Le conflit syrien, multiples partis et guerre à voies multiples.

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Une traduction intéressante reçue et transmise par le CATS.

Le conflit syrien, multiples partis et guerre à voies multiples.

Shiar Youssef*

(Traduction française via la version anglaise du site Tahrir ICN disponible ici : https://tahriricn.wordpress.com/2015/05/05/syrias-multi-party-conflict-and-multi-way-war/#more-2186)

[Traduction de l’original en arabe qui apparaîtra brièvement dans therepublicgs.net]

Quatre ans après le début de la révolution syrienne, la plupart des analyses et commentaires concernant la révolution et la guerre consécutive restent dominés par des visions du monde simplistes et dualistes, ainsi que par des politiques ou des propositions tout autant simplistes et dualistes. Cet article tente d’analyser la révolution syrienne comme un conflit d’intérêts et de valeurs aux multiples partis, et la guerre en Syrie comme une guerre à voies multiples.

Un conflit aux multiples partis

Vous êtes peut-être tombé sur l’un de ces messages dans les médias sociaux, parfois accompagnés d’illustrations, qui raillent la confusion des alliances et conflits dans la guerre syrienne : l’Armée Syrienne Libre combat le régime et Daesh en même temps ; l’Armée Syrienne Libre est fondée et armée par l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie ; mais Daesh est aussi soutenu par la Turquie et fondé par les Saoudiens et les Qataris. Le régime est soutenu par l’Iran et l’Armée Libre par les USA ; mais les USA et l’Iran sont partenaires dans la guerre contre Daesh … et ainsi de suite et et cetera.

Diagramme des relations géopolitiques au Moyen-Orient

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( _____ ami ; …….. ennemi ; ——– incertain)

(note : Palestine et Israël sont écartés pour la simplicité)

Souvent, mais pas très exactement, de tels messages illustrent la complexe réalité syrienne que les modèles binaires traditionnels des conflits armés ne parviennent pas à saisir. Cela s’applique de la même façon et plus ou moins aux innombrables cartes des zones d’influence ou du ‘qui combat qui en Syrie ?’. Mais cette complexité est-elle un développement nouveau, un résultat du conflit qui se prolonge avec des acteurs nouveaux qui entrent en scène, ou était-elle présente depuis le tout début tout en étant négligée à cause de notre vision dualiste du monde ?

En d’autres termes, au début de la révolution, il était facile pour la plupart des Syriens d’être d’accord sur ce à quoi ils s’opposaient, mais leurs désaccords fondamentaux sur ce qu’ils défendaient ont été largement ignorés. Et je ne parle pas ici des alliances et conflits tactiques changeants, mais des forces variées et radicalement différentes en termes de valeurs, intérêts et aspirations.

L’une des raisons pour cette ‘négligence’ semble découler de l’affirmation que, face à un régime brutal et totalitaire, le ‘peuple Syrien’ est uni et veut la même chose – un slogan qui était répété de façon euphorique dans les premiers jours de la révolution de façon à contrecarrer les efforts de la machine à propagande du régime pour diviser les manifestants en fonction des ethnies et des lignes sectaires. Cependant, les illusions nationalistes des communautés imaginées, pour reprendre la fameuse phrase de Benedict Anderson, ont aussi joué un rôle dans cette négligence.

Il y a aussi une autre raison, politique. Persuadée qu’elle ne pouvait pas se permettre une autre guerre en simultané avec les forces islamistes extrémistes, l’opposition syrienne modérée a tenté d’unir toutes les factions syriennes armées en un seul front unifié contre le régime, même si ces factions étaient radicalement différentes. L’attitude pragmatique et élusive de la Coalition Nationale envers Daesh et Jabhat al-Nusra en est un exemple.

La question est : la ‘nécessité’ de former un alliance large, représentant ou unifiant un éventail étendu des différents acteurs politiques ou sociaux, justifiait-elle de fermer les yeux en ce qui concerne les objectifs supposés de la révolution ? L’opposition syrienne modérée a-t-elle vraiment cru que les groupes islamistes radicaux rejoignaient le combat pour atteindre les mêmes liberté et justice sociale que celles pour lesquelles les premiers manifestants sont descendu dans la rue ?

On peut soutenir que, ainsi faisant, c-a-d en se définissant et en se positionnant depuis le début seulement contre le régime et non contre les autres forces réactionnaires aussi, les groupes syriens d’opposition modérés qui revendiquaient représenter la révolution sont tombés dans le piège du dualisme : leurs discours et pratiques ne reflétaient pas la réalité politique complexe de la Syrie. La plupart des commentaires et analyses concernant la Syrie ont suivi le même schéma.

