Zomia ou l’art de ne pas être gouverné par James C. Scottt. Retour sur une étude sortie au printemps 2013

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reprise remaniée d’un article paru dans le journal caennais Brasero au printemps 2014

Retour sur une étude sortie au printemps 2013 :

Zomia ou l’art de ne pas être gouverné par James C. Scottt.

« Tandis que les tribus des collines et leurs coutumes archaïques sont célébrées dans les musées, les médias et le tourisme, la société- à moins qu’il ne s’agisse que de la classe moyenne urbaine- finit par se connaître elle-même en découvrant ce qu’elle a été et ce qu’elle n’est pas. »

Richard O’Connor. Founders’ Cults in southeast Asia

La Zomia est une très large bande géographique qui couvre une grande partie de la Birmanie, du Laos, de la Thaïlande, une partie de l’inde de la chine et du Cambodge. Plus précisément elle est l’étendue montagneuse, les forêts escarpées, du sud est asiatique. Cette zone est selon Scott devenue un refuge face aux états et demeure un des rares endroits au monde où quelques espaces non étatisés subsistent. Pendant plusieurs millénaires, les habitants de la Zomia se sont efforcés de se rendre inassimilable par l’état. L’ambition de Scott est de relater ces techniques, de comprendre ce qui fait fuir l’état. C’est alors une double histoire que raconte l’auteur, à la fois celle de la constitution des états et en même temps celle des ces différents peuples qui, loin de n’avoir jamais connus la « civilisation », se sont constitués par leurs aller-retour dans l’état et en élaborant des comportements pour s’en prémunir. En s’éloignant des conceptions classiques de «civilisé » et « non civilisé » Scott nous force à repenser aussi ce qu’est une lutte contre l’état, de ce contre quoi il s’agit alors de s’opposer.

Une profonde tristesse parcours l’ouvrage, celle de la fin des ces luttes, de la défaite de cet « art de ne pas être gouverné », car d’emblée, l’auteur le précise, la Zomia ne résistera pas longtemps à la modernité. Ce qu’il en subsiste n’est qu’une portion dérisoire de ce que furent ces zones pendant des millénaires. L’hélicoptère, les moyens de communication satellitaires, la force du concept d’état nation (qui vient faire un devoir d’administrer chaque centimètre carré de terrain), sont quelques uns des moyens qui ont assurés l’hégémonie de l’état là-bas comme partout ailleurs. C’est donc jusqu’à la 2eme guerre mondiale qu’il faut donner crédit aux analyses de Scott.

« le monde dont il est question dans les pages qui précédent est un monde dans lequel l’état n’est pas encore parvenu à tout balayer sur son passage, comme c’est le cas aujourd’hui. D’un point de vue historique, ce monde est celui que la plus grande partie de l’humanité a connu jusqu’ une date récente. En simplifiant beaucoup, on peut distinguer quatre époques : 1) une époque sans État ( de loin la plus longue); 2) une époque de petits États entourés de vastes périphéries non étatiques aisément accessibles ; 3) une période au cours de laquelle ces périphéries se sont trouvés réduites et directement menacées par l’expansion de la puissance de l’État ; et finalement 4) une ère qui voit l’espace administré se confondre avec pratiquement toute la surface du globe, la périphérie étant désormais reléguée au statut de résidu folklorique » (p.423-424).

L’étude de Scott si elle est donc intrinsèquement passée, demeure cependant pertinente dans son analyse de l’état, car en revenant aux sources de sa constitution, il renvoie à son essence, ici : la gestion économique. Se revendiquant de Clastres, il va par ailleurs présenter non pas tant comment les peuples de la Zomia empêchent l’émergence de l’état en leur sein mais comment ils le fuient en permanence, un art de l’évitement qui tend en en lui-même vers une organisation égalitaire.

