Solidarité avec les luttes sociales en Grèce : le convoi de tous les dangers

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Ce compte-rendu est repris du blog de Yannis Youlountas (http://blogyy.net/), un documentariste libertaire, qui participe à l’organisation de ces convois trimestriels.

Si vous voulez en savoir plus sur ces convois, vous pouvez aussi aller ici :

https://agcontrelesexpulsions.wordpress.com/2017/09/03/convois-solidaires-en-soutien-aux-luttes-sociales-en-grece/

Digne d’un polar !

LE CONVOI DE TOUS LES DANGERS

Jamais convoi solidaire en Grèce n’a été aussi périlleux :
– barrage policier,
– filatures très visibles,
– pressions diverses,
– propagande médiatique,
– accusations délirantes,
– menaces fascistes explicites,
– plusieurs de nos lieux solidaires en grandes difficultés,
– l’un d’entre eux sur le point de mettre la clé sous la porte,
– attaque incendiaire néo-nazie sur un autre,
– inondations dramatiques,
– programme sans cesse chamboulé,
– six membres du convoi blessés par des policiers durant une manif,
– un autre arrêté et poursuivi en Justice puis libéré,
– un autre encore hospitalisé puis rapatrié en France…

On vous avait prévenus de longue date : ce convoi allait être plus politique que les précédents. Période importante. Météo moins clémente. Manif anniversaire. Nous savions également qu’après notre convoi très remarqué du printemps (26 fourgons), sous le feu malveillant des médias grecs, la surveillance du pouvoir et la haine des néo-nazis, nous serions probablement attendus. Sur les réseaux sociaux, début novembre, des fascistes cherchaient à savoir notre date exacte d’arrivée. Le pouvoir était également aux aguets. Qu’importe. Nous savions que ce serait compliqué et nous avions clairement prévenu nos candidats au voyage.

Contrairement au printemps, aucun enfant n’était admis dans le convoi, excepté Achille que nous avions prévu de laisser chez une parente à Athènes dès notre arrivée. Mais celle-ci, bien désolée, se décommanda au dernier moment, ajoutant une épreuve de plus durant le séjour : un petit gars de 8 ans avec nous dans ce qui allait devenir une véritable tempête.

Avec notre collectif Anepos, parallèlement à nos films solidaires, c’était la dixième fois depuis 2012 que nous coordonnions un transport de matériel vers nos lieux autogérés en Grèce, parfois très modestement avec de simples voitures, et c’était la quatrième fois durant l’année 2017 :
– 7 véhicules en janvier, dont 3 pour Athènes ;
– 26 fourgons en mars-avril (record absolu) ;
– 3 en août-septembre ;
– 16 véhicules en novembre-décembre, dont 15 fourgons et une voiture.

Au sens fort du mot convoi, c’était la deuxième fois seulement qu’on dépassait la quinzaine de véhicules et la trentaine de convoyeurs. Pour la plupart, nous venions du sud de la France : Bordeaux, Marseille et, surtout, les environs du Tarn (5 fourgons sur 16). D’autres nous avaient rejoint depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Limoges, la Bourgogne ou encore la Savoie, la Suisse et la Belgique. La moyenne d’âge était un peu plus élevée qu’à l’habitude et 18 convoyeurs sur 33 étaient déjà partis avec nous.

Seul regret : malgré notre appel pressant dans les réseaux antifascistes, plusieurs de nos camarades motivés avaient finalement du reporter leur départ. Nous n’étions donc qu’un quart des convoyeurs vraiment expérimentés dans ce domaine, alors que nous aurions souhaités être une bonne moitié dans ce profil, vu les circonstances délicates.

Cependant, le courage n’a pas manqué, personne dans le groupe n’a jeté l’éponge dans l’épreuve et, au final, dans des circonstances très difficiles, non sans quelques tensions inévitables, nous avons réussi à remplir tous nos objectifs, et plus encore, en participant également à la solidarité avec les sinistrés des inondations mortelles de l’ouest athénien.

Nous avons également battu le record absolu de soutien financier jamais apporté en convoi : 22 897 euros apportés contre 19 280 euros au printemps. Une somme répartie, à la suite de notre assemblée sur le ferry, entre 32 actions solidaires, principalement dans le quartier rebelle d’Exarcheia, mais aussi ailleurs à Athènes, ainsi qu’au Pirée, en Crète, à Lesbos ou encore à Thessalonique.

Une aide répartie, comme à l’habitude, environ à 50/50 entre précaires grecs et réfugiés/migrants, sans oublier le soutien aux camarades réprimés, poursuivis ou incarcérés.

