Archives de catégorie : Histoire

5 nouvelles traductions subversives du CATS de Caen (et d’ailleurs).

Salut à tous et à toutes,

 

Le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation de Caen (et d’ailleurs) vous annonce la mise en ligne de 5 nouvelles traductions.

L’ancien site du CATS avait définitivement « planté » il y a déjà longtemps, rendant ses traductions et scans (plus de 190) inaccessibles. Finalement, les camarades du Regroupement Révolutionnaire Caennais ont accepté solidairement d’héberger les travaux du CATS sur une des pages de leur site local.

Toutes les archives, ainsi que ces 5 nouvelles traductions (qui étaient du coup parfois en attente de publication depuis bien longtemps) sont donc désormais visibles et téléchargeables sous forme de fichiers PDF ici : http://rrcaen.neowordpress.fr/cats/

Sur la page du CATS, les archives ont été mises en ligne par ordre chronologique d publication, vous trouverez donc les dernières en date tout en bas de la page !

La diffusion de ces traductions et scans est évidemment libre et vivement encouragée.

La publication de ces 5 nouvelles traductions ne constitue pas une relance des activités du CATS. Faute de temps et d’énergie (il n’y a pas que la traduction dans la vie personnelle comme militante), les activités du CATS vont rester « suspendues » pour encore un bon bout de temps. Il est néanmoins probable qu’elles redémarreront un de ces 4, il reste du bon pain sur la planche…

Merci de faire tourner l’info dans vos réseaux si ça vous parle.

Bonne lecture et bonne lutte.

 Dernières traductions mises en ligne :

L’anarchisme au Brésil : Texte d’Angel Cappelletti sur l’anarchisme dans ce pays des origines jusqu’à la fin des années 1930.

L’anarchisme en Amérique Latine : Texte de luis Vitale, un historien marxiste argentin qui a gardé une vieille sympathie de jeunesse pour l’anarchisme.

Les comités de défense de la CNT : Traduction d’un entretien avec Agustin Guillamon sur les Comités de Défense de la CNT, comment et pourquoi ils furent créés, leur rôle dans l’écrasement du soulèvement fasciste à Barcelone en 1936, leurs transformation en Comités Révolutionnaires de quartier dans la foulée, leur étouffement aussi bien par la contre-révolution que par les instances cénétistes officielles jusqu’à l’agonie de mai 1937.

L’échec historique de l’anarchisme : Texte nord américain du milieu des années 1990, écrit par un anar en rupture de ban, qui développe une critique, teintée d’apports marxistes, des graves vides et insuffisances théoriques et pratiques de l’anarchisme en situation révolutionnaire. Une critique dure mais malheureusement souvent pertinente… d’où sa traduction.

Les femmes dans les grèves communautaires : Texte de Temma Kaplan, historienne US féministe et radicale, sur la participation massive (mais, comme souvent, occultée ou négligée) des femmes prolétaires aux évènements révolutionnaires des années 1917-1922 que ce soit en Russie, en Italie, en Espagne, au Mexique.

L’échec historique de l’anarchisme -une traduction du CATS de Caen

Le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation de Caen (et d’ailleurs), dont les archives sont hébergées sur une des pages du site du RRC (ici :http://rrcaen.neowordpress.fr/cats/) , vient de mettre en ligne 5 nouvelles traductions subversives. Parmi celles-ci un texte nord américain du milieu des années 1990, écrit par un anar en rupture de ban, qui développe une critique, teintée d’apports marxistes, des graves vides et insuffisances théoriques et pratiques de l’anarchisme en situation révolutionnaire. Une critique dure mais malheureusement souvent pertinente… d’où sa traduction.

Vous pouvez télécharger cette traduction en cliquant sur le lien ci-contre : L’échec historique de l’anarchisme

Ou bien le lire ci-dessous :

Texte en anglais trouvé sur le site libertaire anglais « Libcom », ici : https://libcom.org/history/historical-failure-anarchism

La traduction a été réalisée à l’été 2017 par un membre du Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation (CATS) de Caen (et d’ailleurs).

Le texte a été féminisé.

D’autres traductions subversives sont en téléchargement libre sur le site des camarades du Regroupement Révolutionnaire Caennais, qui ont solidairement accepté d’héberger les traductions du CATS après que le serveur du collectif ait définitivement planté : http://rrcaen.neowordpress.fr/cats/

L’échec historique de l’anarchisme :

implications pour le futur du projet révolutionnaire

 

Par Christopher Day (1996, Love and Rage Archive[1])

Dans le numéro de printemps de « Workers Solidarity » (journal du Workers Solidarity Movement d’Irlande), il y a un compte-rendu, par Conor McLoughlin, de l’excellent film de Ken Loach sur la révolution Espagnole, Land and Freedom. Le compte-rendu conclut que :

« Les facteurs impliqués dans la défaite de la révolution prendraient en eux-mêmes un article pour les expliquer, allant depuis le pouvoir militaire des fascistes (et de leur aide extérieure) jusqu’aux trahisons par les communistes et les sociaux-démocrates, et cela n’est pas mon objectif ici. Ce qui est important c’est que la révolution sociale ne s’est pas effondrée à cause de quelconques problèmes internes ou de défauts dans la nature humaine. Elle fut défaite sans cela. L’anarchisme n’avait pas échoué. Les anarchistes avaient prouvé que les idées qui semblaient bonnes dans les pages des livres de théorie avaient l’air encore meilleures dans le tableau de la vie ».

Cette citation résume nettement les leçons que la plupart des anarchistes semblent avoir tire de l’histoire du mouvement anarchiste. Elle résume également nettement ce qui ne va pas avec le mouvement anarchiste.

Ce n’est rien d’autre que l’abdication complète d’une des responsabilités les plus basiques des révolutionnaires : soumettre les défaites et échec du mouvement à l’examen critique le plus approfondi.

Au lieu de cela, elle prend une expérience historique qui s’est terminée par une défaite écrasante, fabrique des excuses pour cette défaite et offre les loyales platitudes rassurantes qui, malgré toutes les preuves du contraire, affirment que l’expérience donne raison au vrai et seul chemin de l’anarchisme.

 

Lorsque les anarchistes rencontrent cette sorte de chose dans d’autres idéologies, ils et elles n’échouent jamais à les éreinter. Le Communisme porte-il la responsabilité des monceaux de corps produits par les régimes communistes ? La chrétienté doit-elle être blâmée pour les croisades, l’inquisition et les chasses aux sorcières ? Bien sûr. Nous jugeons les idéologies par leurs résultats pratiques dans la vie des gens et non par leurs promesses en l’air. L’anarchisme en Espagne souleva les espoirs de millions de personnes en une société sans classes et sans État qui pouvait être atteinte dans l’ici et maintenant, les mena aux barricades pour la rendre réelle et échoua de manière abyssale. Le peuple espagnol fut condamné à 40 ans de joug fasciste à cause de cet échec. Et tandis que le mouvement anarchiste du dernier demi-siècle a produit une vaste littérature vantant les succès momentanés dans la création de collectifs de paysan-ne-s et d’ouvrier-e-s, il n’y a eu presque aucun effort sérieux pour analyser comment le mouvement anarchiste contribua à sa propre défaite. Reprocher aux ennemis politiques (fascistes, communistes et sociaux-démocrates) de s’être conduits exactement comme on pouvait l’attendre d’eux ne fait que rendre encore plus confus le sujet. La trahison, après tout, est seulement possible de la part de quelqu’un en qui on croit.

Les responsabilités des révolutionnaires

Cet article n’est pas premièrement à propos de la Révolution Espagnole. Il est plutôt une tentative de poser quelques questions sérieuses et difficiles que l’anarchisme a, d’après moi, évité de manière irresponsable. Il est adressé à celles et ceux qui, au sein du mouvement anarchiste, sont sérieux-ses dans le fait de créer une révolution anti-autoritaire. Il n’est pas adressé à celles et ceux qui ne croient pas qu’une telle révolution est possible. Il n’est pas adressé à celles et ceux dont l’horizon politique ne va pas plus loin qu’établir une « zone autonome temporaire » ou une enclave bohémienne semi-permanente. Il n’est pas non plus adressé à celles et ceux pour qui être un-e révolutionnaire signifie prendre une pose plus militante. Le mouvement anarchiste est rempli de gens qui sont moins intéressés par le renversement de l’ordre social oppresseur existant que par le fait de s’en laver les mains. Ce souci d’assurer le passage de quelques âmes au paradis anarchiste peut aller depuis les efforts pour purifier les habitudes personnelles de certain-e-s jusqu’au refus sectaire de rejoindre tout groupe ou organisation qui montre le moindre signe d’être un produit de cette société.

 

Je crois qu’une énorme quantité de souffrance humaine est la conséquence directe du fait que la majorité de l’humanité n’a pas de contrôle sur les décisions qui affectent sa vie. Je crois que les gens sont capables au final d’exercer ce contrôle sur leurs propres vies. Par conséquent, le renversement révolutionnaire des institutions et relations sociales autoritaires qui se trouvent sur le chemin de la réalisation de ce contrôle est une entreprise nécessaire. Les gens qui sont engagés dans ce projet sont révolutionnaires et, en tant que révolutionnaires, je crois que nous avons certaines responsabilités. Il est nécessaire de parler de trois de ces responsabilités avant d’entrer dans certaines des questions les plus épineuses que cet article tente de poser.

 

Gagner la liberté

La force de l’anarchisme est son insistance morale sur la primauté de la liberté humaine sur l’opportunisme politique. Mais la liberté humaine existe dans un contexte politique. Il n’est pas suffisant, toutefois, de simplement prendre la position la plus intransigeante dans la défense de liberté. Il est nécessaire de gagner réellement en liberté. L’anti-capitalisme ne fait aucun bien aux victimes du capitalisme si vous ne détruisez pas réellement le capitalisme. L’anti-étatisme ne fait aucun bien aux victimes de l’État si vous n’écrasez pas réellement l’État. L’anarchisme a été très bon pour mettre en avant des visions d’une société libre et c’est pour le mieux. Mais c’est pour le pire si nous ne développons pas une stratégie réelle pour concrétiser ces visions. Il ne suffit pas d’avoir raison, il faut gagner.

 

Apprendre du passé

Les gens ont toujours lutté pour la liberté. Le simple et le plus précieux atout du mouvement révolutionnaire est cette expérience. Nous ne sommes pas les premières personnes à être aux prises avec le problème de savoir comment faire la révolution et créer une société libre. Nous avons une obligation de soumettre chaque chapitre de ce combat pour la liberté à l’analyse la plus brûlante dont nous soyons capables. C’est la seule manière dont nous pouvons espérer éviter de répéter les erreurs du passé. L’approche anarchiste de l’histoire, malheureusement, consiste largement à chercher les leçons que nous voulons trouver. Le point de vue sur la Révolution Espagnole critiqué ci-dessus en est un exemple assez typique. Cette approche béate de notre propre histoire (ou d’un quelconque Eden anarchiste préhistorique et imaginaire) est généralement couplée avec un désintérêt complet pour l’histoire des luttes qui ne peuvent être nettement contenues dans nos propres frontières idéologiques (si une quelconque personne peut toutefois les définir). Le résultat est une sorte d’hagiographie : une procession sans fin de martyr-e-s libertaires destiné-e-s à être invoqué-e-s dans les débats politiques. Combien d’anarchistes, une fois qu’ils et elles ont lu un récit anti-autoritaire d’un quelconque épisode historique, vont réellement chercher à lire des récits depuis d’autres perspectives ? Si notre histoire était un train ininterrompu de succès, cette certitude qu’il n’y a rien à apprendre des autres serait un peu plus défendable.

 

Avoir un plan

Finalement les révolutionnaires ont la responsabilité d’avoir un plan plausible pour faire la révolution. Évidemment il n’y a pas assez de révolutionnaires pour faire une révolution en ce moment. Nous pouvons raisonnablement anticiper que le futur amènera des soulèvements d’opposition populaire au système existant. Sans être plus spécifique sur où ces soulèvements pourraient se produire, il semble clair que c’est depuis les rangs de tels soulèvements que le nombre de gens dans le mouvement révolutionnaire pourra être augmenté, menant un jour à une situation révolutionnaire (qui se distingue des crises normales de l’ordre en cours seulement par l’existence d’un mouvement révolutionnaire prêt à pousser les choses plus loin). Les gens qui en ont marre du système existant et qui ont la volonté de s’engager eux-elles mêmes dans son renversement regarderont autour d’eux-elles pour trouver des gens à l’état d’esprit similaires qui ont une idée sur quoi faire.

 

Si nous n’avons pas un plan plausible pour faire la révolution, nous pouvons être sûr-e-s qu’il y aura quelqu’un d’autre pour cela. Il n’y a pas de garanties que les gens à l’esprit révolutionnaire seront spontanément tiré-e-s vers une politique anti-autoritaire.

 

Le plan n’a pas à être un projet exact. Il ne devrait pas être traité comme quelque chose de sacré. Il devrait être soumis à une révision constante à la lumière de l’expérience et du débat. Mais, en dernière instance, il a besoin d’être capable de répondre aux questions qui ont été posées concrètement dans le passé. Nous savons que nous ne serons jamais confronté-e-s à exactement les mêmes circonstances que les révolutions précédentes. Mais nous devrions aussi savoir que certains problèmes sont persistants et que si nous ne pouvons pas dire ce que nous aurions fait dans le passé nous ne devrions pas attendre des gens qu’ils et elles pensent grand-chose de notre aptitude à faire face au futur.