L’état donc se forme pour Scott autour de l’accaparement des ressources. C’est même l’appareil de gestion de la production et de l’accaparement qui est l’état. Autrement dit, le cœur du mal réside dans la bureaucratie. Prélever l’impôt et/ou les cultures sont l’assise de l’état, il implique donc une force dédiée à cette tâche pour les reconduire à un centre qui rayonne plus ou moins précisément selon ses ressources. Et dans ces géographies qui rendent difficile le déplacement, on compte les distances en temps et non en kilomètres, la force de la bureaucratie tient à l’étendue de ce qu’elle peut administrer. Or s’il faut administrer le rendement agricole, il faut des cultures qui facilitent cette tâche. Deux dispositions lui sont donc essentielles, d’une part la culture agricole doit être contrôlable facilement c’est à dire doit répondre à des cycles fixe afin que les contrôleurs puissent s’assurer que rien ne leur échappe ; et deuxièmement l’aliment doit être transportable sur un temps long sans perdre sa valeur nutritive. Saisir les cultures et les transporter dans la capitale sont le socle d’un gouvernement, il lui faut avoir la maîtrise de l’alimentation. Car si l’état se développe avec la bureaucratie, il s’étend avec une armée de soldats qu’il faut nourrir dans les campagnes et si chacun peut s’alimenter en dehors de lui…il ne sert à rien. La culture agricole qui répond parfaitement à ces exigences est la riziculture. Le parallèle dans l’occident serait évidement le blé. La culture du riz est donc au centre de l’état et sa maîtrise est au cœur de ses dispositifs. En ce sens, dans le sud-est de l’Asie comme ailleurs selon Scott, l’état est davantage peuplé d’esclaves que de sujets libres, car la main d’œuvre qui assure les cultures est la ressource primordiale de l’état. Ce n’est pas tant la maîtrise d’un large territoire qui assure son prestige que son nombre de riziculture exploité, les expéditions militaires ne visent donc pas à s’assurer de nouveaux territoires mais à s’accaparer de la main d’œuvre. On comprend alors l’évidente tension intrinsèque à l’émergence de l’état puisque sa population dans sa majorité est là contrainte et forcée, arrachée aux siens et enchaînée dans son travail. Lutter contre la fuite est ainsi une des missions essentielle de l’état et pour cela il n’est déjà pas trop regardant sur la définition de ce qui constitue son propre peuple. Est membre de l’état, tous ceux qui y vivent car on souhaite intégrer le plus vite la main d’œuvre. Le foisonnement culturel est intense si bien qu’il serait impossible de faire l’histoire d’un peuple du sud est asiatique mais plutôt celui d’une géographie donnée.

« La culture que ces états mettaient en place au fil du temps variait en fonction du matériau culturel et humain, principalement importé, qu’ils avaient à leur disposition. Si les centres palatins précoloniaux présentaient un quelconque attrait culturel, c’était sans doute cette capacité à absorber les immigrants et les populations captives pour en faire, en l’espace de deux ou trois générations, des représentants de l’alliage culturel générique birman ou thai ».(p.117)

Plutôt que de créer une identité qui risquerait de rendre moins facile l’intégration l’état va au contraire se définir contre ceux qui ne sont pas lui, les barbares. Ainsi la rhétorique d’état va concentrer ses efforts contre ce qu’elle appelle « les tribus », arriérés nomade sans structures.

Ce qui intéresse l’état n’est donc pas tant de maîtriser un territoire par des frontières que d’avoir la primauté sur l’accaparement des ressources. De ce fait, il n’est pas rare d’observer des régions entières soumises à différents états, les paysans établis, lassés de fuir servent tel ou tel au grès des arrivées, sont de tel ou tel état au grès de l’état qui recense. Si l’idée de peuple de l’état est un assemblage hétérocycle, il en est de même pour la Zomia. Celle-ci n’est pas constituée d’un peuple originaire qui se bat contre les états des vallées, elle est constituée des vagues de fuites qui viennent la peupler. Plus on fuit et plus on grimpe dans la montagne, l’histoire se lit ainsi par strates de fuites devant les derniers arrivants qui risqueraient d’avoir à leurs trousses des armées et des chasseurs d’esclaves. Aussi, des individus peuvent être plus proche culturellement de ceux qui vivent à des centaines de kilomètres qu’envers ceux qui vivent quelques centaines de mètres au dessus d’eux. Tout autant, la frontière entre civilisé et non civilisé est tout à fait poreuse, il n’est pas rare que les uns deviennent les autres, au grès des expéditions militaires, des fuites, des retours, des échanges commerciaux qui se solidifient etc.