Croulant sous les dettes, L’autre humain, fameux réseau de 17 cuisines sociales gratuites et autogérées, avait prévu de quitter avant la date du 15 décembre son lieu de vie spacieux dont la location n’était plus possible. Mais la solidarité de quelques dizaines d’ouvriers dans une usine voisine a finalement permis de rassembler un quart de la somme nécessaire. Alors, nous avons fait le reste, effaçant la totalité des dettes et assurant plusieurs mois de loyer d’avance.

Côté matériel, nous avons apporté une tonne et demi de lait infantile, plus de 10 000 couches, des soins et de la nourriture pour les bébés, des produits ménagers et d’hygiène, des fournitures médicales, des photocopieurs et des ordinateurs, de l’alimentation générale (nous avons aussi acheté un peu de frais sur place) et, bien sûr, des jouets très attendus, souvent accompagnés de messages, affiches, autocollants, ainsi que des dessins transmis par les écoles de Port-St-Louis dans les Bouches-du-Rhône. Valeur totale du chargement : environ 70 000 euros.

Tout ce qui a été demandé puis collecté a été transmis, sans exception, malgré les embûches, sans intermédiaire ni aucun frais, directement au mouvement social qui résiste en Grèce et organise l’entraide dans l’autogestion. C’était un défi cette fois, comme vous allez le voir en photos. Un défi relevé par mes 32 compagnons de voyage. Grand merci à elles, à eux d’avoir tenu bon dans l’adversité, chacun à sa façon. Même si ce ne fut pas toujours simple pour moi aussi, je leur tire mon chapeau, et Maud également.

Je n’en dis pas plus : les photos qui suivent vont vous résumer ce que nous avons traversé, durant ce dernier convoi solidaire de l’année, de mi-novembre à aujourd’hui, dans un tourbillon d’événements et une succession d’épreuves.

Merci à vous tou-te-s de votre soutien.

La suite au printemps. On en reparle en janvier.

Solidairement,

Yannis Youlountas

RECIT DU VOYAGE EN IMAGES :

Sur les 16 véhicules partis de France, Suisse et Belgique, 9 sont passés par le littoral, 6 par les Alpes et 1 par l’Autriche pour converger en Italie avant de faire une halte ensemble puis de rejoindre le ferry…

Comme à l’habitude, la traversée a été l’occasion d’accueillir les 15 nouveaux, mieux se connaître, évoquer les détails du voyage, mais aussi discuter et valider en assemblée la proposition de répartition des aides
Une étape en Grèce nous a permis d’harmoniser une partie des fourgons, en particulier ceux qui venaient de régions où ils étaient seuls à collecter et donc remplis de chargements très hétéroclites. Pas question de trier dans la rue à l’arrivée : le but est d’avoir des fourgons dédiés fin prêts, 4 pour ici, 3 pour là, parfois la moitié seulement pour d’autres lieux, quelques colis individuels avec des destinataires précis à soutenir dans l’adversité (même si la plupart des colis sont pour des collectifs), tenir compte également de la hauteur de chaque fourgon pour les garages ou parkings en ville, ou encore penser à libérer au plus vite les camarades qui ont prévu de dormir dedans. Un vrai casse-tête, mais on y arrive !
Les convoyeurs et convoyeuses, mes compagnons de voyage et camarades de lutte. Des personnalités très diverses, de 22 à 72 ans, anticapitalistes ou anarchistes, plutôt drapeau rouge ou bien drapeau noir, ou encore parfois sans drapeau ou alors seulement celui des ZAD, mais, au-delà de nos différences, une même volonté de ne pas baisser les bras et d’aller soutenir la principale ligne de front en Europe contre le durcissement du capitalisme et l’Europe forteresse.
Dans notre groupe, à notre grande surprise, il y avait même une star du show-biz, du moins le paraissait-il quand il mettait ses grandes lunettes blanches au soleil… On ira tous en utopie ! La la la !

Et puis surtout, il y avait Fifi, notre cher Fifi (au centre), véritable pilier du grand convoi du printemps, inénarrable bout en train, plein d’énergie et de tendresse, initiateur parmi d’autres des cuisines de rues bordelaises, gratuites et autogérées. Juste avant notre dernière étape pour rejoindre Exarcheia, Fifi est tombé dans les pommes en s’agitant frénétiquement… crise d’épilepsie ? Grosse panique, mais grâce à plusieurs camarades compétents, il a pu être sauvé, puis emmené dans un hôpital proche.

