Expériences de communes autonomes dans la Syrie en guerre

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Un article trouvé sur le site “Lundi matin” (https://lundi.am/) sur la commune de Deraya et les processus d’auto-organisation populaire dans certaines zones libérées de l’emprise du régime sanguinaire d’El Assad, en Syrie.

Expériences de communes autonomes dans la Syrie en guerre

L’héritage d’Omar Aziz et la commune de Deraya par Leila Al-Shami

Deraya est un territoire de la banlieue ouest de Damas, situé à quelques kilomètres du palais présidentiel. Le régime a repris cette zone fin Août 2016 après d’intenses bombardements. Cette perte fut un énorme coup porté à la révolution, tant la commune de Deraya était devenue un symbole, un modèle de libération au sein de la révolution syrienne. Pendant cinq ans, l’entrée du quartier était marquée par un portrait de Bachar posé au sol, qu’il fallait d’abord piétiner avant de rentrer dans la zone libre de Deraya. Les brigades de l’ASL qui tenaient le quartier, avaient la réputation d’être de redoutables spécialistes de la guerre urbaine. On nous rapporte de Syrie que toutes les franges de la rébellion voulaient s’associer avec eux pour les batailles importantes.
Omar Aziz est un activiste syrien, mort en détention en 2013, qui développa l’idée de commune à travers la mise en place de comités locaux au sein des territoires libérés par l’Armée Syrienne Libre. A ce propos il déclara, peu avant son arrestation en 2012, “Nous avons fait mieux que la Commune de Paris, qui a résisté 70 jours. Cela fait un an et demi et nous tenons toujours.”
Au sujet de l’expérience de Deraya et de la pensée d’Omar Aziz nous publions ici un article de Leila Al-Shami. Cette dernière est la co-auteure, avec Robin Yassin-Kassab, de « Burning Country : les syriens dans la guerre et la révolution », sur lequel nous avions consacré un article. Elle est aussi co-fondatrice de « Tahrir-ICN », un réseau qui œuvre à lier les luttes anti-autoritaires au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Europe.
Cet article est paru une première fois, en anglais, dans Fifth Estate en septembre 2016. Leila Al-Shami a accepté que Lundimatin en publie la traduction française.

« Une révolution est un événement exceptionnel qui bouleversera aussi bien l’histoire des sociétés, que l’humanité elle-même. C’est une rupture dans le temps et dans l’espace dans laquelle les humains vivent entre deux séquences : la séquence du pouvoir et la séquence de la révolution. Une révolution est victorieuse dès lors qu’elle parvient à établir l’indépendance de son temps propre afin d’entrer dans une ère nouvelle » Omar Aziz

