Retour sur le mouvement contre la Loi Travail, une lutte en turn-over

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Un intéressant retour analytique sur la lutte contre la Loi Travail en 2016, qui réfléchit sur le rapport entre les formes de lutte et de mobilisation et les formes actuelles d’emplois et de précarité du prolétariat. Trouvé sur le site “Swaggcocos” (https://swaggcocos.wordpress.com/).

 

Sur le mouvement contre la loi travail, une lutte en turn-

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La loi travail est une attaque générale contre le droit du travail et le salaire direct : d’un côté elle baisse le salaire via les heures supplémentaires moins payées, de l’autre elle supprime le droit du travail collectif pour le segmenter par entreprise et l’individualiser. Et à cela s’ajoute une baisse générale du droit des salariés en termes de santé au travail, de la représentation des salarié-e-s, etc.

Ce mouvement très particulier, caractérisé par la désynchronisation de ses composantes, se déroule en 3 phases. Il survient début mars, sur une manif appelée d’abord par des syndicats de base, en avance de 3 semaines sur le programme des centrales syndicales.
Après un mois de manifestations très tendues et de grèves trop perlées, de tentatives infructueuses de blocages de facs et d’occupation, c’est finalement « Nuit debout » qui prend le relais « soirée » des manifs. Il connaît un grand et long succès dans les centres urbains des métropoles, en touchant des sympathisants de gauche qui s’inscrivent peu dans les luttes liées au travail.
Fin mai, alors que le mouvement semblait s’étioler, il entre dans sa 3e phase : celle des grèves. Après deux mois d’une absence notable, la CGT apparaît subitement fin mai pour lancer les grèves notamment dans le secteur stratégique de l’énergie : les 12 raffineries du pays sont bloquées, ainsi que les dépôts pétroliers. Toujours dans l’énergie, 19 centrales nucléaires votent la grève. Du coté des transports, les routiers mèneront une grève d’une semaine ainsi que de nombreux blocages, avant de voir leurs revendications reconnues par le gouvernement. Fin mai, ce sont les éboueurs qui se mettent à leur tour en grève.

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La loi El Khomri, qui existe déjà empiriquement pour une grande partie du prolétariat, vient d’une part formaliser et légaliser les conditions de travail de millions de prolétaires et d’autre part étendre cette précarité déjà structurelle aux autres.

Le tertiaire, à l’opposé de l’industrie et de l’agriculture, est le seul secteur dont l’augmentation de la productivité ne repose pas sur l’accroissement du capital fixe (machines, technologie, etc…). Les patrons des entreprises de services, ne pouvant augmenter les cadences avec des machines, s’emploient alors à faire reposer la productivité uniquement sur la force de travail humaine. Certains emplois sont soumis à une telle densification du travail à effectuer pour chaque heure que les nouvelles cadences sont tout simplement impossibles à effectuer dans le temps imparti. Si les travailleuses et travailleurs concernés dépassent ce temps de travail, ils ne seront pas payés, ce qui revient à un renversement du paradigme du salariat* : certains ne sont plus payés à l’heure, mais à la tâche. C’est le cas des femmes de chambres de grands hôtels ou des postiers, deux secteurs dont certains bastions furent en grève reconductible durant le mouvement.
Leurs luttes, inscrites dans l’agenda de la restructuration, témoignent que l’objectif du patronat est de resserrer l’étau sur l’emploi tertiaire, en tirant sur la plus-value absolue : allonger et densifier le temps de travail sans le payer plus.

Beaucoup ont pu relever la faiblesse numérique du mouvement, qui comprend des manifestations d’en général un demi-million de personnes. Or, cette faiblesse est à relativiser, en considérant la structure de l’emploi ainsi que la composition du mouvement.

Comme nous l’avons vu plus haut, une part importante du prolétariat subit déjà la loi Khomri avant que celle-ci ne soit légalisée. Depuis les années 2000, la crise, en supprimant de nombreux postes a largement densifié la somme de travail à effectuer des employés ; à cela s’est ajouté une stratégie de pourrissement : depuis les années 2000, un très grand nombre d’accords d’entreprises avait été signés en défaveur des travailleurs. Ainsi, la loi travail apparaît en terrain semi-conquis, et n’a plus qu’à passer le vernis légal sur des rapports économiques déjà structurels pour pas mal de salariés.
Ce mouvement fut alors une lutte globale contre la restructuration, comprenant les Khomrisés, pour qui la loi ne changera pas grand-chose et qui n’ont donc plus rien à perdre (secteur du nettoyage, postiers, McDo) et ceux pour qui le passage de la loi portera un gros coup à la stabilité de leur emploi et ainsi qu’à leur porte-monnaie (raffineries, ports et docks, etc.).
Ainsi, il faut considérer que le mouvement contre la loi travail a été le seul mouvement des 30 dernières années à lutter contre un état de fait, à l’opposé des mouvements précédents, portant sur la défense des conquêtes ouvrières, qui luttaient contre un état à venir (une loi appliquée ni empiriquement ni légalement).