Exceptées deux personnes pour veiller sur lui, le reste du groupe devait partir au plus vite. Sur la place centrale d’Exarcheia, nos camarades solidaires grecs et migrants nous attendaient déjà. Et puis, la nuit passée avait été bizarre. Plusieurs personnes étaient passées aux alentours de notre halte, dans l’obscurité, pour compter nos fourgons et, apparemment, savoir combien nous étions. Des fascistes ? Des flics ? Difficile à dire. Les deux ? Peut-être. Dans tous les cas, après avoir assuré des gardes nocturnes en équipes successives pour surveiller les abords et les fourgons, il était temps de rejoindre notre petit coin tranquille au cœur d’Athènes : Exarcheia.

Deux heures tout au plus après la crise de Fifi, nous découvrons que nous sommes pris en filature par trois véhicules, dont un faux taxi ! Deux autres véhicules banalisés trainent aux alentours. Guet-apens fasciste ? Surveillance policière ? Les camarades grecs sont alertés et l’escorte antifasciste avec laquelle nous avions rendez-vous un peu plus loin, aux abords d’Athènes, vient aussitôt à notre rencontre à toute vitesse. Trop tard ! A la sortie d’un péage, une quarantaine de flics arrêtent le convoi et demandent les documents des véhicules et nos pièces d’identité. Ils nous comptent, fourgons et personnes, et prennent des notes. Finalement, les fourgons ne sont pas fouillés. Nous pouvons repartir, mais à la place de l’escorte antifasciste prévue (que nous apercevons au loin, mais qui garde ses distances à cause de l’omniprésence policière autour de nous), c’est finalement une drôle d’escorte policière qui nous suit, sans nous demander notre avis, jusqu’au centre-ville d’Athènes, avant de s’arrêter aux portes d’Exarcheia. Apparemment, les policiers en civil se fichent totalement de la discrétion et pendant une semaine, presque à chaque fois que nous sortirons d’Exarcheia, ils seront aussitôt là, sans se cacher, comme une filature de polar, façon guerre froide, au moins pour plusieurs d’entre nous.

Idem à notre arrivée en Crète, quelques jours plus tard, de façon impressionnante, mais brève.

De quoi s’agit-il exactement ? D’une surveillance intensive ? D’une protection spéciale en raison des menaces fascistes ? Les deux à la fois ? Les avis sont partagés. Certains évoquent le fait que, justement, le rôle des flics est de jouer alternativement sur les deux tableaux : « on te surveille, on prétend te protéger et puis, quand ça nous prend, on te réprime ». De plus, en Grèce comme ailleurs, la police est très liée à l’extrême-droite et, en particulier, au parti néo-nazi Aube dorée. C’est pourquoi quand les keufs trainent autour de nous, ça n’augure rien de bon. Ils étaient, par exemple, autour de l’espace social libre Synergeio avant sa destruction par les néo-nazis, sans s’interposer dès que le saccage a commencé. Ils étaient présents à Keratsini aux côtés de l’assassin de Pavlos Fyssas avant d’assister au meurtre du militant antifasciste sans intervenir :
https://www.youtube.com/watch?v=MlvB-y_QHBA(de la 35ème à la 55ème seconde). Ils sont souvent les oiseaux de mauvaise augure d’une opération en cours quand ils n’agissent pas eux-mêmes pour nous nuire.

Le pouvoir, bienveillant vis-à-vis d’un groupe d’anticapitalistes et d’anarchistes ? Aurions-nous oublié le traitement médiatique odieux de notre grand convoi du printemps, calomnié par les valets du pouvoir sur tous les JT ? Pourquoi les choses auraient-elles changé cette fois ? Doit-on s’attendre à un meilleur traitement ? Nous verrons bien. Cap sur Exarcheia !

L’arrivée dans le quartier est éblouissante à la nuit tombée. Des feux de Bengale et fumigènes s’allument à la rencontre des fourgons, des drapeaux s’agitent au bras de nos camarades grecs et migrants. Du rouge et du noir plein les yeux. Le sentiment d’arriver enfin chez nous, à l’abri, même pour celles et ceux qui ne sont jamais venus ! Les flics ont disparu, nous sommes enfin avec nos frères et sœurs d’utopies.

 

 

Parmi les fourgons du convoi, Christian de la CNT et José de la CGT nous ont réservé une surprise : ils ont décidé de décorer le véhicule qu’ils conduisent ensemble avec les drapeaux des deux syndicats à la fois, symbole de convergence de luttes. Sur le flanc, ils ont également collé un texte en grec : « La solidarité est notre arme ! », slogan repris en cœur par la foule sur la place.