carte

Le premier moyen d’éloigner l’état consiste donc dans le choix de ce que l’on cultive. Ainsi, de nombreux paysans échappent à l’impôt en arrêtant la culture céréalière pour revenir majoritairement à la culture sur brûlis, bien plus rapide et efficace. La culture des tuberculeux apporte elle aussi de nombreux avantages : elle demeure en terre et n’est donc pas aisément destructible par les forces ennemies, et elle s’y conserve très bien. La culture sur brûlis et celle des tuberculeux permet ainsi une agriculture mobile et très peu organisée, associée à la chasse et à la cueillette elle permet une alimentation variée et quasi toujours à disposition, propice à la précarité de la fuite et surtout à l’absence de gestion. Nulle crainte pour les récoltes, nul besoin de chef de travaux, de sédentarité, au contraire c’est une mobilité forcée qui tient lieu ici de structure d’évitement de l’état. Un lieu commun de l’anthropologie est donc ici mis à mal, celle d’une évolution naturelle des sociétés où l’agriculture organisée succéderait aux sociétés de chasseurs cueilleurs. Comme le montre Scott, tout autre moyen que l’agriculture céréalière est bien souvent plus efficace et le passage d’une culture à l’autre est très régulier, la plupart de cultivateurs sur abattit brûlis étaient d’anciens riziculteur. Ce que permet aussi la riziculture c’est une sédentarisation de la population car toutes les terres n’y étant pas propices, de larges endroits cultivent le riz en monoculture, qui demande une attention échelonnée sur l’année. Là ceux qui cultivent jouissent d’une certaine sécurité alimentaire ainsi que d’une plus grande surveillance de l’état, qui à besoin aussi de la proximité des cours d’eau pour commercer. L’état peut alors facilement recenser les populations et par là s’en servir. Ce recensement sert souvent deux fins, d’abord il permet l’enrôlement dans l’armée et deuxièmement il établit une généalogie et celle-ci crée un peuple qui est fixé dans sa condition. Les riziculteurs sont des peuples issu de riziculteurs il est donc normal qu’ils rizicultent, de l’autre coté, évidement, l’établissement d’une généalogie permet aussi au pouvoir de se parer d’une légitimité.

Pour asseoir cette généalogie et l’administration d’une manière générale, le pouvoir a besoin de l’écriture. Et pour asseoir sa légitimité, il a besoin de culture ; chaque royaume petit ou grand de l’Asie du sud est s’efforce d’établir une cour qui viendrait valider la prétention universelle de sa culture. C’est-à-dire son opposition aux barbares et sa légitimité à régenter l’espace. La cour devient le lieu de la maîtrise des usages, du raffinement ( politesses, jeux de distinctions, usage d’une langue à haute valeur culturelle etc.).

« La distance culturelle entre un centre constitué d’une cour raffinée et bien établie d’un coté et des zones de forêts et de montagnes grossières et incultes au delà de sa portée de l’autre fut maximisée, et la civilisation est devenue […] « l’art de demeurer hors de la forêt » ». (p.157).

Les cours établissent souvent leur culture depuis des références extérieures ( les romain, le grec- les français, le latin- les russes, le français- les vietnamiens, le chinois…) comme si cet usage instaurait une universalité de leur pouvoir de domination, une espèce humaine de dirigeants, de cultivés. Dans leur peuple se déploie une cosmologie de la civilisation, une histoire de la conquête de la sédentarité, de la maîtrise de la nature, ceci en vue évidement de stigmatiser l’ailleurs et de garder ainsi en place la main d’œuvre. Ailleurs, dans la Zomia justement, une multitudes de cosmologies existent aussi, mais pour beaucoup, parallèlement à l’état, elles racontent l’histoire de son abandon.

« L’un des principaux personnages de leurs [le peuple Akha] légendes est Dzjawbang, un roi du XIII eme siècle prétendument akha qui fut massacré par son propre peuple après qu’il eut institué un recensement ( geste bâtisseur d’état et de collecteur d’impôts s’il en est). Son fils Bang Dzjui est quand à lui une figure icarienne, qui périt alors que son cheval shamanique, dont les ailes avaient passé à la cire d’abeille, volait trop près du soleil. Ces deux récits font office d’avertissement contre les hiérarchies et la formation de l’état ». (p.238).