 

Il y a une tendance largement répandue dans le mouvement anarchiste (et dans la gauche en général) à dire que la question de savoir comment nous allons finalement faire la révolution est trop distante et que, par conséquent, elle est trop abstraite pour qu’on s’en occupe maintenant. Du coup, il est affirmé que nous devrions nous focaliser sur des projets pratiques ou des luttes immédiates. Mais les projets pratiques ou les luttes immédiates sur lesquels nous décidons de nous centrer sont précisément ce qui déterminera si nous nous rapprochons un peu plus un jour de faire la révolution. Si nous abdiquons notre responsabilité d’essayer d’ébaucher ce qu’il faudra pour faire finalement la révolution et de diriger notre travail actuel en accord avec cela, nous serons piégé-e-s par une succession sans fin de « projets pratiques et de luttes immédiates », et lorsque nous serons confronté-e-s à une potentielle situation révolutionnaire, nous serons poussé-e-s vers le bas côté par des forces politiques plus préparées (que nous accuserons sans doute de « trahir » la révolution, si elles ne nous exécutent pas tous et toutes). Nous serons emporté-e-s par la marée de l’histoire au lieu d’essayer de mener notre propre trajectoire. Et en laissant cela arriver une nouvelle fois, nous serons celles et ceux qui auront véritablement trahi la révolution.

 

Le net résultat du refus de s’occuper de ce qu’il faudra finalement faire pour réaliser la révolution est que l’anarchisme est devenu une sorte de réformisme sans direction mais militant. Nous construisons plutôt des « contre-institutions » qui ne ressemblent à rien d’autre qu’à des versions « grunge » des services sociaux administrés par différentes églises, ou bien nous nous lançons dans une lutte sociale largement réactive dans laquelle nos actions sont souvent audacieuses mais de laquelle nous ne construisons jamais un quelconque mouvement social suivi (encore moins une organisation révolutionnaire).

 

La pauvreté théorique de l’anarchisme

Rien que sur la base de ces trois responsabilités, l’anarchisme a été un échec. L’anarchisme n’a pas seulement échoué à gagner une liberté durable pour qui que ce soit sur terre, de nombreux-ses anarchistes d’aujourd’hui semblent seulement nominalement engagé-e-s dans ce projet basique. Plus nombreux-euses encore sont celles et ceux qui semblent en priorité intéressé-e-s par concevoir pour eux-elles mêmes, leurs ami-e-s et leurs groupes de musique favoris une zone de liberté personnelle, « autonome » d’une responsabilité morale envers la condition plus large de l’humanité (mais, incidemment, pas du réseau électrique ni de la production de composants électroniques). L’anarchisme a tout simplement refusé d’apprendre de ses échecs historiques, préférant les réécrire en succès. Finalement le mouvement anarchiste offre des gens qui veulent très peu faire la révolution sous la forme d’un plan d’action cohérent. Projets, schémas et raisons de faire des émeutes abondent – mais leur place dans une stratégie cohérente plus large pour enfin renverser l’ordre existant n’est l’hypothèse de personne.

 

L’anarchisme est appauvri sur le plan théorique. Depuis près de 80 ans, à l’exception de l’Ukraine et de l’Espagne, l’anarchisme a joué un rôle marginal dans l’activité révolutionnaire de l’humanité opprimée. L’anarchisme n’a presque rien à voir avec les luttes anticoloniales qui ont défini la politique révolutionnaire au cours de ce siècle. Cette marginalisation est devenue autoreproductrice. Réduit, par des défaites dévastatrices, à critiquer l’autoritarisme des marxistes, des nationalistes et d’autres, l’anarchisme est devenu défini par son rôle d’enquiquineur. Par conséquence, la pensée anarchiste n’a pas eu à s’adapter en réponse aux résultats de sérieux efforts pour mettre nos idées en pratique. Au cours du processus la théorie anarchiste est devenue ossifiée, stérile et anémique. Au lieu d’un débat politique substantiel le mouvement anarchiste a élevé la querelle personnelle à une forme d’art. Lors des rares occasions où des questions substantielles sont abordées, la réponse est invariablement plus concernée par le processus par lequel elles furent abordées ou par une spéculation sur la caractère et la structure de quiconque questionne la sagesse anarchiste reçue que par le contenu politique de ce qui a été dit. C’est un reflet du retrait effectif de l’anarchisme de la lutte révolutionnaire.

 

Les brillantes prédictions de Bakounine sur les conséquences de l’étatisme de Marx ne sont pas devenues la fondation pour un développement d’une pratique anti-étatique mais plutôt un chœur creux de « on vous l’avait bien dit ». Une des conséquences des « succès » marxistes a été qu’il y a eu une plus grande opportunité de voir ses limites. Une des conséquences des maigres et éphémères victoires de l’anarchisme a été que beaucoup de nos idées n’ont pas été soumises au test de la pratique. Une fois que nous sommes capables d’accepter que les bonnes intentions anti-autoritaires ne nous enlèvent pas l’hameçon des conséquences autoritaires de l’incompétence anarchiste, il devient possible d’approcher l’ensemble de l’expérience historique du mouvement révolutionnaire avec un état d’esprit considérablement moins satisfait de soi.

 

Une fois que nous reconnaissons l’échec historique de l’anarchisme (ce qui ne signifie pas répudier notre critique anti-autoritaire d’autres courants ostensiblement révolutionnaires), nous pouvons commencer le travail de reconstruction d’un mouvement libertaire révolutionnaire.

 

L’anarchisme et le mouvement révolutionnaire

Je crois que si nous voulons comprendre le moment dans lequel nous sommes, nous avons besoin de nous comprendre nous-mêmes comme une part d’un projet révolutionnaire de libération humaine bien plus large qui, partout dans le monde, a été défait ou est en retraite. Le mouvement révolutionnaire n’est pas défini par l’adoption d’une idéologie particulière mais plutôt par le mouvement objectif des gens opprimés qui résistent à leur oppression et luttent pour un monde libéré de l’oppression. Au cours du temps ce mouvement a connu bien des péripéties et a, au moins idéologiquement, bifurqué dans nombre de directions. Il a trouvé une expression à travers une variété de formes idéologiques (anarchisme, marxisme, féminisme, nationalisme révolutionnaire, théologie de la libération). À chaque moment de son histoire, le mouvement révolutionnaire a contenu les contradictions de la société autoritaire de laquelle il est constamment en train de renaître. Ainsi, toutes ses expressions théoriques et organisationnelles ont toujours contenu des éléments révolutionnaires et contre-révolutionnaires, des aspects et potentialités à la fois libérateurs et oppressifs, libertaires et autoritaires.

 

En tant qu’anarchistes nous avons eu tendance à diviser la gauche en camps libertaire et autoritaire. Je crois que les termes de cette division identifient correctement l’essence des contradictions qui réapparaissent constamment dans le mouvement révolutionnaire. Mais je pense également qu’il y a eu une tendance générale à établir cette division d’une manière mécanique. Il y a une tendance, par exemple, à voir la scission dans la Première Internationale entre Marx et Bakounine comme posant les termes dans lesquels nous analysons l’ensemble de l’expérience historique intermédaire. En tant qu’héritier-e-s de l’anarchisme de Bakounine, nous soutenons les bonnes œuvres de tous les anarchistes depuis lui et nous dénonçons rituellement les actions de tous les marxistes dans la même période. La conséquence de cela est de nous aveugler nous-mêmes sur les éléments contre-révolutionnaires dans la théorie et la pratique anarchiste et sur les accomplissements légitimes de nombreux-ses marxistes (ou autres courants « autoritaires »). En opposition à cette approche mécanique ou scholastique, je crois que nous devrions regarder l’ensemble de l’expérience du mouvement révolutionnaire dialectiquement. Nous avons besoin d’identifier les aspects de l’anarchisme qui l’handicapent comme alternative révolutionnaire crédible au marxisme. Nous devons nous pencher sur les diverses questions qui distinguent les divers courants au sein du mouvement révolutionnaire. Nous devons regarder ces questions pas simplement dans l’abstrait mais dans les conditions historiques réelles dans lesquelles elles ont surgi et se sont développées. Nous avons besoin de regarder pas seulement les quelques fois où les anarchistes ont joué un rôle significatif dans une situation révolutionnaire mais toutes les révolutions du siècle passé.

 

De nombreux-ses anarchistes, bien sûr, ont eu la volonté de comprendre des épisodes particuliers (les conseils ouvriers dans l’Europe de l’après Première Guerre Mondiale, la Hongrie de 1956, la commune de Shanghai, la France de mai-juin 1968, le Portugal de 1974) dans lesquels les forces explicitement anarchistes n’étaient pas des actrices majeures, comme une part de la tradition libertaire révolutionnaire. Évidemment cela élargit les points de référence historique et c’est tant mieux. Mais la nature éphémère de chacune de ces expériences signifie qu’en blâmant les stalinien-ne-s ou les sociaux-démocrates approprié-e-s pour leurs trahisons, il est possible d’éviter de répondre aux questions les plus dures posées sèchement par ces épisodes auxquels des forces libertaires clairement définies n’ont pas participé.

 

Conditions objectives

C’est pratiquement un dogme anarchiste que chaque situation révolutionnaire ait le potentiel pour devenir une authentique révolution libertaire. Sur la base de cette position, l’échec d’une quelconque situation à se développer dans une telle direction est la conséquence de l’autoritarisme des divers partis et organisations ostensiblement révolutionnaires. La suggestion que les « conditions objectives » auxquelles divers mouvements révolutionnaires ont fait face expliquent les virages qu’ils ont pris est habituellement ridiculisée par les anarchistes comme des excuses pour les crimes de ces forces autoritaires. Et certainement il ne manque pas de cas dans lesquels la suppression du mouvement ouvrier, les exécutions politiques, l’emprisonnement de révolutionnaires dévoué-e-s etc ont été minimisés avec une référence désinvolte aux « conditions objectives ». Mais cela ne signifie pas que les conditions objectives n’ont pas imposé des obstacles insurmontables pour le mouvement révolutionnaire.

 

Les situations révolutionnaires ne se présentent pas à nous seulement après que nous ayons réalisé de parfaites préparations en vue de celles-ci. Elles surviennent soudainement lorsque le vieil ordre est incapable de maintenir sa domination. Il serait irresponsable en de telles situations de ne pas essayer de mener à bien une profonde révolution sociale libertaire. Mais il n’est pas toujours nécessairement ni réellement possible de gagner tout ce qu’on veut. Dans ce cas la révolution sera confrontée au fait de choisir entre différentes sortes de compromis ou demi-mesures afin de « survivre ».

 

La question à laquelle se confrontent les révolutionnaires n’est jamais de savoir si les ouvrier-e-s (ou les paysan-ne-s) sont capables de prendre le contrôle des moyens de production et de réorganiser celle-ci sur des bases démocratiques et libertaires (comme les collectivités ouvrières ou paysannes en Espagne). Ni même s’ils et elles sont capables d’établir dans les villes et les villages des organes d’autogouvernement (comme dans bien des cas de conseils ouvriers). Depuis la Commune de Paris jusqu’à la rébellion zapatiste nous savons que ces choses peuvent être faites.

 

La question est presque toujours plutôt de savoir s’ils et elles peuvent faire ces choses sur une période prolongée et dans des conditions de guerre et de rupture sociale généralisée. Ce sont les conditions les plus probables dans lesquelles les opportunités révolutionnaires se produiront. C’est précisément sous le poids de ces conditions que les limites du mouvement révolutionnaire dans son ensemble se sont révélées.

 

Les anarchistes aiment souvent poser la « révolution sociale » en contraste à la simple « révolution politique ». Dans le but de séparer de réels soulèvements sociaux de simples coups d’État, cette distinction peut être utile. Mais presque toutes les « révolutions politiques » si critiquées intègrent en fait des éléments significatifs de révolution sociale. Plus important, il est impossible d’imaginer une « révolution sociale » dénuée de tous les traits d’une « révolution politique ». Une révolution est une lutte pour le pouvoir et elle est inévitablement une affaire embrouillée. Si nous ne sommes pas préparé-e-s au fait que les futures situations révolutionnaires vont se présenter à nous avec des choix déplaisants alors nous ne sommes pas vraiment intéressé-e-s par le fait de faire la révolution.

 

Le moment d’ajuster les attitudes

Je veux mettre en avant ici plusieurs propositions connectées sur la nature du projet révolutionnaire qui, je crois, défient quelques préjugés anarchistes de base. La première proposition est que, dans un monde caractérisé par de grandes disparités dans le niveau de développement économique comme conséquences de l’impérialisme, il n’a pas été possible de renverser le capitalisme dans la plupart (si ce n’est dans tous) des pays impérialisés. Les révolutions dans ces pays ont été, par nécessité, des révolutions capitalistes (et habituellement capitaliste d’État) qui ont balayé certains traits pré-capitalistes (horriblement oppressifs) de ces sociétés et renégocié les termes de l’exploitation capitaliste.

La seconde proposition est que la réalisation d’une société sans classes et sans État à l’intérieur des limites territoriales d’un seul pais (ou tout autre territoire défini) dans un monde d’États-nations est impossible. Les révolutions ainsi confinées à un territoire national deviennent des révolutions nationales ou sont écrasées. Les révolutions nationales peuvent accomplir certaines choses mais pas d’autres. Le remplacement du vieil appareil d’État par un nouvel État ostensiblement révolutionnaire est nécessaire pour sécuriser nombre de ces réalisations mais nous ne devons avoir aucune illusion sur le fait qu’un tel État « dépérisse » de sa propre volonté. Lui aussi devra être écrasé. Une des principales choses que les révolutions nationales donnent aux gens, c’est de l’expérience dans le processus révolutionnaire et une compréhension plus profonde des dynamiques complexes des révolutions.