Tout comme le régime syrien dépeignait tous les révolutionnaires et rebelles comme des terroristes et agents étrangers, cherchant de façon parfaitement évidente à justifier sa répression et sa réponse militaire. Mais cela reflète un problème fondamental avec cette sorte de régimes, c’est à dire son incapacité à voir le pays d’une façon non-binaire. Dans cette vision du monde, il y a seulement le régime, de façon exclusive, soi-disant représentant les intérêts du pays, et par conséquent n’importe qui d’autre, aussitôt qu’il tente de contester, est vu comme un ennemi.

En bref, la complexité de la réalité conflictuelle des forces qui ont pris part à la révolution syrienne, à la rébellion armée et à la guerre consécutive, a été largement rendue silencieuse parce qu’elle ne correspond pas à notre vision dualiste du monde ou à nos intérêts immédiats. Mais avec quatre ans de conflit, et même après que les alliances et les acteurs aient changé de façon significative, y-a-t-il une bonne raison pour que les analyses et politiques concernant la Syrie demeurent autant dualistes, se concentrant seulement sur l’un des conflits binaires dans ce conflits aux multiples partis ? La simple réponse est non.

Une guerre à sens multiple

Avec la militarisation de la révolution en fin 2011, début 2012 – d’abord par les forces et milices du régime, ensuite par le recours des manifestants aux armes pour se défendre, puis avec l’interférence de puissances régionales et internationales en soutien à cette fraction combattante – les conflits socio-politiques mentionnés ci-dessus se sont progressivement transformés en véritables guerres. La plupart des opérations militaires de l’opposition et des groupes islamistes armés étaient initialement dirigés contre le régime. Cependant, avec les avancées militaires et la consolidation des bases de pouvoir, les ‘querelles internes’ concernant le territoires, les armes, le butin et l’influence ont émergés, se détournant parfois de la supposée bataille principale.

Vers la fin 2013, il y avait au moins quatre pôles ou partis principaux dans la guerre, avec autour, d’autres centres de pouvoirs (armés) variés et plus petits, car partageant des visions du mondes similaires et/ou des objectifs ou commanditaires similaires à ceux des pôles principaux – bien qu’on ne devrait pas aisément les mettre dans le même panier.

1. Le régime et ses différentes forces ou milices, qui étaient déterminées à s’accrocher au pouvoir et imposer leurs lois à n’importe quel prix, à tel point qu’ils ont dû recourir à des forces étrangères (milices contrôlées par l’Iran) jusqu’à finalement leur livrer la plupart de leurs puissances militaires et politiques, conduisant de facto à une occupation par le régime iranien et ses milices dans les zones contrôlées par le régime syrien.

2. L’opposition modérée, armée et politique, représentée par l’Armée Syrienne Libre et la Coalition Nationale. La première fût initialement et largement formée par des soldats déserteurs et des gens du pays qui décrochaient des armes pour se défendre contre les attaques de plus en plus brutales des forces et milices du régimes. Avec l’escalade de la guerre et la diminution des fournitures, ou promesses, de soutiens militaires et financiers par les puissances régionales et internationales – car elles étaient canalisées de plus en plus vers les groupes islamistes – la plupart des membres de l’ASL rejoignirent ces groupes ou simplement abandonnèrent et s’enfuirent.

3. Les groupes islamistes, en particulier l’Armée de l’Islam de Zahran Allouch, qui deviendra ensuite le Front Islamique et Ahrar al-Sham [ndt : ‘libres du Levant’]. Beaucoup des membres et leaders de ces groupes ont été libérés de prison par le régime au début de la révolution afin de la faire dérailler vers une guerre civile et de la dépeindre comme un complot étranger impliquant des ‘terroristes islamistes’. Ces groupes ont aussi bénéficié d’un meilleur soutien financier et militaire par les puissances régionales, en particulier l’Arabie Saoudite et le Qatar, probablement car ils étaient perçus comme des alliés, ou clients, moins dangereux sur le long terme que les forces révolutionnaires démocratiques. A cet égard, ce soutien, qui est venu aux dépends de celui qui était fourni à l’opposition syrienne modérée, a aussi eu pour effet de faire dérailler la révolution.