 

 

Sur les fourgons, on peut également lire des hommages à Rémi Fraisse et à Heather Heyer, militante antifasciste assassinée par un néo-nazi aux Etats-Unis. Plusieurs luttes sont évoquées, comme celle de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, sans oublier quelques jeux de mots…

Les fourgons arrivent devant le squat de réfugiés, Notara 26 pour commencer la première livraison. Les chaines humaines se forment autour des 5 premiers fourgons dédiés aux réfugiés et migrants (les jouets, cachés dans un sixième fourgon, seront livrés ultérieurement). A l’intérieur de l’immeuble occupé, le classement commence, notamment pour prévoir les réacheminements vers d’autres squats en fonction des besoins précis. Les squats de réfugiés d’Exarcheia ne prennent que ce qu’ils leur est nécessaire et s’entraident souvent.

Le déchargement nous aide à évacuer le stress de la journée et à oublier la fatigue du voyage. Nos camarades grecs et migrants ont beaucoup attendu ce moment, eux aussi. On a le sourire aux lèvres, la joie au ventre et parfois les larmes aux yeux. Certains chantent et jouent de la musique pendant que les fourgons dédiés se vident progressivement. Les enfants tournent en riant autour de nous et nous aident à ranger les colis légers.
Et ça continue, même après la fin de la livraison, jusque tard !

Non, ce n’est pas un convoi humanitaire mais solidaire. C’est une action politique, pas philanthropique. Nous n’allons pas aider « les Grecs » ou « les réfugiés », mais les nombreux collectifs et lieux autogérés qui organisent magnifiquement l’entraide et luttent ensemble contre ceux qui prétendent nous gouverner.Ne nous parlez pas d’hypothétiques partenariats avec de grandes ONG réputées, d’improbables subventions de l’État, de possibles largesses de fondations richissimes ou encore de relais médiatiques prestigieux. Tout cela ne nous intéresse pas. Bien au contraire. Nous voulons justement faire sans, et même faire contre.

Nous n’attendons rien des puissants. Nous ne comptons que sur nous-mêmes pour prendre nos vies en mains, avec vous, par-delà les frontières.

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Et c’est précisément pour ça que les mass-médias nous détestent. Exactement comme au printemps, les JT des principales chaînes de télé grecques nous dénigrent aussitôt et nous calomnient diversement, laissant croire que nous venons pour détruire, sous-entendant que nous transportons des armes ou des munitions, et essayant, par tous les moyens, de faire peur aux téléspectateurs à notre sujet, notamment en mélangeant les images de notre arrivée (trouvées sur Internet) à des archives d’émeutes doublées de musiques inquiétantes.

Exactement comme à notre arrivée en mars : (jusqu’à la 35ème seconde)

 

Mais plus qu’au printemps dernier, les valets du pouvoir ne cessent de diffuser la peur et la haine à notre sujet, d’heure en heure, en donnant l’impression d’une dangereuse menace.
Le délire est tel que même le nombre de véhicules redevient incertain (malgré le comptage précis effectué par les flics) : 16 ? 13 ? 10 ?

Le sommet du rire est atteint quand les mass-médias associent dans la confusion le déploiement de 7000 policiers à notre venue (un déploiement en réalité prévu pour encadrer les manifs qui se préparent pour l’anniversaire de l’insurrection de 1973, lancée à Exarcheia, depuis l’Ecole polytechnique, contre la dictature des Colonels).

On apprend aussi par la presse que la direction générale de la police s’excite à notre sujet et que le ministre de l’intérieur en personne aurait donné des consignes. Ben oui, les paquets de couches et le lait infantile, ça fait peur !

Les articles contre nous ne se contentent pas d’images d’archives montrant des émeutes pour occulter nos livraisons solidaires et vitales, ils vont parfois jusqu’à utiliser des faux-portraits évoquant des djihadistes pour mieux sous-entendre que nous sommes peut-être des terroristes en puissance. Allez hop ! Tant qu’on y est ! Une radio précise que la France est truffée d’islamistes dangereux et insinue que certains d’entre eux sont peut-être cachés… dans notre convoi ! Après l’islamo-gauchisme, l’islamo-anarchisme ? Pfff ! Quelqu’un aurait-il un cachet d’aspirine ?

 

Rapidement, la propagande officielle contre nous attise à son tour la haine des fascistes. Les sites d’extrême-droite reprennent en boucle le parallèle avec les talibans : nous sommes venus avec des munitions pour transformer Athènes en Kaboul, à l’initiative d’un obscur complot (reptilo-illuminati ?). Des groupes fascistes sur les réseaux sociaux parlent même de guerre civile.

Dès le lendemain, plusieurs journaux fascistes nous désignent à la une comme les nouveaux ennemis : nous sommes des étrangers venus en Grèce semer le chaos, nous avons fait le voyage pour mettre la patrie à feu et à sang, nous sommes armés et nous voulons la guerre…

Et voilà ! Le tour est joué : le pouvoir a réussi à sonner le rappel de ses épouvantails contre nous et nous allons devoir redoubler de prudence.