Omar Aziz avait la soixantaine lorsqu’il retourna en Syrie en 2011. Il était auparavant salarié dans une entreprise de technologies de l’information en Arabie Saoudite mais avait décidé de rejoindre le soulèvement qui faisait rage contre quarante ans de dictature de la famille Assad. Avec d’autres activistes, Aziz commença par distribuer de l’aide humanitaire aux familles déplacées des banlieues de Damas qui subissaient les attaques du régime. Les manifestations qui continuaient face aux balles et aux tanks du régime ont beaucoup inspiré son travail, mais il était convaincu que les seules manifestations seraient insuffisantes à briser la domination du régime et que l’activité révolutionnaire devrait toucher à tous les aspects de la vie des gens. [1]
Avant son arrestation le 20 novembre 2012, et sa mort en prison en février 2013, il soutenait l’hypothèse de la formation d’auto-gouvernements locaux, et défendait que la solidarité, la coopération et l’entraide étaient les moyens par lesquels les gens pourraient s’émanciper de la tyrannie de l’État. Au cours du huitième mois de la révolution, alors que les manifestations étaient encore largement pacifiques et que les communautés vivaient encore à l’ombre de l’autorité de l’État, il écrit « le mouvement révolutionnaire reste séparé des activités humaines quotidiennes ». Et poursuit : « il y a une division du travail entre les activités au jour le jour et les activités révolutionnaires » soulignant le risque « d’une absence de corrélation entre les sphères de la vie quotidienne et la révolution elle-même » [2].
Aziz défendait l’établissement de conseils locaux pour réduire ce fossé. Dans sa vision des choses, les conseils, constitués de volontaires expérimentés dans divers domaines, devaient avoir un certain nombre de responsabilités : trouver des maisons sûres pour les déplacés, s’organiser en solidarité avec les détenus dans les prisons du régime et soutenir leurs familles. Aziz pensait qu’il était aussi du rôle de ces conseils de promouvoir la solidarité et la coopération en mettant en place un forum dans lequel les gens pourraient trouver des solutions collectivement aux problèmes qu’ils rencontrent et tisser des liens entre les conseils de différentes régions.
Il soutenait que les conseils devraient aussi coordonner la résistance aux expropriations de terres dans les villes et les banlieues et à l’expulsion de leurs occupants menées par le régime. Ces expropriations visaient principalement à constituer des zones résidentielles sécurisées pour les officiels du gouvernement et les officiers de l’armée, des centres commerciaux et la mise en œuvre d’autres investissements destinés à favoriser les riches.
Quelques mois plus tard, Aziz écrivit un second papier. La situation en Syrie changeait rapidement. La réponse brutale de l’état au mouvement de protestation a vite mené à la militarisation de la révolution, les insurgés prenant progressivement les armes pour se défendre. Dès lors des portions entières du territoire commençaient à être libérées de l’emprise de l’État. La culture d’organisation communautaire que le soulèvement avait suscité, comme la distribution de paniers de nourriture, ou la transformation de simples maisons en hôpitaux de campagne, l’inspirait énormément. De tels gestes montraient, pour lui, « l’esprit de la résistance du peuple syrien à la brutalité du régime, au massacre organisé et à la destruction des communautés » [3]. Il y décrivait comment les activistes avaient formé des comités de coordination dès le début de la révolution pour organiser la relation aux medias, documenter les activités, relever les exactions du régime et comment ces conseils s’étaient ensuite élargis à l’aide d’urgence et aux services médicaux. Il était convaincu que ces processus permettaient aux gens de s’émanciper de la domination de l’État, et donnaient lieu à des changements plus profonds tant dans les relations sociales que dans l’ordre des valeurs.

Selon Mohammed Sami Al Kayyal, un des camarades de Aziz, « Omar Aziz était pour la rupture complète avec l’État en vue de réaliser une libération collective sans attendre un changement de régime ou qu’un pouvoir en remplace un autre. Il pensait que les communautés sont les premières capables de construire leurs propres libertés indépendamment des vicissitudes de la politique » [4]. Aziz soulignait que le moment de la révolution était celui où les gens devraient déclarer leur autonomie et mettre en place sans attendre une sorte de programme alternatif. Il appela une nouvelle fois à la création de conseils locaux, en soulignant cette fois l’importance d’autres fonctions comme les activités de premier secours, les comités médicaux et les activités éducatives. Il imaginait qu’une révolution sociale pourrait être enclenchée en Syrie en construisant au fur et à mesure des communes autonomes, auto-administrées, à travers tout le pays, reliées entre elles par un réseau de coopération et d’entraide indépendant de l’État.
Omar Aziz a contribué à fonder quatre conseils locaux dans les quartiers populaires de Damas avant qu’il ne soit arrêté. Un d’entre eux était dans la ville à dominante agricole de Deraya. Cette ville a une histoire de résistance civile non-violente aux racines religieuses qui remonte à bien avant la révolution. [5] Les activistes de Deraya s’inscrivaient dans la tradition d’un ouléma libéral, Jawdat Said, qui appelait à la désobéissance civile non-violente, à la démocratie et à la lutte pour le droit des femmes et des minorités.
A Deraya, les jeunes hommes et femmes ont organisé des campagnes contre la corruption ainsi que des manifestations contre l’invasion israélienne du camps de réfugiés de Jenin en 2002, ou encore l’invasion de l’Irak par les troupes étasuniennes en 2003. Cette dernière manifestation, courageusement organisée sans autorisation préalable sous un régime policier avait mené à l’arrestation et à l’emprisonnement de plusieurs activistes.

