italie produit quotidiennement 121 000 barils et le Koweït 2,8 millions.

46Marine Rabreau, « Comment Daech organise son lucratif marché pétrolier », Le Figaro, 26 novembre 2015.

47Elisabeth Studer, « Daesh financé par la manne pétrolière », www.leblogfinance.com, 19 octobre 2015.

48Financial Times, 16 octobre 2015.

49« Les ennemis de Daesh achètent son pétrole », RMC, 26 septembre 2014.

50Jacques Hubert-Rodier, « Les affaires mafieuses d’Assad avec Daech », Les Echos, 19 octobre 2015.

51Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », http://syrie.blog.lemonde.fr, 8 décembre 2013.

Califat et barbarie (deuxième partie)

De l’utopie

 

« Toutefois, pourvu qu’on juge sainement des choses, les révolutions de ce temps n’offrent partout qu’une guerre d’esclaves imprudents qui se battent avec leurs fers et marchent enivrés. »

Saint-Just, L’Esprit de la révolution et de
la constitution de la France
, 1791.

La répression de toute opposition n’explique pas tout. Surtout pas la « réussite » de l’État islamique (EI), c’est-à-dire le soutien populaire qu’il rencontre. C’est qu’il s’agit davantage d’un processus de construction étatique que de l’occupation d’un territoire par une « groupe terroriste ».

Après des années d’un guerre civile impitoyable, l’arrivée des troupes de l’EI ne signifie passeulement le remplacement d’un régime de terreur par un autre, mais aussi [voir la première partie] le retour d’un État de droit, un calme relatif, une amélioration du ravitaillement, la réparation d’infrastructures, le rétablissement de services publics, la mise en place rapide d’une administration… dans le meilleur ou le moins pire des cas, certes, mais les habitants peuvent préférer l’ordre au chaos1. Que l’EI joue ainsi de ses capacités régaliennes, administratives, logistiques et financières explique qu’il ait pu être accueilli comme un libérateur dans plusieurs villes, puisse apparaître pour certains « comme un régime tout à fait respectable »2, ou que des tribus lui aient fait allégeance3.

Mais ce n’est pas tout. Il va falloir rajouter une couche, celle d’un « espoir désespérant ». Celle de l’adhésion, au delà du pragmatisme, d’une partie de cette population au discours et au projet du Califat. Car l’EI peut compter sur la participation active de dizaines de milliers de militants, soldats ou fonctionnaires, mais aussi sur le soutien passif d’un certain nombre d’habitants d’Irak et de Syrie (et sur la passivité prudente ou indifférente de beaucoup d’autres).

Et puis il y a ces dizaines de milliers de jeunes, notamment beaucoup de prolétaires, qui traversent la planète pour vivre au Califat ou y mourir, tandis que tant d’autres en rêvent.

Sunnistan…

« Penser global, agir local »

Jacques Ellul

Les temps seraient-ils venus pour l’avènement de l’État islamique ? Un nouvel État ? Moins artificiel que ceux existants ? On sait que l’EI a, de fait et symboliquement, aboli la frontière tracée au cordeau entre la Syrie et l’Irak. Est-ce ce fameux grand État regroupant les arabes sunnites, à cheval sur les ruines de deux autres ?

Une partie de la bourgeoisie locale peut espérer en un projet de type Sunnistan4. L’Irak était condamné et la Syrie le semble également. Dans le cas d’un éclatement de l’Irak, tel qu’envisagé avant l’irruption de l’EI, la partie sunnite aurait eu une place marginale, enclavée, très inférieure à celle que lui accorderait un futur grand État sunnite.

Sa forme peut paraître surprenante, mais l’EI joue son rôle d’État en préservant les intérêts de la classe capitaliste locale et en ayant une vision d’avenir. D’un point de vue économique, notre première partie a montré la volonté qu’à l’EI d’unifier (au-delà des divisions artificielles, nationales, ethniques) et de pacifier un territoire, et d’y relancer, rationaliser, et moderniser l’économie, notamment l’extraction pétrolière5. Et s’il lance des appels à l’Hijra, invitant à émigrer vers ses territoires non seulement les musulmans ayant une expérience militaire, mais aussi les enseignants, juristes, médecins et ingénieurs6, c’est pour préparer le futur et compenser l’émigration de beaucoup des membres des classes moyennes et supérieures. Aujourd’hui infréquentable, il pourrait demain satisfaire les intérêts de grandes puissances (reconstruction du pays, redistribution des cartes pour la production de pétrole, ventes d’armes, etc.) ou au moins préparer le terrain à de tels projets.

La création d’un Sunnistan de fait participe de l’inévitable remodelage d’une carte du Moyen-Orient dessinée il y a un siècle. L’EI effectue le sale boulot : massacres et déplacements de population qui faciliteront le tracé des prochaines frontières, rendant ainsi ces zones homogènes d’un point de vue ethnique et religieux, parachevant une confessionnalisation entamée depuis longtemps. Pour ce faire, il s’appuie sur ce qu’il y a de plus traditionnel comme pouvoir : les tribus. Al-Baghdadi n’oublie pas de se dire membre de la tribu des Quraysh, celle des descendants de Mahomet. Modernisation et archaïsme ne sont pas incompatibles.

Son projet repose sur une structure étatique souple, décentralisée, restituant aux notables locaux un pouvoir confisqué par Bagdad et Damas. Il assure une stabilité sociale intérieure en focalisant l’attention sur le « sociétal » (mœurs, vie quotidienne) et en canalisant la révolte des plus pauvres et une violence endémique vers l’extérieur.

Dans la zone irakienne du Califat, passivement ou activement, une majorité d’Arabes sunnites acceptent le nouveau régime. Après des années d’humiliation, c’est leur revanche (contre les chiites et les Américains), la reconquête de pouvoir, d’honneur et d’une visibilité politique. Par opportunisme et tant que cela sert leur intérêt, les chefs tribaux ont peu à peu adhéré au projet transnational de l’EI7 . Ils ont été suivis en cela par d’anciens cadres baasistes, d’ex-officiers de l’armée irakienne et de nombreux prolétaires des quartiers et zones déshérités de la région.

Mais, peut-être poussé par l’intervention américaine de l’été 2014 dans une stratégie de « sortie par le haut », l’EI ne s’est pas enfermé dans un communautarisme etnico-religieux de type Sunnistan. Bien que « revanche de l’histoire », le projet de l’EI ne se limite pas à n’abattre qu’une seule frontière.

… ou Califat ?

Les idéologies importées d’Occident (nationalisme, socialisme et, dernière en date, démocratie) n’ont guère apporté satisfaction, elles ne convainquent même plus dans leurs terres d’origine, et l’inadaptation du cadre national aux situations moyen-orientales n’est plus à démontrer. Fini les grandes idéologies politiques :

Si le Califat accorde une telle importance aux réformes dites sociétales (quotidien, mode de vie) ce n’est pas par maniaquerie. Le sociétal fait la différence, la seule à long terme ; c’est là la meilleure justification de l’EI, son marqueur politique, sa prise d’autonomie par rapport à l’Occident, une rupture avec plus d’un siècle de colonisation, de courbettes, d’emprunts idéologiques et de travestissements inefficaces.

L’EI, qui dénonce le nationalisme comme une « ordure de l’Occident », a aboli la frontière entre la Syrie et l’Irak, ce qui lui a permis de raviver les liens tribaux8. Le nationalisme, supposé défunt en Europe depuis 1945, y réapparaît sous forme régionaliste (Italie du nord, Flandres, Catalogne, Ecosse…), mais sa renaissance aux marges du continent (ex-Yougoslavie, Ukraine) s’accompagne de conflits meurtriers. Ce qui est censé réunir divise. Au Moyen Orient, un Etat national « syrien » ou « irakien » n’a de force que celle du dictateur capable de le faire tenir. Rien d’étonnant donc que la « récupération » idéologique de l’internationalisme et de l’universalisme par l’EI soit une de ses séductions majeures.

Son programme officiel, c’est la restauration du Califat abbasside disparu en 1258 et, dans un premier temps, la reconquête de toutes les terres musulmanes, de l’Inde à l’Espagne. Nous pouvons en rire, mais certains prennent la chose très au sérieux, notamment ceux qui sont prêts à mourir et tuer pour cela. Quant au caractère « médiéval » il est trompeur car s’il passe injustement en France pour archaïque, grossier, ou primitif, dans le monde arabo-musulman il évoque une période d’âge d’or, de référence. Reprendre cette thématique c’est raviver « un rêve arabe ». Certes un « Un rêve éveillé qui sème la mort », mais « la dernière idéologie totalitaire crédible, à la fois idéaliste et réaliste »9 et capable de mobiliser les foules. Ce rêve arabe d’un retour en grâce et en gloire après des siècles d’humiliation peut sembler contradictoire avec l’idéal universaliste musulman, mais cette contradiction n’est pas nouvelle, et s’articule assez bien… surtout si des Arabes sont à la tête du projet. Quoi qu’il en soit, vainqueur ou vaincu, le Califat se sera attaché, à coup de symboles, à créer une mythologie capable de survivre à sa disparition et, dans le futur, de faire lui aussi rêver.

L’enfant caché du Printemps ?

L’EI est-il le représentant de cet Hiver islamique qui aurait succédé aux Printemps arabes, à moins qu’il ne les ait étouffés ? Ou bien son fils illégitime qui vient frapper à la porte ?

Le cas de l’Irak est un peu à part de ces événements puisque le pays a connu depuis 2003 une occupation étrangère et une première guerre confessionnelle. En 2011 et 2012, le régime de Nouri al-Maliki fait néanmoins face à un vaste mouvement de protestation sociale majoritairement sunnite auquel il répond par une une violente répression. Le conflit opposant sunnites et chiites redémarre donc, mais prend cette fois la forme d’une guerre ouverte entre le gouvernement de Bagdad et l’EI.

La situation syrienne de 2011 s’inscrit dans un schéma de départ plus classique. Celui de pays où, même lorsqu’ils en avaient pris l’initiative, les cadres corrompus des vieilles dictatures faisaient obstacle aux tentatives de réformes libérales. Un compromis satisfaisant les intérêts contradictoires des classes en présence supposait rien moins qu’un développement capitaliste autonome et pacifié dans la région – possibilité totalement exclue.

En Syrie, la politique d’infitâh (ouverture et libéralisation économique) des années 2000 profite évidemment au pouvoir alaouite mais aussi à une partie importante de la bourgeoisie urbaine sunnite avec laquelle il a fait alliance. Les victimes de ces réformes sont, on l’aura deviné, ouvriers, chômeurs et paysans. C’est dans les quartiers où ils vivent (multiethniques mais majoritairement sunnites) qu’éclate en mars-avril 2011 le soulèvement, vite rejoint par la mobilisation des intellectuels et classes moyennes émergentes, mécontents des limites du changement social et du progrès démocratique.

Face à la détermination du régime et de l’armée10, la féroce répression, mais aussi la poursuite des manifestations, une partie de la bourgeoisie syrienne a fait le choix de rompre avec le régime et de tout miser sur sa chute. Grâce à l’appui d’opposants vivant dans les capitales occidentales et au soutien de divers Etats (en particulier du Golfe) la révolte va prendre une tournure militaire11. On sait que « la guerre dévore la révolution », mais ici il y avait très peu à manger, et l’involution a été rapide. Entre un régime jouant la carte de la confessionnalisation, des apports extérieurs et un terreau fertile, le conflit va prendre l’aspect d’une opposition entre sunnites et chiites. Militarisation et rébellion rimant progressivement pour des centaines de groupes armées avec islamisme sinon salafisme et djihadisme. Mais après 2012 « la majorité des jeunes Syriens qui s’étaient soulevés contre le régime par esprit démocratique sont morts, partis en exil ou ont rejoint le djihadisme. Il n’y a plus de modérés »12.

L’aspect armé et confessionnel du conflit ne gomme pas pour autant tout aspect de classe et recoupe des oppositions préexistantes entre régions utiles et périphériques, villes et campagnes, centre-villes et quartiers pauvres. C’est dans ces derniers qu’est née la révolte, notamment de ces « quartiers informels »13 qui ceinturent les grandes villes syriennes, par exemple Alep où vivait une population majoritairement sunnite ayant fui les campagnes après la sécheresse de 2008. Les combats prendront fréquemment la forme d’affrontements entre des périphéries aux quartiers majoritairement rebelles et un centre-ville fidèle au régime. Il semble que beaucoup de rebelles djihadistes soient ainsi originaires des zones rurales les plus pauvres, celle que Damas abandonnera en premier. Leur irruption au cœur des villes a souvent été mal vécue par les habitants qui les percevaient comme « une sorte de lumpen-proletariat rural en quête de revanche sur la ville. ». Par exemple à Deïr ez-Zor et à Alep où la population a « froidement accueilli l’entrée dans la ville de rebelles venus des campagnes »14.

Nombre de ces rebelles feront allégeance à l’EI lorsque celui-ci entrera en Syrie en 2013. Ils sont donc physiquement le lien entre les révoltes de 2011 et le Califat qui se revendique lui-même comme « le seul véritable héritier » des Printemps arabes15. Il est en tout cas la conséquence, voirela réponse, à leur échec. La lutte contre la corruption qui paraît centrale pour l’EI fait assurément écho à celle que dénonçaient les manifestants de 2011. Par son respect des traditions, et son rejet de l’Occident et de sa démocratie mais aussi des dictatures, l’EI apporte un facteur éthique dont ne peuvent se prévaloir les démocrates laïcs. Et contre les démocrates islamistes, c’est la démocratie comme création occidentale qu’il condamne, et avec elle l’Occident tout entier, adhérant ainsi implicitement aux théories d’un choc des civilisations.

L’EI fait ceci, l’EI fait cela, mais c’est la bourgeoisie locale qui est aux manettes. On peut en effet dire que la signification véritable de dawla n’est qu’accessoire et voir dans l’EI un État comme un autre, à savoir une simple expression de la bourgeoisie locale, qui défend ses intérêts et réprime le prolétariat. Comme on peut le dire de la Hongrie de l’amiral Horthy, de l’Equateur de Rafael Correa et de la France de François Hollande. On peut aussi ajouter que les prolétaires servent toujours de chair à canon aux bourgeoisies qui s’affrontent. C’est vrai, mais le débat n’en est pas clos pour autant. La forte implication de prolétaires au sein de l’EI mérite d’être questionnée (comme leur présence au sein du NSDAP ou des Bonnets rouges).

Société de classes en Syrie, en Irak, comme partout, certainement, mais quid de la lutte des classes ? En Syrie la question ne se pose parfois presque plus tant l’exode des populations a été massif (4 millions d’émigrés, 8 à 10 millions de déplacés) : les premiers à partir ont été les plus riches (beaucoup de cadres et professions libérales), ceux qui restent sont surtout les plus pauvres. Une ville comme Deïr ez-Zor qui comptait entre 600 et 800 000 habitants n’en a conservé que quelques dizaines de milliers, ce qui bouleverse quelque peu le quotidien de la lutte des classes à l’usine ou au bureau.

Dans la partie irakienne, on l’a vu, la société s’est adaptée depuis des dizaines d’années pour survivre dans la guerre puis la guerre civile, mais l’activité du Califat satisfait néanmoins une partie de la classe capitaliste (commerçants, marchands, chefs de tribus). D’autant que les exécutions de fonctionnaires et notables corrompus ont l’avantage d’offrir des places à ceux qui n’avaient pu l’être, et que la nouvelle bureaucratie semble (pour l’instant) moins parasite que la précédente.

L’EI offre une porte de sortie aux plus pauvres, car outre son volet caritatif, il est un employeur potentiel pour le prolétariat surnuméraire qui n’a pas émigré. La mobilisation religieuse et la guerre de conquête (vers l’extérieur) procurent en premier lieu un revenu à des dizaines de milliers de prolétaires, donc de familles (les soldes sont versées avec régularité). L’ascension sociale au sein du mouvement peut y être rapide (contrairement à al-Qaïda dont les dirigeants étaient généralement issus d’élites sociales). Mais il s’y ajoute les projets d’infrastructures et des travaux de reconstructions qu’a entamés le régime, sorte de relance « keynésienne » financée par le trésor de guerre de l’EI. Contrôlant steppes et déserts, il assiste aussi, ou promet de le faire, les paysans pauvres et les bédouins de ces régions périphériques délaissées par les autres gouvernements.

Dans les zones d’Irak et de Syrie qu’il contrôle, l’EI semble donc opérer une jonction entre les intérêts d’une partie de la classe capitaliste mais aussi ceux d’une partie du prolétariat, forçant ainsi la création d’une même communauté vectrice de paix sociale. Pourtant si les origines sociales des dirigeants ne prouvent rien, on se souviendra qu’en dernier lieu, les choura et conseils consultatifs qui aident le Calife dans sa tâche [voir la première partie], sont constitués d’imams, de notables des villes et de chefs de tribus. On est donc loin des conseils ouvriers.

Islam supplementum ?

« Au milieu de ces dislocations, l’islam a ceci de remarquable qu’il offre une  communauté immédiate (manifeste dans la solidarité effective qu’il organise), et s’affirme contre l’argent et contre les frontières. Ce dernier aspect n’est pas mineur. Pour un Français (musulman, catholique ou incroyant), la frontière compte peu, car il est libre de voyager tout en restant assuré d’un cadre national au sein duquel, tant qu’il obéit aux lois, il bénéficie d’une protection et d’une assistance minimales : en un mot, il a un Etat. La moitié des Africains et nombre d’Orientaux ignorent le bonheur de cette « vaste prison confortable » (Max Weber). Le territoire où ils vivent est susceptible d’être parcouru et ravagé par des bandes incontrôlées, leurs maigres biens dispersés, et leur famille déplacée ou décimée. Ils souffrent à la fois d’un appareil étatique dictatorial et de son effacement. Ils privilégieront donc d’autant mieux une communauté transnationale que l’État national est pour eux une imposture : l’oumma des croyants apparaît comme une issue, et la charia comme facteur de stabilité. »

Troploin, Le Présent d’une illusion, 2006.

Il semble qu’aucune autorité religieuse ne soit apte à juger de l’islamité ou non de l’État islamique16. Certains prétendent pourtant qu’il n’aurait « rien à voir avec l’islam ». Nous sommes d’autant plus mal placés pour juger de la chose que, pour nous, croire en dieu est évidemment synonyme d’aliénation. Nous nous bornerons donc à remarquer que l’EI explique et justifie lui-même l’ensemble de ses actes, écrits et propos par une lecture littéraliste du Coran et très rigoriste des hadiths.

Le problème ne réside pas dans l’excès de croyance, ni la solution dans sa modération. Il n’est pas plus irrationnel de croire au Paradis (et donc au peu d’importance de la vie terrestre), à l’imminence de l’Apocalypse, au retour du Califat, qu’à la « simple » existence d’un dieu. Et si l’on admet la réalité d’un Paradis, il suffit parfois d’un (grand) pas de plus pour l’estimer réalisable sur Terre.

Selon certains théologiens musulmans, de nombreux signes, à commencer par la guerre en Syrie, prouvent que la fin des temps approche, l’heure du combat final contre Satan. Le rétablissement du Califat disparu en 1258 avec la prise de Bagdad par les Mongols s’inscrit dans ce cadre et représente la « cristallisation d’un rêve ancien »17.

Dans des régions très fortement sécularisées comme la France, cela semble de la folie et il est tentant d’y répondre par le sarcasme. Habitués à des religions tolérées car tièdes, modérées et promptes au dialogue, nous avons peine à comprendre le martyr ou l’eschatologie, et plus encore la cohabitation d’une dimension politique (la prétention à l’hégémonie califale) et d’une dimension religieuse (la prétendue réalisation eschatologique de l’islam). Nous pensons aussitôt à un simulacre ou à une instrumentalisation. La religion n’est pourtant jamais exclusivement ni même particulièrement spirituelle : elle est également politique, culturelle, économique et militaire, un cadre social qui peut dans certains pays prendre des formes très concrètes (répartition des quartiers d’une ville en fonction des confessions comme par exemple à Beyrouth ou Belfast).

Mais cela, plus encore dans l’islam qui repose sur une orthopraxie : être musulman, c’est respecter des pratiques (en particulier les cinq piliers). Le respect de ses pratiques est donc lié à une identité, à l’appartenance à un groupe, une communauté qui, au Moyen-Orient, dépasse et englobe des cadres tribaux limités. Artificielle ? Tout autant que la nation ou le Baas qui ont montré leur inefficacité comme ciment idéologique d’une société devant réunir prolétaires et bourgeois. D’où l’importance portée par les militants du Califat au respect des pratiques qui participe de la création d’une homogénéité culturelle et religieuse (presque « reposante » après des années de guerre civile) ; d’où le fait de s’en prendre d’abord aux mauvais croyants (sunnites débauchés, corrompus, etc.). La tâche est d’autant plus urgente si l’Apocalypse approche, car « pour préparer la confrontation de la foi et de l’impiété, c’est la terre d’islam qui doit être purifiée des gouverneurs injustes, des oulémas corrompus, des croyants pervertis et des femmes impudiques. L’épée de vengeance s’abattra sur les hypocrites avant de se tourner contre les infidèles. »18 . Mais il ne s’agit pas seulement de sang à verser, mais d’un État à bâtir où les musulmans, les opprimés, pourront se réfugier et vivre pleinement leur religion tout en se préparant, matériellement et spirituellement, au combat final. Une pratique fait exister un territoire.

Quand la religion mobilise les foules, cela exclut-il la sincérité ? Question souvent posée pour les dirigeants du Califat et les anciens officiers baasistes, moins pour les simples militants de base (toujours cette dichotomie entre les manipulateurs et les imbéciles). On émet généralement des doutes sur la réalité d’adhésion à des valeurs ou idées qui nous révoltent.