D’un côté, le pouvoir menace et suscite la pire des menaces et, de l’autre côté, il protège ou feint de protéger. Autrement dit, il complique volontairement la situation pour mieux se rendre maitre du jeu. Il rend nos déplacements difficiles tout en se prévalant d’une position incontournable et magnanime. Il positionne notre adversaire, en manipulant et instrumentalisant, pour mieux s’attribuer le rôle d’arbitre, au-dessus du lot, raisonné et raisonnable, entre les « extrémismes ».

De tous temps, le pouvoir a divisé pour mieux régner, fabriqué des ennemis imaginaires ou nourrit des ennemis bien réels. De tous temps, il a cherché des prétextes pour se prétendre indispensable. Le pouvoir nous montre les catastrophes sociales et écologiques dont il est la principale cause en affirmant, au contraire, que seul lui peut les résoudre.

Bonne blague, sauf que ce n’est plus drôle. Nous sommes 33 personnes mises en danger par cette odieuse propagande contre nous. 33, dont un petit garçon.

 

Comme la plupart d’entre nous, Achille a bien compris ce qui se trame et ressent la tension croissante, au fil des heures. Malgré notre insistance, il ne veut plus nous quitter pour une solution de repli en matière de baby-sitting. Il se sent plus en sécurité au sein du groupe, près de ses parents et de plusieurs personnes qu’il connaît bien. Tout le groupe veille sur lui avec tendresse. Il a emmené sa mandoline crétoise avec lui et joue quelques chansons grecques, de temps en temps, pour le groupe.

Depuis bientôt deux ans, l’Autre Humain croule sous les dettes. Le fameux réseau de 17 cuisines sociales gratuites et autogérées a récemment annoncé un triste décision : il va quitter le 15 décembre son magnifique lieu de vie dont la location n’est plus possible. Ce grand espace au centre d’Athènes permettait aux sans-abris de se doucher, de laver leurs vêtements et de déjeuner au chaud, aux enfants démunis de trouver une aire de jeux et une aide aux devoirs, à tous d’être accompagnés autrement, sans bureaucratie, avec des boissons chaudes et des biscuits, ainsi que des ordinateurs et une assistance pour essayer de résoudre leurs problèmes. C’était un lieu en location parce qu’il permettait aussi de stocker beaucoup de choses, denrées et gros matériel, qui auraient probablement été perdus en cas d’expulsion.

Mais la solidarité de quelques dizaines d’ouvriers dans une usine voisine a permis de rassembler un quart de la somme nécessaire, parmi d’autres initiatives. Alors, après avoir longuement fait nos calculs, nous avons décidé tous ensemble de prendre en charge tout le reste, effaçant la totalité des dettes et assurant plusieurs mois de loyer d’avance. Plusieurs convoyeurs ont ajouté de l’argent sur leurs propres deniers pour parvenir à la somme nécessaire, en plus de la somme apportée par le convoi lui-même.

Depuis plusieurs jours, Kostas s’était fait à l’idée de partir. Il n’en revenait pas. De même que les autres camarades du collectif, très émus comme nous.

Maintenant, il nous reste à organiser une aide régulière pour que ce réseau absolument vital au mouvement social grec reste durablement dans ce lieu. C’est pourquoi nous lancerons prochainement un appel aux associations, syndicats et collectifs de lutte de France, Suisse et Belgique qui voudront bien prendre avec nous un minuscule petit bout du loyer. Nous espérons ainsi assurer mensuellement 250 des 500 euros de loyer (10 euros par mois x 25 contributeurs, ça doit être possible, non ?). On en reparle dans quelques temps. Pour l’instant, le loyer est payé jusqu’au 15 juin 2018.

Pendant ce temps, des pluies diluviennes tombent sur Athènes et les environs. Les inondations s’étendent et tuent des dizaines de personnes, laissant des dégâts gigantesques derrière elles.

Nous songeons à intervenir, mais comment ?

Sur place, l’Etat est complètement dépassé, les secours totalement insuffisants, le gouvernement honni, encore plus qu’à l’habitude. Simultanément, les néo-nazis d’Aube font le spectacle en organisant quelques actions superficielles pour leur vitrine.

Impossible de laisser faire, de laisser place vide, de ne pas y aller nous aussi.