La troisième proposition (étroitement reliée à la seconde) est qu’une armée régulière ne peut être vaincue que par une autre armée. Les milices ou autres formes d’organisation militaire irrégulières, bien que capables d’une résistance héroïque, s’effondreront finalement avant une armée régulière. L’effondrement d’une armée nationale (presque toujours précipité par une défaite militaire) peut créer une ouverture pour un mouvement révolutionnaire. Mais si ce mouvement ne crée pas sa propre armée, l’ordre ancien reconstituera son armée ou un pouvoir étranger le fera pour lui.

La quatrième proposition est qu’une seule classe a le potentiel pour renverser le capitalisme – la classe ouvrière internationale. Elle doit agir en conjonction avec d’autres classes et mouvements sociaux pour gagner et la participation de ces forces est cruciale pour mener à bien le changement social le plus profond, mais la classe ouvrière organisée en tant que classe révolutionnaire et la seule et unique force sans laquelle le renversement du capitalisme est absolument impossible. Le combat contre le patriarcat et l’oppression raciale/nationale au sein de la classe ouvrière est nécessaire pour atteindre l’unité au sein de la classe.

Le reste de l’article traitera de ces quatre propositions à la lumière de l’histoire des révolutions au 20ème siècle.

Développement inégal

Le capitalisme est un système mondial. Si certains éléments du capitalisme apparurent initialement dans l’isolement relatif de cadres nationaux particuliers, ils se sont seulement rejoints pour former ce que nous reconnaissons comme capitalisme en tant que l’intégration globale sans précédent du commerce qui commença au 15ème siècle avec la conquête européenne des Amériques, la domination des routes commerciales de l’Océan Indien et l’établissement du commerce trans-atlantique d’esclaves et du complexe des plantations. Depuis sa création, le capitalisme a enrichi certains pays et les a rendu capables de révolutionner la production en pillant et soumettant d’autres pays aux besoins économiques des classes dirigeantes des pays à l’origine de l’impérialisme. Initialement, la relation prit la forme d’extraire des richesses de sociétés largement autosuffisantes. Au fil du temps, elle se développa en une relation de dépendance dans laquelle les pays impérialisés n’étaient plus seulement une source de matériaux bruts mais également des marchés cruciaux pour les produits finis. Cette dépendance signifiait la destruction délibérée de l’autosuffisance des pays impérialisés. Plus récemment, certains pays impérialisés sont devenus des centres manufacturiers au sein d’un marché global. La dépendance vis-à-vis des centres impérialistes a cependant été maintenue à travers le contrôle du capital de développement (le FMI et la Banque Mondiale) et la spécialisation de différents types de manufacture dans différents pays.

Les conséquences de ce développement inégal pour le projet d’une révolution anticapitaliste sont énormes. Jusqu’à récemment, l’exploitation de l’essentiel du Tiers-Monde était menée à travers des formes économiques pré-capitalistes (habituellement et peu précisément appelées semi-féodales) connectées et subordonnées au marché mondial capitaliste. Cela signifiait que l’antagonisme entre le capitalisme et les producteurs dans la majorité du monde prenait la forme immédiate d’une distribution inégale de la terre et de relations de surexploitation entre propriétaires terrien-ne-s et métayer-e-s.

La Chine est un bon exemple de cela. Dans d’autres zones, le travail forcé fut utilisé (comme dans beaucoup d’endroits d’Afrique sous le colonialisme) ou bien l’agriculture de plantation existait aux côtés de l’économie paysanne (comme à Cuba). Les formes capitalistes de production constituaient une petite partie de l’économie et impliquaient une encore plus petite fraction de la population. De plus, beaucoup des capitalistes impliqués dans ce petit secteur comprenaient que la structure semi-féodale de la société et la domination de leur pays par les impérialistes étaient une entrave à leurs propres intérêts. Ils étaient des alliés potentiels de tout mouvement paysan cherchant à s’emparer de la terre et à renverser les propriétaires terrien-ne-s.

La révolution chinoise doit être comprise dans ce contexte. C’était très largement une révolution paysanne qui détruisit une système très vieux et très pourri, redistribua la terre et établit l’indépendance économique relative de la Chine vis-à-vis de la domination impérialiste. Ce n’est qu’une fois que ces tâches fondamentales ont été menées à bien qu’il devint alors possible pour le Parti Communiste Chinois de parler de ce qu’il fallait faire du minuscule secteur capitaliste chinois. Les villes avaient été contrôlées par le Kuomintang et la seule région significativement industrialise, la Mandchourie, avait été sous contrôle japonais. Le prolétariat industriel, tel qu’il était, n’avait ni l’expérience ni l’organisation pour prendre les choses en mains. Toute tentative pour le faire aurait nécessité le soutien actif de la paysannerie, puis du Parti Communiste.

Le développement de l’industrie était crucial pour résoudre nombre des problèmes les plus pressants de la Chine. Le manque de transports et de communications signifiait que les régions touchées par la famine étaient difficiles à atteindre avec des secours. Les techniques de production de masse étaient nécessaires pour satisfaire l’énorme demande en instruments agricoles les plus rudimentaires (charrues, charettes) et pour augmenter la productivité agricole de manière suffisante pour briser le cycle constant de la famine. Superficiellement, cela peut ressembler à un argument selon lequel un problème avec des causes socio-structurelles (la famine) avait seulement besoin d’une réponse technologique. Mais les causes socio-structurelles (la structure féodale de la terre et la dépendance vis-à-vis des manufactures étrangères) s’exprimaient significativement dans le bas niveau technologique de la Chine agraire. La terre ne pouvait tout simplement pas alimenter sa population courante d’alors sans une révolution aussi bien sociale que technologique.

Dans ce contexte, la section des capitalistes qui avait épaulé la révolution agraire était cruciale. Ils concentraient une expertise technique et managériale sans laquelle le développement d’une nouvelle industrie aurait été impossible. Les exproprier simplement aurait signifié les mener dans les bras du Kuomintang. Les ouvrier-e-s qui avaient travaillé sous leur direction pouvaient-ils et elles s’emparer du créneau et diriger les entreprises existantes ? Dans une certaine mesure. Mais il faut garder à l’esprit que, dans le sillage d’une guerre civile, de nombreuses entreprises fonctionnaient sporadiquement et que les ouvrier-e-s avec l’expertise technique pour les faire tourner n’étaient pas nécessairement faciles à trouver. Plus important, le prolétariat chinois était difficilement une classe mature ayant une longue expérience de lutte commune informant son auto-activité.

Mais la question n’était pas seulement celle de faire tourner les entreprises existantes, c’était celle d’accroître immédiatement et dramatiquement la base industrielle pour prévenir la famine et, pour cela, l’expérience de la minuscule classe capitaliste était indispensable.

Le temps était essentiel. L’expansion de l’industrie était également nécessaire pour empêcher les masses de paysan-ne-s sans terres qui avaient rempli les villes, du fait de la famine et de la guerre, de retourner vers une campagne qui n’était pas préparée à les absorber. De plus, il y avait une menace significative d’invasion étrangère ou d’une invasion, soutenue par les USA, par le Kuomintang depuis Taiwan. Durant la guerre de Corée, MacArthur menace ouvertement d’envahir la Chine.

En outre, nous devons confronter les capacités politiques limitées de la paysannerie.La paysannerie chinoise pouvait-elle abolir les relations capitalistes (le travail salarié en particulier) et mettre en place un processus non capitaliste de développement pour résoudre ses considérables problèmes ? La paysannerie avait accompli de nombreuses choses. Au niveau du village, elle avait pris le contrôle de l’administration des affaires communales des mains des élites terriennes corrompues et avait mené la dramatique redistribution des terres. En laissant de côté pour le moment le rôle crucial du Parti Communiste dans ces réalisations, nous pouvons noter que ce contrôle paysan de l’administration s’étendit à des degrés plus ou moins élevés jusqu’au niveau cantonal ou même provincial. Mais plus on monte dans la hiérarchie plus on rencontre de dépendance vis-à-vis des cadres du Parti Communiste et de dépendance envers des cadres éduqué-e-s d’origine non paysanne.

Nous pouvons interpréter ce fait de deux manières. D’un côté, c’est une expression de la domination au final du Parti Communiste et de son régime par une relativement faible poignée d’intellectuels issu-e-s de la classe moyenne ou des propriétaires terrien-ne-s. D’un autre côté, c’est le simple reflet du fait que l’écrasante majorité des paysan-ne-s chinois-es étaient illettré-e-s et que les soutiens lettré-e-s de la révolution (qu’ils ou elles soient d’origine non paysanne ou qu’ils ou elles aient appris à lire par le Parti ou l’Armée Populaire de Libération) étaient au Parti. Ces différentes manières de voir le même fait ne sont pas contradictoires. Ensembles elles révèlent le caractère de classe que la révolution chinoise avait et également pourquoi elle ne pouvait probablement pas en avoir une autre.

Le communiste de conseil Anton Pannekoek, dans son article de 1940 « Pourquoi les mouvements révolutionnaires du passé ont échoué », reliait la nature capitaliste inhérentes aux révolutions dans la périphérie aux problèmes de la révolution prolétarienne dans les centres impérialistes. Il argumentait que le sous-développement de la Russie signifiait que la révolution capitaliste là-bas ne pouvait pas être menée à bien par la bourgeoisie mais plutôt par une nouvelle classe capitaliste principalement issue de l’intelligentsia. Cette nouvelle classe capitaliste exploitait le prestige de la révolution prolétarienne contrecarrée en Russie pour dominer le mouvement ouvrier révolutionnaire à l’Ouest et ainsi détourner l’auto-organisation du prolétariat dans les pays capitalistes les plus avancés. C’est un fait par lequel on voit que le développement inégal du capitalisme a eu pour résultat le développement inégal du mouvement révolutionnaire. Pannekoek ne s’intéressait pas au rôle des super-profits impérialistes pour amadouer efficacement au moins un fraction du mouvement ouvrier, mais ce fait doit également informer notre compréhension de pourquoi le 20ème siècle a été caractérisé non par une révolution prolétarienne internationale mais par des révolutions capitalistes nationales basées sur la paysannerie.

C’est seulement dans l’abstraction que la liberté peut être absolue. Dans le monde réel, la liberté est toujours conditionnée par le contexte social dans laquelle elle existe. La liberté ne peut pas être simplement définie en terme d’absence de contraintes mais elle doit aussi se référer au pouvoir de prendre des décisions qui touchent à nos vies. Il est impossible de diriger une société si vous ne comprenez pas comment elle fonctionne. Donc, dans une société de chasseurs-cueilleurs, cette sorte de pouvoir dépend de choses différentes que dans une société industrialisée. Un trait crucial des sociétés de classes est qu’elles dénient aux classes exploitées l’accès aux choses qu’elles auraient besoin de diriger. Mais, parce que les sociétés de classes combinent inévitablement de vieilles et nouvelles méthodes d’exploitation, certaines classes opprimées sont mieux positionnées pour faire le saut révolutionnaire et pour prendre le contrôle de la société.

Au 13ème siècle, le niveau technologique de la société était tel qu’on pouvait peut être imaginer la paysannerie prendre le contrôle de la société dans son ensemble et établir une sorte de communisme agraire. Au 20ème siècle, c’est une impossibilité (quoique Pol Pot lui ait donné le coup de grâce). Le/la paysan-ne est empêtré-e dans un système global de capitalisme, dont les plus profonds rouages sont obscurcis par l’étroitesse du poste d’observation de la vie situé dans un petit village. Par contraste, le/la travailleur-euse urbain-e est exposé-e de milliers de manières aux opérations complexes du système mondial. Le problème, bien sûr, est que, comme conséquence du développement inégal du capitalisme dans le monde, ce sont les conditions de vie des paysan-ne-s et pas celles du prolétariat qui ont alimentées les révolutions majeures de ce siècle. Mais c’est précisément parce que la paysannerie en tant que classe est si pauvrement préparée à administrer une société capitaliste (même une sous-développée) que ces révolutions ont au final amené au pouvoir de nouvelles classes minoritaires.

L’anarchisme dans un seul pays ?

La révolution espagnole et sa suppression ont démontré dans les termes les plus sévères un des problèmes les plus centraux de l’anarchisme. La révolution espagnole ne fut pas seulement le produit de la lutte des classes globale mais aussi celui de ses traits particuliers en Espagne. Une chaîne particulière d’évènements, reflétant le caractère et l’histoire particuliers de l’Espagne, mena au moment où les paysan-ne-s et ouvrier-e-s furent capable de prendre le contrôle des champs, des usines et des ateliers. Toute révolution résulte de l’échec d’un État particulier à un moment particulier. En Espagne, le gouvernement républicain s’effondra dans le sillage de la révolte militaire de Franco. Le pouvoir gisait dans la rue et le mouvement anarchiste, la force la plus puissante parmi les ouvrier-e-s et les paysan-ne-s le prit.