A contrario encore une fois, la deuxième mesure d’éloignement de l’état semble être l’abandon de l’écriture. Par là, les peuples s’affranchissent d’une généalogie arrêtée et d’une histoire des dirigeants. S’il peut sembler étrange d’instituer l’écriture comme mal pour ces simples raisons, l’auteur nous rappelle que de toute manière, bien peu d’individus maîtrisent l’écriture, or la fuite dans les montagnes est rarement le fait des gouvernants ou des hauts dignitaires religieux. Mais plus qu’un manque de culture, ou plutôt de technique, l’abandon de l’écriture est associé à la sortie de l’état et les mythologies font souvent référence à la perte d’un don, ou d’un livre originel durant la fuite. C’est qu’intrinsèquement, l’écriture est lié à l’administration. Les premières traces qu’on en connaît servent à des échanges commerciaux, (indiquer le nombre de telle ou telle marchandise etc.) mais ses premiers usages permettent aussi de figer les lois et les actes des gouvernants ainsi que de recenser les naissances, les familles, les travaux pour fixer les impôts( la force symbolique des tables de la loi que présente Moise par exemple). N’est-ce pas là le rôle des scribes ? Alors, pour les peuples de la Zomia, que s’agirait-il d’écrire ? Dans leur stratégie d’évitement de l’état, l’oralité permet une plus grande mutabilité dans les rapports sociaux. Aucune règle n’est inscrite, elle ne peuvent que s’interpréter, aucune généalogie ne permet d’établir une ascendance de pouvoir, chacun peut s’en prévaloir. Sans histoires d’un peuple, les jeux d’alliances sont bien plus simples, d’ailleurs il n’y a plus de peuple ou de tribus en elle même. En effet, si les individus demeurent le plus souvent regroupés, mis à part cette hantise de l’état rien ne vient caractériser ce qui serait l’histoire d’une ethnie. Sans histoire, sans règle immuable, sans légitimité définie, l’oralité est l’art de l’adaptation, de l’attention au public et donc à la communauté. Le conteur doit toujours adapter son histoire à celles et ceux qui l’entourent. Les contes sont une véritable manière de partager non pas une culture commune mais le fondement de la fuite, l’évitement de l’autorité.

« En ce sens, l’absence d’histoire contribue à faire en sorte qu’au sein des communauté égalitaires, chaque lignée-voire chaque famille- dispose de ses propres us et coutumes. Il existe cependant une « tradition » que tous les Lisu revendiquent avec une certaine fierté : celle qui consiste à assassiner les chefs trop enclins à l’autoritarisme ».(p.364).

Cette absence d’histoire marque un refus de l’identité, de l’assignation d’une manière générale à des pratiques figées. Scott fait ici un rapprochement avec les Tziganes :

« Presque partout persécutés, ils n’ont pas de langue écrite mais disposent d’une riche tradition orale au sein de laquelle les conteurs font l’objet d’une véritable vénération. Leur histoire n’est pas stabilisée ; ils n’ont aucun récit des origines à offrir, aucune vision d’une terre promise vers laquelle ils seraient en route ; ils n’ont ni temple ni hymnes, ni ruines ni monuments. S’il existe un peuple qui se doit d’être extrêmement prudent au sujet de sa propre identité et de ses origines, il s’agit des Tziganes. Se déplaçant d’un pays à l’autre mais méprisés partout, ils ont dû constamment ajuster leur histoire et leur identité pour survivre ». (p.310).

Pour autant l’oralité n’est pas un saint graal, si l’histoire fige des stratégies de pouvoir, son absence conduit aussi à une redondance d’erreur et à une propension au prophétisme. L’importance du charisme est fondamentale dans ces sociétés et si tout est fait pour qu’aucune structure gouvernementale ne se dégage, il est fréquent que des individus emportent avec eux de nombreuses tribus. Se revendiquant de telle ou telle divinité, ou comme l’incarnation d’un roi légendaire, etc, leur charisme soulève et fait rompre radicalement les liens d’auparavant. La plupart des grands soulèvement de la Zomia contre les états ont ainsi suivis cette chronologie : apparition d’un prophète qui redéfini les liens et les peuples depuis un positionnement dans la guerre à venir- révoltes plus ou moins grande et longues- défaites. Le prophète est souvent paré d’une aura de magie, d’exceptionnel, qui produit en lui même une révolution dans les comportements, mais qui jette les individus à corps perdus au combat. ( d’autant qu’ils sont parfois convaincus de partager le pouvoir magique du prophète et par là son invincibilité).