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Maintenant que nous avons vu comment la structure de l’emploi peut définir l’ampleur d’une mobilisation, regardons quelle fut la composition du mouvement.

Dans la France post-fordiste, les luttes de grande ampleur étaient menées par les fonctionnaires, ou a minima conjointement avec eux. Après 1968, les mouvements sociaux finissent par s’inscrire dans le principe de grève par procuration : le public fait grève, le privé suit comme il peut. Cela durera jusqu’en 2010, quand les fonctionnaires abandonnent les rênes des mouvements ; c’est alors qu’un autre schéma s’esquisse.
La loi travail vient lourdement appuyer et confirmer la fin des mouvements du public : la mobilisation tient uniquement sur le privé, car lui seul est concerné par la loi, et lui seul mène des grèves reconductibles. Ainsi, l’ancrage des mouvements du privé est assez inédit dans le paysage des mouvements sociaux français post-crise, ce qui contrebalance les cartes de la lutte des classes et la vision qu’on se fait d’un mouvement social.

De par la plus grande difficulté de mener une action politique et syndicale dans le privé, le mouvement était effectivement plus faible numériquement que ses prédécesseurs. Il n’en fut pas moins le plus radical, et le plus déterminé.
Pour la première fois, les mobilisés avaient conscience que jouer le jeu du mouvement légaliste, selon les règles tacites convenues avec l’Etat, n’offrirait plus aucune contrepartie, et surtout pas celle de gagner ses revendications. Le clivage traditionnel entre les bons et les mauvais manifestants (casseurs vs. manifestants), tendait donc à s’effacer : la colère était partagée, et ceux qui ne cassaient pas (la majorité) n’émettaient que peu de réserves sur les groupes plus violents.
D’un côté, la réforme des retraites de 2010 a démontré que le cadre du mouvement social n’offrait plus aucune garantie aux prolétaires en lutte ; et de l’autre ces mêmes prolétaires faisaient l’amer constat que la gauche institutionnelle se révélait être l’appareil sauvage et agressif de la bourgeoisie qui, une fois élue, ne prenait plus la peine de se parer d’un quelconque cosmétique social. L’amertume fut vive au sujet de cette gauche plus offensive contre les prolétaires que la droite, tant sur le fond (la loi travail) que sur la forme (la répression sans pareille du mouvement).

Alors que les conflits de classes s’étaient matérialisés ces dernières années par une plus grande judiciarisation de ce qui auparavant n’étaient que de simples formalités, comme les feux autour d’un piquet de grève, la loi travail a été l’apogée de la répression du mouvement social. Ainsi, chaque semaine, le gouvernement se parait dans une nouvelle panoplie répressive pour détruire les droits des prolétaires en lutte : les multiples 49.3  ; les interdictions individuelles de manifester ; les mutilés en manifs, les CRS chargeant dans une très grande violence des piquets syndicaux ; la tentative d’interdiction de manifestation, soldée par l’apparition d’une nouvelle modalité de lutte low-cost : un rassemblement encadré dans une ville transformée en check-point, etc…
La contrepartie d’une lutte des classes à visages découverts fut l’intensification de la violence et de l’offensive des manifestants : qu’ils aient à gagner ou pas, ce fut l’éclatement brutal de la colère.
Alors que les manifestants offensifs se trouvaient traditionnellement en queue de cortège, 2016 a marqué l’apparition du cortège de tête : tout ce qu’une ville compte de jeunes qui veulent en découdre se retrouvait à l’avant des manifestations, regroupant plusieurs milliers de personnes. Ces cortèges de tête étaient une matérialisation de l’accroissement de l’abstention : de nombreuses personnes dégoutées du « coup de poignard » du PS venaient grossir les rangs d’autonomes déjà convaincus.
La violence en tête de manif’ comme la destruction d’une centaine de permanences PS** à travers le pays furent alors vécues comme une revanche contre la gauche autant que le constat qu’en vain, le prolétariat était dépouillé de ses médiations institutionnelles, qu’il étaient ostensiblement nu face à la violence capital.