Je souligne le caractère particulièrement espagnol de la révolution espagnole pour rendre clair le simple fait que tandis que la révolution était capable de compter sur une certaine quantité de solidarité internationale, les conditions qui avaient produit la révolution là-bas ne se trouvaient pas ailleurs et, par conséquent, les perspectives d’extension de la révolution étaient limitées. Le fascisme italien et allemand envoyèrent des troupes, des armes et des avions pour soutenir les armées de Franco. L’Union Soviétique conditionna son soutien à la République à la création et au contrôle d’une armée régulière contre-révolutionnaire. Si le gouvernement républicain ne pouvait pas soumettre la révolution et si les fascistes ne pouvaient la noyer dans le sang, il n’y avait pas de raisons d’espérer que d’autres pouvoirs étrangers n’interviendraient pas. Leurs intérêts à court terme, concernant la récupération du contrôle sur les entreprises expropriées, et leurs intérêts de long terme, concernant la prévention du fait que la révolution devienne un exemple international, signifiaient qu’ils n’auraient pas eu d’autres choix que d’intervenir militairement.

Il y a basiquement deux raisons pour lesquelles il est impossible de créer une société sans classes et sans État à l’intérieur des limites d’un seul pays. La première est économique et la seconde est militaire.

Les raisons économiques sont importantes. Comme exposé plus haut, le capitalisme est un système mondial. Cela signifie qu’aucun pays n’est autosuffisant. Évidemment quelques pays ont plus ou moins de potentiel pour l’autosuffisance mais certains problèmes sont effectivement internationaux. Certains pays, du fait de leur population, ne peuvent simplement pas espérer satisfaire leurs propres besoins alimentaires. C’est le cas de beaucoup des petits pays industrialisés les plus densément peuplés. Certains pays, comme conséquence de leur sous-développement sous le colonialisme, n’ont pas les moyens de produire des biens manufacturés (vêtements, tracteurs etc…) dont ils dépendent. Et pratiquement tous les pays sont en situation de dépendance en ce qui concerne au moins quelques minerais stratégiques qui n’existent tout simplement pas au sein de leurs frontières. Le chrome, par exemple, est nécessaire pour toutes sortes de pièces de machines. Il est largement concentré dans le sud de l’Afrique. De même, la plupart du monde est dépendant du pétrole étranger.

La question ici n’est pas qu’on ne puisse pas imaginer la création d’une économie autosuffisante au sein d’un pays particulier, mais plutôt le fait que les économies dont les révolutionnaires héritent ne sont pas autosuffisantes et que la coupure du commerce international (que ce soit par les forces révolutionnaires ou par des pouvoirs étrangers) aura des conséquences très perturbantes. Celles-ci ont deux faces. Premièrement, les industries qui dépendent de matières étrangères cesseront de fonctionner et les gens n’auront plus accès à des biens qui sont seulement disponibles depuis l’étranger. Deuxièmement, les secteurs économiques qui produisent pour le marché international cesseront également de produire ou produiront des biens pour lesquels il n’y a pas de demandes domestiques.

Ici, la situation de Cuba est intéressante. Beaucoup des problèmes économiques auxquels la révolution cubaine a été confrontée auraient été tout aussi présents si la révolution avait eu un caractère libertaire. L’économie de Cuba était classiquement dépendante. Le sucre et le tourisme amenaient les liquidités avec lesquelles acheter les biens étrangers, incluant la nourriture, les médicaments, les vêtements, le pétrole et les automobiles. Au cours des 37 dernières années, c’est une conséquence scandaleuse des relations développées avec l’Union Soviétique que Cuba n’ait pas transformé son secteur agricole pour devenir autosuffisant alimentairement. Le résultat est que Cuba fait maintenant face au même problème qu’auparavant : comment mener la conversion sans accès au capital étranger ? La technologie impliquée dans la culture, la récolte et la transformation du sucre n’est pas la même que celle impliquée dans la production de riz. Ce n’est pas une question de simplement coucher toute la canne à sucre et de commencer à cultiver des céréales et des légumes. Cela prend du temps pour mettre en place toute une nouvelle forme d’agriculture. Comment les gens vont-ils/elles manger entre-temps ?

Inévitablement la réponse pratique est que cette dépendance vis-à-vis du marché mondial peut seulement être réduite par étapes. Mais aussi longtemps que les gens produisent pour le marché mondial, on ne peut pas dire qu’ils et elles ont écrasé la société de classe – ils et elles continuent à être exploité-e-s par une classe capitaliste internationale. Pour compliquer encore le sujet, le refus de commercer de la part de fractions du marché mondial (comme dans le cas de l’embargo US contre Cuba) fait baisser le prix que les biens inspireront sur le marché mondial. La seule manière de recouvrer ce profit perdu (car il n’y a pas de raison de s’engager dans un commerce international s’il ne génère pas de profits qui peuvent être investis dans le fait de rendre le pays autosuffisant) est d’augmenter le niveau d’exploitation des producteurs-rices. Pire encore, l’appareil administratif du régime révolutionnaire, qu’il soit appelé « État ouvrier » ou « fédération de collectivités libres » est l’entité qui doit mener l’exploitation. Les bonnes intentions sont une faible protection contre la logique du marché mondial. Comment répond l’appareil lorsque les producteurs-rices, entièrement dans l’esprit de la révolution, déclarent qu’ils et elles ne seront pas exploité-e-s et se mettent en grève ?

C’est précisément le dilemme auquel a été confrontée chaque révolution qui a survécu plus d’un an. Pour des étatistes déclaré-e-s comme les marxistes, ce n’est pas vraiment un dilemme. Mais, pour des anarchistes, il est profond. Le second obstacle à la création d’une société sans classes et sans État dans un seul pays est militaire. Des révolutions sociales profondes, mêmes si elles sont contenues dans un seul pays, sont des menaces sérieuses pour l’ordre capitaliste international. Chacune de ces révolutions qui n’a pas été écrasée de manière interne a eu à faire face à un certain degré d’intervention militaire étrangère. Les motivations des pays individuels n’ont même pas à être aussi clairvoyante que le maintien du capitalisme mondial. Il suffit souvent que les révolutions menacent les investissements étrangers pour que des puissances extérieures décident qu’ils doivent être défendus. Même lorsque ce n’est pas le cas, le bouleversement d’une révolution peut sembler être une opportunité en or pour un pouvoir étranger d’établir ou d’élargir son emprise dans un pays.

Il n’y a pas de raisons de supposer que si la révolution russe avait pris un cours différent (si les anarchistes avaient mis leur merdes en commun ou si les soviets avaient été capables de résister à la subordination à la structure du Parti Bolchevique), il n’y aurait pas eu d’invasions par 14 puissances étrangères en soutien aux Blancs durant la guerre civile[2].

Il est impossible de repousser une invasion étrangère sans une force militaire de son propre cru. Faire la guerre, même une guerre de résistance, implique une logique autoritaire certaine. La guerre consiste à tuer des gens et à en envoyer se faire tuer pour que d’autres puissent vivre. Il ne s’agit pas, malheureusement, de tuer principalement des ennemis de classe mais plutôt de tuer d’autres personnes opprimées, souvent des conscrits, qui constituent les armées ennemies. Même si la stratégie repose aussi sur des mutineries et des défections en masse au sein des armées ennemies, il sera encore nécessaire de tuer des gens. La raison en est simple. Les soldats se mutinent ou font défection en nombres significatifs seulement lorsque la menace d’être tué au combat est plausiblement plus grande que la menace d’être exécuté pour insubordination. C’est alors la chose la plus intelligente à faire. Par conséquent, les armées maintiennent en partie leur discipline interne en convainquant leurs troupes qu’être exécuté pour insubordination est une certitude. Pour qu’une armée s’écroule, elle doit faire face à une certaine forme de défaite militaire.

Les anarchistes prétendent parfois que les structures décentralisées, non autoritaires sont, de manière inhérentes, bien plus efficaces que celles qui sont centralisées et autoritaires et que ces principes devraient être appliqués aux opérations militaires. C’est la voie express vers le martyr anarchiste. Si les principes anarchistes peuvent adapter des groupes tournant d’humain-e-s au fait de devenir des machines à tuer, il y a un problème. Mais s’ils ne le peuvent pas, il y a un autre problème. C’est à la seconde situation que nous sommes confronté-e-s : faire la guerre signifie compromettre les principes anti-autoritaires. Dans la mesure où des forces militaires ont comme but la défaite d’autres forces militaires au sein d’un territoire donné, elles agissent pour créer un monopole de la violence organisée – un trait définissant l’État. Est-il possible de créer une authentique structure militaire anti-autoritaire qui corresponde avec la décentralisation relative d’une société libertaire et qui soit capable de défendre cette société contre des menaces militaires externes (ou internes) ? Je vais essayer de répondre à cette question dans la partie suivante.

L’armée révolutionnaire

Le mouvement anarchiste a, de manière basique, deux expériences majeures dans le fait d’essayer d’organiser son pouvoir militaire pour la défense de ses gains révolutionnaires ; en Ukraine et en Espagne.

 

La littérature anarchiste sur l’expérience ukrainienne est considérablement moins étendue que celle sur l’expérience espagnole, mais une paire de points ont de la valeur à ce propos. Alors que l’Armée Révolutionnaire Insurgée d’Ukraine (les makhnovistes) conduisait des collectivisations massives de terres dans les zones sous son contrôle, la paysannerie ukrainienne n’était pas lourdement imprégnée de la pensée anarchiste. Le mouvement makhnoviste se développa comme le résultat de l’accord de Brest-Litovsk par lequel les bolcheviques cédaient l’Ukraine à l’impérialisme autrichien et allemand. Mais, comme le reste du vieil empire russe, l’Ukraine était au beau milieu d’une révolution sociale où la paysannerie s’emparait de la terre. La Confédération Ukrainienne des Organisations Anarchistes (Nabat) voyait dans cette situation une opportunité pour construire, sous direction anarchiste, une force militaire qui puisse pousser en avant la révolution et expulser les impérialistes étrangers. Et c’est précisément ce qu’ils et elles firent avant d’être écrasé-e-s par l’Armée Rouge bolchevique.

 

La paysannerie ukrainienne embrassa l’anarchisme dans la mesure où l’armée anarchiste pouvait protéger ce qu’elle avait gagné dans la révolution. L’Armée Insurgée était une armée de guérilla. Elle opérait dans une région d’environ 250 km de diamètre, peuplée par 7 millions de personnes. En terme d’organisation, elle se tenait à mi-chemin entre les sortes de formations indigènes de « bandits » qui émergeaient systématiquement des paysan-ne-s dans les régions lointaines ou instables et ce que je définirai plus tard comme une armée révolutionnaire mature. Elle n’avait pas la même structure anti-autoritaire élaborée avec laquelle les milices anarchistes commencèrent en Espagne.

 

Une fois que les makhnovistes eurent défait les forces blanches des généraux Denikine et Wrangel, ils furent à leur tour défait par l’Armée Rouge. Le territoire contrôlé par les makhnovistes était hautement instable. Il était sujet à des occupations périodiques par les forces blanches et étrangères. La ténacité de la résistance makhnoviste mena à la désintégration des forces blanches et au retrait des forces étrangères. L’Armée Rouge détruisait et absorbait des forces irrégulières paysannes dans tout l’ancien empire russe. Celles de Makhno s’avérèrent les plus difficiles à vaincre mais, finalement, elles succombèrent également.

 

Les raisons militaires en sont simples. Les forces irrégulières, comme celles de Makhno, peuvent se soutenir elles-mêmes peut être indéfiniment dans des arrière-pays isolés. Mais l’Ukraine n’était pas ce genre de région. L’accord de Brest-Litovsk et l’effondrement social général en Russie créèrent une ouverture momentanée dans laquelle les forces de Makhno s’engouffrèrent. Mais la consolidation du contrôle bolchevique dans le reste de la Russie et la décision des impérialistes d’abandonner l’Ukraine signifia la fermeture de cette fenêtre. Il est important de noter que, malgré tous les slogans anarchistes, le programme des makhnovistes, en pratique, n’était pas si différent de ceux des révolutions paysannes ultérieures (comme la révolution chinoise), c’est-à-dire ; redistribution de la terre, collectivisation plus ou moins volontaire et expulsion des impérialistes (indépendance nationale).

 

S’il y a le moindre doute sur le fait que la révolution ukrainienne était limitée à ce qu’elle pouvait espérer obtenir dans ses propres frontières, les mots du Nabat dans l’appel à la création d’une Armée Insurrectionnelle devraient régler la question :

« 4. Concernant l’attaque extérieure contre la révolution sociale de la part des puissances impérialistes occidentales ou autres, les anarchistes ont toujours compté et continueront à compter non sur l’Armée Rouge régulière, ni même sur une guerre insurrectionnelle mais sur l’effondrement inévitable de l’impérialisme et de ses forces armées à travers le déroulement de la révolution mondiale ».

Il ne devrait pas être nécessaire de noter qu’il n’y avait rien d’inévitable dans l’effondrement de l’impérialisme sur lequel les anarchistes ukrainiens comptaient.

 

La révolution espagnole a eu un caractère quelque peu différent. Presque 70 ans d’éducation et d’agitation anarchistes avaient préparés des fractions significatives de la classe ouvrière et de la paysannerie espagnoles à une révolution libertaire. Lorsque le moment vint en juillet 1936, des millions d’espagnol-e-s avaient à l’esprit ce que la réorganisation anarchiste de leur société allait entraîner. Et ils et elles appliquèrent les mêmes principes libertaires aux formations militaires qui furent créées : les milices.