En politique (comme dans la vie), il est rare d’être totalement cynique ou totalement naïf. Peu importe qu’Al Bagdadi croit en dieu ou uniquement en l’argent19 . Pour les anciens officiers irakiens, adhérer au parti Baas n’était pas pour autant adhérer à l’idéologie baasiste. On sait par contre que l’islam a été ressorti des cartons de l’histoire par Saddam Hussein à partir de 1991 et que le marxisme n’est pas un vaccin contre la religion (voir son influence chez les fondateurs du Hezbollah ou du Djihad islamique palestinien).

L’important, c’est la correspondance qui s’opère à un moment entre une croyance et une situation. Si l’histoire islamique est scandée de mouvements révolutionnaires qui ont instrumentalisé, plus ou moins habilement, la dynamique millénariste, les textes apocalyptiques connaissent depuis la fin des années 1970 un renouveau mondial amplifié à partir de 2001 (sur Internet ou en brochure). En 2008, Jean-Pierre Filiu, qui n’évoquait pas la vie politique française, écrivait qu’un « un groupe subversif, anxieux de retrouver le « chemin des masses » ou de se distinguer de formations rivales, peut être fort tenté de recourir à la thématique messianique : elle lui tiendrait lieu de discours de ralliement, de grille d’interprétation ou de récit refondateur, avec un impact redoutable. »20.

Avec l’EI c’est bien le cas, et ces discours prennent aujourd’hui un sens directement politique dans le monde musulman, et une concrétisation dans la guerre au Moyen Orient. Il est certainement absurde de penser qu’au XXIe siècle de grandes batailles doivent opposer en Syrie les Romains aux troupes musulmanes dirigées par le Mahdî (l’imam « bien guidé »), et que, sur le minaret blanc de la mosquée de Damas, Jésus apparaîtra pour participer à la bataille finale contre Satan21. Mais quand cette idée anime des dizaines de milliers de combattants convaincus de participer à une rupture historique révolutionnaire inaugurant une ère nouvelle, l’idée devient « force matérielle ». La comprendre, c’est saisir ses fondements sociaux, mais aussi mesurer « la distance culturelle espace-temps » (Salazar) qui nous sépare du djihadisme califal. Lorsqu’Engels étudiait la Guerre des Paysans au 16e siècle, sans imaginer que les idées (la Réforme, les croyances millénaristes) menaient le monde, il les prenait au sérieux comme facteur historique. Si nous avons du mal à le faire face à l’EI, c’est que nous tenons à tort la religion pour un moribond qui ne ferait que survivre.

Prolos, utopistes et réacs ?

« La réalité de la démocratie m’est alors apparue clairement : entretenir dans l’esprit des gens l’idée de liberté et les convaincre qu’ils sont un peuple libre tout… en projetant sur le devant de la scène des people et une fausse réalité afin de les distraire de ce qui se passe réellement, de ce fait alimentant parmi les Occidentaux une ignorance politique crasse »

Jake Bilardi, djihadiste australien22.

Les djihadistes étrangers font la une des journaux occidentaux et califaux. Combien sont-ils ? on l’ignore, des milliers en tout cas, peut-être entre 15 et 30 000, venus de presque une centaine de pays rejoindre l’EI23. La moitié sont originaires du Moyen-Orient (Saoudiens, Turcs, Jordaniens, etc.) et du Maghreb (principalement des Tunisiens), plusieurs milliers de l’Union européenne (dont 60 % de France, Grande-Bretagne et Allemagne). Parmi eux, 1 500 à 2 000 Français, dont déjà beaucoup sont revenus.

Tous ceux qui rejoignent le Califat ne le font pas pour s’engager dans son armée (30 à 100 000 hommes). Les femmes en premier lieu (10 % du total des volontaires, voir ci-dessous) sont exclues du front. Mais l’EI a lancé des appels à la hijra (immigration, hégire) pour tous les musulmans, en particulier aux cadres, ingénieurs, enseignants, etc. A leur arrivée, les volontaires se voient attribuer une tâche correspondant à leurs compétences et aux besoins du moment. Mais certains se contentent de répondre à l’appel à vivre en terre d’islam : des Français ont par exemple ouvert deux restaurants à Raqqa.

On n’expliquera pas l’ampleur du phénomène par le goût de l’aventure ou la fascination pour la violence : ces motifs existent mais n’ont rien de spécifique à l’EI. On n’y comprendra pas davantage en l’attribuant à l’ignorance, la pathologie, la petite enfance, les problèmes familiaux ou la manipulation mentale via Internet, explications qui servent surtout de gagne-pain à des spécialistes en « dé-radicalisation » pour ados djihadistes.24 Il n’y a pas de profil type du djihadiste mais deux groupes se dégagent :

Le premier comprend des jeunes prolétaires principalement issus de l’immigration maghrébine et originaires des banlieues. Il s’agit surtout d’hommes ayant dépassé la vingtaine. C’est un profil de djihadiste que les « spécialistes » considèrent comme classique, proche de qui existait dans les années 1990. La figure du petit caïd dealer de shit radicalisé en prison existe mais n’est pas la règle.

Le second groupe (en progression) rassemble des jeunes de classes moyennes (voire supérieures), dont beaucoup d’ados et de post-ados (30 à 40 %) et de filles (30 %). Ce phénomène est parait-il très sensible en Europe depuis 2013, époque à laquelle se dégrade fortement la situation en Syrie avec, entre autres, l’arrivée de l’EI.

Même s’ils sont pleins de haine pour la société, déboussolés ou en quête de sens, on comprend mal que ces jeunes soient attirés par un pays où l’on passe son temps à égorger et décapiter de pauvres gens. C’est peut-être que les exécutions et les horreurs largement diffusées par les médiasmainstream, ne représentent en fait que 2 % des images diffusées sur internet par le secteur communication du Califat25.

Quête de justice

Ce que le contrôle social et la police nomment « radicalisation » a généralement pour origine un profond sentiment d’injustice sociale et une prise de conscience : par exemple des rapports de force « dominants/dominés » dans cette société (mais pas de son caractère de classes), du « système », des violences que subissent les populations syriennes et palestiniennes sous le regard passif des Occidentaux, etc.

On doit se demander pourquoi, à cet instant, les réponses de la Fédération anarchiste (simple exemple) ne s’imposent pas. La faiblesse de la diffusion du Monde Libertaire n’est sans doute pas seule en cause.

Non seulement les réponses de l’EI sont radicales dans leur stigmatisation de l’Occident décadent, des États corrompus du Golfe et du sionisme, mais elles s’appuient sur une pratique concrète et la possibilité de solutions immédiates : le Califat se présente comme un rempart militaire contre les atrocités du régime d’Assad, un soutien pour les populations (réalisations sociales, hôpitaux, orphelinats, etc.) et un outil de la volonté divine qu’il suffit de rejoindre pour changer le monde. Et s’il le faut le billet d’avion sera payé.

Religion de rupture

La conversion à l’islam est un passage obligé qui caractérise tous les djihadistes venus d’Occident. Parmi eux et elles, beaucoup de Français « de souche » (25 à 30 %) n’ayant pas été élevés dans la « culture » musulmane. Quant à ceux qui l’ont été, ils se considèrent généralement, eux aussi, comme des convertis ; ce sont les born again, ceux qui font un retour à l’islam26.

L’islam comble, comme on dit, le « vide métaphysique » typique de nos sociétés, celui d’une jeunesse en quête d’identité et de repères et, dans tous les cas, il est une rupture. En premier lieu d’avec l’Occident décadent ; certains auteurs évoquent même une jeunesse qui « incarne les idéaux de l’anti-Mai-68 »27 , en phase avec les auteurs réacs à la mode et, comme les jeunes manifestants de la Manif pour Tous, opposée à l’assouplissement des normes, à la dilution de l’autorité, à la famille recomposée, etc. Mais rupture également d’avec le milieu d’origine et familial, car l’islam marocain, comme l’algérien ou le français, n’est pas « le bon », alors que celui du Califat est présenté comme le plus proche du texte.

On tente généralement de décrédibiliser les djihadistes en se moquant de la rapidité de leur conversion et de leurs faibles connaissances religieuses (mais combien de catholiques sauraient expliquer la Sainte Trinité ?). Or, l’islam est une religion où la conversion est particulièrement aisée ; devenir musulman n’exige que de prononcer la chahada puis de respecter les cinq piliers. Libre ensuite au croyant de consacrer le reste de sa vie à l’étude des textes.

Antiracisme

L’EI affiche un discours antiraciste (là encore avec dénonciation de l’Occident) : ses combattantssont ceux d’une « armée multi-ethnique » et ses médias tiennent à montrer des images de djihadistes de toutes couleurs de peau. Le Califat a vocation à rassembler la communauté des croyants, y compris des ethnies qui lui restent jusqu’ici opposées ou qui, ailleurs, se déchirent. De nombreux Kurdes se battent ainsi dans son armée : ils auraient même représenté 50 % de ses effectifs lors de la bataille de Kobane28. Au moins un des sept dirigeants de l’EI est un turkmène irakien.

Populisme

Les volontaires sont aussi sensibles à l’appel à la révolte que lance le Califat. Celle des bons (les exclus, les victimes, ceux d’en bas, qui résistent et s’engagent) contre les mauvais (les riches, les corrompus, les « pourris », les élites, les intellectuels, la presse). Les clivages de classes importent ici peu, tout est une question de choix à faire pour rejoindre le camp du Bien, celui de l’EI.

« Le djihadisme califal comporte tous les attributs d’un populisme fort, celui qui opère des révolutions. […] Que ce « peuple » soit normé religieusement ne change rien au processus. Il est temps qu’on s’en aperçoive, car ce qui se profile est un mouvement de ré-enchantement populiste du monde. Une accumulation d’actes spontanés et d’actions de groupe suscite peu à peu un mouvement de conscience collective. Et ce mouvement, en s’amplifiant, devient la logique constitutive du « vrai, bon peuple », un surgissement brutal du « peuple » qui prend une forme politique irrésistible et qui se traduit, envers ceux qui ont été désignés comme l’ennemi, par une radicale hostilité » 29.

Figure du « héros négatif »

On a rapproché l’engagement djihadiste d’autres mobilisations militantes armées30. Si la comparaison est fausse, ce n’est pas seulement parce qu’une cause serait bonne (se battre contre le fascisme et pour la révolution) et une autre mauvaise (répandre de force une religion sur le monde). L’« exotisme romantique » offert par le djihad est très différent de ses précédents gauchistes et tiers-mondistes. Le début du 21e siècle coïncide avec la venue d’une des premières générations à croire que l’avenir ne sera pas meilleur que le présent, probablement pire, et que la politique ne pourra rien y changer. Lorsque semble s’éclipser tout projet politique collectif porteur d’espérance, peut apparaître le héros noir (couleur des pirates, des anarchistes, des fascistes et des djihadistes), l’extrémiste qui terrorise la société, figure détestable au plus haut point. Donc particulièrementfascinante.

Un féminisme califal ?

« Si on veut prendre le contre-pied de la culture occidentale,
la femme au foyer est une figure alternative
. »31

Il n’existe aucune autorité féministe qualifiée pour juger du féminisme ou non de l’État islamique. Cela peut paraître surprenant mais, indubitablement, la question taraude les spécialistes et journalistes qui s’intéressent à la question des femmes djihadistes, et le mot féminisme revient sans cesse sous leurs plumes, diversement qualifié : « califal », « pseudo », «dévoyé», « tordu », « post », « anti », etc. Les plus djeun’s évoquant même un djihad version girl power.

C’est dans les années 1990 qu’est apparu un « féminisme islamique ». Les militantes qui s’en revendiquent puisent inspiration et justifications dans les sourates du Coran qui, selon elles, révèlent un message d’égalité et de justice. La période pré-islamique, la Jahiliya, ère de désordre et d’ignorance, aurait été caractérisée en Arabie par le laxisme, la promiscuité et une sexualité non-contrôlée. L’islam y met fin en codifiant précisément dans le Coran les questions de mariage, filiation, héritage, etc. ou en encadrant et limitant juridiquement des pratiques coutumières (comme la polygamie). Le contrôle des femmes et de leur sexualité qui en a découlé est donc historiquement perçu comme synonyme d’ordre, d’équilibre et de paix32. Il s’agirait là d’un grand progrès pour les femmes qui explique que Mahomet puisse être considéré comme « l’une des plus grandes figures universelles du féminisme »33.

L’EI ne se qualifie nullement de la sorte et ne se revendique pas du « féminisme islamique » mais, lui aussi, va chercher dans le Coran mais également dans les hadiths des réponses à la question de « la femme ». Le Califat peut agir contre les femmes tout en prétendant les placer au centre de la société et les protéger.

Les protéger ? Et les femmes chiites, chrétiennes ou Yezidis assassinées, violées ou réduites en esclavage ? [voir première partie] Si elles méritent un tel sort c’est que, dans la logique de l’EI, elles n’entrent juridiquement pas dans la catégorie « femmes » qui ne comprend que les femmes musulmanes. Cette vision est évidemment partagée par les militants et militantes du Califat, les plus motivées de ces dernières étant les djihadistes étrangères.34

« Militantes » et « motivées » car leur engagement est une chose sérieuse. Ici encore, le discours occidental dominant est plutôt de les considérer comme les victimes d’un vil embrigadement, de manipulation ou de maladie mentale ; bien plus que les hommes car bien moins capables de prendre ce genre de décision. Et puis, selon une vision essentialiste encore très répandue, « la femme » qui donne la vie ne peut naturellement pas rejoindre le camp du mal et de la mort. Mais, qu’on se rassure, l’EI est sur des positions similaires.

Les femmes représentent 10 % des volontaires étrangers. Parmi elles, plusieurs centaines d’Occidentales, dont beaucoup de Françaises et de Britanniques, la plupart jeunes (souvent entre 15 et 25 ans) et généralement mieux instruites que leurs homologues masculins, et plus souvent issues de classes moyennes. Pour certaines ce choix est une sorte d’émancipation (ou du moins une fuite) par rapport au milieu familial et culturel d’origine, du moins un acte d’autonomie et de prise de responsabilité, « en contraste flagrant avec la « stratégie culturelle » d’un islam implanté en Europe qui privilégie d’abord l’homme »35.

Leurs motivations sont similaires à celles des hommes : un sentiment d’injustice devant les souffrances du peuple syrien, une révolte contre les discriminations subies par les musulmanes en Occident, le désir d’apporter une aide concrète (plus humanitaire que militaire) mais aussi l’envie de vivre librement sa religion (voile intégral, non-mixité complète, etc.).

Si une poignée d’entre elles, très médiatisées, travaillent pour la police de Raqqa, la principale fonction des femmes du Califat est loin d’être secondaire : être épouse et mère. Pour ces femmes qui ne peuvent manier l’AK47 sur le front, c’est une forme de djihad : « Il n’y a pas de plus grande responsabilité pour elle que celle d’être la femme de son époux », et «la grandeur de sa position, le but de son existence est un devoir divin de la maternité»36.

Plutôt dévalorisé dans nos sociétés, le rôle traditionnel de mère/femme au foyer est présenté par le Califat comme celui « d’une actrice révolutionnaire d’une société radicalement alternative ». 37

Et puis il y a cette étrange « tentation de la dépendance »38, cette apaisante soumission. Mais celle de l’épouse au mari ne serait que relative, formelle, puisque tous deux sont directement soumis à Dieu (Colette Guillaumin parlerait peut-être d’« appropriation divine »). Mais le choix de l’époux n’est pas sans importance, on traverse des continents pour le trouver. Nous ne parlons pas d’un individu particulier, mais de l’homme idéal. Il existe, il risque sa vie au nom de Dieu sur le champ de bataille, c’est le djihadiste : un homme pieux, sincère, honnête, fidèle, courageux, fort, viril et protecteur, qui croit au mariage et la famille39. Un homme qui, les lecteurs de Soral et Zemmour le savent bien, n’existe plus en France. Des centaines de jeunes femmes partent en Syrie pour se marier et fonder une famille avec des hommes de ce genre. C’est leur tâche principale40. Des agences matrimoniales ont même été mises en place dans les villes du Califat afin de faciliter les unions entre djihadistes mais aussi avec des autochtones.

Les plumes de l’EI s’accordent avec les auteurs réactionnaires français41 pour proclamer « l’échec du modèle féminin occidental »42 qu’ils accusent de ne respecter ni les femmes (les obligeant par exemple à côtoyer les hommes, autorisant le nu mais interdisant le niqab) ni la famille (mariage gay, avortement). D’un constat auquel pourraient souscrire des féministes radicales, celui d’une fausse égalité d’autant plus perverse qu’elle tente de faire croire aux femmes qu’elles sont libres, l’EI passe à un discours qui promeut une logique de différence et de réelle complémentarité des sexes.

Il n’est pas simple de balayer d’un revers de main la « sous-culture du girl-power djihadiste » ou « l’empowerment à la sauce djihadiste » qui se fait jour sur les réseaux sociaux 43. Le féminisme ayant réalisé en Occident une partie de son programme, il est souvent caricaturé mais devenu consensuel, ses acquis vont de soi, l’égalité hommes-femmes est partout proclamé, la « théorie du genre » est enseignée à l’école… pourtant les inégalités persistent. De ces contradictions, l’islam extrême fait son miel et se donne des airs anticonformistes.

En accordant une importance si grande au mariage de ses militants, à leur famille (on a vu dans la première partie qu’il avait instauré diverses primes et allocations), le Califat ancre résolument son projet dans l’avenir. Il s’agit d’assurer la production de futurs combattants et prolétaires (la pilule est évidemment interdite sur son territoire). Les femmes djihadistes, sorte d’avant-garde, ont donc un rôle valorisé et sont particulièrement respectées et protégées.

« Particulièrement contrôlées, vous voulez dire ! Discours et hypocrisie patriarcaux que tout cela ! » Sans aucun doute, mais l’idéologie du Califat est ainsi faite et, quoi qu’on en pense, fonctionne.

La participation croissante des femmes djihadistes est néanmoins une source de soucis pour les hommes djihadistes, car l’initiative féminine ravive toujours dans leurs mémoires les conflits de laJahiliya44. Olivier Roy évoque ainsi pour le djihad syrien une « modernisation paradoxale ».

Un Califat altermondialiste ?

« Contrairement à la « vieille » al-Qaïda, pyramidale, secrète, autoritaire, transnationale, Daesh se veut moderne, ouvert, enraciné et urbain »45

Ce qui saute aux yeux quand on se penche sur le Califat, ce sont la centralité de la religion, la violence outrancière et l’intolérance revendiquée. Le tout couplé à la visée totalitaire d’une harmonie sociale, à la recherche d’un équilibre interne46.

Pourtant, sortis de leur contexte, certains projets et pratiques du Califat renvoient un écho inattendu. Son programme comporte en effet la lutte contre la corruption et la spéculation financière (interdiction de l’usure), la création d’une monnaie alternative (pièces en or, argent et cuivre en référence aux dinars et dirhams abbassides, c’est-à-dire une « vraie » monnaie afin d’échapper au système monétaire dominant), la revalorisation des services publics, la décentralisation du pouvoir par l’autonomie régionale, le rejet de la démocratie parlementaire (et de la démocratie « tout court », l’EI prônant une sorte de « centralisme organique » sous domination divine), l’abolition des frontières, la lutte contre le racisme, sans oublier le rejet de la consommation effrénée et de la soumission aux marques.

Un discours qui semblerait altermondialiste s’il se référait au Monde Diplomatique et au Sous-Commandant Marcos, plutôt qu’au Coran et au Calife Ibrahim. Oui, l’EI se veut médiéval mais moderne, « égalitaire, universel et multiracial »47.

Les mots ont-ils ici encore un sens ? Ni plus ni moins qu’ailleurs. L’EI, en pratique ou en théorie, ne mène évidemment pas une critique du capitalisme, il cherche (et à travers lui une partie de la bourgeoisie locale) à modifier certains aspects qui lui semblent les moins licites, les plus gênants, à en adapter d’autres. Si certaines pratiques sont extrêmes, le discours résonne souvent fort creux. Et si l’on y découvre des rimes plus familières, mais ce n’est pas tant de « récupération » qu’il s’agit que de nivellement, vers le bas, ce qui n’a rien de nouveau : l’extrême droite dénonce elle aussi depuis longtemps les dérives et les excès du capitalisme. Capitalisme financier s’entend48. Source de tous les maux, d’autant qu’on y ajoute aisément des doses de conspirationnisme et d’antisémitisme. Rapports de classes, exploitation, plus-value et autres vieilleries passent donc à la trappe, le vocabulaire s’en trouve simplifié et tout le monde est d’accord. Mais l’EI, pour exister, doit centrer son discours sur le « sociétal ».

Face au mondialisme libéral d’inspiration occidentale qui domine la planète, l’EI oppose une alternative planétaire, un autre mondialisme qui revendique ouvertement la destruction des particularismes locaux, en premier lieu au sein de l’islam, où il combat les pratiques mystiques (soufisme) ou médico-magiques (maraboutisme).

Il est sur ce terrain en concurrence avec l’idéologie wahhabiste diffusée mondialement par la monarchie saoudienne. L’universalisme salafiste du Califat est toutefois différent, subversif, sinon de gauche, du moins populiste (il s’accorde assez bien à l’ancienne teinte socialiste des partis Baas) et il lui est facile de qualifier les Saoudiens d’apostats, de corrompus et d’alliés des Etats-Unis.