Quand la révolution éclata en 2011, la jeunesse de Deraya (qu’elle vienne de la communauté musulmane ou de la communauté chrétienne) a pris les rues pour demander la chute du régime et la démocratie. Ils portaient des fleurs en signe de paix face aux soldats envoyés pour les abattre. Nombre d’entre eux furent encerclés, arrêtés puis torturés. En août 2012, la ville connu un horrible massacre ; des centaines d’hommes, femmes et enfants furent massacrés par les troupes du régime. Cette brutalité ne fit que renforcer la détermination de la résistance. A peine trois mois plus tard, le régime fut chassé par les habitants qui avaient pris les armes pour se défendre. La ville était désormais entièrement entre les mains de ses habitants, et la commune de Deraya était née.
Un conseil local fut établi le 17 octobre 2012, pour gérer les affaires de la ville et pour venir en aide aux déplacés et aux blessés. Ses 120 membres choisissaient leur exécutif par un vote tous les six mois, et les représentants et porte-parole étaient choisi par des élections publiques. Ce furent parmi les premières élections libres en Syrie depuis quatre décennies. Le conseil pourvoyait aux services vitaux comme l’approvisionnement en eau et en électricité pour les quelques 8000 résidents qui restaient d’une population de 80 000 habitants avant le début du soulèvement. Le conseil mis en place un service d’assistance qui organisa une soupe populaire et tenta de construire les moyens d’une auto-suffisance agricole en mettant des terres en cultures dont les fruits étaient distribués aux habitants. Le conseil gérait aussi trois écoles élémentaires (toutes les autres infrastructures éducatives avaient été rendues inutilisables par les bombardements répétés). Un service médical supervisait le seul hôpital de campagne qui tentait de venir en aide aux malades et aux blessés. L’autonomie de Deraya était défendue par une brigade locale de l’armée syrienne libre qui était soumise à l’autorité civile du conseil.
Deraya était la parfaite antithèse de l’État-Assad. Les habitants avaient construit par leurs propres moyens un espace de liberté et de démocratie. A côté des activités du conseil, un groupe de femmes avait fondé « femmes libres de Deraya » pour organiser des manifestations et l’aide humanitaire. Elles publiaient et distribuaient un magazine indépendant appelé Enab Baladi (raisins de mon pays) pour contrer le monopole des médias du régime et promouvoir une résistance pacifique au sectarisme et à la violence du régime. Des activistes ont mis en place une bibliothèque souterraine, un abri sécurisé où les gens pouvaient aller lire, apprendre et échanger des idées. Enfin le graffeur Abu Malik Al-Shami peignait l’espoir sur les murs en ruines de Deraya.
Mais en novembre 2012, le régime entama une stratégie de siège et de blocus en vue d’affamer les habitants, empêchant toute sortie et toute entrée de ravitaillement et de matériel médical. Ceux qui tentaient de fuir ou d’aller chercher de la nourriture dans les champs alentours étaient abattus par des snipers. Du gaz toxique, du napalm et plus de 9000 tonneaux d’ explosifs furent déversés sur Deraya. Le Conseil Local a fait des appels répétés aux organisations humanitaires et à la communautés internationale pour qu’ils tiennent leur engagement de briser le siège et de stopper l’offensive du régime : « Nous sommes punis pour avoir osé nous soulever pacifiquement pour notre liberté et notre dignité » disait un communiqué. « Il n’y a a pas d’organisations fondamentalistes comme l’État Islamique ou le Front Al-Nosra ici. Ceux qui défendent les armes à la main nos quartiers sont tous des locaux, protégeant nos rues contre un gouvernement qui nous a torturé, gazé et bombardé, nous et nos familles ». [6] Des femmes et des enfants ont aussi organisé des manifestations, les ont filmées et publiées sur internet, ont eux aussi multiplié des appels au monde qui faisait la sourde oreille, pour que le siège soit brisé et que cessent les violences perpétrées par le régime. Dès l’été 2016, la situation s’est nettement détériorée. Un embargo sur les armes imposé par un accord américano-jordanien neutralisa le « Front du Sud », une coalition large de groupes laïques et démocratiques membre de l’Armée Syrienne Libre, soulageant de facto les forces du régime dans cette zone et leur permettant d’intensifier leurs attaques sur la ville. Les américains avaient aussi fait pression sur Le Front du Sud pour qu’ils concentrent leur efforts militaires contre les groupes islamistes radicaux (qui ont pourtant une présence limitée dans le sud du pays) plutôt que contre les troupes du régime. Le dernier hôpital à Deraya fut bientôt détruit et les terres agricoles, seules ressources alimentaires, furent saisies et les récoltes brûlées. Avec un niveau minimum de ravitaillement en armes, aucune aide extérieure, minée par la famine, la résistance à Deraya a tenu tête à l’État Syrien et ses soutiens impérialistes quatre années durant. Mais le 25 août 2016 la ville tomba aux mains du régime. Tous les résidents, tant les civils que les combattants, furent évacués, sans doute sans retour. Certains des civils évacués vers la ville de Harjalleh, contrôlée par le gouvernement syrien, furent arrêtés et croupissent désormais dans les geôles du régime. Les troupes d’Assad célébrèrent leur victoire dans un non-lieu apocalyptique, au milieu de bâtiments en ruine, dans une ville vidée de ses habitants.