« ce qui distingue les grands mouvements millénaristes du petit prophétisme est le fait que leurs adeptes, sous l’influence du prophète, prennent des décision irréversibles.[…] les adeptes des mouvements millénaristes attendent un nouveau monde en même temps qu’il le font advenir ici et maintenant. Il leur arrive souvent d’abandonner totalement leurs habitudes antérieures.[…] Après avoir ainsi rompu avec le passé, il est difficile de revenir en arrière. Les actes révolutionnaires de cette ampleur ont aussi pour conséquence de transformer radicalement la hiérarchie sociale de la communauté villageoise. […] Que des changements mènent ou non à une révolution dans le monde extérieur, il ne fait aucun doute qu’ils sont révolutionnaires, au sens fort du terme, pour la communauté qui en fait l’expérience. » ( p. 409-410).

Confrontés à cette absence de construction identitaire, les états des vallées sont déboussolés quand il s’agit de traiter avec les peuples des montagnes. L’hypothèse développée par Scott est que ce sont alors ces états eux-même qui ont crée l’identité afférentes aux différentes communautés des collines, qui ont crée ce concept même de « tribus ». Fondamentalement, pour Scott, l’état produit de l’ethnicité, et ainsi modèle le monde comme il peut le comprendre, c’est-à-dire dans une lisibilité économique. Dans un premier temps, le flou qui entoure ces communautés sert la rhétorique d’état qui sépare civilisé de barbares. Différencier culturellement ceux qui ont fuit l’état permet de distinguer un nous et eux” qui les rend fondamentalement étranger, le sujet de l’état peut alors d’autant moins s’imaginer être légitime à les rejoindre, il est même alors plutôt évident de les regarder avec mépris.

« L’une des premières références [par la dynastie Quing] aux Lahu dans les chroniques de la dynastie, […], fat apparaître tout le mépris manifesté par les administrateur han à leur égard : « Ils sont sombres de peau, laids et niais. Ils se nourrissent de sarrasin et d’écorces d’arbres, de légumes sauvages, de plantes grimpantes, de serpents, d’insectes, de guêpes, de fourmis, de cigales, de rats et d’oiseaux sauvages. Ils sont incapables de construire des habitations et vivent dans des cavernes. Ils ne sont pas différents des ye ren [hommes sauvages]. » les récits populaires des Han voulaient que les Lahu naissent avec une queue, qui tombait après un mois. ». (p.381).

Mas les peuples des collines sont parfois aussi des partenaires commerciaux des états des vallées, et ils deviendront aussi des partenaires militaires de certains empires coloniaux. Dans cette perspective, les états ont besoin d’établir une certaine administration à leur égards. Il faut nommer pour rendre compte, et peut importe le critère culturel, les bureaucrates trouvent différentes manières de fixer tels peuples dans telle identité. Par les habitudes alimentaires ou religieuses, de langage ou d’habillement, les états s’efforceront tant bien que mal pendant des centaines d’années de cartographier ethniquement la Zomia. Mais toutes ces cartographies se contredisent par la nature même de leur objet. De fait, à part quand elles sont menées par un mouvement prophétique, la plupart des communauté ne se reconnaissent pas d’identités ailleurs que lorsque cela facilite leur rapport aux états, (on voit ainsi, raconte l’auteur, des communautés alterner entre différents vêtements typique selon que cela les arrange d’être affiliées à telle ou telle ethnie). Cependant, comme les mouvements anarchistes le savent bien, l’état, qui ne voit pas ce qu’il ne sait pas lire, ne peut pas comprendre qu’une communauté ne soit pas organisée hiérarchiquement, il va donc leur affilier aussi des structures organisationnelle. Il a besoin de reconnaître un chef, surtout, un interlocuteur dans les relations. Quelqu’un qu’il puisse flatter, enrichir ou menacer, quelqu’un fondamentalement, qui soit sa prise quand il ne veut pas entrer en guerre avec la communauté. Ainsi, de nombreuses communautés, quand elles consentent à nommer un chef, en choisissent un qui n’ait que peu de poids dans la communauté ou bien lient ce poste a des contraintes pour l’individu chef. bref, ce rôle est rendu peu enviable.