Tandis qu’une méfiance s’était déjà enracinée en 2005 lorsque de nombreux cadres de la gauche avaient mené campagne pour le « oui » à la constitution européenne, 2016 marque enfin le divorce définitif entre la gauche de la rue et la gauche de pouvoir. Un an plus tard, la loi El Khomri aura coûté cher au PS, puisque celui-ci, perdant plus de 6 millions de voix entre 2012 et 2017, ne survivra pas à son quinquennat.

En 1961, Raoul Vaneigem écrit les paroles de la chanson La vie s’écoule. Célébrant la révolution, il proclame : « Plus de dirigeants, plus d’État // Pour profiter de nos combats ». La révolution n’a pas eu lieu et ce qui fut une revendication révolutionnaire dans les années 1960 est actuellement un état de fait, celui de la contre-révolution : ni dirigeants ni État ne profitent de nos combats, puisque le capital n’intègre plus la lutte des classes dans son procès.

sans-pétroleEn observant le mouvement contre la loi travail au prisme des 30 dernières années de mouvements sociaux, on note que les grèves de fonctionnaires ont permis de masquer l’incapacité du secteur privé à mener une grève générale, tant la restructuration a affaibli ses capacités de structure militante, en segmentant les entreprises et les statuts, notamment avec la sous-traitance et la multiplicité des contrats.
Lorsque le public ne conduit plus de grève reconductible dans les mouvements, le privé hérite de ce que plus personne ne veut assumer. Il mène des grèves éparses, mais loin de paralyser l’économie par la grève dure, le mouvement social se heurte à son entrée en crise.
La restructuration du privé, qui n’est plus masquée par la grève par procuration effectuée par les fonctionnaires, apparaît alors aux yeux de tous sans que personne ne souhaite vraiment la voir.
D’autant que les secteurs privé et public sont aujourd’hui très perméables l’un à l’autre : d’un coté de nombreuses entreprises publiques sont passées au privé, de l’autre de nombreuses entreprises publiques embauchent sans le statut de fonctionnaire, et enfin, de nombreux emplois du secteur privé sont financés par le public (contrat d’insertion, emplois aidés, etc..).
Une partie des grévistes du secteur privé de 2016 était les grévistes du public de 1995 : La Poste contre le travail à la tâche, RTE (filiale privée d’EDF) contre la privatisation de son capital, la BNF pour titulariser ses vacataires, etc.
Lorsque le secteur public ne masque plus la restructuration des modalités de lutte, on voit clairement la réorganisation : ceux qui ne pouvaient pas faire grève, les jeunes précaires (alternance, CDD, etc) et les retraités, ont massivement alimenté la caisse de grève en ligne de la CGT, subventionnant ceux qui pouvaient faire grève.
Dans les régions hors de Paris, beaucoup se demandaient si le mouvement s’essoufflait chaque semaine. Et pourtant, la colère a vaincu, a forcé durant 4 mois un mouvement que les centrales n’avaient pas préparé, auxquelles elles se sont rattachées, et celui-ci a tenu. Le mouvement social, déstructuré et en crise, s’est accroché par à-coups et est entré inopinément dans la danse. Affaiblis mais déterminés, ceux qui luttaient pour qu’éclate ce mouvement sans forme ont fini par le structurer sur le modèle du turn-over : chacune de ses composantes s’est relayée pour faire durer la colère collective (les jeunes, les précaires et les salariés en grève perlée en février ; Nuit debout en mars puis les grévistes en mai et début juin, quand les jeunes retournaient en cours).
La classe ouvrière, privée de sa capacité à mener une grève générale avec l’éclatement de la sous-traitance et l’instabilité de l’emploi, n’a pas paralysé l’économie, en 2010 comme en 2016.
Or il ressort que les conflits sociaux, plus aigus et violents, marquent notre époque par le bourdonnement continu d’une lutte des classes acérée. Comme la loi travail s’était entamée alors qu’un grand nombre de boîtes avait lutté contre la loi Macron, elle s’est soldée par autant de luttes dans les entreprises contre la loi El Khomri.

*salariés non-cadres
** dont celle de Grenoble, où le siège de la Fédération du PS de l’Isère est attaqué à l’arme à feu.

Les bulles proviennent de banderoles et panneaux vus lors du mouvement.