Apprendre de nos propres forces

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Apprendre de nos propres forces

Quelque chose s’est rompu au fils de ces bientôt 4 mois de mouvements. Le temps de contestation le plus long de ces 20 dernières années nous aura appris qu’un tabou s’est brisé et que des perspectives  s’affirment.

De la politique électorale il n’y a rien à espérer. Le tournant pris dans les années 80 d’une hégémonie capitaliste ultra-libérale s’affiche avec plus de clarté. La « démocratie parlementaire », est et restera toujours la politique du capital. La fin du compromis gaulliste avec le Parti Communiste – je te donne la secu, la caf, etc, et tu étouffes tout désirs et possibilités révolutionnaires–  dû notamment à l’évolution spécifique du capitalisme à libéré les velléités d’une économie ultra-libérale. La social-démocratie, sans attendre le « tournant de la rigueur » de 1983, nous avait déjà fait comprendre que son ambition n’était pas d’aménager l’économie capitaliste, mais bien de la renforcer, au profit évident du patronat et au détriment des travailleurs et travailleuses. Le gouvernement Jospin apparaissait pour certain-e-s comme un traître en privatisant à tour de bras.  Mais on ne trahit que ceux qui y croient. Il est bien clair que gauche et droite ne sont que deux stratégies à peine différentes dans l’application d’une politique unique, le capitalisme. L’extrême droite du FN n’a jamais renié ses fondements ultra libéraux – ou alors en façade- et il n’y a qu’à constater son silence depuis 5 mois pour n’avoir aucun doute sur ce qu’il pense de la loi travail. Quant à Mélanchon, il dit vouloir aménager le poids de l’économie, qu’il soit « moins lourd », « plus humain »… Que lui et son gouvernement s’opposeront farouchement aux diktats de la Troïka… A voir les résultats de ses alliés de Syriza en Grèce, on à hâte de se prendre les plans d’austérité et les politiques xénophobes à la sauce Méluche. Le Front de Gauche n’est rien de moins qu’une nouvelle face de la social-démocratie. Et au regard de l’histoire de cette dernière, on sait de quelle côté elle se place : pas du nôtre. Ah oui, n’oublions pas le NPA, Lutte Ouvrière : Ayons tous et toutes des salaires à 1500 balles et on vivra heureux.

Au fond, deux perspectives radicales se fond à nouveau face pour qui veut les voir, entre celles et ceux qui veulent aménager le pouvoir de l’argent, et celles et ceux qui veulent rompre une bonne fois pour toute avec l’idée qu’il faut mettre de la valeur, de la mesure monétaire, entre les rapports humains. Le verrou principal a sauté, il est désormais clair que la gauche de gouvernement n’est pas un remède à notre exploitation et même il est clair qu’elle la nourrit. Ce verrou a sauté par notre détermination. C’est de cette détermination que s’ouvre des perspectives qui s’appuient sur nos propres forces. Car il faut bien nommer les choses par leur nom, en nous affranchissant des commandements des médias, des chefs, des flics, des habitudes, et en demeurant déterminés à dire non : nous avons devant les yeux un monde qui ne nous va radicalement plus. Et faire face, c’est déjà participer à construire un autre monde. Ce qui à sauté c’est l’évidence que ce n’est pas par les élections que nous pourrons améliorer notre condition. De cela, nous n’attendons plus rien, nous savons que c’est notre action seulement qui nous permettra d’agir.

Nous ne sommes pas dupes de l’entreprise des médias. Leur matraquage verbal qui veut créer du réel à coup de répétition de leur dogme capitaliste. 4 mois que des prétendus « casseurs » décrédibilisent le mouvement, 4 mois que nous prenons en otage la France, 4 mois que nous ne comprenons pas que nous n’avons pas le choix, 4 mois que nous sommes de moins en moins nombreux. Et le foot ? Et le terrorisme ? Et Nabilla ? La prétendue objectivité des médias nous la foulons au pied à chaque pas dans une manifestation. Que disent-ils des centaines de mutilé-e-s par la police ? Des cortèges de tête, partout en France, autonomes des syndicats, et regroupant des milliers de personnes à Paris ? Des multiples secteurs en grève ? Etc. Ils n’en diront jamais rien ou le dénigreront car rien de tout ceci ne correspond au monde qu’il veulent raconter.