Pour dépasser son autre concurrent, la nébuleuse al-Qaïda aux promesses d’avenir radieux, l’EI bénéficie de la force d’attraction que représente la construction d’une « utopie » concrète sur le terrain. Car si les militants croient en un au-delà, ils souhaitent ne pas attendre demain pour édifier un monde meilleur, et préfèrent vivre dès aujourd’hui en accord avec leurs croyances. En bâtissant le Califat, ils prouvent la possibilité d’agir ici et maintenant pour changer le monde.

Quel changement ? Les promesses de lendemains enchantés ne faisant plus recette, le mot d’ordre du Califat est « Marche arrière toute ! » En État islamique comme en France, les nouveaux réactionnaires ne sont pas (que) des intellectuels, mais aussi des militants, dépolitisés au profit de valeurs, d’une éthique : born again salafistes, Manif pour Tous, défense de la famille, de traditions, d’un territoire, du sol, etc. Si l’irruption du capitalisme est la cause de tous les maux mais qu’il est devenu indépassable, que faire sinon revenir à « l’avant » et, dans ce cas, pourquoi pas le Moyen-Âge ? Celui d’un Âge d’or tant qu’à faire.

Pour ses militants, le Califat est la Dawla. Le terme est généralement traduit par État, mais il sous-entend aussi « l’idée de révolution, c’est-à-dire le bouleversement du monde vers la piété et la loi divine »49 . Révolution ou rétablissement d’un ordre ancien ? Dans la première partie, nous reprenions du Guépard la fameuse formule « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change » et ajoutions que le « comme avant » était d’importance. L’EI propose une identité pré-capitaliste, l’idéal de l’Arabie du VIIème siècle, un idéal de marchands et de guerriers, formule magique pour redonner du sens à la vie d’une jeunesse perdue et soumise aux valeurs de la modernité : individualisme, matérialisme, consommation et hédonisme50.

Pourtant, malgré son séparatisme et sa démesure, le discours califal, comme l’alternativisme plus raisonnable auquel nous sommes habitués, est un discours produit par le système dominant, et son projet une alternative au sein de ce qui existe. Le Califat ne peut survivre que relié économiquement au reste d’un monde capitaliste. Le goût des jihadistes pour les esclaves ne les conduit pas pour autant à instaurer ou restaurer un « mode de production esclavagiste », et le salariat règne à Mossoul autant qu’à Milan. Rêve éveillé et nouvelle phase du cauchemar, cette gigantesque ZAD réac autour du Tigre et de l’Euphrate ne peut être comprise et combattue que comme une variante monstrueuse d’un ordre capitaliste mondial dont elle se prétend l’ennemi.

Devant l’incertitude

« Pas de communisme dans l’islam »

Fatwa de l’Université al-Azhar, 1948.

Espoir pour certains, effroi pour beaucoup d’autres, l’EI n’est pas la Russie de 1919, et la partie est de toute façon mal engagée pour un Etat qui ne bénéficie pas de l’immensité ni de l’éloignement d’un territoire où construire son « utopie ». L’entrée relative de la Turquie au sein de la coalition internationale anti-Daech change la donne en perturbant ou bloquant des flux vitaux. Le temps s’écoulant particulièrement vite ces dernières années, le Califat ne pourra sans doute pas toucher à un quelconque pain blanc. Sauf surprise historique de taille, comme l’effondrement de l’armée syrienne, suivi d’une chute de Damas et de la déstabilisation du Liban, de la Jordanie ou de l’Arabie Saoudite51, la survie à moyen terme de cet État est peu probable.

L’EI a en effet tiré sa puissance, son prestige et ses finances de ses conquêtes guerrières. La stagnation des fronts, les replis tactiques et les incessants bombardements seront sa perte.

Après une longue période de containment les Occidentaux ont semble-t-il décidé de passer aurollback de l’EI. Leur stratégie avait jusque-là été prudente, rendre la vie quotidienne plus difficile pour la population locale : dès l’été 2014, parmi les premières cibles de l’USAF se trouvaient des centrales électriques, des moulins et des silos à grains. La multiplication de ces raids aériens depuis l’automne 2015 et l’avancée des troupes kurdes et chiites ont provoqué l’exode de populations à l’intérieur du territoire du Califat, son administration devant supporter des pertes de revenus et la gestion des réfugiés. Le matériel médical se fait rare (l’EI a demandé un bloc opératoire comme rançon pour un otage52), le ravitaillement se complique, les impôts augmentent et doivent être payés d’avance, etc.53 Les difficultés sur le front obligent les autorités à recourir dans certaines zones au service militaire ce qui provoque des défections de conscrits.

En fait, c’est le processus de normalisation et d’étatisation dont nous avons tenté l’esquisse dans la première partie qui est mis à mal. Le Califat va ainsi voir s’amoindrir les capacités « sociales » qui font sa force ; il ne pourra les compenser que par des augmentations d’impôts et une répression accrue, ce qui ne manquera pas de provoquer le retournement d’une partie de la population et de certains chefs de tribus. Les divergences d’intérêts risquent alors de resurgir (par exemple entre notables locaux et djihadistes étrangers).

La stratégie occidentale est peu délicate mais sans doute payante. A moins que, associée aux victimes civiles des bombardements et à l’avancée des troupes kurdes et chiites, elle n’ait l’effet inverse, et soude les habitants autour du Califat. Les chances qu’ils soient convaincus des bienfaits de la démocratie et de la laïcité sont par contre assez faibles. Comme celles d’un retour à une paix durable dans la région. Même condamné, le Califat mettra probablement du temps à mourir (et se poursuivra peut-être, sous des formes sans doute différentes, sur d’autres continents). Quant aux volontaires étrangers, ils ne semblent pas déradicalisés par le spectacle…

Projet utopique de construction d’un État sur des bases entièrement nouvelles, l’EI signifie moins une radicalisation de l’islam que l’islamisation d’une révolte, écho d’une confessionnalisation active un peu partout, de la droite conservatrice américaine aux banlieues françaises. Sa violence ne tient pas à un extrémisme propre à l’islam, mais au fait que le fanatisme religieux se déchaîne dans un contexte de guerre civile et d’interventions étrangères.

Il serait bien dommage, et dommageable, que la contestation sociale n’épouse dans les prochains temps les formes qu’esquisse aujourd’hui l’EI. Espérons que ce ne soit qu’un mauvais brouillon qui finisse à la corbeille. Chaque époque sécrète un type de contre-révolution qui lui est spécifique. Généralement celle-ci venait écraser et détourner la révolte des masses prolétariennes, à moins qu’elle n’exprime les limites même du mouvement. En ce début de XXIème il faut reconnaître que les formes contre-révolutionnaires sont dramatiquement préventives.

Qu’en sortira-t-il ? Des représailles, de nouveaux massacres, de nouveaux régimes autoritaires, de la haine, de la rancœur, et…

Sous prétexte que la fin de l’article approche, nous ne céderons pas à un optimisme de convenance qui nous imposerait de conclure, malgré tout, à l’inéluctabilité de la révolution. Quelques certitudes cependant. L’effondrement du Califat ne réglera aucune des causes qui ont favorisé son émergence et son succès. La solution ne s’esquissera pas seulement au Moyen Orient. Une période de guerre est abominable, d’autant plus si elle est civile et confessionnelle, et généralement peu favorable au prolétariat. Mais elle est aussi une période de grande incertitude qui ne masque parfois que très imparfaitement les rapports profonds structurant la société…

Tristan Leoni, décembre 2015

Quelques conseils bibliographiques :

1 / Sur l’État islamique (par ordre d’intérêt)

Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’histoire, La Découverte, 2015, 192 p.

Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’État islamique. Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 2015, 192 p.

Philippe-Joseph Salazar, Paroles Armées. Comprendre et Combattre la Propagande Terroriste, Paris, Lemieux Editeur, 2015, 264 p.

Myriam Benraad, Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique, Vendémiaire, 288 p.

2 / Sur la religion

Troploin, Le Présent d’une illusion, Lettre de Troploin, n° 7, juin 2006.

Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil, 1994 [1961], 284 p.

Maxime Rodinson, Islam et capitalisme, Demopolis, 2014 [1966], 228 p.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, POL, 2014, 640 p.

Gilbert Achcar, Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme, Sinbad, Actes Sud, 2015, 256 p.

 

NOTES

1Derrière nos ordinateurs, nous préférerions qu’ils préfèrent le communisme ou tentent de le mettre en place.

2Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’État islamique. Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 2015, p. 100.

3Nous ne pensons pas que l’EI s’explique par des conspirations secrètes qu’il s’agirait de dévoiler pour résoudre la crise. De 2006 à 2015, plusieurs pays lui ont successivement apporté un soutien discret sous des formes très variées et souvent indirectes : offrir des millions de dollars, fermer les yeux sur tels trafics, concentrer la répression sur d’autres groupes, etc. Soutenir les ennemis de ses ennemis et entretenir chez eux la division sont des classiques (l’appui d’Israël au jeune Hamas ne suffit pas à expliquer le succès qu’à connu ce parti). Mais le modeste mouvement de guérilla des débuts, parfois utile, est devenu un proto-état autonome aux ambitions démesurées.

4Relisez la citation de Maxime Rodinson en exergue de la première partie.

5Les forces en présence semblent se battre pour contrôler, intactes, les installations essentielles (puits de pétrole, raffineries, barrage de Mossoul). Les Occidentaux se refusent jusqu’ici à bombarder les puits de pétrole de l’EI, et ont attendu l’automne 2015 pour s’attaquer aux camions-citernes civils.

6Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 101.

7Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 26.

8Au contraire des organisations kurdes qui déclarent reconnaître les frontières internationales et se sont appliquées en particulier à matérialiser celle séparant les Kurdistan syrien et irakien.

9Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 178.

10Dans ces pays, contrairement à la Tunisie ou l’Égypte, et pour diverses raisons, l’armée a décidé de ne pas lâcher le dictateur en place (Bachar al-Assad et Nouri al-Maliki).

11Nous ne parlons pas ici de l’auto-défense qu’ont pu mettre en œuvre des manifestants ou des villageois.

12Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 25-26.

14Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », 8 décembre 2013, http://syrie.blog.lemonde.fr

15Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 35. L’expérience du Rojava s’inscrit dans un autre cadre. Suite à un accord, les troupes du PKK ont remplacé les troupes de Damas qui se sont partiellement retirées de cette zone. Tout vide institutionnel a donc été évité et le processus insurrectionnel a pris fin. Le PKK a ensuite instauré son programme communaliste « libertaire ».
Quant au « Printemps arabe », contrairement au pragmatisme d’al-Qaida et d’al- Nosra qui y voyaient une évolution susceptible à terme de leur être favorable, ce qui n’était encore que l’Etat islamique d’Irak l’avait dénoncé comme anti-islamiste. Abdel Bari Atwan, Islamic State. The Digital Caliphate, Saqi, 2015, pp. 69-71.

16Sur cette partie, lire en particulier Philippe-Joseph Salazar, Paroles Armées, Paris, Lemieux Editeur, 2015.

17Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 6.

18Jean-Pierre Filiu, L’Apocalypse dans l’islam, Fayard, 2008, p. 289.

19A noter toutefois que, pour l’instant, s’il dispose d’une Rolex, il n’a pas d’iPhone, ne vit pas dans un palais mais se cache des drones, ne roule pas en limousine mais en pick-up Toyota.

20Jean-Pierre Filiu, op.cit., p. 288.

21Selon le Coran et les hadiths c’est au Sham (la Syrie) qu’auront lieu les batailles cruciales de la fin des temps entre les musulmans et les armées romaines (les Byzantins ou l’OTAN selon les interprétations), Satan et consort.

22Philippe-Joseph Salazar, op. cit., p. 216.

23D’autres groupes islamistes armés, en particulier le Front Al-Nostra, reçoivent des volontaires étrangers mais en nombre plus réduit.

24La « déradicalisation » dont on parle beaucoup et qui ne s’applique pour l’instant qu’aux volontaires, a pour origine des projets européens expérimentaux destinés à « soigner » les néo-nazis. Pour les spécialistes actuels, le problème de la « radicalisation », processus qui aboutit à une action violente, peut aussi bien toucher les militants d’extrême, droite ou d’extrême gauche, les islamistes ou les défenseurs des animaux. Farhad Khosrokhavar,Radicalisation, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2014.

25Selon une étude des vidéos de propagande de l’EI, 52 % des images faisaient référence au « monde utopique » du Califat, 37 % à la guerre, et 2 % mettaient en scène des violences atroces. Cf. David Thomson, Le Secret des sources, France Culture, 12 décembre 2015.

26David Thomson, Les Français jihadistes, Les Arènes, 2014.

27Farhad Khosrokhavar, « Qui sont les jihadistes français ? », 20 novembre 2015 http://www.scienceshumaines.com

28Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 150. Vu les forces en présence, on peut en conclure qu’il y avait au moins autant de kurdes dans les rangs de l’EI que dans ceux des YPG.

29Philippe-Joseph Salazar, op. cit., p. 212, 222.

30Laurent Bonelli, « Brigadistes, djihadistes », Le Monde Diplomatique, août 2015.

31Géraldine Casutt, « Pourquoi les jeunes filles rejoignent les rangs de l’État islamique », madame.lefigaro.fr, 14 décembre 2015.

32Fatima Mernissi, Sexe idéologie islam, Tierce, 1983, p. 31, 83-84, 88.

33Zahra Ali, Féminismes islamiques, La Fabrique, 2012, p. 61.

34Paradoxe ? Au nom de la classe ouvrière, le PCF brisait des grèves et trouvait des ouvriers pour le soutenir.

35Philippe-Joseph Salazar, op. cit. p. 142.

37Interview de Géraldine Casutt, Le Nouvel Observateur, 9 avril 2015.

38Ibid.

39Farhad Khosrokhavar, « Qui sont les jihadistes français ? », op. cit.

40La rumeur d’un « djihad du sexe » pour le « repos du guerrier » qui a longtemps circulé est une invention.

41Précisons qu’Alain Soral, pour qui l’EI est un pantin aux ordres du Mossad, est dénoncé dans Dar-al-Islam n°7 comme un « complotiste mécréant » pro-iranien.

42Brigade Al-Khansaa, op. cit.

43Hélène Février, Sylvie Braibant, « Les sirènes pseudo-féministes du djihadisme », http://information.tv5monde.com, 20 novembre 2015.

44Fatima Mernissi, op. cit., 1983, p. 88.

45Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, op. cit., p. 114.

46Pour une camarade un tantinet provocatrice, cette « recherche d’une pureté du vivre ensemble » fait écho à un formalisme que l’on peut trouver en milieu militant. En codifiant prises de parole, vocabulaire, comportements, il s’agit à tout prix d’éviter le conflit, la fitna.

47Olivier Hanne, « Le rêve d’Etat du djihadisme », Diplomatie, n° 77, novembre-décembre 2015, p. 44.

48De la même manière, si une frange de l’extrême droite est attirée par la lutte des ZAD, c’est qu’elle y décèle une orientation politique et rhétorique qui est la sienne : écologie, territoire, paysannerie, etc.

49Olivier Hanne, « Le rêve d’Etat du djihadisme », Diplomatie, n° 77, novembre-décembre 2015, p. 44.

50La critique de la modernité n’est pas celle de la technologie. Sur ce point l’EI reconnaît l’avance de l’Occident mais l’explique par le pillage des connaissances arabo-musulmanes par les Européens depuis le Moyen-Âge.

51Ou IIIème Guerre mondiale imprévue opposant OTAN et Russie et confirmant l’eschatologie califale.

52Luc Mathieu, « A Raqqa, l’ambiance s’est tendue, la paranoïa grandit », Libération, 16 septembre 2015.

53« Finances de l’EI : la guerre secrète », Le Monde, 29-30 novembre 2015.

jeune yezidie

“A Contrevents” N°1, journal du RRC, novembre 2015.

Dans la foulée des attentats du 13 novembre, nous avons diffusé le N°1 du Journal du RRC, “A Contrevents”. Le voici aujourd’hui en téléchargement libre. Il suffit de cliquer sur le lien ci-dessous. En espérant que vous y trouverez matière à réflexion…

A CONTREVENTS N°1 Novembre 2015

AU SOMMAIRE :

– ATTENTATS À PARIS : DES CONSÉQUENCES PRÉVISIBLES
– DE L’HORREUR À LA PEUR, LE COEUR CHAUD LA TÊTE FROIDE : RÉFLEXIONS AUTOUR DE L’ÉTAT D’URGENCE
– LOIS LIBERTICIDES 
– UN BILAN DE LA CAMPAGNE DE SOLIDARITÉ AVEC LES LUTTES SOCIALES ET FÉMINISTES AU MOYEN-ORIENT 14
– DES PANSEMENTS POUR LES COMBATTANT-E-S INTERNATIONALISTES ET TEXTE D’APPEL DE LA CAMPAGNE
– FÉROCE RÉPRESSION EN TURQUIE
– ILS ET ELLES EMMERDENT VOS FRONTIÈRES
– ETAT DES LIEUX D’UNE LUTTE LOCALE CONTRE LES EXPULSIONS, LA SPÉCULATION IMMOBILIÈRE ET LA XÉNOPHOBIE D’ETAT 
– AIR RANCE ET GÉOMÉTRIE VARIABLE
– OFFENSIVES PATRONALES 
– SÉCURISER SON USAGE D’INTERNET
– TEXTE DE PRESENTATION DU REGROUPEMENT RÉVOLUTIONNAIRE CAENNAIS

QU’EST-CE QUE L’ETAT ISLAMIQUE ? ÉLÉMENTS D’ANALYSE MARXISTE

Repris du site de l’ “Initiative Communiste Ouvrière” : http://www.communisme-ouvrier.info/

QU’EST-CE QUE L’ETAT ISLAMIQUE ? ÉLÉMENTS D’ANALYSE MARXISTE

Nicolas Dessaux

20 novembre 2015
On lit souvent que l’État islamique est une création de l’Occident. Qu’en penses-tu ?

Nicolas Dessaux : La genèse de l’État islamique, ou Daesh, en 2006, dans le contexte de la guerre civile en Irak, par le rapprochement entre Al-Qaeda en Irak et d’autres groupes armés, est bien connue des analystes sérieux. Ce nouveau mouvement s’est rapidement émancipé d’Al-Qaeda, puis s’est étendu sur le territoire syrien à la faveur de la guerre civile déclenchée par le régime de Bachar El-Assad pour écraser le soulèvement populaire lors du Printemps Arabe. Cette dynamique est indissociable de l’occupation de l’Irak par les USA et leurs alliés. Elle est également traversée par les tensions internationales entre les USA, l’Iran, la Turquie, des monarchies du Golfe persique et la Russie. Tous ces éléments forment le terrain dans lequel l’État islamique a pu apparaitre et se développer, mais ça ne suffit pas à expliquer ce qu’il est.

Au début de la guerre civile en Syrie, les états opposés au régime de Bachar El-Assad ont soutenu en argent et en armes les forces d’opposition. D’une manière ou d’une autre, une partie de ce soutien est parvenu jusqu’à l’État islamique, ne serait-ce que par les défections de combattants d’autres armées. Des financements privés directs en provenance du Qatar et d’Arabie saoudite semblent également avérés, comme c’est le cas pour de nombreuses organisations islamistes dans le monde. Daesh bénéficie surtout du soutien tacite du gouvernement turc dans le cadre de la lutte contre leur ennemi commun, le PKK et sa branche armée en Syrie, les YPG. Mais c’est bien parce qu’il représentait une force cohérente, qu’il était un acteur crédible capable de satelliser ou d’absorber certains de ses rivaux que l’État islamique a pu bénéficier de ces soutiens. Ces soutiens ont considérablement aidé son développement, mais n’expliquent ni sa création, ni sa base sociale.

Considérer l’État islamique comme une pure création occidentale, c’est considérer Daesh comme une simple marionnette en se contentant de chercher qui tire les ficelles. La version atténuée de ce mode de pensée consiste à y voir le simple produit des circonstances, en pointant du doigt les puissances impérialistes ou des considérations géostratégiques selon les présupposés politiques de l’auteur. Ce qui est gênant dans ces analyses, même si elles peuvent signaler des déterminants intéressants de la situation c’est qu’elles esquivent l’analyse de Daesh comme acteur autonome, comme sujet politique. Au fond, c’est une pensée teintée de colonialisme qui voit le moyen orient comme le réceptacle passif des tensions impérialistes, seuls véritables sujets agissants. C’est un travers fréquent de sortir du cadre de l’analyse de classe pour s’ne tenir à l’analyse géopolitique dès que l’on touche au Moyen-Orient.

Comment, justement, analyser l’État islamique en termes de classe sociale ?

Nicolas Dessaux : Daesh représente donc les intérêts d’une classe bien déterminée, la fraction évincée de deux États où la bureaucratie et l’armée jouaient un rôle essentiel, en l’absence d’une véritable bourgeoisie, d’une classe capitaliste au sens propre. Son insistance à se présenter comme un véritable état, comme l’État islamique, et à s’entourer de tous les attributs de la souveraineté, ne sont pas anecdotiques, mais expriment sa véritable nature de classe. Cela ne l’empêche pas d’entrer en relation avec le marché international, que ce soit pour vendre du pétrole, acheter des armes ou réaliser des opérations financières, comme d’autres bureaucraties avant elle, mais assimiler Daesh à « la bourgeoisie » de manière générique, comme on le lit parfois, est aussi trivial que d’en faire des « fous de dieu » sans base sociale. Au contraire, la place que l’État islamique a prise comme acteur régional est liée à sa situation de classe.