Omar Aziz n’a pas vécu assez longtemps pour voir les formidables réalisation de la commune de Deraya. Il n’a pas non plus pu observer les autres expériences locales d’auto-organisation qui avaient, avec plus ou moins de succès, fleurit à travers le pays. Ces « conseils locaux » ne sont pas de nature idéologique mais sont des expériences pragmatiques. Leur premier souci est de maintenir les services minimums au sein des communautés dans les zones où l’État s’est évaporé. La plupart du temps ils demeurent indépendants de toute direction politique ou religieuse et se concentrent sur des problématiques de première nécessité, comme la garantie des services vitaux et le ravitaillement en nourriture. Ces tentatives travaillent et évoluent à travers le prisme de leurs propres cultures et de leur expérience chemin faisant, mais constituent de vraies alternatives à l’autoritarisme d’État, en ce sens elles ont une dimension libertaire indéniable.
En mars 2016, on estimait à 395 le nombre de conseils locaux actifs dans les villes, villages et quartiers urbains, dont la moitié concentrée dans les provinces d’Alep et d’Idlib. [7] Cette estimation date de quelques mois après le début de l’intervention militaire russe pour soutenir le régime en déroute. Cette intervention militaire extérieure provoqua la perte de nombreux territoires libérés, plaçant les communautés insurgées en situation de grand danger. Alors que s’écrivent ces lignes, en septembre 2016, d’autres quartiers révolutionnaires autour de la capitale risquent fort de retomber aux mains du régime suite à sa bien-nommée stratégie du « à genoux ou crève de faim ». Il en est de même pour Al-Waer le dernier réduit révolutionnaire à Homs et pour les 300 000 habitants de la zone libérée d’Alep-Est qui sont à nouveau assiégés (trois mois plus tard, suite à un pilonnage systématique par les aviations russe et syrienne, Alep-Est était évacuée et reprise par les forces du régime et ses alliés sous le regard médusé de la « communauté internationale »).

[1Omar Aziz, Une contribution à la discussion sur les Conseils Locaux – https://www.editionsantisociales.com/AbouKamel.php

[2Ibid.

[3Omar Aziz, The formation of local councils in Syria, 2011 (en arabe) https://www.facebook.com/note.php?note_id=143690742461532

[4Voir Budour Hassan, “Radical Lives : Omar Aziz”(en anglais) (2015) http://wire.novaramedia.com/2015/02/radical-lives-omar-aziz/

[5Mohja Kahf, “Water bottles & roses : Choosing non-violence in Daraya” (en anglais) (2011) http://www.mashallahnews.com/water-bottles-roses/

[6Lettre écrite par un membre du conseil local de Deraya. Extraite de “The Syria Campaign” https://act.thesyriacampaign.org/sign/save-daraya?source=tw&referring_akid=.166567.9L5obO

[7Agnes Favier, “Local Governance Dynamics in Opposition-Controlled Areas in Syria” (2016) https://isqatannizam.wordpress.com/2016/07/09/local-governance-dynamics-in-opposition-controlled-areas-in-syria/