4. Les groupes islamistes extrémistes, d’origine ou affiliés à Al Qaeda, en particulier Daesh (EIIS [ndt : ISIS en anglais]) et le Front al-Nosra. Si les deux groupes partagent des racines et des idéologies similaires, leur conflit interne concerne principalement le pouvoir. Une distinction importante doit être faite entre les deux concernant leur composition démographique : Daesh dépend largement de djihadistes étrangers, alors que la plupart des combattants et dirigeant de al-Nosra sont Syriens. Néanmoins, les deux groupes combattent en Syrie pour imposer une version spécifique de la loi islamique et n’ont rien à voir avec la révolution. La révolution et la guerre qui s’ensuivit constituèrent simplement le contexte ou l’opportunité qui leur permit d’émerger et de croître.

En ce qui concerne les forces armées kurdes affiliées au Parti des Travailleurs Kurdes (PKK) et sa ramification syrienne, le PYD, qui sont souvent décrits comme la ‘troisième voie’, ils ne représentent pas vraiment la troisième voie. Plutôt, ils semblent suivre leur propre voie séparée, dont des parties croisent les évènements en Syrie, alors que d’autres suivent leurs propres dynamiques kurdes respectives. Pour autant que la révolution syrienne soit concernée, ces forces continuent à osciller entre le régime et l’opposition, flirtant ou se disputant avec un camp suivant la situation sur le terrain. Ils ont encore à arrêter une position claire et cohérente, ou à être forcés à le faire en fonction des changement dans les équations géopolitiques (la bataille de Kobané, la guerre contre Daesh dirigée par les USA et ainsi de suite).

On peut plus ou moins dire la même chose du Comité de Coordination Nationale pour un Changement Démocratique en Syrie, ou ce qui est souvent décrit comme ‘l’opposition interne’, qui ont suivit une politique similaire, pragmatique et élusive, avec un discours basé sur des arguments redondants et sélectifs concernant les interventions étrangères.

Les groupes qui tombent sous les catégories 3 et 4 ci-dessus ont grossi et sont devenus si forts en si peu de temps à cause d’une combinaison de facteurs, comme indiqué plus haut, y-compris avec la facilitation de leurs activités par les régimes syriens et iraniens et la complaisance de puissances régionales et internationales. Cependant, un autre facteur important a été que l’opposition modérée fermait les yeux sur leur menace et ne l’a reconnu que depuis très récemment, surtout à cause l’incapacité de l’opposition de voir ou d’agir au delà de son conflit binaire avec le régime.

En effet, l’ASL, ou ce qu’il en reste, a été forcée de combattre Daesh et al-Nosra en 2014 et 2015 car ceux-ci l’attaquèrent. Il n’ont pas choisi de le faire par question de principe.

De toute façon, on peut dire que tous ces groupes et factions sont aujourd’hui en guerre avec un autre, en dépit des trêves et des alliances temporaires qui changent de temps en temps. Il est vrai que Daesh et le régime ne se sont pas combattus jusqu’à ce qu’ils soient forcés à le faire très récemment avec les changements de calendriers internationaux, et des groupes comme le Front Islamique sont plus obsédés par des gains de territoire que par des luttes de principes, mais le potentiel de ce qui apparaît être fondamentalement des conflits socio-politiques se transformant en guerre à parts entières a toujours été présent.

Pourtant, malgré tous ces développements, une vision dualiste continue à dominer la plupart des débats et des écrits sur la guerre en Syrie, décrivant souvent ce qui arrive comme une guerre entre le régime et les forces d’opposition, ou entre des forces gouvernementales et des terroristes islamistes, ou entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, et ainsi de suite.

Ce dualisme explique partiellement que l’administration US fasse priorité à la guerre contre Daesh tout en ignorant, ou en reportant, une confrontation inévitable avec le régime syrien et ses commanditaires – comme si un état ne pouvait avoir qu’un seul ‘ennemi’ à la fois.

Ceci explique partiellement pourquoi beaucoup de Syriens sont prompts à croire à des théories quasi-conspirationnistes concernant Daesh & co comme étant ‘créées’ et sous le ‘contrôle total’ du régime d’Assad – ceci est différent que de reconnaître la réalité qui est que ce dernier a facilité, collaboré et utilisé ces groupes pour son propre avantage – parce qu’ils paraissent incapables d’imaginer des relations plus compliquées entre différents acteurs dans un conflit aux multiples parties.

À cet égard, l’appel tardif de l’opposition syrienne pour un soutien international afin de combattre dans une guerre à deux fronts (combattre Daesh et le régime en même temps) donne une impression d’opportunisme ; comme une vaine tentative d’entraîner les USA et leurs alliés à combattre le régime d’Assad et ses commanditaires, depuis si longtemps qu’ils refusaient de le faire. De tels appels n’apparaissent pas découler d’une croyance sincère selon laquelle la révolution a plus d’un ennemi, et l’opposition ne paraît pas encore sérieuse dans son affrontement contre les islamistes radicaux, non seulement Daesh mais l’islam politique plus généralement, dans ses deux versions, sunnite et chiite.