L’État islamique est installé à cheval sur la frontière syro-irakienne. Ce sont deux pays dans lesquels l’économie est organisée par l’État. La classe bureaucratique qui domine l’État tire ses revenus de l’impôt, mais aussi du capital dont elle dispose à titre collectif, et enfin de la corruption, quasiment institutionnalisée. Les régimes bassistes de Saddam Hussein et d’Afez El-Assad avaient nationalisé l’essentiel de la production pétrolière, minière et industrielle. Ils avaient imposé le monopole de l’État sur le commerce extérieur. Le secteur privé pesait moins de 10% de l’activité économique et concernait surtout les petites entreprises. La bourse syrienne n’existe que depuis 2009, par exemple. Dans les années 1990, au cours de la vague néolibérale, la Syrie a privatisé une faible partie de son économie, mais les privatisations ont surtout profité aux enfants de bureaucrates. C’est la disposition de charges publiques qui permet d’accéder au capital et non le contraire. Cette nouvelle bourgeoisie est entièrement dépendante de l’état, c’est-à-dire de la bureaucratie et de l’armée. Son influence politique est donc très faible.

Au Kurdistan d’Irak, une classe de nouveaux riches, d’entrepreneurs privés, est apparue après la répression du soulèvement des conseils ouvriers en 1991. Elle est en grande partie formée d’anciens émigrés aux USA ou d’autres pays occidentaux, qui ont fait fortune là-bas et sont revenus investir dans leur région natale à la faveur de l’autonomie de fait qu’elle a connue pendant 12 ans, entre les deux guerres du Golfe. Mais elle reste très liée à l’appareil des partis nationalistes qui se partagent le pouvoir, l’UPK et le PDK. Dans le reste de l’Irak, cette nouvelle bourgeoise n’a commencé à se développer qu’avec l’occupation, à partir 2003. Mais le rythme des privatisations est très lent. La guerre civile est un frein aux investissements, les infrastructures sont obsolètes et déliquescentes, la main d’œuvre la plus qualifiée a quitte le pays. Si bien que l’État reste gestionnaire d’une grande partie de l’économie. Quand on parle de bourgeoisie dans ces pays, il faut donc être très prudent car c’est l’État qui est le principal détenteur de capitaux et le principal propriétaire foncier.

Dans ces deux pays, la classe qui tient les rênes de l’État, la bureaucratie et l’armée, a éclaté. En Irak, dès les premières années de l’occupation les américains ont mis en place la débaasisation de l’administration et de l’armée. Ils ont évincé systématiquement les membres du parti Baas, y compris dans la gestion des entreprises. Mais, dans ce régime totalitaire, la carte du parti était quasiment obligatoire pour obtenir une place dans l’appareil d’État ou dans l’économie, à quelque niveau que ce soit. La purge a profité à la clientèle des partis installés au pouvoir par les forces d’occupation, c’est-à-dire pour l’essentiel les partis islamistes chiites.

Or, le baasisme avait fini, surtout entre les deux dernières guerres du golfe, par se muer en islamo-nationalisme. Contrairement à une légende soigneusement entretenue en France, le baasisme n’as jamais été véritablement laïque, mais il s’est rapproché de la religion quand le socialisme a cessé d’être une référence mobilisatrice, après 1991. Le sunnisme était devenu sa base idéologique, d’autant plus que les chiites étaient considérés, depuis la guerre Iran-Irak, comme des ennemis de l’intérieur, une sorte de cinquième colonne toujours prête à trahir au profit de l’Iran chiite. L’armée américaine a simplement retourné le processus, en plaçant les partis islamistes chiites au pouvoir et les sunnites en suspicion, comme s’ils étaient forcement des partisans de Saddam Hussein. C’est sur la base de cet essentialisme ethnico-religieux que la guerre s’est développée.

Pour les officiers et les administrateurs évincés du pouvoir, la lutte armée contre l’occupation et les attentats aveugles contre les chiites faisaient partie du même processus de reconquête de leur pouvoir perdu. Elle était préparée de longue date par le régime de Saddam Hussein. Après tout, ce dernier avait fait ses premières classes dans la lutte armée pour la prise du pouvoir par le parti Baas, dès la fin des années 1950. Dans la guerre civile, les groupes armés sunnites représentaient les intérêts de cette fraction évincée de l’armée et de l’administration.

Lorsqu’ils ont compris où menait leur politique de débaasisation, les USA ont infléchi leur politique et cherché à réintégrer les groupes armés sunnites, d’autant plus que cette politique les privait de nombre d’administrateurs compétents. Ils ont utilisé, avec un succès limité, certains de ces groupes comme mercenaires contre Al-Qaeda, en jouant sur l’opposition entre leur islamo-nationalisme et le jihadisme, très hostile au nationalisme. Mais la branche irakienne d’Al-Qaeda s’est spécialisée dans les attentats antichiites, contrairement aux habitudes du réseau international plus favorable a une vision plus unitaire de l’Umma. Elle pouvait donc apparaitre comme la seule à poursuivre a la fois le combat contre les USA et contre les chiites, la seule à défendre vraiment les intérêts de la fraction évincée de l’État. Lorsque Al-Qaeda a du se retirer en Syrie a la fin de la guerre civile, elle a conservé leur soutien. Aujourd’hui l’encadrement militaire de l’État islamique est largement assure par d’anciens officiers baasistes irakiens, tandis que son contrôle sur les villes s’appuie sur les administrations en place.

En Syrie, le processus est un peu différent, mais convergent. Lors du printemps arabe du 2011, la machinerie de l’État s’est fractionnée jusqu’au plus haut niveau des ministères, de la diplomatie et de l’armée. Ceux qui dénonçaient Assad après l’avoir servie espéraient retrouver leur place privilégiée après sa chute, qui leur semblait inéluctable. C’était un choix intéressé, mais pas irrationnel. Une partie a rejoint l’Armée Syrienne Libre ou d’autres groupes d’opposition. Mais, contrairement aux dictatures égyptiennes ou tunisiennes, le régime d’Assad a résisté en n’hésitant pas à massacrer la population. La fraction de l’État qui avait misé sur la chute d’Assad s’est mise alors à chercher la force la plus susceptible de l’emporter. C’est dans ces circonstances qu’une partie s’est tournée vers l’État islamique, pour restaurer leur position dans la machinerie de l’État.

Ce n’est pas la première fois qu’une classe enrobe dans l’idéologie religieuse sa lutte pour le pouvoir. Certains thèmes déployés par l’État islamique sont un simple décalque religieux du baasisme tardif. La mobilisation des foules par la religion remplace l’idéologie nationaliste dans le même rôle. La lutte contre les juifs et les croisés remplace celle contre le sionisme et l’impérialisme. La communauté sunnite remplace la nation arabe. Cela permet, comme le panarabisme autrefois, de chercher des bases pour réaliser une unité politique dans un espace plus vaste que les états nationaux actuels. Cela ne signifie pas que les soldats de l’État islamique ne prennent pas leur propre idéologie très au sérieux, très au premier degré, bien au contraire : une idéologie est la projection mentale d’une forme sociale. On ne peut réduire à une simple hypocrisie. De plus, le remplacement du nationalisme et de ses accents socialistes ou progressistes, par un discours religieux ouvertement réactionnaire, n’est pas anodin.

Tu penses à la place des femmes dans la société ?

Nicolas Dessaux : Oui, l’une des caractéristiques essentielles de l’idéologie islamiste, c’est qu’elle est obsessionnellement contre les femmes. Dans le discours des jihadistes comme dans leurs interviews, c’est un motif récurrent. Lorsqu’ils dénoncent l’occident, ce n’est pas l’impérialisme qu’ils dénoncent, mais la liberté que les femmes y ont conquise. Or, le féminisme se répand au moyen orient par les voies les plus détournées, même en l’absence d’un féminisme organise. Telle série télé, tel film d’Hollywood, qui peut sembler, désespérément patriarcal, bourré de stéréotypes sexistes, aux yeux des féministes occidentales, apparait comme tout a fait progressiste pour des femmes du moyen orient. Voir une héroïne conduire, exercer un métier traditionnellement masculin, choisir ses vêtements ou son petit ami, se balader avec lui sans être mariée, ce sont des libertés inaccessibles aux jeunes filles des milieux conservateurs, qu’ils soient religieux ou non. Le contrôle social exercé sur les femmes, leur vie et leur sexualité, est compromis par l’irruption massive des antennes satellites et des téléphones portables, qui véhiculent un autre mode de vie. Le discours religieux apparait comme un moyen de rétablir l’ordre patriarcal, de protéger la domination masculine.

Déjà, après 1991, la mutation du baasisme en islamo-nationalisme avait accompagne une dégradation de la condition des femmes et la perte de nombreux droits. Dès le début des années 1990, au Kurdistan, ceux qui allaient devenir Al-Qaeda appelaient au meurtre des féministes, ce qui a couté la vie et l’exil à nombre de nos camarades du Parti communiste-ouvrier d’Irak. Dans la guerre civile en Irak, après 2003, les milices religieuses, sunnites comme chiites, s’attaquaient aux femmes qui travaillent qui exerçaient des fonctions publiques, qui refusaient de porter le voile, et jusqu’aux coiffeurs pour dames… C’est une véritable guerre aux femmes qu’elles ont menées.

La brutalité patriarcale de l’État islamique, dont l’esclavage sexuel de femmes issues des minorités non musulmanes est la forme extrême, s’inscrit dans ce contexte de contre-révolution patriarcale. La place des femmes dans la lutte armée au Kurdistan, dans la victoire de Kobane contre l’État islamique, est significative car l’un des enjeux centraux de cette guerre est la place des femmes dans la société. L’État islamique promet aux hommes de restaurer leur place dominante dans la famille, et multiplie les actes les plus outrageants les plus dégradants envers les femmes, pour le montrer. Il mobilise la religion pour légitimer ses pratiques. C’est pour cela que s’il on veut comprendre ce qui se passe, il faut partir de la pratique et non de la religion.

Quel est le rôle des attentats dans tout cela ?

Nicolas Dessaux : L’État islamique dispose de troupes importantes, quelques dizaines de milles, pour une organisation armée, mais assez faibles pour un État. Il dispose d’un armement moderne, pour partie repris aux armées irakiennes et syriennes, pour partie acquis sur le marché international. Mais il doit s’imposer face à des puissances régionales et planétaires d’un autre calibre. Pour compenser ce déséquilibre, cette asymétrie, il peut compter sur deux modes : utiliser a son avantage les rivalités internationales et régionales, et montrer qu’il est capable de représailles contre des adversaires. Le soutien de la Turquie contre le PKK ou les financements plus ou moins discrets des pays du golfe lui sont un soutien précieux. Le terrorisme contre la France, l’Allemagne ou la Russie, dans le cas de l’avion qui a explosé au dessus du Sinaï, sont autant de signes de sa capacité à exercer des représailles sanglantes contre les états qui lui font la guerre ou menacent de le faire.

Le mode opératoire derniers attentats est optimiser l’impact en diminuant les couts. Il faut peu de matériel : des armes facilement disponibles au marché noir, des petites quantités d’explosifs. Peu de repérage, puisqu’on attaque des lieux publics. Pas besoin d’organiser la fuite de manière détaillée, d’avoir des planques, un réseau de gens pour se cache après, ni même avant, puisque les auteurs ont des domiciles officiels avant l’opération et meurent pendant. En quelque sorte c’est du terrorisme low cost, très performant par rapport aux attentats d’Al-Qaeda, beaucoup plus organisés et couteux. Daesh se donne ainsi de mener une guerre asymétrique et d’assurer sa survie en tant qu’État. Certains l’analysent comme une fuite en avant, voir le résultat de tensions internes entre une branche plus pragmatique, soucieuse d’organiser son état dans un territoire, et une autre plus idéologique, qui cherche à étendre son combat planétaire. C’est possible, puisque c’est une contradiction courante, mais il est important de comprendre que, du point de vie de Daesh, ces attentats ne sont pas irrationnels. Ils expriment sa nécessite politique de survivre comme État dans conditions de faiblesse.

Les attentats de Daesh ont une généalogie protéiforme. Pour s’emparer du pouvoir en Irak, le parti Baas avait eu combiné mouvement de masse et terrorisme ; le jeune Saddam Hussein avait joué un rôle dans l’organisation des attentats et il envisageait visiblement, lors de sa chute en 2003, de le reconquérir de la même manière. En Syrie, c’est plutôt une série de coups d’états successifs qui ont porté la fraction d’Hafez El-Assad au pouvoir. Ces deux états disposaient non seulement d’une police politique capable de faire régner une terreur totalitaire, ce que l’on a appelé la « république de la peur », mais aussi d’employer les attentats à l’extérieur comme moyen de pression diplomatique. Ils les ont pratiqués soient directement, soit via des groupes armés qu’ils entrainaient et qu’ils équipaient. Le terrorisme d’état n’a rien d’une nouveauté pour les officiers de l’état-islamique. L’idée d’aller recruter les terroristes en Occident non plus. Elle a été employée dès les années 70 par certains mouvements palestiniens, en lien avec les régimes arabes, même s’ils les recrutaient plutôt dans les milieux anti-impérialistes que religieux. L’État islamique se distingue surtout par l’importance du flux de combattants qui viennent le rejoindre du monde entier. Les attentats-suicides ont été développés par le Hezbollah dans les années 80, qui est aujourd’hui un allié privilégié du régime de Bachar El-Assad, avant d’être intégré dans les méthodes jihadistes par Al-Qaeda au milieu des années 1990. Toute cette histoire joue un rôle dans l’élaboration des méthodes employées par Daesh pour mener des attentats hors de son territoire, soit par des liens directs, soit par imitation.

Les états occidentaux répugnent à considérer officiellement l’État islamique comme un État et préfèrent le considérer comme un groupe terroriste. Mais on ne peut pas opposer strictement les deux. Il dispose d’un territoire, d’une armée, d’une administration, d’une fiscalité, d’une monnaie, et ainsi de suite. Il n’est pas né comme un groupe terroriste, mais comme l’émanation de fractions évincées des appareils d’état irakiens et syriens en vue de retrouver leur place. Pour cela, il s’appuie sur une version religieuse du baasisme, qui se présente comme défenseur des arabes sunnites, et sur une pratique entièrement misogyne, destinée à restaurer intégralement la domination masculine. Les attentats à l’extérieur sont un instrument dans une guerre asymétrique, qui puise ses méthodes dans une généalogie du terrorisme au proche et Moyen-Orient. Tous ces éléments mériteraient d’être développés, analysés, discutés plus longuement, mais ils fournissent les bases d’une lecture matérialiste, marxiste, de l’État islamique et de son rôle actuel.

fuck IS

Solidarité concrète avec les résistances sociales et féministes en Irak et en Syrie.

Au vu des tueries de Paris, il nous parait nécessaire de rappeler quelques adresses où envoyer un soutien financier aux luttes sociales et féministes en Irak et en Syrie. Nous relayons également ci-dessous la campagne internationale du Secours Rouge en soutien au Bataillon International de Libération, composée de combattants communistes, anarchistes et antifascistes qui combattent en Syrie avec les Kurdes contre l’Etat Islamique.

Ils et elles luttent là bas aussi pour nous. Montrons leur qu’ils et elles ne sont pas seul-e-s…

Les besoins sont énormes :

– Des centaines de milliers de réfugié-e-s chassé-e-s de leurs foyers par les attaques et les massacres des criminels de l’État Islamique et qui manquent de tout : matelas, couvertures et vêtements chauds pour l’hiver, soins médicaux, nourriture, électricité.

 – Des zones assiégées par Daesh et/ou sous blocus du gouvernement turc où manquent les moyens médicaux, les moyens financiers et où la situation alimentaire est parfois précaire.

– De nombreuses zones de combats où les hommes et les femmes des YPG/YPJ affrontent les djihadistes et où les combattant-e-s du Kurdistan syrien ont besoin d’armes et de munitions.

La solidarité politique et morale ne suffira pas ! La solidarité financière est nécessaire !

Voici des moyens concrets pour soutenir la résistance et l’expérience démocratique au Kurdistan syrien :

POUR SOUTENIR LES RÉFUGIÉ-E-S DU KURDISTAN SYRIEN:

Croissant Rouge du Kurdistan : 158 Rue Charles Floquet, 93150 Le Blanc-Mesnil
Coordonnées bancaires pour virement :

SOCIETE GENERALE
Banque: 30003, Guichet: 03947,
Code: 00037263155, Cle: 39
IBAN:FR76 30003 03947 00037263155 39
BIC: SOGEFRPP

POUR SOUTENIR L’EXPÉRIENCE DÉMOCRATIQUE ET LA RÉSISTANCE ARMÉE :

« Les réfugié.e.s ont besoin d’aide ; les miliciennes et les miliciens ont besoin d’armes ; les familles des victimes ont besoin de secours. L’argent que vous enverrez transitera par des circuits sûrs, par l’intermédiaire d’anarchistes de Turquie (DAF), en qui le PYD et les organisations kurdes ont toute confiance. Il finira par alimenter l’action des YPG-YPJ, des maisons du peuple et des communes du Rojava. »

Par virement :  À Société d’Entraide Libertaire
IBAN : FR76 1027 8085 9000 0205 7210 175
BIC : CMCIFR2A

Par chèque : À l’ordre de SEL, mention « Kurdistan » au dos, à envoyer à CESL, BP 121, 25014 Besançon Cedex

POUR SOUTENIR LES RÉFUGIÉ-E-S EN IRAK :

La Fédération Internationale des Réfugiés Irakiens travaille, à Souleymania, au Kurdistan d’Irak, pour soutenir des milliers de réfugié-e-s yézidis, chrétien-ne-s, arabes, kurdes et syrien-ne-s dont les foyers sont attaqués par l’ « État islamique ». De partout, les gens fuient à la recherche d’un refuge.

Par virement bancaire :
Nom du compte : International Federation of Iraqi Refugees (IFIR)
Numéro de compte : 21449591
Banque : HSBC
Sort code : 40-04-07

Ou par paypal :
https://www.paypal.com/cgi-bin/webscr?cmd=_s-xclick&hosted_button_id=GZNN5XXKCHDWQ

Par ailleurs, l’Organisation pour la Liberté des Femmes en Irak assure une protection dans des foyers pour celles qui fuient les violences machistes et les crimes d’honneur. L’OLFI a permis de sauver 200 femmes menacées de mort. Elle apporte aussi soutien et refuge à de jeunes hommes homosexuels. Elle a également mis en place un refuge à Kerbala pour accueillir des veuves et leurs enfants qui fuient les attaques de Daesh.

On peut soutenir cette organisation féministe irakienne par un don sur un compte paypal accessible directement depuis leur site internet en anglais, ici : http://www.owfi.info/

Campagne de Soutien au Bataillon International de Libération au Rojava

Texte d’appel de la campagne

Au coeur du Moyen-Orient, les populations du Rojava (Kurdistan syrien) se sont soulevées depuis deux ans contre les forces réactionnaires qui oppressent la région depuis des décennies. Après avoir libéré le Rojava de l’Etat Islamique, les habitants du Rojava et les nombreux révolutionnaires étrangers qui sont venus les soutenir inquiètent à présent les impérialistes américains et l’OTAN, ainsi que les régimes réactionnaires et fascistes du Moyen-Orient : la Turquie, l’Arabie Saoudite et
l’Iran. Tous à présent interviennent par bombardements ou ingérence, reproduisant les stratégies qui ont abouti à la création des nombreux groupes islamistes comme l’Etat Islamique, al Qaïda ou le front al-Nosra, des golems qui ont échappé au contrôle des pays capitalistes qui les ont façonnés.
Que ce soit par les attentats meurtriers, par les bombardements de civils, par les arrestations massives de militants révolutionnaires, par les attaques permanentes contre les guérillas populaires ou par les marchandages capitalistes, les ennemis du peuple ont bien du mal à arrêter la lutte de libération qu’ont entreprise les populations du Rojava, du Kurdistan et de tout le Moyen-Orient, et particulièrement les femmes armées du Rojava qui sont le pire cauchemar des islamistes.
La Turquie en a décidé autrement. Après s’être entourée de ses alliés habituels et historiques : USA, OTAN, Union Européenne, ONU, social-démocrates et régimes réactionnaires, elle a entrepris une large campagne de répression à travers les territoires kurdes en Turquie, en Irak et en Syrie, avec pour objectif prioritaire de saboter les ambitions révolutionnaires des peuples opprimés du Rojava.
Aidons le Bataillon International de Libération qui regroupe des combattants communistes, anarchistes et antifascistes venus défendre le Rojava dans l’esprit des Brigades Internationales dans l’Espagne de 1936. Apportons leur un soutien politique et matériel en finançant une centaine de pansements hémostatiques. 60% des blessés par balle meurent d’hémorragie en attendant d’être pris en charge : ces pansements stoppent l’hémorragie rapidement et coûtent 40€ l’unité. Participez
à cette récolte en envoyant vos dons au compte BE09 0016 1210 6957 avec la communication ‘Rojava’.
Solidarité Révolutionnaire avec le Rojava !
Soutien à la lutte revolutionnaire des peuples du Rojava et d’ailleurs, contre les islamistes, les USA, l’OTAN et les états réactionnaires !

Combattant(e)s du Bataillon International de libération au Rojava

Combattant(e)s du Bataillon International de libération au Rojava

Groupes participant à la campagne

Secours Rouge
Alternative Libertaire BXL
Sosyalist Kadınlar Birliği
Iranian Youth Committee Belgium
Belçika Göçmenler Kolektifi

A propos des “pansements hémostatiques”

Note : Nous laissons au service médical du Bataillon le choix de la marque et du conditionnement de pansements hémostatiques. Le Celox étant à peu près équivalent à d’autres produits (avec des effets secondaires différents), comme le QuikClot, nous le présentons ici pour donner une idée de ce que désignent les “pansements hémostatiques”.