 

Les milices furent issues de diverses usines, quartiers ou villages et chacune avait une identité distincte en accord avec ses origines. Les milices furent organisées en colonnes qui, à leur tour, élisaient des délégués pour mener à bien quelques unes des fonctions des officiers, mais sans l’autorité automatique dont les officiers disposaient. Les anarchistes n’étaient pas les seul-e-s à organiser des milices. Les travailleurs socialistes de l’UGT, et les divers partis comme le POUM organisaient également des milices. Les milices, au moins initialement, étaient l’image de la décentralisation et de l’absence d’autoritarisme. Et les conséquences militaires furent désastreuses. Les récits anarchistes des opérations des milices surestiment lourdement leurs occasionnelles victoires héroïques et minimisent leurs fréquentes défaites ou les mettent simplement sur le compte du refus par d’autres forces de leurs fournir les armes dont elles avaient besoin. Mais, alors que les milices combattirent certainement courageusement, leur décentralisation et leur manque de discipline furent autant les raisons de leur chute que la « trahison » d’organisations qui n’auraient jamais dû être crues dès le départ.

 

Les anarchistes qui étudient l’Espagne devraient faire attention à ne pas prendre trop au sérieux leur propre propagande. Le manque de discipline interne déboucha sur des actes d’une énorme stupidité d’un point de vue militaire. Les membres des milices abandonnaient régulièrement leurs positions quand ils s’y ennuyaient trop. L’absence de toute sorte de structure de commandement unifié signifiait que toute proposition d’action militaire coordonnée qui impliquait différentes milices, mises à part celles d’autres tendances politiques, devait être discutée, modifiée et approuvée avant de pouvoir être menée à bien. Au cours de ce processus, un temps crucial était souvent gaspillé et des opportunités militaires perdues. Quand des actions coordonnées étaient menées à bien, les plans modifiés furent souvent grandement réduits d’échelle, au point de les rendre souvent sans portée. Les milices refusaient jalousement de partager le matériel entre elles. Des observateurs de toutes opinions notèrent comment les milices de chaque organisation prenaient un certain plaisir aux défaites endurées par les milices des autres organisations.

 

Le fait simple dans ce sujet, c’est qu’une guerre ne peut être gagnée de cette manière. Les milices peuvent jouer un rôle important dans la défense des gains d’une révolution, dans l’organisation d’une guerre irrégulière au sein d’une région circonscrite et dans la suppression de l’activité contre-révolutionnaire au sein de la zone de la révolution. Mais sans une armée régulière qui lui soit propre, la révolution ne peut retenir les avances d’une armée d’invasion.

 

Les raisons en sont simples et sont démontrée par l’histoire entière des conflits militaires. Une armée avec un commandement unifié qui va affronter une force « décentralisée » cherchera à identifier ses unités les plus faibles et concentrera ses premières attaques en fonction de cela. Les forces décentralisées manquant d’un commandement unifié seront incapables de redéployer rapidement des troupes dans la zone faible comme une armée régulière peut le faire. De manière similaire, lorsqu’une offensive coordonnée a besoin d’être menée, certaines troupes seront mises face à un danger considérablement plus grand que d’autres. Dans une structure décentralisée, de telles décisions sont sujettes à des refus par les unités qui vont le plus probablement (ou même assurément) avoir les pertes les plus lourdes. Cela signifie que la structure militaire décentralisée peut seulement déployer ses unités les plus courageuses ou désintéressées dans de telles situations. Il n’est pas difficile de voir comment une telle pratique aboutira à l’affaiblissement rapide de la structure décentralisée tandis qu’elle sacrifie ses meilleures forces ou réserves arrières dans des batailles qui ne peuvent être gagnées. Inversement, les unités les plus hardies d’une force décentralisée vont le plus probablement s’épuiser dans des actes d’auto-sacrifice héroïques mais finalement sans aucun sens.

 

Il y a une raison pour laquelle le monde est dominé par des armées régulières avec des structures de commandement unifié. Ce n’est pas simplement parce que les États du monde trouvent simplement leur forme autoritaire plus agréable malgré leur inefficacité militaire comparée. S’il en était ainsi, les États seraient constamment en train de s’efforcer d’obtenir les bénéfices de la décentralisation dans les questions militaires (comme ils le font parfois dans d’autres domaines où la décentralisation est en fait plus efficace). Mais l’armée demeure l’institution la plus centralisée dans toute société et son autoritarisme le modèle, à l’étalon duquel les institutions moins autoritaires sont jugées.

 

Quelqu’un peut, bien sûr, concevoir une structure militaire fonctionnant parfaitement, dans laquelle la connaissance de la science militaire est si équitablement répandue qu’elle ne commet pas d’erreurs et va à la victoire. Mais, dans le monde réel, de tels plans entrent en friction avec les gens de chair et de sang qui sont supposés les mener à bien. Les guerres ne sont pas gagnées par celles et ceux qui concoctent des plans parfaits mais, plutôt, par celles et ceux dont les plans sont les plus capables d’absorber les conséquences de leur propre imperfection. Dans les questions militaires, une structure de commandement fiable rend possible une réponse la plus rapide aux revers.

 

Si nous sommes prêt-e-s à concéder (comme les anarchistes espagnols le firent au final) que faire la guerre implique de compromettre les principes anti-autoritaires, nous devons regarder précisément quelles mesures ont besoin d’être prises pour prévenir le fait que ces compromis ne délitent l’ensemble du projet révolutionnaire. Il semble qu’il y ait ici un certain nombre de choses basiques : l’élection des officiers, l’élimination des distinctions sociales inutiles entre les officiers et leurs troupes, un engagement à développer les capacités d’encadrement des combattant-e-s du rang au lieu de s’appuyer sur des officiers de l’ancien régime et ainsi de suite. Mais ces choses ne peuvent cacher la nature fondamentalement autoritaire d’une armée : subordination absolue à la structure de commandement, entraînements qui préparent psychologiquement les soldats à prendre des ordres, suspension des droits démocratiques de base au cours de l’engagement militaire et ainsi de suite etc.

 

Reconnaître la nécessité d’une armée ne signifie pas accepter une quelconque vieille armée. Une des questions centrales dans la révolution espagnole fut la tentative d’incorporer les milices au sein d’une nouvelle armée républicaine régulière. L’essentiel de l’élan vers cette militarisation vint du Parti Communiste, qui du fait de ses connections avec l’Union Soviétique, était préparé à dominer le commandement d’une telle armée. Les milices anarchistes et celles du POUM résistèrent à des degrés divers à ce processus. Finalement, la plupart des milices anarchistes furent ou bien incorporées à la nouvelle armée ou bien brisées par celle-ci. Un des groupes qui résista à la militarisation furent les milices du front de Gelsa. Au lieu de rejoindre l’armée, ils retournèrent à Barcelone et constituèrent « Les Amis de Durruti ». Les Amis de Durruti jouèrent un rôle pivot au cours des évènements de mai 1937 à Barcelone, appelant les forces anarchistes à maintenir leurs barricades lorsque la direction de la CNT prêchait la conciliation avec les communistes. Après ces évènements, les Amis de Durruti publièrent un pamphlet, intitulé « Vers une nouvelle révolution », qui analysait la défaite de la révolution espagnole et mettait en avant des propositions pour sa régénération. À la différence des anarchistes d’aujourd’hui qui voient les milices espagnoles comme le modèle de l’organisation militaire anarchiste, les Amis de Durruti les ont vu en action et proposaient, en opposition à la fois à l’armée républicaine et à la dépendance exclusive envers les milices, la création d’une armée révolutionnaire. :

« En ce qui concerne le problème de la guerre, nous soutenons l’idée d’une armée placée sous le contrôle absolu de la classe ouvrière. Les officiers ayant leurs origines dans le système capitaliste ne méritent pas la moindre confiance de notre part. Les désertions ont été nombreuses et la plupart des désastres que nous avons subis peuvent être attribués à d’évidentes trahisons par des officiers. Concernant l’armée, nous en voulons une qui soit révolutionnaire, dirigée exclusivement par des travailleurs ; et si un quelconque officier doit être retenu, ce doit être sous la plus stricte supervision ».

 

Dans cette citation, il y a les habituelles ambiguïtés anarchistes. Les défaites des milices sont le résultat de trahisons, mais la solution est une armée révolutionnaire. Nous voulons les ouvrier-e-s au contrôle mais nous savons que nous aurons besoin de l’expertise d’officiers professionnels. C’est néanmoins une amélioration considérable par rapport à la célébration naïve des milices qui passent pour être la pensée militaire anarchiste aujourd’hui.

 

La question du caractère d’une authentique armée révolutionnaire est importante. Les Amis de Durruti identifient correctement le caractère de classe de l’armée et de son commandement comme étant crucial dans la détermination de son rôle dans la révolution. Jusqu’à maintenant nous avons parlé de l’armée entièrement dans son rôle de défenseuse des gains déjà réalisés par la révolution. L’évidente question suivante est quel rôle une armée révolutionnaire peut elle jouer dans l’élargissement de la zone révolutionnaire, en amenant effectivement la révolution vers de nouvelles régions. Cela aurait certainement été une question si une armée révolutionnaire en Espagne avait été capable de vaincre les forces de Franco et de prendre des territoires qui n’avaient jusqu’alors pas été touchés par la révolution.

 

Historiquement, de nombreuses armées ont démarré avec des objectifs révolutionnaires. Le livre de John Ellis, Armies in revolution, est un précieux traitement de beaucoup de cette expérience du point de vue d’un historien militaire. Ellis affirme que toutes les armées révolutionnaires, depuis la New Model Army d’Oliver Cromwell en passant par l’Armée Rouge Soviétique, étaient des armées au service d’une classe minoritaire. Il soutient les réussites de l’Armée insurrectionnelle de Makhno face aux critiques des bolcheviques. Il ne traite pas la révolution espagnole (peut être parce qu’elle n’offre pas d’exemple d’une authentique armée révolutionnaire). Finalement il désigne l’Armée Populaire de libération en Chine comme le seul exemple d’une armée qui a mené à bien le programme révolutionnaire de classe de la majorité opprimée, c’est-à-dire la redistribution complète de la terre à la paysannerie pauvre. J’ai argumenté plus tôt que la révolution chinoise était au final une révolution capitaliste, et je veux affirmer que l’APL a mené à bien, au moins jusqu’en 1949, un programme qui était cohérent avec l’intérêt commun de la paysannerie et de l’aspirante nouvelle classe capitaliste représentée par les leaders du Parti Communiste. En dépit de ces qualifications, je voudrais affirmer que l’expérience chinoise est encore importante du point de vue d’essayer de développer une stratégie militaire révolutionnaire libertaire.

 

La classe révolutionnaire

Les problèmes posés par l’expérience chinoise sont fondamentalement le produit du sous-développement de la Chine et le fait que la seule classe qui pouvait espérer renverser le capitalisme, le prolétariat, était presque absente du paysage politique chinois. Je me suis référé plus tôt aux problèmes posés par une classe qui s’est développée historiquement sous des conditions pré-capitalistes dominant une économie nationale qui est déjà intégrée au capitalisme mondial. Il y a dans l’anarchisme une certaine tendance à soutenir les révoltes paysannes pour éviter leurs limites inhérentes. Quelle qu’ait été alors la situation, il devrait désormais être clair, tandis que la globalisation du capitalisme s’accélère en dehors du contrôle de tout capital simplement national, que la seule classe qui a un espoir de se mesurer à ce système est la classe ouvrière internationale. La composition du mouvement anarchiste aux USA, très largement issu de la classe moyenne, et l’invocation dogmatique de la classe ouvrière par les sectes marxistes, rendent de nombreux-euses anarchistes réticent-e-s vis-à-vis du fait de prendre une position en faveur d’une orientation vers la classe ouvrière. Au lieu de cela, la classe ouvrière est vue comme un point de référence ou une « identité » parmi beaucoup d’autres, qui prises ensemble vont mener à bien le processus révolutionnaire. Le pluralisme de cette position est une vertu singulière. Mais en traitant les classes économiques de la même manière que nous traitons les identités sexuelles ou ethniques, nous perdons de vue le fait que c’est le capitalisme qui couple les oppressions avec une exploitation générant du profit qui alimente son expansion dynamique et constante vers de nouveaux territoires et de nouvelles aires de nos vies (incluant l’identité sexuelle et ethnique).

L’immigration et les mouvements transnationaux de capital sont de plus en plus en train de faire de la notion abstraite d’un prolétariat international une réalité vécue par des centaines de millions de personnes. L’urbanisation rapide du Tiers Monde signifie de manière accrue que c’est le prolétariat, et non la paysannerie, qui est le mieux positionné dans ces pays pour défier le néo-colonialisme. Le prolétariat ne doit pas être vu comme une entité monolithique représentée par un seul parti (comme le font les divers courants du marxisme) mais plutôt comme un corps contesté dont l’unité est contingente de la liberté de ses différentes parties de se battre pour leurs intérêts au sein de cette même unité. Le combat pour la libération des femmes ou pour la reconnaissance des droits de divers groupes ethniques ne sont plus alors des batailles qui doivent être remises à plus tard, jusqu’à ce que le prolétariat s’empare globalement du pouvoir, mais sont des points précurseurs nécessaires de cette prise du pouvoir et qui clarifient l’orientation révolutionnaire du prolétariat.

 

Conclusion

J’ai cherché dans cet article à faire ressortir quelques uns des échecs du mouvement anarchiste. Je ne suis pas en train d’argumenter ici pour l’abandon d’une orientation générale anti-autoritaire, ni pour une modification des buts finaux de l’anarchisme. J’affirme cependant que la viabilité de ces buts est contingente d’un certain nombre de facteurs et que les anarchistes ont résisté au fait de faire face à ces réalités politiques, avec pour résultat que l’anarchisme a dépéri en tant qu’alternative révolutionnaire crédible face aux idéologies du marxisme et des divers nationalismes qui ont échoué.