Ça tombe bien. La bête noire des fascistes, le groupe anarchiste Rouvikonas (que nous soutenons depuis longtemps pour ses actions formidables aux côtés des opprimés) souhaite intervenir aussi et connaît bien le terrain. Mais il lui manque des fourgons, du matériel et des renforts. Nous avons tout ça ! Trois de nos fourgons sont justement remplis de couvertures chaudes, de vêtements secs, d’outils, de trousses de première urgence, de produits ménagers et de biscuits énergétiques. D’autres fourgons sont également disponibles.

Rouvikonas bat le rappel dans Exarcheia et complète le convoi vers la ville sinistrée de Mandra. Le pouvoir voulait absolument nous associer à un groupe sulfureux pour mieux défrayer la chronique ? Il va être servi. Quelques jours plus tard, la presse parle, cette fois, de l’action lancée par Rouvikonas en précisant que les fourgons sont ceux du fameux « convoi français » et que le chargement est composé de choses non utilisées lors des premières livraisons.

Une double revanche pour nous. Car oui, nous ne sommes pas un banal convoi humanitaire, nous sommes clairement engagés dans une action avant tout politique, de mouvement social à mouvement social. Mais non, cela ne nous empêche pas d’aider avant tout, partout où c’est nécessaire, aux côtés de nos camarades et compagnons grecs ou migrants. Y compris avec Rouvikonas, le groupe le plus craint par le pouvoir et les fascistes. Y compris à Mandra, ville mortellement touchée dont toute la Grèce parle, notamment pour les polémiques au sujet de l’incompétence du gouvernement et des services de l’État, complétement dépassés, et à cause de la tentative de récupération d’Aube dorée.

 

Sur place, c’est le choc. La situation est particulièrement difficile et les habitants essaient de parer au plus pressé eux-mêmes, dans la solidarité et l’autogestion. Les véhicules spécialisés des services de l’Etat étant trop peu nombreux, des paysans viennent avec leurs tracteurs pour dégager les rues.

Tous les soirs, nos camarades rentrent à Exarcheia avec de la boue jusqu’au cou et des témoignages émouvants.

L’Autre Humain fait aussi appel à nous pour installer une cuisine sociale gratuite et autogérée à Mandra et organiser des rotations en fourgons. Nous essayons de nous répartir sur plusieurs tableaux d’opérations chaque jour.

La moitié des membres du convoi se rendent à la grande manif du 17 novembre, anniversaire de l’insurrection contre la dictature des Colonels en 1973. Mais, sur l’avenue Alexandras, à l’approche de la fin de la manif, les MAT (CRS) nous chargent sans sommation, par surprise. Ils matraquent et donnent des coups de pieds à terre aux personnes renversées. Six membres du convoi sont blessés par les policiers qui continuent de nous gazer et de nous menacer. Les employés d’un supermarché voisin relèvent rapidement la grille, puis la baissent à nouveau pour nous mettre à l’abri. Dans une ambiance surréelle, une cinquantaine de manifestants se retrouvent cloitrés au milieu de la junk food et des barils de lessive.

Voici la vidéo : (surtout après une minute)

 

Le soir même, à la suite de la manifestation, il y des émeutes tout autour d’Exarcheia. Mais au fil des heures, la nuit s’avançant, il n’y a plus grand monde dans les rues. C’est le moment que choisit la police grecque pour entrer rapidement jusqu’à la place clairsemée et frapper quasiment toutes les personnes qui s’y trouve sans distinction. Plusieurs dizaines de personnes sont arrêtées sans mêmesavoir qui a participé ou pas aux émeutes. Les coups pleuvent et les scènes de tortures se multiplient : des personnes bloquées au sol et frappées à grands coups de pieds dans la tête et dans les côtes, d’autres sont tenues debout par deux CRS et frappées par un troisième.

La scène dure quelques minutes avant que la police ne batte en retraite, sous la riposte d’habitants du quartier en colère : pots de fleurs, bouteilles vides, gravats et objets en tous genres pleuvent des balcons, ainsi que quelques dizaines de cocktails Molotov depuis les toits en terrasse du nord de la place. Malgré leur armure, tous les robocops sont en fuite. Au final, 43 personnes ont été arrêtées, dont Dylan, membre du convoi, alors qu’il rentrait chez lui (à dix mètres exactement de la porte du solidaire grec qui l’hébergeait). Dans un premier temps, son pote Clément, membre du convoi lui aussi, le cherche, inquiet. Il a également été blessé aux côtes, au dos et au visage, comme beaucoup de personnes aux alentours, y compris deux adolescentes qui allaient simplement se chercher des pizzas.