Nous ne sommes pas dupes de l’entreprise syndicale. Les directions syndicales des grosses machines bureaucratiques ont bien enfumé leurs syndiqué-e-s une fois de plus et l’ensemble du mouvement social. Toujours à la traîne de la colère, ils n’ont dû appeler à manifester que sous l’effet de dizaines de milliers de signataires d’une pétition contre la loi travail début Mars. A reculons encore, ils ont consenti à l’appel d’une journée d’action par mois ! 9Mars-31 mars-9avril-26/28avril-14 juin…  Comme s’il existait encore le doute qu’une journée d’action par mois puisse faire plier un gouvernement. Comme si les expériences des échecs répétés de ces dernières années ne le soulignait pas avec assez de douleurs. Qui veut perdre sa journée de salaire pour tourner dans la ville, sans aucune perspective de victoire ? Pourquoi plutôt que d’avoir appelé clairement à une grève générale, les syndicats ont-ils perlée celle-ci ? Un coup les transporteurs, un coup les cheminots, un coup le secteur de l’énergie… pour être sûr qu’après 10 jours de grèves, les un-e-s arrêtent et les autres commencent, pour être sûr d’avoir toujours la main, de pouvoir tout arrêter au moindre signal. Si nous n’avons pas beaucoup d’argent, ne vaut-il pas mieux faire ensemble la grève ? Ni train, ni avion, ni ramassage de déchets, ni énergie, ni approvisionnements, ni école, ni transports… combien de temps le pays peut-il être vraiment paralysé ? Qui peut douter qu’une telle stratégie soit plus payante que celle choisie par les directions syndicales ? Cette compromission des bureaucraties syndicales est bien vieille mais elle a encore été dénoncée de l’intérieur, par la CGT Goodyear, dès le début du mouvement (http://blog.cgt-goodyear-nord.com/post/2016/03/24/Position-de-la-CGT-GOODYEAR-sur-l-attitude-de-l-UD-et-UL-Amiens-ville-.…). Et que dire des pseudos blocages organisés ! Soyons sérieux, nous savons ce qu’il nous faut : des palettes, des pneus, du feu, pour un blocage total. A combien d’endroit en même temps les flics peuvent-ils intervenir ? Que les syndicats organisent des blocages massifs a Caen, Ouistreham, Lisieux, Bayeux, Cherbourg, Saint-Lô et les rayons des magasins sont vides en 48h. Tout ceci nous le savons, et nombreux sont celles et ceux qui ont gueulé sur les blocages, alors à quoi ça tient ? Qui décide ? Pourquoi pas nous ?

Nous ne sommes pas dupes de l’entreprise policière. Les inculpations pour tentatives d’homicides auront beau tourner en boucle à la télévision, nous savons de quel côté sont les éborgné-e-s, les mutilé-e-s, les asphyxié-e-s… Quand la police fait tirer au flashball dans une université pour empêcher une AG, quand un gradé tabasse un quidam qui mange son sandwich à sa pause de midi à l’espace Gardin le 26 Mai à Caen, quand le Préfet de Paris ordonne le 1er Mai de gazer tout le cortège et de le charger pour le scinder en deux, etc., nous voyons clairement quel monde se dessine sous nos yeux : à grand coups de matraque. L’Etat d’urgence restera aussi longtemps que le plan vigipirate devait être provisoire en 2001. On verra bientôt des couleurs dans l’Etat d’urgence. État d’urgence rouge : vous pouvez aller au marché de Noël mais pas en manifestation. État d’urgence rouge vif, vous pouvez acheter sur internet mais pas sortir de chez vous après 22h. État d’urgence rouge vif puissance 2 vous pouvez respirer mais l’Etat contrôle votre alimentation avec une puce qu’il vous a fiché sous la peau. Et on nous présente comme une victoire que les syndicats aient pu manifester le Jeudi 23 Juin à Paris. Il faut pourtant l’avoir vu pour le croire, un défilé plus petit que celui de Caen, sur une place géante dont on fait le tour, encadré par des grilles anti-émeute. Une Fan-zone à CGT en quelque sorte. Quelle victoire. A quand la manif autorisée sur le trottoir par groupe de deux pour notre sécurité. Quand un gouvernement fait déplacer son chef, Valls, à Caen, pourvu qu’il y ait 250 flics qui imposent l’Etat de siège en centre ville, c’est que la pseudo démocratie à des allures étranges. La police fait régner l’ordre qu’on lui commande. Mais notre liberté n’est pas en sécurité quand elle est sous surveillance. Nous, ici ou ailleurs, qui demeurons dehors malgré les attaques policières, nous savons que nous aurons à lutter dans les années qui viennent simplement pour pouvoir le faire. Nous ne voulons ni des miettes de défilé, ni des miettes de libertés.

Appelons les choses par leur nom. Leur monde n’est pas le nôtre, les décisions de lutte ne sont pas les nôtres, leur ordre n’est pas le nôtre. Et pourtant nous sommes dehors, nous sommes en rupture d’avec leur monde. C’est cela, déjà, des perspectives révolutionnaires. Ce vieux mot n’est pas réservés aux délires totalitaires du communisme stalinien, il n’a pas sens non plus à se dire électoral comme certains voudraient le faire croire. Il se déploie dans un horizon que nous construisons ensemble. Nous ne voulons pas choisir qui va nous diriger. Nous savons faire, faisons nous-même.

Nous affirmons que nous luttons pour transformer radicalement ce monde. Dans cette lutte nous ne pourrons compter que sur nous-même. Alors travaillons à développer notre autonomie, créons des caisses de grève qui, plutôt que d’enrichir des bureaucraties syndicales, serviront à nous organiser dans la lutte, tant qu’il y a besoin d’argent. Organisons-nous ensemble, à la base et autour de lieux qui servent le mouvement social. Ce qui est en marche n’est plus soumis à un calendrier de contestation. La loi est passée en force, ça y est. Il ne tient qu’à nous d’exprimer notre colère à nouveau, d’assumer davantage et avec plus d’assurance que c’est bien cette vérité qui nous fait sortir dans la rue : nous voulons construire nous-même un monde que nous désirons.

Prenons ce mouvement pour ce qu’il a été : un entraînement, un échauffement.

Pour notre autonomie, pour notre pouvoir d’agir et de construire, pour en finir avec le capitalisme et toutes les dominations.

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