Le CELOX est un nouveau produit hémostatique d’urgence. Le CELOX peut stopper même les hémorragies potentiellement létales rapidement. Facile à utiliser, très sûr et extrêmement efficace, le CELOX sauve des vies. Mélangé au sang, le Celox forme un gel résistant comme un caillot en moins de 30 secondes. Il agit indépendamment des processus normaux de coagulation de l’organisme. Lors des essais cliniques menés par la Marine US, le Celox a été le seul produit à apporter 100% de survie.
La sécurité du Celox a été testée selon les standards exigeants de classe III du marquage CE. Le Celox est composé de chitosan, catabolisé par le lysozyme, une enzyme humaine, en glucosamine, sucre normalement retrouvé dans l’organisme.
CELOX est indiqué pour toute hémorragie modérée à sévère, les hémorragies artérielles ou veineuses, les plaies superficielles et profondes, les plaies du crâne, de la face et du cou.
L’introduction du Celox dans la plaie stoppe les pertes sanguines grâce à la formation d’un caillot sous forme de gel, par la liaison de Celox sur la surface des érythrocytes.
Les nouvelles versions CELOX Gauze et CELOX Gauze “Z” FOLD combinent l’action des granulés hémostatiques et de la bande pour contrôler la perte de sang qui met directement la vie du patient en danger.

Pansement hémostatique CELOXPansement hémostatique CELOX

 

 

 

 

Film “Gardes forestiers, autodétermination et autodéfense à Cheran, Michoacan, Mexique”

Alors que les dernières élections au Mexique ont été marquées par de nombreuses explosions de colère populaire (communautés villageoises déclarant leur autonomie par dizaines, attaques de bureaux de vote, de locaux de partis politiques, manifs, affrontement…), entre autres toujours autour du massacre des 43 étudiants d’Iguala, et par des déploiements massifs de forces répressives, il est apparu intéressant de mettre en ligne sur le site du RRC un documentaire militant mexicain, traduit par un camarade originaire de Caen, sur la lutte de la population de Cheran pour se débarrasser des autorités et de la police corrompues, qui étaient liées aux mafias pillant les ressources naturelles du secteur. Ce documentaire fut à l’origine mis en ligne sur Youtube en juin 2014.

Guarda-Bosques

Luttes sociales en Irak

Brochure de 76 pages réunissant des traductions inédites par un camarade de l’ex-S.I.A. de Caen et des textes de Solidarité Irak, publiée par Infokiosques en 2007 (édition révisée en 2009).

irak

Le conflit syrien, multiples partis et guerre à voies multiples.

Une traduction intéressante reçue et transmise par le CATS.

Le conflit syrien, multiples partis et guerre à voies multiples.

Shiar Youssef*

(Traduction française via la version anglaise du site Tahrir ICN disponible ici : https://tahriricn.wordpress.com/2015/05/05/syrias-multi-party-conflict-and-multi-way-war/#more-2186)

[Traduction de l’original en arabe qui apparaîtra brièvement dans therepublicgs.net]

Quatre ans après le début de la révolution syrienne, la plupart des analyses et commentaires concernant la révolution et la guerre consécutive restent dominés par des visions du monde simplistes et dualistes, ainsi que par des politiques ou des propositions tout autant simplistes et dualistes. Cet article tente d’analyser la révolution syrienne comme un conflit d’intérêts et de valeurs aux multiples partis, et la guerre en Syrie comme une guerre à voies multiples.

Un conflit aux multiples partis

Vous êtes peut-être tombé sur l’un de ces messages dans les médias sociaux, parfois accompagnés d’illustrations, qui raillent la confusion des alliances et conflits dans la guerre syrienne : l’Armée Syrienne Libre combat le régime et Daesh en même temps ; l’Armée Syrienne Libre est fondée et armée par l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie ; mais Daesh est aussi soutenu par la Turquie et fondé par les Saoudiens et les Qataris. Le régime est soutenu par l’Iran et l’Armée Libre par les USA ; mais les USA et l’Iran sont partenaires dans la guerre contre Daesh … et ainsi de suite et et cetera.

Diagramme des relations géopolitiques au Moyen-Orient

0001ni1

( _____ ami ; …….. ennemi ; ——– incertain)

(note : Palestine et Israël sont écartés pour la simplicité)

Souvent, mais pas très exactement, de tels messages illustrent la complexe réalité syrienne que les modèles binaires traditionnels des conflits armés ne parviennent pas à saisir. Cela s’applique de la même façon et plus ou moins aux innombrables cartes des zones d’influence ou du ‘qui combat qui en Syrie ?’. Mais cette complexité est-elle un développement nouveau, un résultat du conflit qui se prolonge avec des acteurs nouveaux qui entrent en scène, ou était-elle présente depuis le tout début tout en étant négligée à cause de notre vision dualiste du monde ?

En d’autres termes, au début de la révolution, il était facile pour la plupart des Syriens d’être d’accord sur ce à quoi ils s’opposaient, mais leurs désaccords fondamentaux sur ce qu’ils défendaient ont été largement ignorés. Et je ne parle pas ici des alliances et conflits tactiques changeants, mais des forces variées et radicalement différentes en termes de valeurs, intérêts et aspirations.

L’une des raisons pour cette ‘négligence’ semble découler de l’affirmation que, face à un régime brutal et totalitaire, le ‘peuple Syrien’ est uni et veut la même chose – un slogan qui était répété de façon euphorique dans les premiers jours de la révolution de façon à contrecarrer les efforts de la machine à propagande du régime pour diviser les manifestants en fonction des ethnies et des lignes sectaires. Cependant, les illusions nationalistes des communautés imaginées, pour reprendre la fameuse phrase de Benedict Anderson, ont aussi joué un rôle dans cette négligence.

Il y a aussi une autre raison, politique. Persuadée qu’elle ne pouvait pas se permettre une autre guerre en simultané avec les forces islamistes extrémistes, l’opposition syrienne modérée a tenté d’unir toutes les factions syriennes armées en un seul front unifié contre le régime, même si ces factions étaient radicalement différentes. L’attitude pragmatique et élusive de la Coalition Nationale envers Daesh et Jabhat al-Nusra en est un exemple.

La question est : la ‘nécessité’ de former un alliance large, représentant ou unifiant un éventail étendu des différents acteurs politiques ou sociaux, justifiait-elle de fermer les yeux en ce qui concerne les objectifs supposés de la révolution ? L’opposition syrienne modérée a-t-elle vraiment cru que les groupes islamistes radicaux rejoignaient le combat pour atteindre les mêmes liberté et justice sociale que celles pour lesquelles les premiers manifestants sont descendu dans la rue ?

On peut soutenir que, ainsi faisant, c-a-d en se définissant et en se positionnant depuis le début seulement contre le régime et non contre les autres forces réactionnaires aussi, les groupes syriens d’opposition modérés qui revendiquaient représenter la révolution sont tombés dans le piège du dualisme : leurs discours et pratiques ne reflétaient pas la réalité politique complexe de la Syrie. La plupart des commentaires et analyses concernant la Syrie ont suivi le même schéma.

Tout comme le régime syrien dépeignait tous les révolutionnaires et rebelles comme des terroristes et agents étrangers, cherchant de façon parfaitement évidente à justifier sa répression et sa réponse militaire. Mais cela reflète un problème fondamental avec cette sorte de régimes, c’est à dire son incapacité à voir le pays d’une façon non-binaire. Dans cette vision du monde, il y a seulement le régime, de façon exclusive, soi-disant représentant les intérêts du pays, et par conséquent n’importe qui d’autre, aussitôt qu’il tente de contester, est vu comme un ennemi.

En bref, la complexité de la réalité conflictuelle des forces qui ont pris part à la révolution syrienne, à la rébellion armée et à la guerre consécutive, a été largement rendue silencieuse parce qu’elle ne correspond pas à notre vision dualiste du monde ou à nos intérêts immédiats. Mais avec quatre ans de conflit, et même après que les alliances et les acteurs aient changé de façon significative, y-a-t-il une bonne raison pour que les analyses et politiques concernant la Syrie demeurent autant dualistes, se concentrant seulement sur l’un des conflits binaires dans ce conflits aux multiples partis ? La simple réponse est non.

Une guerre à sens multiple

Avec la militarisation de la révolution en fin 2011, début 2012 – d’abord par les forces et milices du régime, ensuite par le recours des manifestants aux armes pour se défendre, puis avec l’interférence de puissances régionales et internationales en soutien à cette fraction combattante – les conflits socio-politiques mentionnés ci-dessus se sont progressivement transformés en véritables guerres. La plupart des opérations militaires de l’opposition et des groupes islamistes armés étaient initialement dirigés contre le régime. Cependant, avec les avancées militaires et la consolidation des bases de pouvoir, les ‘querelles internes’ concernant le territoires, les armes, le butin et l’influence ont émergés, se détournant parfois de la supposée bataille principale.

Vers la fin 2013, il y avait au moins quatre pôles ou partis principaux dans la guerre, avec autour, d’autres centres de pouvoirs (armés) variés et plus petits, car partageant des visions du mondes similaires et/ou des objectifs ou commanditaires similaires à ceux des pôles principaux – bien qu’on ne devrait pas aisément les mettre dans le même panier.

1. Le régime et ses différentes forces ou milices, qui étaient déterminées à s’accrocher au pouvoir et imposer leurs lois à n’importe quel prix, à tel point qu’ils ont dû recourir à des forces étrangères (milices contrôlées par l’Iran) jusqu’à finalement leur livrer la plupart de leurs puissances militaires et politiques, conduisant de facto à une occupation par le régime iranien et ses milices dans les zones contrôlées par le régime syrien.

2. L’opposition modérée, armée et politique, représentée par l’Armée Syrienne Libre et la Coalition Nationale. La première fût initialement et largement formée par des soldats déserteurs et des gens du pays qui décrochaient des armes pour se défendre contre les attaques de plus en plus brutales des forces et milices du régimes. Avec l’escalade de la guerre et la diminution des fournitures, ou promesses, de soutiens militaires et financiers par les puissances régionales et internationales – car elles étaient canalisées de plus en plus vers les groupes islamistes – la plupart des membres de l’ASL rejoignirent ces groupes ou simplement abandonnèrent et s’enfuirent.

3. Les groupes islamistes, en particulier l’Armée de l’Islam de Zahran Allouch, qui deviendra ensuite le Front Islamique et Ahrar al-Sham [ndt : ‘libres du Levant’]. Beaucoup des membres et leaders de ces groupes ont été libérés de prison par le régime au début de la révolution afin de la faire dérailler vers une guerre civile et de la dépeindre comme un complot étranger impliquant des ‘terroristes islamistes’. Ces groupes ont aussi bénéficié d’un meilleur soutien financier et militaire par les puissances régionales, en particulier l’Arabie Saoudite et le Qatar, probablement car ils étaient perçus comme des alliés, ou clients, moins dangereux sur le long terme que les forces révolutionnaires démocratiques. A cet égard, ce soutien, qui est venu aux dépends de celui qui était fourni à l’opposition syrienne modérée, a aussi eu pour effet de faire dérailler la révolution.

4. Les groupes islamistes extrémistes, d’origine ou affiliés à Al Qaeda, en particulier Daesh (EIIS [ndt : ISIS en anglais]) et le Front al-Nosra. Si les deux groupes partagent des racines et des idéologies similaires, leur conflit interne concerne principalement le pouvoir. Une distinction importante doit être faite entre les deux concernant leur composition démographique : Daesh dépend largement de djihadistes étrangers, alors que la plupart des combattants et dirigeant de al-Nosra sont Syriens. Néanmoins, les deux groupes combattent en Syrie pour imposer une version spécifique de la loi islamique et n’ont rien à voir avec la révolution. La révolution et la guerre qui s’ensuivit constituèrent simplement le contexte ou l’opportunité qui leur permit d’émerger et de croître.

En ce qui concerne les forces armées kurdes affiliées au Parti des Travailleurs Kurdes (PKK) et sa ramification syrienne, le PYD, qui sont souvent décrits comme la ‘troisième voie’, ils ne représentent pas vraiment la troisième voie. Plutôt, ils semblent suivre leur propre voie séparée, dont des parties croisent les évènements en Syrie, alors que d’autres suivent leurs propres dynamiques kurdes respectives. Pour autant que la révolution syrienne soit concernée, ces forces continuent à osciller entre le régime et l’opposition, flirtant ou se disputant avec un camp suivant la situation sur le terrain. Ils ont encore à arrêter une position claire et cohérente, ou à être forcés à le faire en fonction des changement dans les équations géopolitiques (la bataille de Kobané, la guerre contre Daesh dirigée par les USA et ainsi de suite).

On peut plus ou moins dire la même chose du Comité de Coordination Nationale pour un Changement Démocratique en Syrie, ou ce qui est souvent décrit comme ‘l’opposition interne’, qui ont suivit une politique similaire, pragmatique et élusive, avec un discours basé sur des arguments redondants et sélectifs concernant les interventions étrangères.

Les groupes qui tombent sous les catégories 3 et 4 ci-dessus ont grossi et sont devenus si forts en si peu de temps à cause d’une combinaison de facteurs, comme indiqué plus haut, y-compris avec la facilitation de leurs activités par les régimes syriens et iraniens et la complaisance de puissances régionales et internationales. Cependant, un autre facteur important a été que l’opposition modérée fermait les yeux sur leur menace et ne l’a reconnu que depuis très récemment, surtout à cause l’incapacité de l’opposition de voir ou d’agir au delà de son conflit binaire avec le régime.

En effet, l’ASL, ou ce qu’il en reste, a été forcée de combattre Daesh et al-Nosra en 2014 et 2015 car ceux-ci l’attaquèrent. Il n’ont pas choisi de le faire par question de principe.

De toute façon, on peut dire que tous ces groupes et factions sont aujourd’hui en guerre avec un autre, en dépit des trêves et des alliances temporaires qui changent de temps en temps. Il est vrai que Daesh et le régime ne se sont pas combattus jusqu’à ce qu’ils soient forcés à le faire très récemment avec les changements de calendriers internationaux, et des groupes comme le Front Islamique sont plus obsédés par des gains de territoire que par des luttes de principes, mais le potentiel de ce qui apparaît être fondamentalement des conflits socio-politiques se transformant en guerre à parts entières a toujours été présent.

Pourtant, malgré tous ces développements, une vision dualiste continue à dominer la plupart des débats et des écrits sur la guerre en Syrie, décrivant souvent ce qui arrive comme une guerre entre le régime et les forces d’opposition, ou entre des forces gouvernementales et des terroristes islamistes, ou entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, et ainsi de suite.

Ce dualisme explique partiellement que l’administration US fasse priorité à la guerre contre Daesh tout en ignorant, ou en reportant, une confrontation inévitable avec le régime syrien et ses commanditaires – comme si un état ne pouvait avoir qu’un seul ‘ennemi’ à la fois.

Ceci explique partiellement pourquoi beaucoup de Syriens sont prompts à croire à des théories quasi-conspirationnistes concernant Daesh & co comme étant ‘créées’ et sous le ‘contrôle total’ du régime d’Assad – ceci est différent que de reconnaître la réalité qui est que ce dernier a facilité, collaboré et utilisé ces groupes pour son propre avantage – parce qu’ils paraissent incapables d’imaginer des relations plus compliquées entre différents acteurs dans un conflit aux multiples parties.

À cet égard, l’appel tardif de l’opposition syrienne pour un soutien international afin de combattre dans une guerre à deux fronts (combattre Daesh et le régime en même temps) donne une impression d’opportunisme ; comme une vaine tentative d’entraîner les USA et leurs alliés à combattre le régime d’Assad et ses commanditaires, depuis si longtemps qu’ils refusaient de le faire. De tels appels n’apparaissent pas découler d’une croyance sincère selon laquelle la révolution a plus d’un ennemi, et l’opposition ne paraît pas encore sérieuse dans son affrontement contre les islamistes radicaux, non seulement Daesh mais l’islam politique plus généralement, dans ses deux versions, sunnite et chiite.

Une autre façon dont le dualisme a été dominant dans les analyses et les commentaires sur la Syrie est l’interprétation répandue selon laquelle ce qui arrive dans ce pays est une guerre civile religieuse en Sunnites et Chiites, regroupant des acteurs très différents, culturels et politiques, dans telle ou telle secte. L’exemple le plus évident est le regroupement des Alaouites et des Chiites dans une secte, et tous les autres Syriens dans la catégorie élastique des ‘Sunnites’. Il ne s’agit pas de nier qu’il y a du sectarisme et des pratiques sectaires en Syrie, de tous les côtés, mais le sectarisme n’est l’unique chose qu’il y ait dans ce pays complexe, et le sectarisme en Syrie est certainement plus compliqué qu’un conflit statique Sunnisme-Chiisme.

Même le terme ‘contre-révolution’, qui a beaucoup été utilisé récemment pour tenter d’expliquer comment les événements en Syrie se sont dégradés, est d’une certaine façon l’expression d’une façon dualiste de voir le monde. Contre-révolution signifie renverser un processus révolutionnaire ou restaurer le statu quo. Ce qui arrive en Syrie ne correspond pas vraiment à ce modèle.

Selon mon opinion, il serait plus exact de parler de multiples révolutions et contre-révolutions déchaînées en Syrie – et plus largement dans toute la région – dont certaines sont d’une nature progressistes ou potentiellement et d’autres sont réactionnaires. Et j’utilise ici le mot ‘révolution’ dans un sens large, pour dire que des changements fondamentaux dans les structures et valeurs du pouvoir prennent place de façon violente et dans une période du temps relativement courte. Les révolutions ne sont pas nécessairement progressistes, ni toutes les contre-révolutions toutes nécessairement réactionnaires.

Des voies vers l’avant … ou vers l’arrière

Il y a beaucoup d’exemples de guerres à trois ou à plusieurs voies dans l’histoire : la guerre civile chinoise, la guerre civile libanaise, les guerres de Yougoslavie, et même la Seconde Guerre Mondiale d’une certaine façon. Il est vrai qu’en leur temps on a parlé de la plupart de ces conflits dans des termes dualistes, se concentrant sur un seul conflit binaire à la fois dans une guerre plus complexe. Mais au moins aujourd’hui nous comprenons ces guerres comme à voies multiples. En est-il de même avec la révolution syrienne et la guerre ? Devrons nous attendre des années avant que les narrateurs de l’histoire ne révisent leur vues simplistes des conflits armées ?

Le problème n’est pas seulement discursif ou académique. Une solution durable de la crise en Syrie exige des analyses qui vont au-delà de cette approche simpliste et dualiste. Elle exige, par exemple, que l’opposition modérée déclare clairement ses positions par rapport aux forces islamistes, non seulement Daesh et le régime. Cela permettra de meilleurs conseils pour former des alliances qui différencient la tactique et la stratégie, sans trahir les aspirations et objectifs originels de la révolution populaire.

Au niveau des la politique des États, une approche plus nuancée des conflits armés devrait réussir en persuadant les USA et ses alliés de soutenir sérieusement l’opposition syrienne modérée dans ses guerres multiples, au lieu d’insister qu’un tel soutien ne devrait être qu’uniquement dirigé, pour l’instant, à combattre Daesh, ce qu’a fait l’administration US. Et pour être efficaces, des tels soutiens devrait êtres fournis suivant un canal unifié, plutôt que de le laisser à des puissance régionales avec des agendas conflictuels.

Au niveau populaire, il y a aujourd’hui plus que jamais le besoin d’une solidarité critique avec la révolution syrienne ; une solidarité qui ne tombe pas dans de fausses polarisations binaires et en même temps une ‘solidarité conditionnelle’. La solidarité critique signifie que vous soutenez une lutte par question de principes, avec un vrai soutien matériel, mais en maintenant une position critique envers telle version ou force particulière qui revendique représenter les aspirations du peuple ou qui capitalise dessus pour des finalités politiques. Sans une telle solidarité, il est probable que nous en resterons à ce qu’on nous présente des faux choix comme Assad vs. Daesh, ou Iran vs. Arabie Saoudite et ainsi de suite.

*Shiar Youssef est un journaliste et investigateur syrien.

Les soutiens d’extrême-droite au régime du dictateur El Assad

Le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation de Caen (et d’ailleurs) a reçu dernièrement par un camarade une traduction, effectuée par ses soins, d’un article en anglais sur les soutiens européens d’extrême-droite au régime d’El Assad. On le relaie sur le site du RRC.

Une lecture de la nouvelle vague de l’extrême-droite européenne

et les raisons derrière son soutien au régime syrien.

Publié originellement en arabe sur Al-Manshour par Hisham Al Ashqar.

Traduction anglaise par Laila Attar et Ubidiyah Mobarak pour Tahrir-ICN (ici :https://tahriricn.wordpress.com/2014/04/24/syria-a-reading-into-the-new-wave-of-european-far-right-and-the-reasons-behind-its-support-for-the-syrian-regime/)

Traduction à partir de la version anglaise par Manuel Sanchez.

Des informations concernant la visite de groupes fascistes et d’extrême-droite en Syrie, pour montrer la solidarité avec le régime, ont commencé à émerger, particulièrement depuis le début des processus révolutionnaires dans la région arabe. On dirait que la question syrienne est classée avec importance dans l’agenda de l’extrême-droite européenne. Est-il donc axiomatique de dire que la majorité de l’extrême-droite européenne soutien le régime d’Assad et s’oppose à la révolution en Syrie ?

Il y a environ deux décennies, plusieurs partis et groupes d’extrême-droite commençaient à tisser des relations avec le régime syrien. Par exemple en France, les communications entre une partie de la droite française en France et le régime syrien ont débuté dans les années 90. Ensuite, il y a eu plusieurs visites. La plus notoire fût celle de Frédéric Chatillon, le président du groupe extrémiste étudiant Groupe Union Défense, qui est maintenant très proche de Marine le Pen. Pendant sa visite en 1994, il rencontra le ministre de la défense du moment, Mustafa Tlas.