Il n’est pas clair pour moi que l’anarchisme, défini par sa pratique historique au cours du siècle passé, offre un cadre adéquat pour reconstruire le projet révolutionnaire sur des fondations libertaires. Il est clair pour moi qu’alors que l’expérience historique du marxisme est inestimable, et qu’alors que le marxisme offre d’importants outils analytiques pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, ce même marxisme en tant que cadre philosophique global a démontré être irrémédiablement autoritaire.

Il y a un besoin criant de développer un nouveau corpus de théorie révolutionnaire qui rompt de manière décisive avec le dogmatisme et la superficialité de l’anarchisme aussi bien qu’avec l’essence autoritaire du marxisme.

Toute nouvelle approche théorique du projet révolutionnaire doit se confronter non seulement aux importantes expériences historiques évoquées dans cet article mais également aux nouvelles conditions auxquelles nous faisons face, en particulier aux nouvelles possibilités de construire des organisations révolutionnaires authentiquement internationales, enracinées dans une classe ouvrière internationale de plus en plus mobile.

 

[1] La fédération Love and Rage/Amor y Rabia était une organisation anarchiste ayant quelques groupes aux USA et au Mexique dans les années 1990. Elle regroupait des gens venus d’horizons politiques divers, y compris des militants en rupture de trotskisme et des anarchistes influencé-e-s par le marxisme hétérodoxe. Plus d’infos ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Love_and_Rage

[2] Référence à la présence en territoire russe, lors de la guerre civile, de troupes françaises, japonaises, américaines, anglaises, australiennes, canadiennes, italiennes, grecques, serbes, roumaines, tchécoslovaques polonaises, estoniennes et chinoises, représentant un total d’environ 250 000 hommes. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Intervention_alli%C3%A9e_pendant_la_guerre_civile_russe (NDT)

Les Comités de défense de la CNT en Espagne dans les années 30

Repris du site “La Bataille Socialiste” (https://bataillesocialiste.wordpress.com/)

Les Comites de Défense de la CNT (A. Guillamon)

Texte de la présentation du livre « Les comités de défense de la CNT à Barcelone (1933-1938)« , réalisée le 3 décembre 2011, Salle du Sénéchal à Toulouse.

LES COMITÉS DE DÉFENSE DE LA CNT.
PROTAGONISTES DES BARRICADES DE BARCELONE
EN JUILLET 36 ET EN MAI 37

Introduction

La thèse fondamentale du livre Barricades à Barcelone affirme que l’idéologie d’unité antifasciste a conduit la CNT à accepter le programme politique de la bourgeoisie républicaine et par conséquent à collaborer avec l’État capitaliste, en ayant pour seul objectif celui de gagner la guerre contre le fascisme, en renonçant au préalable à tout programme révolutionnaire.

La situation révolutionnaire en juillet 36 se caractérisait par un pouvoir atomisé en multiples comités révolutionnaires, qui fut asphyxié par le Comité Central des Milices (CCMA), qui ne fut qu’un organisme de collaboration de classes, et qui a vu le jour parce que la CNT a renoncé à prendre le pouvoir.

L’idéologie antifasciste et la participation de la CNT au pouvoir à divers niveaux, responsabilités municipales, ministères de la Généralitat (gouvernement autonome de Catalogne) et même ministères du gouvernement central, ont créé une bureaucratie de comités supérieurs, ayant des intérêts distincts et opposés à ceux des comités révolutionnaires qui s’étaient créés dans les quartiers de Barcelone. Alors que pour les comités supérieurs tout dépendait de la victoire militaire sur le fascisme, les comités de quartier continuaient à faire ondoyer le drapeau du programme de la révolution ouvrière.

Le processus d’institutionnalisation de ces comités supérieurs de la CNT-FAI en a fait des serviteurs de l’État qui considéraient les comités révolutionnaires de quartier comme leurs pires ennemis. La thèse naïve et simpliste qui divise les leaders anarcho-syndicalistes en traitres et en héros, comme si la masse militante était amorphe et sans volonté, n’explique rien. L’affrontement entre les comités supérieurs et les comités révolutionnaires a été un chapitre de plus de la lutte de classes, qui a été sur le point de se terminer par une scission, que la répression sélective stalinienne a finalement résolue par l’anéantissement des révolutionnaires et l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil de l’État.

Dans le livre Les Comités de Défense de la CNT, j’essaie d’expliquer ce qu’étaient ces comités de défense, comment ils ont vaincu l’armée dans les rues de Barcelone les 19 et 20 juillet, comment ils se sont transformés en comités révolutionnaires, comment ils se sont affrontés aux comités supérieurs libertaires, comment ils se sont affrontés au stalinisme en mai 1937. J’essaie également d’expliquer leur évolution postérieure jusqu’à leur dissolution définitive.

Qu’était un Comité de défense (CD) ?

Les comités de défense étaient l’organisation militaire clandestine de la CNT, financés par les syndicats de la CNT et leur action était assujettie à ces derniers.

En octobre 1934, le Comité National des Comités de Défense a abandonné la vieille tactique des groupes d’actions pour une préparation révolutionnaire sérieuse et méthodique. Il a élaboré un rapport où il affirmait :

Il n’y a pas de révolution sans préparation. Il faut en finir avec le préjugé des improvisations. Cette erreur, qui est de croire en l’instinct créateur des masses, nous a coûté très cher. On n’obtient pas, comme par génération spontanée, les moyens de guerre nécessaires pour combattre un État qui a de l’expérience, qui est fortement armé et qui a une plus grande capacité offensive et défensive”.

Le groupe de défense de base devait être constitué de peu de personnes, pour faciliter la clandestinité. Il devait être formé de six militants ayant des fonctions spécifiques :

. Un secrétaire, chargé du contact avec d’autres groupes de défense, de la création de nouveaux groupes et de l’élaboration des rapports.
. Un deuxième militant chargé d’enquêter sur les personnes, d’évaluer le danger des ennemis, tout particulièrement des curés, des militaires et des pistoleros du patronat.
. Un troisième militant se chargeait de repérer les bâtiments, de tracer des plans et d’élaborer des statistiques.
. Un quatrième militant étudiait les points stratégiques et tactiques de la lutte dans les rues.
. Un cinquième se consacrait à l’étude des services publics : électricité, eau, gaz, égouts.
. Et un sixième militant était chargé de trouver des armes, de l’argent et du ravitaillement.

Six était un nombre idéal, mais certains membres pouvaient s’y rajouter pour accomplir des tâches “relativement importantes”. La clandestinité devait être absolue. C’étaient les noyaux de base d’une armée révolutionnaire, capable de mobiliser des groupes secondaires plus nombreux, et ces derniers de mobiliser le peuple dans son ensemble.

Le cadre où chaque groupe de défense devait agir était bien délimité dans chaque quartier et signalée sur un plan de la ville. Le Comité de défense du quartier coordonnait tous ces cadres de défense et recevait un rapport mensuel de chaque secrétaire de groupe.

L’organisation des comités de défense à l’échelle régionale et nationale comprenait entre autres les secteurs de travailleurs des chemins de fer, les conducteurs d’autocar, les travailleurs de la compagnie téléphonique et du télégraphe, les facteurs et enfin, tous ceux qui, par les caractéristiques de leur profession ou organisation, sont présents au niveau national, en soulignant l’importance des communications dans une insurrection révolutionnaire. Une attention toute spéciale était donnée au travail d’infiltration et de propagande pour gagner des sympathisants dans les casernes.

Les comités de défense avaient deux fonctions essentielles : les armes et l’intendance, dans le sens le plus large.

Les Comités de Défense pouvaient être considérés comme la continuité, la réorganisation et l’extension des groupes d’action et d’auto-défense armée des années du pistolérisme (1917-1923).

3. Comment est-on passé des groupes d’action aux comités de défense ?

Les groupes anarchistes Indomables (indomptables), Nervio (Nerf), Nosotros (Nous), Tierra libre (Terre libre) et Germen (Germe), ont fondé à Barcelone le Comité Local de Préparation Révolutionnaire en janvier 1935 à la réunion plénière de la Fédération des Groupes Anarchistes de Barcelone.

Dans un contexte historique vraiment effrayant, la montée du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne, du stalinisme dans la soi-disant Union Soviétique, de la dépression économique avec un chômage massif et permanent aux États-Unis et en Europe, le rapport élaboré à cette réunion plénière présentait l’espoir du prolétariat révolutionnaire.

Ce rapport disait : « Face à la faillite universelle des idées, des partis, des systèmes, il ne reste que le prolétariat révolutionnaire avec son programme de réorganisation des bases du travail, de la réalité économique et sociale et de la solidarité ».

Ce rapport critiquait la vieille tactique de la gymnastique révolutionnaire (le fait de s’entraîner à la pratique insurrectionnelle) et les insurrections improvisées de janvier et de décembre 1933 de cette façon :

« La révolution sociale ne peut être interprétée comme un coup audacieux, dans le style des coups d’État du jacobinisme, elle sera la conséquence et le résultat du dénouement d’une guerre civile inévitable et dont on ne peut prévoir la durée ».

18 mois avant le 19 juillet, la préparation révolutionnaire en vue d’une longue guerre civile devait faire face à de nouveaux défis, impensables pour la vieille tactique des groupes de choc. Le rapport disait :

« Comme il est impossible de disposer à l’avance des stocks d’armes nécessaires à une lutte soutenue, il faut que le Comité de Préparation étudie la façon de transformer, dans certaines zones stratégiques, les industries […] en industries pouvant fournir du matériel de combat pour la révolution ».

Là est l’origine de la Commission des industries de guerre, constituée le 7 août 1936 et qui a constitué, du néant le plus absolu, une puissante industrie de guerre grâce aux efforts des travailleurs coordonnés par les militants de la CNT Eugenio Vallejo, travailleur de la métallurgie, Manuel Martí, du syndicat du secteur chimique et Mariano Martín, même si plus tard ce sont des politiciens bourgeois comme Josep Tarradellas qui s’en sont appropriés le succès.

Des groupes d’action et de choc d’avant 1934, pratiquant la gymnastique révolutionnaire, on était passé à la formation de comités d’information et de combat, considérés comme les cellules de base d’une armée révolutionnaire capable de vaincre l’armée et de mener une guerre civile.

4. Les anarchistes pouvaient-ils prendre le pouvoir ?

Au cours des six premiers mois de 1936, le groupe Nosotros s’est affronté aux autres groupes de la FAI en Catalogne dans des débats très durs sur deux conceptions fondamentales, à un moment où l’on savait pertinemment que les militaires se préparaient à un coup d’État sanglant. Ces deux concepts étaient « la prise du pouvoir » et « l’armée révolutionnaire ». Le pragmatisme du groupe Nosotros, plus préoccupé par les techniques insurrectionnelles que par les tabous, se heurtait de plein front aux préjugés idéologiques des autres groupes de la FAI, c’est-à-dire qu’il se heurtait au refus de ce que ces groupes qualifiaient de « dictature anarchiste » et il se heurtait à leur profond antimilitarisme, eux qui subordonnaient tout à la spontanéité créative des travailleurs.

Ce net rejet des « pratiques anarcho-bolcheviques » du groupe Nosotros s’est largement reflété dans la revue Más Lejos (Plus Loin) qui publia les réponses à une enquête qu’elle avait réalisée dans son premier numéro, en avril 1936, et où les lecteurs devaient répondre à deux questions sur l’acceptation ou le refus de l’abstentionnisme électoral et à une troisième question sur la prise du pouvoir ainsi formulée : « Les anarchistes peuvent-ils, suivant les circonstances, et en faisant fi du moindre scrupule, se disposer à la prise du pouvoir, de n’importe quelle façon, afin d’accélérer le rythme de sa marche vers la réalisation de l’Anarchie ? »

Pratiquement tout le monde a répondu négativement. Mais aucune réponse ne proposait d’alternative pratique à ce refus généralisé de la prise du pouvoir. Théorie et pratique anarchistes semblaient en plein divorce, à la veille du coup d’État militaire.

À la réunion plénière des Groupes Anarchistes de Barcelone de juin 1936, García Oliver défendit que l’organisation des groupes de défense, coordonnés en comités de défense de quartier, à Barcelone, était le modèle à suivre, en l’étendant à l’ensemble du territoire espagnol, et en coordonnant cette structure au niveau régional et national, pour constituer une armée révolutionnaire du prolétariat. Cette armée devait être complétée par la création d’unités de guérillas de cent hommes. De nombreux militants se sont opposés aux conceptions de García Oliver, bien plus enclins à la spontanéité des travailleurs qu’à l’organisation révolutionnaire disciplinée. Les convictions antimilitaristes de nombreux groupes d’affinité entraînèrent un refus quasi unanime des thèses du groupe Nosotros, et particulièrement de celles de García Oliver.

5. Comment ces Comités de Défense se sont-ils transformés en Milices Populaires et en Comités révolutionnaires de quartier ?

Le 19 juillet 1936, la garnison militaire de Barcelone comprenait environ six mille hommes, face aux presque deux mille de la Guardia de Asalto (Garde d’assaut) et aux deux cents « mossos d’escuadra » (police catalane). La Guardia Civil, dont personne ne savait avec certitude en faveur de qui elle se décanterait, comptait sur environ trois mille hommes. La CNT-FAI était formée d’environ vingt mille militants, organisés en comités de défense de quartier, prêts à prendre les armes. Elle s’engageait, devant la commission de liaison de la CNT avec la Generalitat et les militaires loyaux à la République, à arrêter les factieux avec seulement mille militants armés.