Nous apprenons par la suite que Dylan a passé la nuit en garde-à-vue. Nos camarades avocats militants d’AK (mouvement anti-autoritaire pour la démocratie directe) s’occupent de lui. Il est poursuivi en Justice pour des chefs d’accusation fantaisistes puisque sans la moindre preuve : rébellion, insultes à agents, jets de projectiles… En réalité, c’est Dylan qui a été agressé, insulté, frappé et séquestré.

Pour l’épauler face aux poursuites, un comité de soutien s’est constitué. Militant solidaire et courageux, Dylan a très bien tenu le choc. Mais, à 22 ans, il est sans ressource et membre d’une famille modeste. C’est pourquoi nous faisons appel à soutien pour l’aider à se défendre en Justice afin d’échapper à une peine délirante :
https://www.lepotcommun.fr/pot/3cjea6x2

 

Les nuits blanches ou très courtes se succèdent. Difficile au petit matin d’aller participer à d’autres actions, comme ici avec Eric (quatrième en partant de la droite sur la photo du bas) à des rencontres pour une éducation moins autoritaire avec des enseignants du réseau Ecole buissionnière-Pédagogie Freinet, très actifs en Grèce. Changer la société, c’est aussi l’affaire des enfants et de notre façon de relationner avec eux. Sur la photo du bas, j’ai dans les mains un lance-pierre que le réseau vient de m’offrir et dans lequel j’ai glissé un petit livre prêt à être projeté : la résistance passe par la création et l’éducation.

Nous apprenons avec soulagement la libération de Dylan (mais en attente d’un procès), alors que nous sommes pour la plupart sur la place Agia Pantelemona, l’ancien épicentre des fascistes à Athènes, repris il y a trois ans par les antifascistes. Sur cette place, il y a désormais un local antifasciste : le Distomo, du nom d’un village anéanti par les nazis durant la seconde guerre mondiale. Distomoavec lequel l’Autre Humain vient de lancer sa 17ème cuisine sociale gratuite et autogérée sur la place. Daouda et Achille participent à la préparation du repas. Sur cette place, les structures autogérées de santé d’Exarcheia et Pedion Areos viennent aussi jusqu’ici pour proposer de la « médecine de rue », une permanence de pharmaciens, infirmiers et médecins bénévoles (dont un Syrien) pour aider les mal soignés. Tout autour de la place, dans les rues perpendiculaires, subsiste encore une guerre de tags entre fascistes et antifascistes. On sent qu’ils ne sont pas loin.

Quelques jours après, le local du Distomo où nous venions de passer, est attaqué à la bombe incendiaire (avec des petites bouteilles de gaz). Un procédé identique à celui utilisé par les néo-nazis pour attaquer le Notara 26 l’année dernière. En pleine nuit, le squat de réfugiés avait commencé à brûler, mais l’évacuation immédiate, avec beaucoup de sang-froid, avait permis de sauver tout le monde, notamment les enfants réfugiés, avant de stopper l’incendie et d’entamer trois semaines de nettoyage et de travaux.

Avec le pouvoir, les fascistes sont les pires ennemis de la solidarité parmi nous. Les uns comme les autres veulent nous empêcher de prendre nos vies en mains et de vivre ensemble en paix avec nos différences. Et, ensuite, ce sont eux qui nous accusent de « détruire » et d’être « belliqueux ».

Autre bonne nouvelle : Fifi va mieux. Il a été déplacé près d’Exarcheia et nous pouvons aisément lui rendre visite dans sa chambre. Achille, qui a assisté à sa crise, est rassuré. Derniers câlins avant le rapatriement en France.

Les camarades grecs d’Exarcheia et de Crète ont également pensé à Fifi : on lui ramènera bientôt de l’huile d’olive et des surprises (à l’occasion de la projection-débat de Sur la route d’Exarcheia le 9 janvier au cinéma Utopia de Bordeaux, sa ville, où je me rendrai avec Eloïse et Maud).

Tiens bon, Fifi, on vient t’embêter bientôt !

Si les filatures se poursuivent encore un peu à l’extérieur d’Exarcheia, le plus dur semble être passé. Mimi me charrie alors que je remercie Vangelis pour son aide précieuse. Allez, à la vôtre ! Gia mas ! (santé !)