Durant la première décennie du siècle actuel, en particulier depuis 2006, les visites ont augmenté. La plupart d’entre-elles eurent lieu au Liban, l’endroit habituel pour tenir des rencontres entre les visiteurs et le Parti Social Nationaliste Syrien, qui est un allié du régime syrien. Frédéric Chatillon, avec Alain Soral, étaient parmi les visiteurs les plus importants. Cette relation n’était pas limitée aux visites officielles et discussions politiques, elle s’étendait jusqu’au business. Par exemple, la compagnie Riwal qui appartient à Frédéric Chatillon, a fondé la compagnie Riwal Syria en 2009 pour développer les relations économiques entre les entreprises françaises et syriennes.

Depuis le commencement de l’insurrection syrienne en mars 2011, l’extrême-droite s’est mise à soutenir le régime de différentes manières. Frédéric Chatillon fût le premier à soutenir Assad. Depuis les premiers jours de la révolution, Chatillon accuse ceux qui prennent part aux manifestations de l’opposition d’appartenir au lobby sioniste qui cherche à déstabiliser la Syrie. En octobre de la même année, Chatillon alla même jusqu’à organiser une manifestation à Paris pour soutenir Assad. Riwal, la compagnie de Chatillon, persévère dans son support au site d’information Infosyrie, qui fait campagne pour le régime d’Assad.

Avec le temps, des manifestations d’extrême-droite pour soutenir le régime furent organisées dans beaucoup de villes européennes, de Rome à Varsovie et à Gêne. En même temps, différentes visites de soutien furent organisées, comme la ” fact finding mission ” (ndt : mission pour trouver les faits) en juin 2013. Plusieurs personnalités de l’extrême-droite européenne prirent part à cette visite, comme Nick Griffin, député à la Chambre des communes, ou Philip Dewinter, député du parlement flamand en Belgique. Cette amplification du soutien va dans certains cas jusqu’à se rendre en Syrie pour combattre au côté des forces d’Assad, comme l’a déclaré l’organisation néo-nazie grecque, Black Lilly (Mavros Krinos). Il y a aussi eut de nombreux meetings tenus par l’extrême-droite avec comme objectifs de parler de la situation syrienne et de voir comment soutenir le régime d’Assad. Le plus notoire fût le Boreal Festival qui se tint à Kanto en Italie, le 12 septembre 2013, en présence d’un grand nombre de fascistes européens. Paradoxalement, le maire de Kanto, qui accueillait l’évènement, débuta son discours avec des mots de Rosa Luxemburg !

Pourquoi l’extrême-droite européenne soutient-elle le régime d’Assad ?

Dans son article approfondi, « Qui sont les supporters fascistes d’Assad ? », Leila Shrooms attribue ces soutiens à :

« Un sentiment anti-impérialiste/anti-globalisation avec une forte attention sur les états nationaux (ils croient que le régime d’Assad protège l’État Syrien contre l’impérialisme US), l’islamophobie (ils croient que le régime Assad combat les islamistes extrêmistes), l’anti-sémitisme (ils croient que le régime d’Assad agit comme résistant à Israël). »

Quant à Serge Ayoub, leader de l’organisation d’extrême-droite Troisième Voie, dissoute depuis l’été 2013, il organisa le 2 février 2013 une marche en soutien du régime syrien d’Assad. La raison de son soutien devient clair dans sa réponse à la question suivante : « Pourquoi y a-t-il des supporters Syrien du régime d’Assad qui participent à cette manifestation ? » Ayoub répondit, « Pourquoi les Syriens sont-ils avec nous ? Bien sûr, il est de notre devoir de soutenir leur cause ! La Syrie est une nation, une patrie, une région socialiste à suprématie nationale. Ils combattent pour la laïcité, ils sont l’objet d’une attaque par l’Amérique impérialiste, la globalisation, ses serviteurs salafistes et des mercenaires Qataris et Saoudiens. Le but est de détruire l’État ». (ndt française : n’ayant pas retrouvé le texte original en français, ceci est une retraduction à partir de l’anglais).

Nous trouvons dans le discours d’Ayoub toutes les raisons invoquées par Leila Shrooms, sauf la résistance à Israël. L’extrême-droite ne cache pas son aversion pour Israël, comme nous l’avons vu avec Chatillon. Paradoxalement, les supporters d’Ayoub, qui se décrivent eux-même comme des révolutionnaires nationalistes français, et qui ont gagné le soutien de beaucoup d’organisations fascistes françaises et européennes, brandissaient dans la manifestation les portraits de cinq personnalités : celui de Bashar El Assad, à côté celui du Président Russe Poutine, le Président Biélorusse Loukachenko, l’ex-Président Vénézuélien Chavez et le Serbe National Draga Mihailovič. Beaucoup de drapeaux furent aussi levés, parmi ceux-là, les drapeaux syrien, français, russe, vénézuélien et cubain.

Les raisons de ce soutien, présentées par toutes les organisations d’extrême-droite d’un côté et les organisations qui les critiquent d’un autre côté, remuent beaucoup de questions comme, « Pourquoi cette droite ne s’est-elle pas alliée avec la Syrie contre Israël avant la décennie des années quatre-vingt-dix ? Pourquoi cette droite s’oppose-t-elle à la Révolution Syrienne depuis son début, avant le soulèvement du mouvement armé extrémiste islamique ? Et quelle est la vérité à propos de cette position anti-impérialiste et anti-globalisation à droite ? »

Pour démontrer le contexte et la logique de la position de droite au regard de ce qu’il se passe en Syrie, nous devons remonter dans le temps sur 25 ans, à partir d’une phase historique nouvelle qui a démarré avec la chute du mur de Berlin.

Redéfinir l’ennemi : de la menace communiste à la menace du modèle américain.

Dans son livre, « L’anatomie du fascisme », Paxton dit que les mouvements fascistes ont toujours besoin d’un ennemi qui symbolise l’écrasante crise qui prend la société par tempêtes, et qui pousse les masses à s’unir sous le drapeau d’un leader salvateur. Vers la fin de la guerre froide, la plupart des mouvements d’extrême-droite d’Europe du Nord considéraient l’Union Soviétique comme cet ennemi-symbole, à l’image de Jean Marie le Pen, le leader du Front National, le parti d’extrême-droite français, qui prétendait porter l’héritage de Winston Churchill, Douglas Mc Arthur et Ronald Reagan1, non pas seulement dans l’arène politique, mais aussi dans le champ économique2. Dans ce contexte, la chute du communisme n’a pas seulement causé une crise à gauche, mais cela est allé jusqu’à atteindre l’extrême-droite, qui perdit en l’espace d’une nuit son principal ennemi et l’une des bases de sa politique. La reconsidération faite par les membres de la droite les conduisit à adopter les idées de groupes idéologique comme GRECE, qui avait commencé dès les années soixante à développer la théorie de la différence culturelle, qui s’oppose aux mélanges raciaux car ils représentent un danger pour l’identité des nations. D’où le fait que les États-Unis sont devenu l’ennemi – le nouveau symbole – et pour plusieurs raisons :

– La domination américaine, culturelle et politique, représente une menace pour l’identité des nations.

– Le modèle américain reflète la présence et le mélange de plusieurs races, malgré le racisme et les inégalités enracinées dans ce modèle.

La redéfinition de l’ennemi a obligé ces forces de l’aile droite à reconsidérer la plupart de leurs positions politiques et économiques afin qu’elles correspondent à leur nouvelle position idéologique. Cela vaut la peine de rappeler que l’extrême-droite et les principaux partis fascistes sont des partis pragmatiques qui n’hésitent pas à redéfinir leurs principales positions (spécialement en ce qui concerne l’économie, car ils ne comptent pas sur une ligne fixe ou position dans ce champ, ils fluctuent plutôt suivant les variables politiques)3. Afin de réaliser leur objectif : succès et pouvoir4. D’où le fait que cette droite a élevé la limite de son animosité contre les USA et le nouvel ordre politique, comme le néo-libéralisme économique et la globalisation, et qu’elle établit des relations avec ceux qu’elle considère comme des ennemis de cet ordre politique. Par exemple, Jean Marie le Pen est l’allié de la phalange d’extrême-droite libanaise depuis le milieu des années soixante-dix, et dans sa visite à Beyrouth en 2002, il a essayé en vain de rencontrer l’ayatollah Faldallah, qui a des relations proches avec le Hezbollah. Cette redéfinition de l’ennemi est ce qui explique le rapprochement entre le Hezbollah et le régime syrien, qui a commencé de façon timide dans le années quatre-vingt-dix et est devenue plus solide et bien établie pendant les dix dernières années.

La nouvelle extrême-droite : aile gauche dans son travail, aile droite dans ses valeurs !?…

La transformation subie par la droite à cause de la redéfinition de l’ennemi d’un côté et la repriorisation d’un autre, l’a conduit à adopter et doubler quelques unes des idées gauchistes de façon à autoriser cette nouvelle orientation intellectuelle. Par exemple, nous avons que vu la campagne de Marine le Pen pour l’élection présidentielle de 2012 était basée sur des questions sociales et économiques, allant jusqu’à pratiquement ne pas mentionner certains des topiques favoris de l’extrême-droite, comme le bannissement des migrants. L’adoption par l’extrême-droite d’une certaine rhétorique gauchiste et marxiste n’est pas nouvelle. Ceci est clair depuis la naissance du fascisme avec Mussolini qui s’adressait au prolétariat et aux fascistes de la même façon, avec ses discours radicaux, nationalistes et anti-capitalistes. Bien sûr, c’était une manœuvre largement manipulatrice, car l’ennemi était le capitalisme étranger et non pas celui qui est national, certaines intentions étaient de concilier les forces du travail et les patrons du business national5.

Dans ce contexte, la dépendance de la nouvelle droite aux idées gauchistes n’est rien d’autre que ce national communisme populiste, en d’autre mots, un retour au discours fasciste classique comme dans les années vingts, et pendant le moment de l’une des plus importante crise du capitalisme européen. Ce retour est apparent avec l’adoption du slogan « Ni droite ni gauche » par le Front National, dans une réitération claire des dires du fondateur du parti fasciste de la phalange espagnole (Falange Española de la JONS), José Antonio Primo de Rivera, que son mouvement n’était ni de droite, ni de gauche.

Néanmoins, la rhétorique et orientation actuelles de cette droite diffèrent de son prédécesseur de 80 ans dans beaucoup de détails. Cette droite ne s’arrête pas à l’adoption d’en-têtes et de slogans gauchistes, elle en reprend partiellement l’idéologie pour l’ajouter à son héritage. Nous avons vu Marine le Pen dans son livre « Pour que vive la France »6 comptant sur des déclarations de beaucoup de penseurs, politiciens, écrivains ou autres de gauche, de Georges Sorel à Bertolt Brecht et même Karl Marx lui-même, faisant des éloges sur les débuts de cette gauche dont elle considère qu’elle a plus tard trahi ses principes, insistant sur le fait que c’est maintenant le Front National qui porte ces principes. Certains penseurs d’extrême-droite sont même allé un pas plus loin, plutôt que de répudier la gauche et la droite, ils essaient de les rassembler. Soral, l’ex-membre du Parti Communiste français puis du Front National, recherche l’union de la droite éthique avec la gauche économique et sociale contre la gauche non-éthique qui flatte la droite économique. Concrètement, sur le site de son groupe politique Égalité et Réconciliation, Soral met ensemble les photos de Che Guevara, Khadafi, Mahmoud Ahmadinejad, Vladimir Poutine et l’icône de l’extrême-droite, Jeanne d’Arc. Soral attaque le système politique global représenté par les USA et Israël, il parle de justice sociale et de l’exploitation des classes sociales. Il dénonce l’impérialisme et demande une gauche réelle.

Dans ce contexte, il ne suggère rien de nouveau à part la réconciliation entre les travailleurs et les propriétaires de business, il met pleinement l’accent sur les valeurs et principes conservateurs qui conduisent au sauvetage de la nation française.

Soral devrait être vu comme un fantaisiste qui mélange l’économie, la théologie et la théorie du complot, mais sa page attire beaucoup de visiteurs et followers, en particulier des jeunes. Les idées people que Soral promeut sont traduites dans la rue, comme ces membres de Troisième Voie qui brandissent des portraits de personnalités et des drapeaux ainsi que cela a été mentionné plus haut. Cela peut parfois être compris comme une communication et une coalition entre la droite et certains mouvements nationalistes de gauche extrême, comme l’organisation fasciste polonaise (Phalange) qui est en train d’établir des connections avec les maoïstes et les bolchéviques nationalistes.

Ce changement idéologique, même s’il est uniquement orienté vers l’intérêt intérieur et national de ces partis, porte en son sein le soutien de cette droite pour le régime syrien. Des théoriciens comme Soral considèrent Bashar el Assad comme l’un des caractères faisant face au système global. De plus, le régime syrien est l’exemple, même s’il n’est pas idéal, de leur slogan « aile gauche en terme de travail, aile droite en terme de valeurs ». Il faut souligner que ce système n’est pas applicable en Europe, mais plutôt approprié pour « les idiosyncrasies politiques du Moyen Orient, où il est important d’avoir un leader fort pour contrôler la cohésion ethnique et sectaire d’une main ferme, et elle est généralement applicable à tous les clans … comme ce fût le cas dans le passé [en Europe] ».

Les limites de la haine de l’extrême-droite pour les « étrangers ».

En addition de l’excuse du « danger étranger pressant », les partis d’extrême-droite ont aussi besoin d’un ennemi intérieur, qui peut être un facteur de mort pour les masses et qui empêche la réalisation d’une société complète et forte7. Parmi les ennemis intérieurs de cette droite, il y a « l’étranger », et en Europe, les deux principaux « étrangers » au yeux de l’extrême-droite sont les Juifs et depuis récemment les Musulmans. Cependant, l’antisémitisme de cette droite ne se traduit pas toujours en animosité contre Israël. Pendant la période de la guerre froide, la majeure partie de l’extrême-droite considérait Israël comme la forteresse de l’Ouest face à l’Union Soviétique. Ce rapprochement était pourtant toujours gêné par la position de l’extrême-droite au regard de l’Holocauste. Avec la fin de la guerre froide et la redéfinition de l’ennemi, Israël est passé du statut de forteresse imperméable face au danger communiste à celui du plus fort allié du nouvel ennemi américain. Ce développement fût accompagné d’un changement de perception d’une partie de cette droite et de son rapprochement avec certains groupes européens, dans une étape attribuée par certains chercheurs à l’apparition d’un nouveau danger pour cette droite en Europe, nommément les Musulmans.

Cette conception selon laquelle l’islamophobie peut représenter une incitation pour ce rapprochement reste quelque peu simpliste, cependant elle n’explique pas le changement radical dans la perception de l’extrême-droite envers les étrangers. Nous avons trouvé qu’il y a quelques dizaines d’années, quelques unes des figures importantes de l’extrême-droite était Juives ou d’origine juive. L’un des exemples les plus éminents est le vice-président du Front National et compagnon de Marine le Pen, Louis Aliot, qui a des racines juives algériennes. De plus, dans les élections parlementaires françaises en 2012, le Front National nomma un Juif, Michel Toris, pour l’un de ses sièges à Paris. Et aussi, des organisations d’extrême-droite juives, comme la Ligue de Défense Juive, ont toujours été proches de l’extrême-droite, d’abord du Bloc Identitaire, ensuite du Front National. Si nous retournons en arrière jusqu’au début des années vingt, nous constatons que le parti fasciste de Mussolini incluait beaucoup de juifs8. Nous voyons donc que l’extrême-droite stigmatise l’ « étranger » qui s’accroche à ses idiosyncrasies et caractéristiques alors qu’elle accepte l’ « étranger » qui adopte les valeurs et principes de cette droite – ou en d’autres mots, celui qui fusionne nationalement, d’après les expressions fascistes – alors cet étranger devient une partie de cette droite, dans ce cas il peut assumer des postes de direction, comme Serge Ayoub, qui est d’origine libanaise. Par conséquent, ce ne sera pas une surprise de trouver des Musulmans dans les listes électorales de certains partis d’extrême-droite en Europe, et ce sera dans un futur proche9.

Ceci en ce qui concerne l’étranger intérieur, alors qu’en est-il de celui qui est extérieur ? Depuis la relation instable entre l’extrême-droite, les Juifs et Israël, et malgré les récents antagonismes avec Israël, une partie de cette droite, comme le Front National, tente de restaurer ce dont elle s’était coupée pour des raisons électorales intérieures. Dans ce contexte, Marine le Pen a déclaré au journal israélien Haaretz en 2011 « Le Front National a été un supporter constant du mouvement sioniste et un défenseur constant du droit pour Israël d’exister.»

Pourtant, nous serions dans l’erreur de penser ce discours comme uniquement pour la campagne électorale, il a été soigneusement et sérieusement considéré . Le droit pour Israël d’exister ne veut pas nécessairement dire celui de le soutenir. Le soutien est pour le mouvement sioniste, c-a-d pour une autre idéologie nationaliste d’extrême-droite, qui a décidé de créer une entité en dehors des groupements nationalistes européens. Si les partis d’extrême-droite dénient le droit aux étrangers d’être à l’intérieur de leurs frontières géographiques, ils ne leur dénient pas le droit d’exister à l’intérieur de celles qui leurs sont propres, tant que ça ne vient pas clasher dans leurs sphères à eux. Ceci explique la coopération et la communication internationales entre les partis d’extrême-droite.

Voici clarifié le semblant du paradoxe d’origine. Il n’y a pas de contradiction dans le soutien de l’extrême-droite pour le régime syrien, et leurs animosités contre les réfugiés Syriens dans leur pays, ceci même s’ils avaient été pro-régime. De plus, l’animosité envers l’Islam devient une raison secondaire pour être derrière Assad. Nous ne devons pas oublier ces soutiens de droite, même s’ils se vantent de se battre côte à côte avec un parti islamique, le Hezbollah, comme l’a déclaré l’organisation « Black Lily ». On peut clairement voir le rôle pivot joué par les partis d’extrême-droite qui sont les alliés du régime d’Assad, en formant et en renforçant cette relation et ses conséquences. Ceci explique les visites régulières à Beyrouth pour rencontrer des partis comme le Parti Social Nationaliste Syrien. Le rôle de ce parti en particulier et ses réseaux dans l’extrême-droite européenne mérite une considération particulière, pour obtenir une compréhension complète du sujet.

Conclusion

Cet article a tenté d’observer l’extrême-droite en général, alors qu’en réalité cette droite à des idéologies variées. Cette différence prend beaucoup de formes suivant le type et volume de ces groupes, du plus gros et pragmatique parti aux cercles intellectuels et groupes paramilitaires les plus radicaux. Néanmoins, les principes généraux sont les mêmes. Même si les différences semblent radicales dans les formes, elles restent particulières mais pas essentielles. Comme nous l’avons vu dans cet article, n’importe quelle lecture ou analyse de la position de droite doit prendre en considération que l’idéologie incarnée par cette droite bouge et change constamment. L’un des outils important pour l’analyse et les recoupements est la base déduite par Paxton comme ressentir la charge écrasante d’une crise qui ne peut pas être résolue d’une manière traditionnelle, la priorité du groupe sur l’individu, considérer la masse comme une victime et craindre pour sa mort. Il y a besoin d’une société plus pure et au tramage serré, etc …

Ainsi pourquoi l’extrême-droite soutient-elle le régime syrien ? La raison principale est qu’il s’est produit à ce moment historique un croisement idéologique entre la droite et ce qu’elle décrit, avec ce que représente le régime syrien. Pour cette droite, voici figuré l’un des aspect de sa campagne de propagande sur l’ennemi – le nouveau symbole. Ce soutien constitue aussi sa différence par rapport aux autres mouvement et partis politiques Européens, qu’elle accuse d’être un jouet dans les mains de cet ennemi. Bien que cette droite sache qu’il n’est pas possible d’exploiter ce support à l’intérieur, à cause de la mauvaise réputation et de la violence du régime syrien, le développement des événement en Syrie permet une exploitation de l’opinion publique européenne au travers de la sympathie pour les chrétiens de l’est par exemple, ou au travers du topique des djihadistes européens en Syrie. Ce sujet demande à pousser les recherches plus loin pour révéler les extensions et les ramifications de ces relations.

Le plus important, l’une des principales motivations derrière ces raisons est l’opportunisme inhérent de l’idéologie d’extrême-droite qui n’hésitera pas à prendre n’importe quelle position ou à faire n’importe quoi qui lui permette d’être un peu plus proche du pouvoir.

1 Ariane Chebel d’Appollonia, L’Extrême-droite en France. De Maurras à Le Pen , Bruxelles: Éditions Complexe et PUF, 1987

2 Sylvain Crépon, La nouvelle extrême-droite: Enquête sur les jeunes du Militants Front National , Paris: L’Harmattan, 2006

3 exemple local, les propositions proches du marxisme par le Parti National Socialiste Syrien au liban dans les années soixante, après sa tentative manquée de coup d’État en 1962.

4 Robert Paxton, The Anatomy of Fascism , New York: Knopf, 2004

5 Paxton, 2004

6 Marine Le Pen, Pour que vive la France , Paris: Grancher, 2012

7 Paxton, 2004

8 Paxton, 2004

Rojava: Fantasmes et réalités

Ce texte est tiré du site « SERVET DÜŞMANI » (http://www.servetdusmani.org/rojava-fantasies-and-realities/) où il a été mis en ligne le 1er novembre 2014. Il a été traduit en français en décembre 2014 par une personne du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation de Caen (et d’ailleurs) : http://ablogm.com/cats/. Le texte a été féminisé et il est librement utilisable par tous et toutes.