Finalement pour Scott l’ethnicité d’un groupe n’a de sens que dans ou par rapport à un état, perspective radicale qui renvoie toute tradition, religion, culture commune etc. à un support étatique. C’est ce qui fige d’une manière générale qui est pour Scott générateur d’état. Dans la perspective de leur survie, les peuples de la Zomia peuvent s’atomiser, jusqu’à la cellule familiale. Le type de culture, d’habitat, le partage des connaissance, fait que chaque famille peut s’autonomiser totalement pour survivre en fuite. Les peuples apprennent ces pratiques qui produisent en elles-même un apprentissage de la vie hors l’état. Pourtant, il y a là une faiblesse de l’étude, qui ne procède pas précisément à une distinction entre administration et bureaucratie, et qui semble ouvrir comme paradoxe le fond culturel des peuples de la Zomia. Car la vie collective et même familiale dans la Zomia s’élabore depuis une attention au ressources et à certaines techniques, musicales agricoles, militaires etc. En ce sens, ce n’est pas tant d’être figé qui appelle l’état que d’instaurer une spécialisation des taches d’administration et par là un nouveau type de connaissance dont la survie de chacun dépend. Qui fait quoi, qui sait quoi, où est stocké quoi, quelle est La méthode la plus efficace, qui vit où et avec qui etc. si cette multiplication des administrations rend plus efficace la production et permet un agrandissement structuré du peuple organisé, elle sépare et crée une valeur en elle-même centrale pour la vie de la tribu : la lisibilité économique, un sentiment de maîtrise sur le futur qui se veut rassurante. Une valeur qui de plus devient l’apanage des seuls spécialistes de l’administration. Dans un premier temps, elle n’existe que comme création de cette notion de lisibilité économique de l’environnement de la tribu, puis elle risque de devenir le lieu de l’établissement d’une certaine hiérarchie : de terres qu’il faut délimiter pour clarifier les espaces de cultures, et dès lors, de ceux qui produisent tant et plus, des naissances et des morts pour établir les besoins de la populations ; cette multiplication des taches à tôt fait d’impliquer l’établissement d’un ou des chefs de tels ou tels services, reconnus capable d’organiser la production et en cela soustrait du travail agricole, puis des services réunis pour donner une meilleure lisibilité. Bref certain-e-s dirigent, qui sont compétent reconnu et puis…

Mais Scott fait de là un saut qui ne semble pas si pertinent. Qu’un peuple en soit occupe la même place, il ne deviendra pas nécessairement poussé à s’accroître et à vouloir contrôler l’espace. Une administration peut demeurer dans le déploiement anarchiste de la Zomia, l’administration comme l’attention à ce qui est disponible et pas la bureaucratie d’une sur-lecture du monde comme devant rendre des comptes économique.

Une prétention actuelle à vouloir se séparer de l’état devrait donc pour Scott se mesurer à l’aune de notre inscription en lui. Que pourrait-on garder de nos habitudes, conforts, coutumes, sans gestion bureaucratique ? Mais auparavant, ne nous leurrons pas sur une vie hors de l’état, les éleveurs en lutte contre la puce RFID, le savent bien, nul ici ne vit hors l’état. Ces illusions de vie hors l’état ne cachent pas même combien elles lui sont bienheureuse, et ce depuis longtemps,

«  Tous les états classiques d’Asie du Sud-Est se sont trouvés un arrière-pays tout juste hors de portée dans les collines, les forêts et les marécages. [ceci répond à un besoin] tant sémiotique qu’économique ».(p.155.)

La fuite, chez nous, ce serait déjà l’apparaitre d’une alternative. L’affirmation d’une proposition et la mise en œuvre, par association, mutuelle, communauté, d’une attention à tous pour mettre à mal l’hégémonie sémantique et organisationnelle de l’état en nous et hors de nous. Apparaître donc, ni comme prophète ni comme martyr mais comme ceux-celles qui affirment vouloir vivre autrement.