Ces groupes de défense subirent une double transformation en donnant d’une part les milices populaires qui ont constitué au cours des premières journées le front d’Aragon qui instaura la collectivisation des terres dans les villages d’Aragon libérés ; et, d’autre part, les comités révolutionnaires qui, dans chaque quartier de Barcelone, et dans chaque village de la Catalogne, ont imposé un « nouvel ordre révolutionnaire ». Comme les milices populaires et les comités révolutionnaires provenaient tous deux des groupes de défense, ils furent toujours très unis et en interaction. Ces comités locaux, dans certains villages, étaient le fruit du rapport de forces existant dans chaque localité, et parfois ils pouvaient être purement front populiste, sans aucune aspiration révolutionnaire.

Les comités révolutionnaires assumaient une importante tâche administrative, très variée, de l’émission de bons, de tickets pour la nourriture, de sauf-conduits, de laissez-passer, l’approvisionnement et l’entretien des hôpitaux à l’expropriation de la nourriture, des meubles et des bâtiments, le financement des écoles rationalistes et des ateneos (centres culturels) gérés par les Jeunesses Libertaires, la paie des miliciens ou de leur famille, etc.

6. Les Comités de Défense se sont transformés, à Barcelone, en comités révolutionnaires de quartier

Le vrai pouvoir exécutif était dans la rue, c’était le pouvoir du prolétariat en armes, exercé par les comités locaux, de défense et de contrôle ouvrier, qui expropriaient spontanément les usines, les ateliers, les immeubles et les propriétés ; qui organisaient, armaient et menaient au front les groupes de miliciens volontaires qu’ils venaient de recruter ; qui brûlaient les églises ou les transformaient en écoles ou en magasins ; qui formaient des patrouilles pour étendre la guerre sociale ; qui protégeaient les barricades, véritables frontières de classe contrôlant les allées et venues et représentant le pouvoir des comités ; qui faisaient fonctionner les usines, sans maîtres ni dirigeants, ou qui les transformaient en usines de guerre ; qui réquisitionnaient les voitures et les camions ou la nourriture pour les comités d’approvisionnement ; qui « promenaient » (liquidaient) les bourgeois, les fascistes et les curés ; qui percevaient les impôts révolutionnaires ou qui finançaient des travaux publics pour réduire le chômage ; qui substituaient les mairies républicaines totalement obsolètes en imposant partout leur autorité absolue dans tous les domaines, en ignorant les ordres de la Generalitat et du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA). La situation révolutionnaire se caractérisait par une atomisation du pouvoir.

À Barcelone, les comités de défense, transformés en comités révolutionnaires de quartier, n’ont suivi les consignes d’aucune organisation, quelle qu’elle soit et ont pris les initiatives que chaque situation exigeait. Ils ont organisé les hôpitaux, débordés par l’avalanche de blessés, ils ont créé des cantines populaires, ils ont réquisitionné des voitures, des camions, des armes, ils ont exproprié des usines, des immeubles, ils ont détenu des suspects et ont créé un réseau de Comités d’approvisionnement dans chaque quartier, qui se sont coordonnés en un Comité Central d’Approvisionnement de la ville, au sein duquel le Syndicat de l’Alimentation de la CNT a joué un grand rôle. La contagion révolutionnaire touchait tous les secteurs sociaux et toutes les organisations, qui se décantaient sincèrement en faveur de la nouvelle situation révolutionnaire. Cela a été la seule force réelle du Comité Central des Milices, qui apparaissait aux yeux du prolétariat armé comme l’organisme antifasciste qui devait diriger la guerre et imposer le nouvel ordre révolutionnaire.

Le 21 juillet, une séance plénière des syndicats locaux et régionaux avait renoncé à la prise du pouvoir, comprise comme une dictature des leaders anarchistes, et non point comme l’imposition, la coordination et l’extension du pouvoir que les comités révolutionnaires exerçaient déjà dans la rue. Fut décidée la création d’un Comité Central des Milices Antifascistes, ORGANISME DE COLLABORATION DE CLASSES, formé par l’ensemble des organisations antifascistes.

Le 24 juillet a lieu le départ des deux premières colonnes anarchistes dirigées l’une par Durruti et l’autre par Ortiz. Durruti prononça un discours à la radio où il prévenait qu’il fallait être vigilant face aux tentatives contre-révolutionnaires. Il fallait contrôler la situation révolutionnaire à Barcelone et aller « jusqu’au bout » après la prise de Saragosse.

À la Réunion plénière régionale du 26, il fut confirmé à l’unanimité que la CNT maintiendrait la même position que celle défendue le 21 juillet, celle de participer à l’organisme de collaboration de classes appelé CCMA. Lors de cette réunion du 26 fut créée une Commission d’Approvisionnement, dépendante du CCMA, à laquelle devaient se soumettre les différents comités d’approvisionnement qui avaient surgi un peu partout, et en même temps l’arrêt partiel de la grève générale fut aussi exigé. Le résumé des principaux accords qui se sont conclus à cette réunion plénière fut publié sous forme d’arrêté pour qu’il soit connu de tous et respecté.

Le Comité Central d’Approvisionnement était une institution fondamentale qui jouait un rôle indispensable par rapport aux ouvriers volontaires qui quittaient leur poste de travail pour aller combattre le fascisme en Aragon : assurer en leur absence la nourriture de leurs familles qui ne percevraient plus le salaire hebdomadaire avec lequel elles vivaient.

Ainsi, les comités révolutionnaires de quartier, à Barcelone, étaient formés de deux sections : la section de défense et la section d’approvisionnement, qui répondaient aux deux besoins essentiels du moment : les armes et la nourriture.

7. Qu’étaient les Patrouilles de Contrôle ?

Entre le 21 juillet et la mi-août 36, les patrouilles de contrôle se sont constituées comme police « révolutionnaire » qui dépendait du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA).

Seule la moitié environ de ceux qui faisaient partie des patrouilles de contrôle possédait la carte de la CNT ou faisait partie de la FAI ; l’autre moitié était affiliée aux autres organisations formant le CCMA : fondamentalement le POUM, Esquerra Republicana de Cataluña (ERC) et le PSUC. Sur les onze délégués de section, il n’y en avait que quatre de la CNT : ceux de Pueblo Nuevo, Sants, San Andrés (Armonía) et Clot : quatre étaient de ERC, trois du PSUC et aucun du POUM.

Les patrouilles de Contrôle dépendaient du Comité d’Enquête du CCMA, dirigé par Aurelio Fernández (FAI) et Salvador González (PSUC). Sa section centrale était dirigée par deux délégués de Patrouilles, José Asens (FAI) et Tomás Fábrega (Acció Catalana). Le salaire des membres des patrouilles, de dix pesetas par jour, était payé par la Generalitat. […].

8. Quel a été le bilan du Comité Central des Milices Antifascistes ?

Le 26 septembre fut formé un gouvernement de la Generalitat auquel participaient des « consellers » -des ministres- anarchistes. Le 1er octobre, le CCMA fut dissous.

Les décrets du 9 et 12 octobre déclarèrent que tous les comités locaux qui avaient surgi le 19 juillet étaient dissous et qu’ils devaient être remplacés par de nouvelles mairies. La résistance des militants de la CNT, qui ne faisaient aucun cas des consignes des comités supérieurs ou des ordres du gouvernement de la Generalitat, menaça le pacte antifasciste. Les dirigeants anarchosyndicalistes subissaient la pression de leurs militants qui n’avaient aucune envie de leur obéir et celle des forces antifascistes qui leur exigeaient de respecter et de faire respecter les décrets du gouvernement et de faire entendre raison aux « incontrôlés ».

Voilà quel était le véritable bilan du CCMA après neuf semaines d’existence : la dissolution des comités révolutionnaires locaux qui exerçaient tout le pouvoir dans la rue et les usines en faveur du rétablissement complet du pouvoir de la Generalitat. Il faut ajouter au bilan désastreux du CCMA les décrets signés le 24 octobre sur la militarisation des Milices et le décret sur les Collectivisations, c’est-à-dire la suppression des Milices ouvrières formées de volontaires révolutionnaires et leur transformation en armée bourgeoise classique. Et d’autre part, la transformation des expropriations et du contrôle des usines par le prolétariat en une économie tendant à être entièrement contrôlée et dirigée par la Generalitat.

9. L’hibernation des comités de défense en décembre 1936 et leur réorganisation en mars 1937

Début décembre 1936, la Fédération Locale des Syndicats Uniques de la CNT de Barcelone a débattu du rôle que devaient jouer les comités de défense à Barcelone.

La Fédération Locale imposa une vision strictement syndicale, qui ne voyait pas d’un bon œil l’importance qu’avaient acquise, dans les quartiers, les comités de défense et les comités d’approvisionnement. Elle considérait que leurs fonctions, un fois conclue et l’insurrection révolutionnaire et l’étape immédiatement postérieure, étaient provisoires et qu’elles devaient désormais être assumées par les syndicats.

En décembre 1936, les comités de défense étaient une entrave pour la politique gouvernementaliste des comités supérieurs de la CNT ; ils devaient donc hiberner et se soumettre aux syndicats, comme simples appendices, quelque peu gênants et inutiles.

Ce qui était en jeu, c’était le degré d’autonomie des comités de défense de quartiers par rapport aux syndicats. Il y avait ceux qui pensaient que les Comités Locaux de Défense devaient avoir leur propre personnalité et être totalement indépendants, en les considérant comme LA MILICE DE LA CNT, alors que d’autres pensaient qu’ils devaient entièrement se soumettre aux décisions de la Fédération Locale des Syndicats qui non seulement devait discuter de la situation et décider de comment agir, mais devait en plus garder les armes, contrôler les hommes et financer les Comités de Défense.

Le problème fondamental, d’après le Comité Régional de Catalogne, était le refus généralisé de la consigne de désarmement, de telle sorte qu’il en est arrivé, selon ses propres mots, à constater que « les quartiers sont nos pires ennemis ». Les comités de défense entrèrent alors dans une période d’hibernation.

L’entrée de la CNT dans le gouvernement de la Generalitat avait entraîné, début octobre, la création d’une Assemblée de Sécurité Intérieure, qui se caractérisait par une dualité conflictuelle de pouvoir sur les forces de l’ordre entre la CNT et le gouvernement de la Generatitat. Les Patrouilles de Contrôle perdirent leur autonomie et leur pouvoir de décision, alors que le Commissariat de l’Ordre Public, contrôlé par le PSUC et ERC, voyait son pouvoir de coercition augmenter, grâce au renforcement des corps des Gardes d’Assaut et de la Garde Nationale Républicaine (ancienne Garde Civile).

À la fin du mois de janvier 1937, les miliciens du PSUC-UGT abandonnèrent les Patrouilles de Contrôle et furent substitués par des membres de la CNT, d’ERC et du POUM. La perspective de la fin des Patrouilles de Contrôle, remplacées par un nouveau Corps Unique de Sécurité, ce qui fut décrété le 4 mars 1937, entraînait la fin de l’hégémonie de la CNT sur les tâches policières et répressives à l’arrière.

Les syndicats comprirent qu’il fallait absolument réorganiser les comités de défense, dans les quartiers, pour organiser l’affrontement qui semblait alors inévitable.

10. Pourquoi le contrôle de l’approvisionnement a-t-il été perdu ? Que fut la « guerre du pain » ?

Le 20 décembre 1936, le stalinien Comorera, Conseller (Ministre) de l’Approvisionnement, prononça un discours important, en catalan, à Barcelone.

Comorera défendit le besoin d’un gouvernement fort, ayant pleins pouvoirs, capable de faire appliquer les décrets pour qu’ils ne restent pas lettre morte, comme cela avait été le cas avec le premier gouvernement Tarradellas, auquel avait participé Nin comme représentant du POUM. Un gouvernement fort, capable de mener à bien une politique militaire efficace, regroupant toutes les forces existantes sur le front.

Comorera attribuait le manque de nourriture et l’augmentation de son prix aux Comités de défense, et non au fait que les grossistes et les commerçants s’en accaparaient et spéculaient. C’était le discours qui justifiait et expliquait le mot d’ordre sur les pancartes et les tracts des manifestations de femmes fin 36, début 37 : « plus de pain et moins de comités », manifestations organisées et manipulées par le PSUC. C’était l’affrontement entre deux politiques d’approvisionnement opposées, celle du PSUC et celle du Syndicat de l’Alimentation de la CNT. Ce dernier, par le bais des treize magasins d’approvisionnements des quartiers, gardés par les comités révolutionnaires de quartier (ou plus exactement par leur section de défense) fournissait gratuitement de la nourriture aux cantines populaires où pouvaient se rendre les chômeurs et les membres de leurs familles. Il s’occupait également de centres d’attention aux réfugiés dont le nombre tournait autour de 220 000 personnes en avril 1937 à Barcelone. C’était un réseau d’approvisionnement qui faisait concurrence aux détaillants qui n’obéissaient qu’à la loi de l’offre et de la demande afin d’éviter surtout l’augmentation du prix des produits qui auraient été alors inaccessibles pour les travailleurs et, cela va de soi, pour les chômeurs et les réfugiés. Le marché noir était la grande affaire des détaillants qui faisaient bombance grâce à la faim de la majorité de la population. La guerre du pain de Comorera contre les comités d’approvisionnement de quartiers ne visait qu’à enlever aux comités de défense toute parcelle de pouvoir, même si cette guerre impliquait le désapprovisionnement de Barcelone et la pénurie alimentaire.