La résistance de Kobanê qui a passé ses 45 jours a maintenant causé le fait que l’attention des révolutionnaires du monde entier s’est tournée vers le Rojava. Comme résultat du travail mené par l’Action Révolutionnaire Anarchiste1 des camarades anarchistes de nombreuses parties du monde ont envoyé des messages de solidarité à la résistance de Kobanê2. Cette position internationaliste a sans doute une grande importance pour les gens qui résistent à Kobanê. Toutefois, si nous n’analysons pas ce qui est en train d’arriver dans toute sa vérité et si, au lieu de cela, nous romançons, nos rêves se transformeront rapidement en déception.

En outre, afin de créer l’alternative révolutionnaire mondiale qui est urgemment nécessitée, nous devons avoir la tête froide et être réaliste, et nous devons faire des évaluations correctes. Sur ce point laissez nous mentionner en passant que ces messages de solidarité qui ont été envoyés à l’occasion de la résistance de Kobanê démontrent l’urgence de la tâche de créer une association internationale où les anarchistes révolutionnaires et les communistes libertaires peuvent discuter les questions locales et globales et être en lien solidaire durant les luttes. Nous avons ressenti le manque d’une telle internationale durant les quatre dernières années lorsque de nombreux soulèvements sociaux eurent lieu dans de nombreuses parties du monde – nous avons au moins ressenti ce besoin durant le soulèvement qui eut lieu en juin 2013 en Turquie.

Aujourd’hui, cependant, nous devons discuter du Rojava sans illusions et baser nos analyses sur le bon axe. Il n’est pas très facile pour des personnes d’évaluer les développements qui se produisent au sein du cadre temporel dans lequel elles vivent à partir de ce qu’elles voient en ce moment. Évidemment, des évaluations faites avec l’esprit obscurci par le sentiment d’être acculéEs et désespéréEs rendent encore plus dur pour nous le fait de produire des réponses solides.

Nulle part dans le monde d’aujourd’hui n’existe un mouvement révolutionnaire efficace dans notre sens du terme ou un fort mouvement de classe qui peut être un précurseur d’un tel mouvement. Les luttes qui émergent s’amenuisent soit en étant violemment réprimées ou soit en étant entraînées dans le système. Il semble qu’à cause de cela, juste comme dans le cas d’une importante partie des marxistes et des anarchistes en Turquie, des organisations révolutionnaires et des individus dans diverses parties du monde, sont en train d’attribuer à la structure qui a émergé au Rojava un sens qui est au delà de sa réalité. Avant tout autre chose, il est injuste pour nous de charger le fardeau de notre échec à créer une alternative révolutionnaire dans les endroits où nous vivons et le fait que l’opposition sociale est largement cooptée au sein du système sur les épaules des personnes qui luttent au Rojava. Ce Rojava, où l’économie est dans une large mesure agricole et qui est encerclé par des blocs impérialistes menés d’un coté par la Russie et de l’autre coté par les USA, par des régimes répressifs, réactionnaires et collaborateurs dans la région et par des organisations djihadistes brutales comme l’État Islamique qui ont prospéré dans cet environnement. En ce sens, il est également problématique d’attribuer une mission au Rojava qui est au delà de ce qu’il est ou de ce qu’il peut être ou de blâmer ces gens engagés dans une lutte à la vie à la mort parce qu’ils et elles escomptent du soutien de la part des forces de la Coalition ou qu’ils et elles ne mènent pas « une révolution à notre goût ».

Tout d’abord nous devons identifier le fait que le processus du Rojava a des caractéristiques progressistes telles qu’un important bond en avant dans la direction de la libération des femmes, la tentative de construire une structure laïque, en faveur de la justice sociale, démocratique et pluraliste et le fait que les autres groupes ethniques et religieux aient une part dans l’administration. Toutefois, le fait que la nouvelle structure émergente ne vise pas l’élimination de la propriété privée, c’est à dire l’abolition des classes, que le système tribal demeure et que les leaders tribaux prennent part à l’administration montre que le but n’est pas la suppression des relations de production féodales ou capitalistes mais, au contraire, dans leurs propres mots « la construction d’une nation démocratique ».

Nous devons également nous souvenir que le PYD est une partie de la structure politique dirigée par Abdullah Öcalan depuis 35 ans qui vise à la libération nationale et que toutes les limitations politiques que les mouvements nationalement orientés possèdent s’appliquent aussi au PYD. De plus, l’influence des éléments qui appartiennent à la classe dirigeante à l’intérieur du mouvement kurde est en augmentation constante avec le « processus de solution », spécialement en Turquie.

Sur ce point, il est utile d’examiner le Contrat de la KCK3 qui définit le confédéralisme démocratique qui forme la base du système politique au Rojava4. Quelques points dans l’introduction écrite par Öcalan méritent notre attention :

Ce système prend en compte les différences ethniques, religieuses et de classe sur une base sociale. » (..)

« Trois systèmes de lois s’appliqueront au Kurdistan : la loi de l’UE (Union Européenne), la loi de l’État unitaire, la loi confédérale démocratique. »

En résumé, il est déclaré que la société de classe demeurera et qu’il y aura un système politique fédéral compatible avec le système global et l’État-nation. De concert avec cela, l’article 8 du Contrat, intitulé  » Droits personnels, politiques et libertés » défend la propriété privée et la section C de l’article 10 intitulée « Responsabilités basiques » définit la base constitutionnelle du service militaire obligatoire et déclare « En cas de guerre de légitime défense, en tant qu’exigence de patriotisme, il y a la responsabilité de rejoindre activement la défense du pays natal et des droits et libertés basiques ». Tandis que le Contrat déclare que le but n’est pas le pouvoir politique, nous comprenons également que la destruction de l’appareil d’État n’est pas visée, ce qui signifie que le but est l’autonomie au sein des États-nations existants. Quand le Contrat est vu dans son ensemble, l’objectif qui est présenté n’est pas vu comme allant au delà d’un système démocratique bourgeois qui est appelé confédéralisme démocratique. Pour résumer, tandis que les photos des deux femmes portant un fusil, qui sont souvent répandues dans les réseaux sociaux, l’une prise durant la Guerre Civile Espagnole, l’autre prise au Rojava, correspondent à une similarité dans le sens de femmes combattant pour leurs libertés, il est clair que les personnes combattant l’État Islamique au Rojava n’ont pas, en ce moment précis, les mêmes buts et idéaux que les travailleurs-euses et paysanNEs pauvres qui luttaient au sein de la CNT-FAI afin de renverser à la fois l’État et la propriété privée.

En outre, il y a de sérieuses différences entre les deux processus en terme de conditions d’émergence, de positions de classe de leurs sujets, de lignes politiques de celles et ceux qui conduisent le processus et de force du mouvement révolutionnaire mondial.

Dans cette situation, nous ne devons ni être surpris ou blâmer le PYD s’ils et elles sont même forcés d’abandonner leur position actuelle, de manière à trouver une alliance avec les pouvoirs régionaux et globaux afin de briser le siège de l’État Islamique. Nous ne pouvons attendre des personnes qui luttent à Kobanê qu’elles abolissent l’hégémonie du capitalisme à l’échelle mondiale ou qu’elles résistent longtemps à cette hégémonie. Cette tâche peut seulement être réalisée par un fort mouvement de classe mondial et une alternative révolutionnaire.

Le capitalisme est en crise à un niveau global et les impérialistes, qui sont en train d’essayer de transcender cette crise en exportant la guerre à chaque coin du monde, ont transformé, avec l’aide des politiques des régimes répressifs de la région, la Syrie et l’Irak en un enfer. Du fait des conditions où n’existe pas une alternative révolutionnaire, le soulèvement social qui a émergé en Ukraine contre le gouvernement pro-russe et corrompu a eu pour résultat l’arrivée au pouvoir des forces pro-Union Européenne soutenues par les fascistes et la guerre entre deux camps impérialistes continue. Le racisme et le fascisme se développent rapidement dans les pays européens. En Turquie, les crises politiques se succèdent les unes aux autres et la division ethnique et sectaire de la société s’approfondit. Tandis que dans ces circonstances, le Rojava peut apparaître comme une planche de salut sur laquelle s’appuyer, nous devons considérer qu’au delà du siège militaire de l’État Islamique, le Rojava est également sous le siège politique de forces comme la Turquie, Barzani et l’Armée Syrienne Libre. Aussi longtemps que le Rojava n’est pas soutenu par une alternative révolutionnaire mondiale sur laquelle se reposer, il semble qu’il ne sera pas facile pour le Rojava ne serait-ce que de maintenir sa position actuelle sur le long terme.

Le sentier, pas seulement pour défendre le Rojava physiquement et politiquement mais aussi pour l’emmener plus loin, réside dans la création de terrains basés sur la classe pour l’organisation et la lutte, et reliés à une forte alternative révolutionnaire organisée globalement. La même chose s’applique pour prévenir l’atmosphère de conflit ethnique, religieux et sectaire qui saisit un peu plus chaque jour les peuples de la région et pour empêcher les travailleurs-euses de glisser dans un radicalisme de droite face à la crise du capitalisme à un niveau mondial. La solidarité avec Kobanê, bien qu’importante est insuffisante. Au delà de celle-ci, nous avons besoin de voir qu’il est impératif de discuter de ce qu’il faut faire pour créer un processus révolutionnaire et s’organiser pour cela à un niveau international, partout où nous sommes, pas seulement pour celles et ceux qui résistent à Kobanê mais aussi pour des millions de travailleurs-euses à travers le monde entier.

 Zafer Onat

Notes:

1 DAF en turc, pour Devrimci Anarşist Faaliyet. C’est une des principales organisations anarchiste en Turquie.

2 http://meydangazetesi.org/gundem/2014/10/dunya-anarsistlerinden-kobane-dayanismasi/

3 Le Contrat est lisible en français ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/maxime-azadi/091114/le-contrat-social-de-rojava. Le sigle KCK désigne le « Groupe des Communautés du Kurdistan », un structure politique émanant du PKK, et qui regroupe le PKK de Turquie, le PYD de Syrie, le PJAK d’Iran et le PÇDK d’Irak ainsi qu’un certain nombre d’organisations sociales qui sont plus ou moins liées à ces partis frères. Le KCK est dirigé par une sorte de parlement appelé « Kongra Gelê » ou Congrès du Peuple du Kurdistan.

4 http://tr.wikisource.org/wiki/KCK_S%C3%B6zle%C5%9Fmesi

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Turquie : témoignage d’un premier mai sous pression

 Nous relayons cet article trouvé sur le site antifasciste “La Horde” (http://lahorde.samizdat.net/) afin qu’au minimum ces faits ne restent pas inconnus….

Turquie : témoignage d’un premier mai sous pression

Nous n’avons jamais vu un dispositif policier aussi important qu’au 1er mai à Istanbul. Toutes les rues allant à la place Taksim étaient bloquées. Les arrondissements se trouvant entre 5 et 7 km de la place étaient totalement interdits d’accès. 25 000 policiers ont été mobilisés.

Pas de bus, pas de ferry, ni de métro… tous les transports en commun étaient supprimés. Les hélicoptères tournaient… l’ambiance était très pesante, l’atmosphère lourde… une forte répression.. comme si nous étions en état de siège…

Nous avions rendez-vous à 11h à Sisli, un quartier qui se trouve à 5 km de Taksim. Nous avons pris le taxi pour y aller, car en effet à pied nous avions droit à des contrôles d’identité et des fouilles systématiques… De nombreuses arrestations ont commencé très tôt dans la matinée.

Capture d’écran 2015-05-04 à 22.35.25

Tant bien que mal, nous avons réussi à aller à Sisli, avec des détours, car la plupart des rues étaient barricadées, bloquées par les flics. Le taxi nous a laissé à quelques minutes de la place et nous avons du continuer à pied car il ne pouvait pas aller plus loin. Arrivés à quelques mètres de la place qu’on devait traverser pour rejoindre nos camarades, nous nous sommes retrouvéEs face à des barrières anti-émeute ainsi qu’aux flics qui vont avec. Nous avons essayé de contourner, de trouver des alternatives pour accéder à la place  : impossible  !

Plusieurs groupes de dizaines de fascistes tournaient et ils nous ont reluquéEs plusieurs fois. Un bon nombre de policiers en civil était également présents. Dans certains quartier les fascistes ont attaqués les manifestantEs à coups de bâton.

A 11h nous avons un dernier appel de notre ami du groupe que nous devions rejoindre, qui nous dit qu’ils se sont fait encerclés par les flics, qu’il ne peut pas nous parler pour l’instant et qu’il nous rappellera plus tard. Ce fut notre dernier contact avec lui. Nous n’avons plus eu de nouvelles, sauf un message nous disant qu’il s’était fait arrêter. Nous avons tenter de rejoindre d’autres groupes. On a commencé à tourner en rond. L’ambiance était très bizarre, la ville était totalement déserte, pas de voiture dans les rues, pas de klaxons habituels ni même de manifestants.

Nous nous sommes alors dirigés vers Sisli-cevahir, puis Osmanbey, Nisantasi afin d’essayer de trouver des groupes de manifestants, mais en vain. Le 1er mai dont nous rêvions ne se passait pas du tout comme nous aurions penser  ! La police a totalement réussi à canaliser, à arrêter et à empêcher le moindre regroupement de manifestantEs à partir de 6h du matin. Après deux heures de marches, nous avons alors rencontrés quelques camarades sur la route, qui étaient eux aussi à la recherches des manifestantEs. Nous les avons suivis et nous sommes arrivés à Besiktas où quelques 1500-2000 personnes étaient présentes. Les manifestantEs étaient entouréEs par les CRS, les canons à eau, etc. Certains policiers avaient des armes automatiques à la main (notamment des kalachnikovs…). Des bus vides étaient prévus pour les arrestations, un nombre inimaginable de policiers était sur place…

Besiktas

Nous avons rejoint le rassemblement, l’ambiance était bon enfant, les manifestants faisaient du «  Halay  » (danse traditionnelle turque) en chantant, en lançant des slogans. Nous étions contents de retrouver enfin du monde. Après 15 minutes à peine, les flics sont intervenus, on ne sait pas pourquoi, mais ils ont commencé à charger, gazer, à tirer avec des balles en plastique sur les manifestantEs et à utiliser les canons à eau tout en intervenant de chaque coté de la rue, prenant ainsi le cortège en étau. C’était la panique, les gens ont commencé à courir partout, dans tous les sens. Nous avons suivi un groupe et nous nous sommes réfugiés dans un café avec une centaine de personnes. La police a forcé la porte d’en bas pour rentrer, mais les manifestantEs les en ont empêchés. Je n’imagine pas la situation s’ils étaient rentrés et intervenus avec des gaz lacrymogènes dans un endroit fermé où plus de 100 personnes étaient présentes.

Besiktas 2

L’ambiance à l’intérieur était tendue, les gens criaient, se disputaient, quelques unEs toussaient à cause des gaz, d’autres étaient blesséEs… Nous sommes restéEs une demi-heure bloquéEs. Nous avons fait des petits groupes afin de quitter tout doucement le café. Tout cela est arrivé aux alentours de 14h. Nous avons appris par la suite que les policiers ont cassé la fenêtre d’une habitation pour rentrer et intervenir, ils sont montés sur les toits pour arrêter les manifestantEs qui s’y étaient réfugiéEs.

Flics toit

Une personne a pris un coup de couteau par des fascistes en fuyant l’attaque des policiers (on voit des vidéos où certains fascistes sont avec des bâtons à coté des policiers en train de traquer les manifestants). Quelques manifestantEs ont réponduEs par des feux d’artifices, mais les flics ont réussi à disperser la foule et à attraper des petits groupes de militantEs. Dans d’autres quartiers, comme Okmeydani (là où le jeune Berkin Elvan a été tué par les flics pendant le mouvement de gezi park) il y a eu des affrontements entre les manifestantEs et les policiers.

Okmeydani

Taksim…

Aux alentours de midi, un groupe de 25-30 personnes du parti communiste turque a fait irruption sur la place Taksim. Ils s’étaient cachés la veille dans un bâtiment à côté de la place et ils ont surpris les policiers. Évidemment, l’intervention fut musclée, ils/elles se sont touTEs faitEs frappéEs et arrêtéEs. Ce sont les seules personnes qui ont pu accéder à la place Taksim…

Taksim

La personne qui s’est fait poignarder est encore en danger de mort. Son agresseur est libre, il doit juste pointer au commissariat le mardi et jeudi.

Nous n’avons toujours pas de nouvelles de notre ami à ce jour (dimanche 3 mai). Il y a encore 235 personnes en garde à vue dont 5 personnes condamnées à des peines d’emprisonnement. Ils n’ont pas assez de place pour accueillir les manifestantEs, du coup ils sont entasséEs dans des petits lieux, où l’air se fait rare. CertainEs ont entamé une grève de la faim. Avec le nouveau «  pacte sécurité intérieur  » les flics ont plus de pouvoir et on peut prendre des peines d’emprisonnements pour tout et n’importe quoi. Beaucoup de journalistes sont également en garde à vue et ont été blesséEs et empêchéEs de faire leur travail.

Turquie répression

Depuis l’élection du président islamiste Erdogan, la Turquie sombre de plus en plus dans une forme de dictature fascisante. Les libertés ne sont clairement pas respectées. La censure est souvent appliquée, surtout lors d’événements importants comme le 1er mai. Grâce aux nouvelles lois récemment passées, la police a le plein pouvoir, sans même devoir passer par un procureur. Ils peuvent tirer à balle réelle sur les manifestants… Beaucoup de personnes finissent en prison pour «  insulte  » au président de la république. On peut être jugé pour «  terrorisme  » juste parce que nous portons un badge, une affiche, un drapeau ou un foulard sur le visage.

Contre le fascisme, la dictature et face à la répression, la censure qui en découlent, mobilisons nous tou(te)s ensemble.

Capture d’écran 2015-05-04 à 22.35.45

Solidarité avec les militantEs turques. A.C.A.B.

 

B&T

décembre 2014:l’expérience démocratique en cours au Kurdistan Syrien

Ce texte est tiré du site en anglais « The Rojava Report : News from the Revolution in Rojava and Wider Kurdistan » (https://rojavareport.wordpress.com/) où Il a été mis en ligne le 22 décembre 2014. Il a été traduit en français en décembre 2014 par une personne du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation de Caen (et d’ailleurs) : http://ablogm.com/cats/

Les noms de lieux ont été repris tels quels pour des raisons de facilité. Le texte a été féminisé et il est librement utilisable par tous et toutes.

Nous l’avons traduit car, directement ou indirectement, il apporte, politiquement, économiquement et socialement, des éléments d’information et de réflexion sur la nature concrète de l’expérience démocratique en cours au Kurdistan Syrien. Or ces d’informations concrètes sont rares, souvent partielles et parfois contradictoires. Et cela devrait nous inciter, en tant que révolutionnaires, à parfois un peu plus de prudence dans nos déclarations et publications, car, sans tomber dans un purisme idéologique facile et méprisant, il ne faudrait pas non plus prendre la réalité pour ce qu’elle n’est pas.

Le Ministre de l’Économie du Canton d’Efrin :

Le Rojava défie les normes

de classe, de genre et de pouvoir.

L’entretien suivant a eu lieu avec le Dr. Amaad Yousef,le Ministre de l’Économie du Canton d’Efrin au Rojava (Kurdistan syrien) et il a été publié dans le journal « Özgür Gündem ». Yılmaz a parlé avec le Dr. Yousef alors qu’il prenait part à une conférence organisée par le Congrès de la Société Démocratique (DTK en kurde) dans la ville de Van le mois dernier. Le sujet de la conférence était « l’économie démocratique ». L’interview a ensuite été traduite en anglais.

-Parlons un peu d’avant la révolution. Quel était le statut des kurdes ? Quelles choses avaient-ils ?

Géographiquement, le Rojava couvre une zone de 18 300 kilomètres carrés. Il est divisé en trois cantons1. Toutefois le Rojava peut supporter une population deux ou trois fois plus grande que celle qui vit là. 60% des pauvres de Syrie étaient des kurdes. Parce qu’ils (le régime des El Assad – NDT) n’autorisaient pas l’ouverture des usines ou le développement de toute forme d’enrichissement dans la région du Rojava. Par exemple, à Efrin, il y avait près de 200 usines de transformation des olives. En dehors de cela, il n’y avait pas le moindre petit atelier. Les kurdes riches vivaient à Damas et Alep et avaient des relations proches avec le régime. Le régime a pris des terres dans certaines régions en utilisant des arabes qu’il a établis dans certaines régions sous le couvert de sa politique de « ceinture arabe »2. Cette politique fut appliquée particulièrement dans le canton du Cizîrê.

– Comme pour Efrin…

La politique du régime était quelque chose comme « laissons les gens avoir des difficultés à survivre, vendre leurs biens et leur propriété et émigrer ». Ils ont laissés les arabes venir et s’établir dans la zone. Du fait de l’embargo en place sur la région, les gens bougeaient vers Damas et Alep. Par exemple, il y avait un endroit à Damas appelé « Zorava ». Comme on le comprend à partir du nom, les kurdes ont construit cette zone avec leur propre travail. C’était un quartier sous l’administration du centre de la ville et une zone pauvre. Avant la révolution, la population kurde à Alep avait atteint un million. Presque tous et toutes vivaient à Şex Meqsut and Eşrefi. Si cette politique avait continué encore 10 ans de plus, les kurdes auraient perdu toute connection avec leur propre géographie.

– Qu’est-ce que les kurdes vivant à Alep et Damas faisaient comme travail ?