Nos livraisons se poursuivent dans d’autres lieux, chaque jour, ainsi que des soutiens financiers. Ici, la structure autogérée de santé d’Exarcheia (en haut) et le squat de réfugiés/migrants Spirou Trikoupi 17 (en bas). Nous soutenons aussi, parmi d’autres lieux : Evangelismos à Héraklion, Favela au Pirée, Nosotros, K*Vox et Zaïmi à Athènes ou encore Mikropolis à Thessalonique : https://www.youtube.com/watch?v=rpqk24qvoR4(38 :30 à 40 :40)

La plupart de ces soutiens ont commencé il y a longtemps et ont été renouvelés régulièrement, en fonction de nos capacités. Il ne s’agit pas de saupoudrage ni d’appuis éphémères. Par exemple, Anepos a soutenu la cuisine sociale l’Autre Humain dès ses débuts en 2011-2012 et la structure de santé autogérée d’Exarcheia dès son lancement en 2013. Concernant l’espace social libre Nosotros, nous avons même commencé à le soutenir une première fois dès 2009, peu après les émeutes de décembre (sans transport de matériel à l’époque, uniquement en soutien financier). En janvier 2009, je faisais mes deux papiers sur le sujet dans Siné Hebdo et Le Monde Libertaire. En 2011, nous soutenions des travaux et deux ans plus tard, nous aidions à rétablir l’eau dans le lieu, par exemple. Par la suite, la sortie de nos films (en creative commons) nous a permis d’amplifier nos actions, notamment face à la crise des réfugiés et à la répression de nos camarades. Dans les périodes où nos films tournent moins, les convois sont des bouffées d’oxygène pour certains de nos lieux.

Première du film Sur la route d’Exarcheia à Athènes ! Le Notara est plein et l’ovation finale avec des youyous témoigne de la chaleur de l’accueil ! La plupart des retours sont excellents ! Bravo Eloise, Maxime, Matthias et Sébastien ! Quelques jours plus tard, la première en Crète fait également un tabac. Pour répondre aux questions, le film sera mis en ligne gratuitement sur Internet en début d’année prochaine (je n’en sais pas plus). En attendant, le contact pour programmer des projections, ce n’est pas nous (qui ne sommes que des personnages du film), mais : sebastien.mediacoop@gmail.com de la coopérative ouvrière Mediacoop.

Au Notara également, on fête les deux ans de l’occupation. Parmi les artistes, Christian chante plusieurs morceaux, parfaitement remis de sa blessure à la manif. On vous recommande vivement notre camarade :
https://vimeo.com/134782409
Contact : gavroche-prod@orange.fr

Les enfants sauvés des eaux sont également ravis par les clowns puis un goûter féérique, avant quelques mots plus solennels sur la solidarité et l’antifascisme par-delà les frontières. Un grand buffet mêlant des saveurs d’orient est offert à tou-te-s par les réfugiés/migrants pour conclure la soirée :
— Goûte ça, c’est un petit plat de chez moi, près de Téhéran ! Un jour, si tout va mieux là-bas, je t’inviterai. Tu verras, c’est très beau

Pendant que les premiers véhicules prennent le chemin du retour, plusieurs fourgons poursuivent leur route jusqu’en Crète pour soutenir plusieurs lieux et réseaux de lutte sur place, notamment les paysans des montagnes en lutte contre les filiales d’EDF. Nous participons également à plusieurs débats pour une éducation moins autoritaire et pour le développement de la philosophie avec les enfants dès le plus âge, notamment avec le groupe Ecole Buissionnière-Pédagogie Freinet et l’université de Rethymnon.

Ce n’est pas autre chose qu’une lutte pour l’émancipation sociale. Une preuve si nécessaire : les organisateurs ont souhaité passer des extraits de Je lutte donc je suis pour conclure la journée d’échanges.

Après être passés au grand squat Evangelismos de Héraklion, cœur des luttes locales, nous allons en convoi (une quarantaine de camarades en tout) à la prison pour apporter un soutien visible et audible à nos prisonniers politiques : concert de klaxons, plusieurs tours de la prison, slogans et chansons sous les fenêtres des détenus, échange avec un porte-voix avec eux, positionnement plus lointainensuite mais bien à la vue des fenêtres pour lever nos poings et les saluer et même quelques graffitis sur le mur extérieur de la prison en dépit des tentatives d’intimidation des képis. Un pope s’est plaint que nous nous sommes servis des cloches de la petite église voisine pour faire un peu de bruit, mais c’était pour la bonne cause.
– Vous êtes incorrigibles conclue gentiment une yaya (grand-mère) de la paroisse, Vous n’en faites qu’à votre tête ! Un jour, vous finirez en prison aussi et ne comptez pas sur moi pour vous sonner les cloches !

Les jours passent. Presque tous les fourgons sont repartis, en petits groupes. Mission accomplie malgré les nombreux obstacles. Il est temps de se reposer un peu durant la traversée vers l’Italie.

A vous tou-te-s, merci, quelle que soit la façon dont vous avez aidé à préparer ce convoi.

Et, pour les plus motivés, on vous emmène la prochaine fois. Pensez à ne pas oublier votre carte européenne de sécu, on sait jamais 

A bientôt !