Une autre façon dont le dualisme a été dominant dans les analyses et les commentaires sur la Syrie est l’interprétation répandue selon laquelle ce qui arrive dans ce pays est une guerre civile religieuse en Sunnites et Chiites, regroupant des acteurs très différents, culturels et politiques, dans telle ou telle secte. L’exemple le plus évident est le regroupement des Alaouites et des Chiites dans une secte, et tous les autres Syriens dans la catégorie élastique des ‘Sunnites’. Il ne s’agit pas de nier qu’il y a du sectarisme et des pratiques sectaires en Syrie, de tous les côtés, mais le sectarisme n’est l’unique chose qu’il y ait dans ce pays complexe, et le sectarisme en Syrie est certainement plus compliqué qu’un conflit statique Sunnisme-Chiisme.

Même le terme ‘contre-révolution’, qui a beaucoup été utilisé récemment pour tenter d’expliquer comment les événements en Syrie se sont dégradés, est d’une certaine façon l’expression d’une façon dualiste de voir le monde. Contre-révolution signifie renverser un processus révolutionnaire ou restaurer le statu quo. Ce qui arrive en Syrie ne correspond pas vraiment à ce modèle.

Selon mon opinion, il serait plus exact de parler de multiples révolutions et contre-révolutions déchaînées en Syrie – et plus largement dans toute la région – dont certaines sont d’une nature progressistes ou potentiellement et d’autres sont réactionnaires. Et j’utilise ici le mot ‘révolution’ dans un sens large, pour dire que des changements fondamentaux dans les structures et valeurs du pouvoir prennent place de façon violente et dans une période du temps relativement courte. Les révolutions ne sont pas nécessairement progressistes, ni toutes les contre-révolutions toutes nécessairement réactionnaires.

Des voies vers l’avant … ou vers l’arrière

Il y a beaucoup d’exemples de guerres à trois ou à plusieurs voies dans l’histoire : la guerre civile chinoise, la guerre civile libanaise, les guerres de Yougoslavie, et même la Seconde Guerre Mondiale d’une certaine façon. Il est vrai qu’en leur temps on a parlé de la plupart de ces conflits dans des termes dualistes, se concentrant sur un seul conflit binaire à la fois dans une guerre plus complexe. Mais au moins aujourd’hui nous comprenons ces guerres comme à voies multiples. En est-il de même avec la révolution syrienne et la guerre ? Devrons nous attendre des années avant que les narrateurs de l’histoire ne révisent leur vues simplistes des conflits armées ?

Le problème n’est pas seulement discursif ou académique. Une solution durable de la crise en Syrie exige des analyses qui vont au-delà de cette approche simpliste et dualiste. Elle exige, par exemple, que l’opposition modérée déclare clairement ses positions par rapport aux forces islamistes, non seulement Daesh et le régime. Cela permettra de meilleurs conseils pour former des alliances qui différencient la tactique et la stratégie, sans trahir les aspirations et objectifs originels de la révolution populaire.

Au niveau des la politique des États, une approche plus nuancée des conflits armés devrait réussir en persuadant les USA et ses alliés de soutenir sérieusement l’opposition syrienne modérée dans ses guerres multiples, au lieu d’insister qu’un tel soutien ne devrait être qu’uniquement dirigé, pour l’instant, à combattre Daesh, ce qu’a fait l’administration US. Et pour être efficaces, des tels soutiens devrait êtres fournis suivant un canal unifié, plutôt que de le laisser à des puissance régionales avec des agendas conflictuels.

Au niveau populaire, il y a aujourd’hui plus que jamais le besoin d’une solidarité critique avec la révolution syrienne ; une solidarité qui ne tombe pas dans de fausses polarisations binaires et en même temps une ‘solidarité conditionnelle’. La solidarité critique signifie que vous soutenez une lutte par question de principes, avec un vrai soutien matériel, mais en maintenant une position critique envers telle version ou force particulière qui revendique représenter les aspirations du peuple ou qui capitalise dessus pour des finalités politiques. Sans une telle solidarité, il est probable que nous en resterons à ce qu’on nous présente des faux choix comme Assad vs. Daesh, ou Iran vs. Arabie Saoudite et ainsi de suite.

*Shiar Youssef est un journaliste et investigateur syrien.