Ils et elles travaillaient dans les restaurants, les usines, la construction, c’est-à-dire des emplois que personne ne voulait faire. Des travaux difficiles et dangereux… Tous les « sales » boulots que les arabes ne faisaient pas. 90% vivaient dans la pauvreté.

– Était-ce une politique systématique ?

Le régime a passé une loi en 2008 afin de forcer les kurdes à émigrer. Avec cette loi il était très difficile pour les kurdes de posséder une propriété. En même temps elle rendait beaucoup plus facile pour les arabes le fait d’acheter cette propriété.

– Y avait-il des écoles et des hôpitaux ?

Il y avait des écoles élémentaires et moyennes dans chaque village du canton d’Efrin. Ces écoles étaient construites pour l’assimilation. Vous ne trouviez pas un seul lycée ou école professionnelle qui étaient interdits. L’éducation en langue kurde était interdite. Les routes étaient un peu développées pour la sécurité. À Kobanê il y avait un hôpital et dans le canton du Cizîrê, dans la ville de Qamişo, il y avait un hôpital d’État mais ce n’était pas un hôpital avancé. Les patientEs sérieusement malades étaient transféréEs à Alep ou à Damas. UnE patientE à Efrin ne pouvait être traitéE à Efrin. Il n’y avait rien pour satisfaire les nécessités de la vie. Par exemple, si vous alliez acheter des vêtements pour un mariage, vous deviez aller à Damas ou à Alep.

– Si vous parliez des quelques choses qu’il y avait ?

La chose qui était développée, c’était l’usure. Dans le district de Reco du canton d’Efrin, vous saviez quelle maison appartenait à qui. Vous pouviez regarder une maison et dire que c’était celle d’unE usurierE. Il y avait une tribu arabe appelée les Boben. Le travail principal de cette tribu était l’usure. Ils et elles rendaient les kurdes sans maison et sans propriété. En échange de l’intérêt, ils et elles prenaient leur propriété et les forçaient à émigrer. La chose qui nous faisait le plus de peine avant 2011, c’était l’effondrement de la morale et de la conscience. Cette vie était très difficile pour nous…

– Quelle est la situation en ce qui concerne l’infrastructure ?

Il n’y avait pas d’élections au sein du système municipal en Syrie. Le parti Baath était nommé et choisi comme une formalité. Ceux qui voulaient être nommés distribuaient de l’argent et étaient choisis.

– Pouvez vous expliquer un peu à propos des premiers jours de la révolution ?

Le processus appelé le Printemps Arabe a duré 28 jours en Tunisie. En Égypte, la résistance continua durant 18 jours. En Libye plus de sang fut versé et Kadhafi s’en alla. Au Yémen beaucoup de sang fut versé. En ce qui nous concerne nous comptions sur une période de 3,5 ou 10 mois. Nous nous trompions sur ce sujet, toutefois tous nos autres calculs étaient bons. Si nous avions été du coté de l’opposition en Syrie, pas grand-chose n’aurait changé parce que l’approche de l’opposition envers les kurdes n’était pas différente de celle du régime.

– Quelle fut l’attitude du régime durant ces [premiers] jours ?

Les arabes disaient « Nous vous attendons. Rebellez-vous, nous sommes prêts, renversons le régime ». Nous disions « Non, nous sommes 15% de la Syrie et vous êtes 85% de la Syrie. Que 50% d’entre vous se soulève et 100% d’entre nous se soulèvera ». Ils se sont trouvés être des menteurs. Si nous avions fait comme ils voulaient que nous le fassions, le régime aurait dit « Ceux-là veulent briser la Syrie » et ils auraient organisé tous les arabes contre nous. Et les kurdes au Rojava auraient dû faire face à un génocide. Nous avons réalisé la situation. Nous disions que nous allions mettre en application notre modèle sur une fondation démocratique et sans bain de sang et que notre porte était ouverte à celles et ceux qui voulaient se joindre à nous.

-Quelle est la première tâche que vous ayez entreprise ?

Avec le début de la révolution, passé la première année, nous avions fondé un journal et une chaîne de télé. Nous avons formé une assemblée du peuple. Nous avons jeté dehors les éléments du régime qui étaient parmi nous. Nous avons mis à la porte les organisations et les gens connectés au régime mais nous n’avons pas fait de tort où que ce soit. Il était même interdit de forcer une caisse. Avant la révolution, 450 000 personnes vivaient à Efrin. Après la révolution, la population dépassa 1 million. Près de 200 000 arabes sont venuEs et se sont installéEs.

– Quelle fut votre première tâche en terme d’économie ?

Quand Efrin fut sûre et paisible, le développement du commerce rétablit son pas. Des bâtiments furent construits, des ateliers furent ouverts. De manière à mettre un système en place, un Centre de Développement Économique fut fondé dans le district central de Derik. Des branches s’occupant de choses comme le commerce, l’agriculture, les métiers, l’architecture et qui étaient connectées à ce centre furent ouvertes à Qamişlo, Kobanê et Efrin. Après cela, des associations de métiers et de commerce furent fondées.

– Qu’est ce qui existe maintenant en terme d’usines, d’ateliers etc ?

Il y a maintenant à Efrin 50 fabriques de savon, 20 usines de production d’huile d’olive, 250 fabriques de transformation de l’olive, 70 fabriques de matériaux de construction, 400 ateliers textile, 8 usines de chaussures, 5 usines produisant du nylon, 15 fabriques de marbre. 2 minoteries et 2 hôtels ont été construits. Nous sommes le premier et unique lieu de production de savon en Syrie. Nous travaillons à développer le commerce autour des produits de laiterie, des fruits et des autres produits alimentaires. Nous faisons tout cela dans les villages donc les gens retournent à leurs villages. Une nouvelle fois un barrage fut construit pour fournir de l’eau potable. Nous avons créé une marque « Made in Efrin ». Nous avons interdit la création de toute nouvelle usine d’olive dans une perspective environnementale. Nous avons également interdit les ateliers de fonderie de plomb pour protéger la santé humaine.

– Quelle est la situation concernant les droits personnels et l’organisation ?

Plusieurs organisations de droits civiques ont été fondées. Les ingénieurs, les agriculteurs-rices et les fermierEs ont formé leurs propres unions. Des syndicats ont été créés. Pour la première fois à Efrin, six instituts ont été fondés dans les domaines de la santé, du commerce, de l’agriculture, des sports, du théâtre et de la musique.

– Métiers, emploi…

Avant la révolution, il n’y avait pas de travail en dehors d’une paire de métiers. Maintenant, à Efrin, il n’y a pas de chômage avec une population de plus d’un million. Celui ou celle qui le veut peut avoir un emploi…

– Y a-t-il eu un retour des kurdes qui étaient alléEs à Damas ou à Alep comme travailleurs et travailleuses ?

Oui – tailleurs-euses, serveurs-euses, travailleurs de la construction, docteurs, enseignantEs, toutes sortes de gens sont revenus et ils et elles fournissent maintenant des services à leur propre peuple. Certaines personnes ont émigré en Europe, mais une proportion significative de travailleurs et travailleuses qualifiées sont revenus. La qualité a augmenté. Le retour des kurdes qui faisaient les métiers « les plus sales » et les plus difficiles est devenu fantastique3.

– Quelle est la monnaie et comment circule-t-elle ?

Nous continuons avec la monnaie syrienne. Les intérêts sont interdits et personne ne peut en toucher. Celles et ceux qui le font passent en procès et doivent faire face aux conséquences. Il y a des banques d’État, survivance du régime, mais elles ne travaillent pas. Nous avons travaillé autour des banques et il y a des banques dans tous les cantons. Toutefois, dans les villages, des banques de village doivent être ouvertes. Pour l’instant, les gens épargnent en mettant l’argent sous leurs matelas.

– Et les choses comme les taxes, la douane et les importations…

Nous sommes en train d’étudier le système de taxe de la Région Autonome Basque. Les taxes sont collectées et ces taxes sont distribuées aux ministères en fonction des besoins. Il y a une transparence autour de ces questions. Les citoyenNEs savent où les taxes qu’ils et elles payent sont dépensées. Cependant nous ne pouvons pas encore dire que ce système est entièrement en place.

– Comment faites vous pour vos besoins énergétiques ?

Toute notre électricité provient de l’Armée Syrienne Libre et par conséquent nous ne pouvons pas beaucoup la contrôler. Il y a des groupes électrogènes dans tout le canton et dans chaque village. Ils fournissent au moins 12 heures d’électricité [par jour]. Nous avons commencé un projet pour aménager l’énergie éolienne. Auparavant, l’eau était amenée dans des citernes. Grâce à une coopérative populaire qui a été fondée avec la municipalité, un barrage a été construit et il fournit les besoins en haut.

– Comment déterminez vous votre politique des prix ?

Efrin a subi un « siège » l’hiver dernier. Ces circonstances ont rendu les choses un peu difficiles pour nous. Un sac de farine est monté de 3000 à 6500 livres syriennes. L’administration du canton a pris une décision et a annoncé que tout sac de farine vendu plus 4100 livres syriennes serait confisqué. Après cela nous avons formé un comité et déterminé que la farine produite dans le canton d’Efrin serait suffisante pour nous-mêmes. Nous avons immédiatement commencé à faire travailler deux moulins et stoppé l’exportation de farine. De cette manière le prix de la farine a été ramené à 3500 livres syriennes. En même temps nous mettons en place des routes d’importation pour le commerce, les stocks alimentaires et les produits médicaux4.

– Comment faites vous pour la santé et l’éducation ?

Un hôpital appartenant au canton a été construit. Il y a aussi des hôpitaux privés. Maintenant il y a en moyenne près d’un millier de personnes recevant un traitement chaque jour. Il y a même des gens qui viennent d’Alep. Nous travaillons pour que, dans la période qui vient, nous comblions les déficiences technique et médicales de manière que nous puissions faire de la plus grosse chirurgie comme la chirurgie cardiaque. Il n’y a pas de factures encaissées pour les pauvres en échange des services médicaux. Les factures encaissées auprès de celles et ceux qui ont les moyens couvrent complètement les coûts de l’hôpital. Le système de salaire n’a pas encore été entièrement fixé. Cependant, certaines factures sont également prises en charge par le canton. Les écoles ont été ouvertes dans tous les villages. Maintenant nous avons des préparatifs pour ouvrir une université.

– Le gouvernement turc et quelques autres cercles prétendent que « le Rojava est sous l’oppression du PYD »5. Que dites vous de telles affirmations ?

Celles et ceux qui disent cela sont prisES dans une course de chevaux politique. Celles et ceux qui avancent cela ont des intérêts politiques à ce que ce système ne fonctionne pas. Je suis le Ministre du Commerce et de l’Économie pour le canton mais je ne suis pas un membre du PYD. Nous avons nos amiEs arabes. Nous avons des amiEs de différents peuples et différentes organisations sociales qui travaillent avec nous. Nous ouvrons le chemin pour le commerce.

– Il y en a aussi, dans les mêmes cercles, qui décrivent le système comme étant « celui de la Corèe du Nord ». Est-ce que le capital ou la propriété privée sont interdits ou menacés ?

Le capital privé n’est pas interdit mais il est fait pour s’ajuster à nos idées et à notre système. Nous développons un système autour des coopératives et des communes. Cependant, cela ne prouve pas que nous sommes contre le capital privé. Ils se complèteront l’un l’autre. Nous croyons que quand le système des coopératives est développé le capital privé moral peut être ajouté dans certaines parties de l’économie. La société du Rojava sera rendue meilleure de cette manière et éloignée du système libéral. Dans le système libéral, le gros poisson avale le petit et il n’y a pas de moralité. Dans notyre canton, une Organisation du Commerce et de l’Industrie a été fondée et elle a 7000 membres. Ici il n’y a qu’une seule chose qui est interdite et c’est le capital financier.

– Il est dit que le régime paye les salaires de vos travailleurs et travailleuses. Est-ce vrai ?

Cela n’est pas vrai. Aucun de nos projets n’est financé par le régime. Maintenant, il y a, dans l’ensemble de la Syrie, d’ancienNEs employéEs de l’État qui vont s’adresser au régime en disant « Je suis en poste et je fais mon travail » et qui prennent leur salaire. Cela ne fait aucune différence qu’ils et elles fassent ou pas leur travail, ils et elles disent cela. C’est pareil dans les zones sous le contrôle de l’Armée Syrienne Libre, et c’est également comme cela dans des zones sous le contrôle d’autres pouvoirs. Les gens prenant un salaire du régime font cela dans toute la Syrie.

-Maintenant, quelle est la chose la plus bon marché et la plus chère dans le canton ?

Tout ce qui est produit dans le canton d’Efrin est bon marché. Parce que c’est une zone sûre, les loyers sont chers, cependant nous avons commencé des préparatifs de coopératives de construction et nous allons assurer le droit au logement pour tous et toutes.

– Vous avez expliqué que vous êtes en train d’instituer une « modernité démocratique » au coté de la « modernité capitaliste ». Y a-t-il des contradictions qui sont en train d’émerger ?

Afin de construire le système d’une nation démocratique, il y a besoin d’un peu de temps. Nous ne pouvons pas tout faire en un jour. Afin de créer ce système, nous avançons jour après jour. Nous travaillerons jusqu’à ce que nous y arrivions et nous agirons toujours par rapport à un compas moral. Nous protègerons les droits des pauvres et des sans pouvoir, des coopératives et des communautés contre le riche.

– Où sont les femmes dans ce système que vous avez décrit ?

Je peux confortablement répondre que les femmes sont le cœur de ce système. Il fonctionne avec un système de quota de 40% de femmes. Les femmes ont eu un rôle dans la sphère économique depuis le début. En fait les femmes ont eu un grand rôle dans tous les aspects du processus révolutionnaire et dans la construction de ce système.

– Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez ajouter ?

Je peux dire ceci aux gens du Kurdistan du Nord (c’est-à-dire la partie du Kurdistan située en territoire turc – NDT). Le Rojava est un tube respiratoire pour le Nord. Et le Nord est un tube respiratoire pour le Rojava. Nous devons travailler ensemble de manière à construire ensemble en suivant ce principe et montrer ses développements. Nous devons faire des efforts ensemble afin de construire le système de la nation démocratique.

– De quoi avez-vous le plus besoin ? Avez-vous un appel pour le gouvernement turc ?

Nous avons besoin que le gouvernement turc ouvre la porte de la frontière.

1 Ces 3 cantons sont le long de la frontière avec la Turquie, qui les place sous blocus, et ils sont séparés entre eux par des zones contrôlées par les djihadistes du Front Al-Nosra ou de l’État Islamique ou par des unités de l’Armée Syrienne Libre.

2 Le régime syrien a favorisé, dans les années 60-70, l’installation de populations arabes afin de mettre en minorité les kurdes dans certaines parties du Kurdistan syrien. Cette politique de colonisation intérieure a pris le nom de “ceinture arabe”.

3 Le retour des kurdes vers le canton d’Efrin est loin de tenir uniquement à d’hypothétiques raisons matérielles, économiques ou politiques. La situation économique du canton d’Efrin est précaire et hormis quelques produits de base dont l’auto-production semble suffisante ou en passe de le devenir, tout le reste doit être importé au prix fort par des filières de contrebande. Cette situation a entraîné il y a peu un appel à la solidarité humanitaire internationale de la part de l’administration du canton, particulièrement en ce qui concerne la situation médicale qui est apparemment très dégradée faute de médicaments et de matériels en quantité suffisante. La situation économique, matérielle des populations du canton d’Efrin n’apparaît pas meilleure que celle des quartiers kurdes de Damas et Alep.

La différence semble surtout concerner la situation sécuritaire des populations. À Damas, elles vivent sous la botte répressive du régime El Assad et dans des zones où des combats intermittents se produisent entre le régime et la rébellion syrienne et à Alep les combats n’ont pratiquement pas cessé soit entre la rébellion et le régime soit entre différentes factions de la rébellion (pour la plupart hostiles aux kurdes). Les kurdes y vivaient retranchéEs, au sens militaire du terme, dans leurs quartiers communautaires, subissant suivant les périodes soit les attaques des troupes du régime, soit celles de tel ou tel groupe rebelle, ou alliance fluctuante et réversible de groupes rebelles, plus ou moins islamistes. Plus que des raisons économiques, c’est cette situation qui semble avoir poussé de nombreux-ses kurdes à aller chercher refuge dans le canton d’Efrin, relativement épargné par les combats terrestres, à part ponctuellement sur sa bordure, et qui n’est pas bombardé par l’aviation du régime.

Cette absence de bombardements, cette situation de « ni paix ni guerre » entre le régime et les territoires kurdes constitue d’ailleurs une zone d’ombre. Le régime est parti des territoires kurdes plus qu’il n’en a été chassé et ce départ a fait l’objet de tractations occultes entre le régime et la direction du PYD. En se retirant des territoires kurdes en 2012, le régime a récupéré une force de frappe militaire qu’il a rapidement retourné contre la rébellion et il a créé, aux portes de la Turquie, un territoire autonome kurde, un véritable cauchemar pour le gouvernement turc qui veut la chute du régime mais est toujours confronté, en Turquie même, aux aspirations autonomistes de la partie kurde de sa propre population. Du coup, le gouvernement turc a poussé les factions islamistes présentes en Syrie (qu’il arme, finance et soutient logistiquement en sous-main) à attaquer militairement les territoires kurdes, ce qui a également contribué à soulager militairement le régime El Assad. Les kurdes y ont quant à eux et elles gagné des territoires autonomes, mais fréquemment attaqués militairement, où ils et elles peuvent mener leur expérience démocratique et aussi apparemment l’assurance que le régime ne les bombarderait pas.

En tout état de cause, et non sans raisons, le mouvement kurde a choisi de ne lier son sort qu’à lui-même et pas au régime ni à la rébellion, celle-ci n’a d’ailleurs jamais rien proposé politiquement aux populations kurdes discriminées en terme de reconnaissance sociale et culturelle et en terme d’autonomie politique régionale et les éléments islamistes qui gangrènent la rébellion ont rapidement attaqué unilatéralement les enclaves kurdes, confirmant ainsi les craintes kurdes quant au type de « libération » que la majeure partie de la rébellion leur réservait. NDT.

4 Le canton d’Efrin est en grande partie enclavé par le territoire turc et le gouvernement turc a placé sous blocus les cantons autonomes kurdes. La situation au sud du canton, la partie qui débouche sur le territoire syrien, semble assez mouvante. L’Armée Syrienne Libre (ASL) y est présente, et les relations de celle-ci avec le canton kurde sont parfois conflictuelles. Des forces djihadistes, comme le Front Al-Nosra, très hostiles aux populations kurdes, sont également de plus en plus présentes et elles semblent chercher à chasser progressivement les forces de l’ASL des abords du canton (qu’elles attaqueront tôt ou tard si elles en ont finalement la possibilité géographique). Les routes commerciales dont il est ici question doivent donc vraisemblablement être entendues plus comme d’onéreuses filières de contrebande, ou des échanges limités et de proximité avec les zones proches tenues par l’ASL, que comme de véritables routes commerciales libres et ouvertes. NDT.

5 Le PYD est le principal parti kurde en Syrie et un des principaux déclencheurs de la dite « révolution démocratique » au Kurdistan syrien. C’est un parti frère du PKK du Kurdistan de Turquie. Son fonctionnement semble assez vertical et autoritaire. Ses bases politiques sont socialisantes, laïques, antisexistes et promeuvent la coexistence démocratique et autonome des différentes communautés ethniques, culturelles et religieuses présentes au Kurdistan syrien. Il est très implanté dans l’administration des cantons et il contrôle la direction des YPG (mixtes) et des YPJ (composées uniquement de femmes), les unités militaires chargées de la défense des cantons.

Présentation de Solidarité Irak

Intervention au début de la conférence de Dashty Jamal à Caen, mercredi 25 mai 2015:

L’association Solidarité Irak a été créée lors de la 3ème guerre du Golfe en 2003 par des militants français de gauche et d’extrême-gauche qui n’étaient pas satisfaits du mouvement anti-guerre de l’époque et qui voulaient une association certes contre la guerre, mais aussi en solidarité avec les luttes sociales et féministes en Irak même, faire connaître ces luttes et mettre en avant un point de vue de classe à la différence de tendances anti-impérialistes solidaires de la « résistance » islamiste.

Ces luttes étaient, et sont encore, menées par des orgas comme le Parti communiste-ouvrier, la Fédération des conseils ouvriers et syndicats et l’Organisation pour la liberté des femmes. Un gros travail de traductions a été mené, des brochures publiées, un livre édité en 2007 Résistances irakiennes, Contre l’occupation, l’islamisme et le capitalisme dont l’auteur Nicolas Dessaux a été invité ici même en novembre dernier.

Plusieurs militantes et militants d’Irak ont été invité-e-s en France, notamment Houzan Mahmoud en 2004 et 2007.

Dashty Jamal que nous recevons ce soir avait déjà fait une tournée en France en 2005 (Paris, Besançon, Saint-Pourçain, Grenoble, Lille, Lyon), à l’époque il représentait le syndicat des chômeurs en Irak.

L’association SI a connu ensuite une baisse d’activité, le groupe parisien s’étant disloqué et le groupe lyonnais ayant mis en avant une autre association. Sur Caen, Solidarité Irak participe à toutes les mobilisations en faveur de Kobanê depuis plusieurs mois, et un virement d’une centaine d’euros a encore été envoyé fin décembre à l’Organisation pour la liberté des femmes.

Le site est solidariteirak.org. On peut aussi retrouver sur infokiosques.net la brochure prête à imprimer « Luttes sociales en Irak » qui a mixé en 2009 des traductions de l’ex-SIA de Caen et de Solidarité Irak.

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