Comorera conclut son discourt par un appel à la responsabilité de toutes les organisations afin d’obtenir une forte unité antifasciste. Pour bien comprendre le discours de Comorera, il faut tenir compte de la stratégie, défendue par Gerö (LE DÉLÉGUÉ DE MOSCOU DANS LE PSUC), de mener une politique SÉLECTIVE par rapport au mouvement anarchiste, qui consistait à intégrer les dirigeants anarchistes dans l’appareil d’État, tout en réprimant de façon terrible les secteurs révolutionnaires qualifiés de façon infamante d’incontrôlés, de gangsters, d’assassins, d’agents provocateurs et d’irresponsables ; secteurs que Comorera identifiait très clairement aux comités de défense.

Les magasins d’approvisionnement des comités de quartier contrôlaient ce que les détaillants allaient recevoir comme marchandises et leur prix de vente au public, après que les besoins « révolutionnaires » du quartier aient été satisfaits, celui, donc, des malades, des enfants, des chômeurs, des cantines populaires, etc.

Comorera défendait le marché libre et la disparition de ces comités révolutionnaires de quartier. Il savait de plus qu’une chose allait de pair avec l’autre et que sans supprimer les comités de défense, le marché libre n’était que chimère.

Un approvisionnement rationnel, prévoyant et suffisant de Barcelone et de la Catalogne aurait signifié l’acceptation des prétentions du Conseller –ministre- de l’économie de la CNT, Fábregas, qui, entre le mois d’octobre et de décembre a bataillé inutilement, dans les réunions ministérielles de la Generalitat, pour obtenir le monopole du commerce extérieur, face à l’opposition des autres forces politiques. Pendant ce temps-là, sur le marché des céréales de Paris, dix ou douze grossistes se faisaient concurrence et faisaient monter les prix. Mais ce monopole du commerce extérieur, qui n’était même pas une mesure de caractère révolutionnaire, mais seulement une mesure adaptée à une situation urgente due à la guerre, allait à l’encontre de la philosophie du marché libre, défendue par Comorera.

Il y avait un lien entre les queues pour acheter du pain à Barcelone et la concurrence irrationnelle des grossistes sur le marché des céréales à Paris. Lien qui aurait été brisé avec le monopole du commerce extérieur. Avec la politique du marché libre de Comorera, ce lien s’est renforcé. Mais qui plus est, le PSUC a encouragé la spéculation des commerçants, qui ont implanté une véritable dictature sur le prix de tous les aliments, en s’enrichissant sur le dos des travailleurs affamés.

11. Comment et pourquoi ces Comités de Défense se sont-ils radicalisés en avril 37 ?

Le dimanche 11 avril, au meeting de l’arène de La Monumental de Barcelone, il y avait des pancartes qui exigeaient la liberté des nombreux prisonniers antifascistes, la plupart de la CNT. Federica Montseny (dirigeante de la CNT) fut huée et sifflée. Les cris favorables à la liberté des prisonniers redoublèrent. Les comités supérieurs accusèrent de « sabotage » le Regroupement des Amis de Durruti. Federica, très offensée, menaça de ne plus faire de meeting à Barcelone.

Le lundi 12 avril 1937 eut lieu à la Casa CNT-FAI une réunion plénière locale des Groupes Anarchistes de Barcelone, à laquelle assistèrent les groupes de Défense de la confédération et des Jeunesses Libertaires.

Le groupe 12, du quartier de Gracia, présenta une proposition par écrit qui disait :

« La réunion, qui a pris en compte, après une large discussion, les résultats de neuf mois de politique ministérielle, qui a constaté l’impossibilité de gagner la lutte armée sur les fronts contre le fascisme sans faire dépendre tous les intérêts particuliers, économiques, politiques et sociaux, de l’objectif suprême de la guerre, qui considère que seule la socialisation totale de l’industrie, du commerce et de l’agriculture permet d’écraser le fascisme, qui considère que n’importe quelle forme de gouvernement est par essence réactionnaire, et donc opposée à la révolution sociale a décidé de :
1.Retirer tous les hommes qui occupent actuellement une place dans les instances antifascistes gouvernementales.
2.S’engager à constituer un comité révolutionnaire antifasciste pour coordonner la lutte armée contre le fascisme.
3.Socialiser immédiatement l’industrie, le commerce et l’agriculture.
4.Implanter une carte de producteur, (carte de rationnement prétendant favoriser les travailleurs au détriment des rentiers et des bourgeois). Mettre en route la mobilisation générale de tous les hommes capables de manier une arme et les instruments de travail sur le front et à l’arrière.
5.Et enfin, faire sentir à tout le monde le poids inflexible de la discipline révolutionnaire pour bien montrer que l’on ne plaisante pas avec les intérêts de la révolution sociale ».

La bureaucratie s’était vue débordée par cette réunion. À cette réunion plénière étaient intervenus les Comités de Défense de Barcelone, ou ce qui revient au même, la délégation des comités révolutionnaires de quartier, ainsi que les Jeunesses Libertaires, qui radicalisèrent, sans aucun doute, les accords qui avaient été pris.

Et cette FAI de Barcelone, avec les sections de défense des comités révolutionnaires de quartier et les Jeunesses Libertaires, malgré la scandaleuse et hystérique opposition de certains bureaucrates, avait décidé d’en finir avec le collaborationnisme, de retirer les ministres anarchistes du gouvernement de la Generalitat et de constituer un Comité révolutionnaire qui dirigerait la guerre contre le fascisme. C’était un pas décisif vers l’insurrection révolutionnaire qui éclata le 3 mai 1937.

La réunion plénière constatait, d’autre part, qu’il y avait un fossé idéologique, pas tant entre la CNT et la FAI, mais entre révolutionnaires et collaborationnistes pouvant aboutir à une scission organisationnelle au sein du mouvement libertaire et qui se manifestait par l’opposition croissante entre les comités de quartier, certains groupes anarchistes et les Jeunesses Libertaires, d’une part, et les comités supérieurs, dont les objectifs étaient totalement différents, d’autre part.

Cette radicalisation était le fuit d’une situation de plus en plus insoutenable dans la rue. Le 14 avril, une manifestation de femmes, qui cette fois n’était pas manipulée par le PSUC, partit de La Torrassa (un quartier d’Hospitalet, banlieue de Barcelone de tradition anarchiste) pour parcourir les différents marchés des quartiers barcelonais de Collblanc, Sants et Hostafrancs, pour protester contre le prix du pain et de la nourriture en général. Cette manifestation s’adressa au Comité Révolutionnaire de la Place España pour qu’il intervienne dans l’affaire. Les manifestations et les protestations s’étendirent à presque tous les marchés de la ville. Plusieurs boutiques et plusieurs boulangeries furent pillées. Les quartiers ouvriers de Barcelone, affamés, étaient sortis dans la rue pour manifester leur indignation et pour exiger des solutions.

12. Quel rôle ont joué les Comités de Défense en mai 1937 ?

Le lundi 3 mai 1937, vers 14h45, trois camions de gardes d’assauts, armés jusqu’aux dents, s’arrêtèrent devant le siège de la centrale téléphonique, place Catalogne. Ils étaient dirigés par Eusebio Rodríguez Salas, militant du syndicat UGT, stalinien convaincu, responsable officiel du commissariat de l’ordre public. Le bâtiment de la centrale téléphonique avait été exproprié par la CNT le 19 juillet 1936.

Le contrôle des appels téléphoniques, la surveillance des frontières et les patrouilles de contrôle étaient le cheval de bataille qui, depuis janvier, avait provoqué divers incidents entre le gouvernement républicain de la Generalitat et la CNT.

Rodríguez Salas voulut prendre le bâtiment de la centrale téléphonique. Les militants de la CNT des premiers étages, pris par surprise, furent désarmés ; mais les militants de la CNT des étages supérieurs organisèrent leur résistance grâce à une mitraillette placée à un point stratégique. La nouvelle se répandit très rapidement. EN MOINS DE DEUX HEURES, des barricades furent dressées dans toute la ville.

On ne peut pas parler de réaction spontanée de la classe ouvrière de Barcelone, parce que la grève générale, les affrontements armés avec les forces de police et les barricades furent le fruit de l’initiative prise par les comités de défense, qui furent rapidement suivis vu le mécontentement généralisé, les problèmes financiers croissants de la population causés par la vie chère, les queues et le rationnement, et vu les tension chez les militants de base de la CNT entre les collaborationnistes et les révolutionnaires. La lutte dans les rues fut impulsée et menée par les comités de défense des quartiers, sans aucune intervention des COMITÉS SUPÉRIEURS.

Les comités de quartier déchaînèrent et dirigèrent l’insurrection du 3 au 7 mai 1937 à Barcelone. Et il ne faut pas confondre les comités de défense des quartiers avec une « spontanéité des masses » ambigüe et imprécise, dont parle l’historiographie officielle.

Andrés Nin, secrétaire politique du POUM, dans un article écrit le 19 mai 1937, en parle ainsi :

« Les journées de mai à Barcelone ont fait revivre certains organismes qui, au cours de ces derniers mois, avaient joué un certain rôle dans la capitale catalane et dans certaines villes importantes : les Comités de Défense. Il s’agit d’organismes de type technico-militaire, formés par les syndicats de la CNT. Ce sont eux, en réalité, qui ont dirigé la lutte, et qui étaient, dans chaque quartier, le centre d’attraction et d’organisation des ouvriers révolutionnaires ».

Les Amis de Durruti n’ont pas initié l’insurrection, mais ils furent les combattants les plus actifs sur les barricades, ils distribuèrent un tract qui exigeait la substitution du Gouvernement de la Generalitat par une Junte Révolutionnaire.

Les travailleurs de la CNT, désorientés par les ordres de « cessez-le-feu » de leurs dirigeants (les mêmes dirigeants que le 19 juillet ! ! !), abandonnèrent finalement la lutte bien qu’au début ils n’avaient fait aucun cas des appels à l’entente et à l’abandon de la lutte, sous prétexte d’unité antifasciste.

13. Comment furent dissous les Comités de Défense ?

Les comités révolutionnaires de quartier, à Barcelone, sont apparus le 19-20 juillet et ont perduré au moins jusqu’au 7 juin 1937, lorsque les forces de l’ordre restaurées de la Generalitat ont dissous et occupé les divers centres des Patrouilles de Contrôle, et en passant, plusieurs sièges des comités de défense, comme celui du quartier des Corts. Malgré le décret qui exigeait la disparition de tous les groupes armés, la plupart a résisté jusqu’en septembre 1937, lorsqu’ils furent systématiquement dissous et que les bâtiments qu’ils occupaient furent pris d’assaut, un par un. Le dernier siège, le plus important et le plus fort, fut le siège du comité de défense du Centre, aux Escolapios de San Antonio, qui fut pris d’assaut le 20 septembre 1937 par les forces de l’ordre public, avec tout un arsenal de mitrailleuses, de grenades, de tanks et de canons. Cependant, la résistance des Escolapios n’a pas pris fin à cause des coups de feu, mais parce que le Comité Régional leur donna l’ordre de déloger le bâtiment.

Dès lors, les Comités de Défense, camouflés sous le nom de Sections de coordination et d’information de la CNT, se consacrèrent exclusivement à des tâches clandestines d’enquêtes et d’information, comme avant le 19 juillet, mais à présent, en 1938, dans une situation nettement contre-révolutionnaire.

Ils eurent également une publication clandestine, Alerta… ! Entre octobre et décembre 1937, 7 numéros furent publiés. Ce qui revenait dans cette publication, c’était la solidarité avec les « prisonniers révolutionnaires » en exigeant leur libération ; l’information sur les abus staliniens à la Prison Modelo de Barcelone ; la critique du collaborationnisme et la politisation de la FAI ; la dénonciation de la désastreuse politique de guerre du gouvernement Negrin-Prieto et de la prédominance stalinienne au sein de l’armée et des appareils de l’État. Dans cette publication, il y a eu des saluts fraternels envers les Jeunesses Libertaires et le regroupement Les Amis de Durruti. L’une des caractéristiques indélébiles de cette publication était les appels constants à la Révolution et à ce que les comités supérieurs abandonnent tous leurs postes parce que, disait-elle, :

« La révolution ne peut se faire depuis l’État, mais contre l’État ». Le dernier numéro, datant du 4 décembre, dénonçait les Tchekas staliniennes et la persécution brutale des militants de la CNT en Cerdagne.

14. Conclusion

En 1938, les révolutionnaires étaient sous terre, en prison ou dans la clandestinité la plus absolue. Ce n’est pas la dictature de Franco qui a mis un terme à la révolution, mais la République de Negrin.

Les révolutions sociales, les tentatives de réorganisation de la production et de la société sur de nouvelles bases, sont extrêmement rares dans l’histoire. Au-delà des circonstances dans lesquelles elles ont surgi, elles nous apportent toujours une expérience irremplaçable, tant par leur succès que par leur échec. Le grand enseignement de la révolution de 1936 a été le besoin incontournable de détruire l’État et de réprimer la contre-révolution. En reprenant la terminologie des Amis de Durruti : « les révolutions sont totalitaires ou sont défaites ».

Agustín Guillamon

Traduit en Français par Eulogio Fernández

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